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CHAPITRE DOUZIÈME

Victor vient prendre auprès de son père la place d'Eugène. — Angoisses du marquis Henry. •— Mieux vaut un trou qu'une tache. — Le général Colli nomme le marquis Henry quartier-maître général de son corps d'armée. ~ Difficultés auxquelles il se heurte. — Coup d'œil rétrospectif sur les faits militaires accomplis depuis la blessure d'Eugène. — Le 9 thermidor sauve l'armée piémontaise. — Nouvelles défaites des Autrichiens. — Lettre du comte de Maistre sur les suites de thermidor. — Le marquis Henry jugé par lui-même. — Invocation de M. de Maistre à Eugène.

Le marquis Henry cherchait à combler avec ces pensées si chrétiennes l'abîme que la mort d'Eugène avait ouvert dans son cœur; mais, hélas! ses efforts étaient vains , il roulait dans le vide. Les assises auxquelles il se cramponnait se détachaient pour rouler avec lui dans le gouffre que rien ne devait jamais fermer. En écrivant à Lausanne, il contenait par pitié rélan de sa douleur, mais avec son frère il y donnait un libre cours :

« Mon état est aSreux, c^est une sensation affreuse que ce manquement de tout à la fois, que ce manque^ ment de courage, de résignation, de croyance et d'amour pour ce qui me reste. Je me cherche moi-même dans le vide sans pouvoir me retrouver. Le coup qui m*a frappé a fait de moi un être que je ne connais pas, sur lequel je n'ai ni puissance de volonté, ni puissance de raisonnement, un être qui s'abandonne parce qu'il est pervers

et impie. Celui que Dieu m*a ravi a emporté ce qu'il y avait de bon en moi , parce que je lui avais tout donné. Je l'avais fait courageux et chrétien : sais-je seulement si je suis encore cela?

» J'ai demandé Victor pour qu'il vienne prendre ici la place de mon enfant; c'est une épreuve à laquelle je jugerai si mon cœur n'^est point mort et si je puis tenter de rebâtir sur la lave qui vient d'engloutir tout ce que j'aimais. »

Hélas! lorsque la mort jalouse emporte nos affections, elle les transfigure à travers l'espace et les fixe pour l'éternité dans une auréole radieuse, qui, à jamais, les défendra contre toute comparaison ; et puis derrière elle la mort laisse le souvenir, le souvenir dont on a dit :

Nissun maggior dolore

Che ricordarsi del tempo felice

Nella miseria

La misère pour qui s^est vu ravir son amour est la comparaison de ce qui fut et de ce qui est.

C'est bien ainsi que sentait le marquis Henry quand il éprouvait une sorte d'angoisse à la pensée de revoir son fils Victor qui venait d'arriver.

L'enfant, comprenant qu'il avait à remplacer Eugène partout, était accouru, passionné par l'exemple de son frère et résolu à l'imiter-. Mais affronter une telle comparaison lui semblait une terrible épreuve; plus que lui encore son père la redoutait.

Chose à peine croyable, pendant deux jours Henry eut la faiblesse ou la force de ne pas embrasser son fils.

Il lui semblait qu'il allait avoir à choisir entre ses deux enfants, à sacrifier Pun ou Tautre; que la minute où il reverrait Victor en déciderait pour Téternité.

Jusqu'alors il avait cru les chérir d'un cœur égal; àPinstant où il allait, pour ainsi dire, se séparer d'Eugène, il se reprenait à l'aimer seul, les autres n'existaient plus; reporter sur eux des tendresses, c^était voler son souvenir.

Henry craignait de blesser à jamais Victor et ne pouvait se résoudre à rien. L^enfant comptait les minutes et se désespérait. Il s'imaginait n'être plus aimé ; sa vie passée semblait lui mériter cet abandon ; il voulait fuir, retourner à Lausanne.

Comte assistait à ces scènes désolantes. Comte qui avait bien aimé Eugène, mais qui adorait Victor. Le fidèle serviteur se gai'dait de blâmer son maître , mais il ne le comprenait plus. LorsquHl avait voulu amener Penfant, Henry avait répondu : « Pas encore », et depuis lors n'avait plus rien dit.

Deux jours s'étaient passés, lorsque Comte, plus brave qu'il ne se croyait lui-même, ouvrit toute grande la porte du marquis et poussa Tenfant dans la chambre en disant : « Eh bien ! le voilà. »

Victor hésitait tout craintif. Dès que Henry le vit, il courut à lui , le prit dans ses bras et le couvrit de baisers ; dans ce premier élan son cœur avait brisé tous les obstacles , Henry ne craignait plus de ne pas aimer son fils. Depuis la mort d'Eugène, pour la première fois, il sentait quelque chose le rattacher à la vie !

« Victor est arrivé, écrivait-il à sa femme; j'ai passé.

en le revoyant, de Tengourdissement à une sorte de vie dont je ne me croyais plus capable. Ce pauvre enfant renouvelait de si cuisantes douleurs, que pendant deux Jours je n'ai osé les affronter ; Comte me Ta jeté dstns les bras, et je me suis senti ressusciter un peuj» La profonde douleur de mon pauvre Victor m'a touché, et son ferme désir d'imiter notre ange a mis une sorte d'espérance au bout de ma vie

» N'est-ce pas tenter Dieu, cependant, que de se rembarquer après un tel naufrage , et de hisser de nouveau la voile qu'il a foudroyée? »

Le ton si douloureux de cette lettre montre à quels souvenirs Victor allait se heurter sans cesse.

Alors même que le marquis ne parlait point, il sentait, il devinait sa pensée, cette pensée d'une comparaison écrasante pour lui. Lorsque Henry le regardait, son air était si triste, l'expression de son visage si découragée, son geste même si lerft et si abattu , que le pauvre petit sentait les larmes lui venir aux yeux. Malgré ces larmes, il essayait de sourire, d'embrasser son père. Hélas! dans ce baiser même qui lui était rendu, il n'y avait point de chaleur; Victor comprenait qu'il allait par delà , et qu'en l'embrassant Henry ne songeait qu'à Eugène.

C'était pour tous deux une eoufFrance que renouvelait chaque instant de la journée. Il fallait que Victor fût partout où avait été Eugène; son père l'y retrouvait sans cesse. C'étaient les mêmes leçons qu'il fallait apprendre, les mêmes livreâ, les mêmes compas, les mêmes crayons dont il fallait se servir; et Henry avait

pour ces objets une sorte de culte jaloux, il eût voulif les conserver pour lui seul; chacun était une relique à placer, comme le disait la marquise, dans une chapelle de souvenirs.

Parfois, en donnant une leçon, Henry s^oubliait à dire : «Mais, mon enfant, je te Tai montré déjà. » C'était vrai ; mais c'était à l'autre qu'il l'avait montré. Parfois encore il faisait une question ou demandait un renseignement : Victor ne savait rien , et tous deux se regardaient. Quand Henry l'appelait Eugène, l'enfant alors fondait en larmes.

Dans sa détresse, Henry avait été obligé de vêtir Victor avec les uniformes du petit mort.

L'enfant désolé allait se réfugier dans les bras de Comte, et celui-ci le consolait de son mieux, le prenait sur ses genoux^ lui écartait les cheveux sur le front, ordonnait sa toilette pour le faire ressembler à son frère. Le digne serviteur allait jusqu'à vouloir lui donner des leçons, à lui montrer comment Eugène s'y prenait pour dessiner, pour lire, pour parler, en un mot, pour toute chose.^ Il apprenait à l'enfant à manier un fusil, à commander.

Puis, il le promenait à travers le camp, lui faisant connaître le nom des officiers et celui des soldats, de ceux-là surtout qu'Eugène aimait le mieux. Lorsque le soir Victor se trouvait au coin du feu avec son père, il savait lui parler de ce qui l'intéressait; il lui rappelait l'occasion où Eugène avait montré du courage et du sang-froid. De là il tirait prétexte pour mettre à nu son bon pe\it cœur et son vif désir de bien faire.

25o UN HOMME d'aUTREFOIS.

* Henry reconnaissait la main qui avait ainsi façonné Penfant, et, sans en rien laisser paraître, avait pour son vieil ami Comte un redoublement d'affection. L'extrême sensibilité de son cœur s'était accrue depuis son malheur; rien ne passait inaperçu ou ne lui demeurait indifférent. N'est-ce pas le propre de l'infortune que d'aiguiser le sentiment et d'exagérer les qualités comme les défauts de celui qui souffre?

C'est ainsi que le marquis Henry, si peu courtisan par habitude comme par instinct, sentait cette fierté s'effaroucher encore à la pensée qu'on pût le payer de la perte de son fils, a Mieux vaut un trou qu'une tache dans notre blason » , avait-il dit ; tout le sang de ses

* veines s'échappait par ce trou de balle, mais il le tamponnait silencieusement et à l'écart des hommes.

Il semble que le malheur dédaigneux du bruit attire. Gémissant, le marquis Henry eût peut-être Inspiré la pitié; silencieux et fier, il imposa l'admiration. Un homme de son mérite et de sa valeur ne pouvait d'ailleurs passer inaperçu à l'armée; ses travaux topographiques, sa bravoure, tout, ^jusqu'à cette sorte de dédain dont vis-à-vis du monde il enveloppait sa douleur, avait attiré l'attention du général Colli qui, le jour même oti Eugène avait été frappé, venait prendre le commandement des troupes piémontaises.

Colli avait raconté au Roi l'héroïque conduite du marquis, les services que Henry avait rendus au corps d'armée sous ses ordres, services appréciés déjà à un si haut degré par M. le duc de Montferrat et parle général d'Argenteau. Colli avait fini par faire entendre

LE LENDEMAIN DU SACRIFICE. 25l

à Sa Majesté que le marquis Henry, depuis deux ans, servait comme volontaire, que ses biens étaient sous séquestre, qu'il n'avait eu pour vivre, depuis de longs mois, que la paye de son fils, et que ce fils était mort.

Le Roi avait été frappé de ces détails qu'il ignorait.

Il accorda bien vite au marquis la paye de major, en même temps qu'il donnait à Victor un brevet de sous -lieutenant et autorisait Colli à les attacher tous deux à sa personne. Le marquis Henry allait remplir les fonctions importantes de quartier-maître général (i).

« Malgré ma répugnance à accepter une faveur dans un pareil moment, écrivait Henry à sa femme, je me trouve, depuis hier, quartier-maître général au corps d'armée que commande Colli. Des gens sans entrailles diront peut-être que j'ai battu monnaie avec le sang de mon fils, mais la vérité est que je n'ai rien demandé.

» Colli a tout fait, il a marchandé avec le Roi sans m'en rien dire, et me voilà faisant un rôle au moment oti moins que jamais cela me semblait désirable. Malgré les instances qui m'ont été faites, j'aurais refusé, si je n'avais entrevu la possibilité d^échapper à moi-même par un excès de travail.

» Victor me suivra au quartier général; l'occupation qu'il me donnera, jointe à la vie laborieuse de mon emploi, m'empêchera peut-être de mourir de tristesse. »

(i) Chef d*état-major.

Comme le voulait le marquis Henry, ses occupations nouvelles parvinrent à le distraire.

« Ces fatigues sont écrasantes, écrivait-il peu de jours après j mais je trouve un soulagement à manger mon pain à la sueur de mon visage. »

En effet, grandes étaient les difficultés qu'il rencontrait à ressaisir Tune après l'autre toutes les attributions de son grade, dans une armée désorganisée et où le désordre était arrivé à son comble.

Le combat de la Saccarella, oîi fut blessé Eugène, n'avait. été qu'un épisode de la grande attaque que les Français avaient prononcée le 27 et le 28 avril contre toutes les lignes piémontaises. La droite de leur armée, commandée par Masséna, avait poussé jusqu'à Loano, en même temps qu'elle s'était élevée par la montagne jusqu'à Orméa, Garessio et Murialto.

Alors que , par un retour sur sa gauche entre Tende et Saorgio, Masséna prenait à revers cette dernière position , le centre de l'armée française , devenu à son tour assaillant, culbutait les Piémontais et les forçait à abandonner leurs positions jusque par-delà Tende, qui le 1 1 jmai tomba aux mains des républicains (i).

Tel avait été l'ensemble des opérations et leur résultat définitif, résultat acheté au prix de beaucoup de sang et de grands efiforts. Quelques notes et quelques lettres empruntées au marquis Henry compléteront ce rapide aperçu.

(i) Mémoires de M. de Ségur.

Le 27 avril, les troupes pîémontaîses soutinrent vaillamment une première attaque, et leur bonne contenance arrêta Tennemî pendant une journée entière au col Ardent; mais, écrasées par des forces supérieures^ elles avaient été, dès le lendemain, obligées de battre en retraite et d'emporter leurs canons , à bras , par des sentiers affreux encore couverts de neige.

Le marquis Henry décrivait, au lendemain de la blessure d'Eugène, les horreurs de cette déroute.

ce Nos soldats, disait-il dans une autre lettre, avaient gagné le même jour le col des Coutures et pensaient y faire une résistance désespérée, non que la position fût à conserver pour elle-même, mais le général voulait ainsi laisser le temps d'évacuer les magasins de Tende que nous couvrions.

» Malheureusement, la reddition imprévue du châ-* teau de Saorgio, qui appuyait une de nos ailes, fit tomber la grande redoute de la Marta et permit le 20 avril aux Français de couper l'artillerie de notre aile droite et de s'en emparer. La confusion s'augmenta encore par l'explosion des magasins à poudre de Saint- Dalmas que l'on fit sauter, croyant l'ennemi aux portes de la ville, n

A partir de ce moment^ ce fut parmi les troupes du Roi une déroute dont rien ne peut donner l'idée; pas un régiment ne fût rentré en Piémont, si les gardes et les grenadiers royaux n'avaient couvert la retraite en se faisant détruire.

L'ennemi ne laissa pas aux Piémontais le temps de se reformer; dès le lendemain, il attaquait avec une

nouvelle vigueur le général CoUi, envoyé en toute hâte par M. de Vins à la première nouvelle de l'engagement du 27. CoUi avait amené avec lui quelques régiments autrichiens. A la vue de ce renfort, les troupes sardes revinrent de leur panique et se disposèrent à faire bonne contenance; déjà même elles étaient engagées et se battaient bien aux avant -postes, lorsque, par suite de Tineptie ou du mauvais génie de M. de Vins, Tordre fut brusquement donné de se * mettre en retraite.

« Ce fut, au moment même de la victoire, donner le signal de la déroute ; chose incitoyable, ces hommes tout à rheure pleins d'entrain tombèrent dans un morne abattement, ils cheminèrent pendant quelque temps en assez bon ordre, et puis tout à coupla confusion se mit dans les rangs, et tous ensemble se jetèrent en débandade dans les gorges qui versent du côté de Limon.

» Ces bataillons de troupes excellentes, fuyant, roulant dans la neige dont ces précipices étaient remplis, donnaient un spectacle hideux; tels sont donc lés hommes qui composent les plus vaillantes armées, tel est donc le degré de vertige oîi ils peuvent arriver quand le fil qui les unit est coupé, quand le ressort qui les fait mouvoir est rompu !

» Hélas! à la guerre, les résultats d'une faute, les suites d'un ordre mal transmis, mal exécuté ou mal conçu, sont irréparables. »

Les Français avaient dédaigné de poursuivre ces misérables fuyards; mais la position de l'armée sarde

n'en était pas moins désespérée à Lîmon (i). Dominée et prise en flanc, harassée de fatigue, flétrie, rebutée par tant de désastres, elle se trouvait affaiblie par de nombreuses désertions et hors d'état de subir un nouveau choc. Il fallut évacuer complètement le comté de Nice et livrer en un seul jour tous les passages des Alpes méridionales.

L'armée sarde, à la faveur d'un brouillard épais, exécuta sa retraite sans être inquiétée. Une seule marche la conduisit au bourg Saint- Dalmas qu'elle ne devait plus quitter de toute cette campagne*

Tels avaient été les événements militaires qui s'étaient déroulés sur les Alpes Niçardes, depuis le 26 avril jusqu'au i5 mai 1794.

Au moment oti le marquis Henry prenait possession de ses nouvelles fonctions , il allait donc avoir l'armée piémontaise à réorganiser; cette besogne, déjà si diflScile, se trouvait singulièrement compliquée par les dispositions d'esprit oîi se trouvaient les officiers et les généraux qui la commandaient. Colli , sur lequel on rejetait naturellement toute la responsabilité du désastre , était aigri et aSecté outre mesure de tant d'injustice.

«( En dépit des frondeurs, des jaloux, des bavards et des sots , qui se déchaînent contre le général , écrivait le marquis Henry qui s'était pris d'une grande compassion pour son chef, sa bonne contenance nous a

(i) Bourg situé au bas du col de Tende, du côté du Piémont.

sauvés , et peut-être donnera-t-elle à nos tristes alliés le temps de réfléchir sur Pindignité de leur abandon; mais le rôle du général n'en est pas moins pénible; il se montre plus affecté que je ne le voudrais de Pinjustice de ceux qui le jugent. Je le vois, quant à moi, comme un homme de ressource, d'intelligence, de grande bravoure et de métier.

M Malgré notre position si fâcheuse, chassés de toutes les hauteurs qui donnaient à notre défensive un si grand avantage sur les attaques françaises, nous espérons encore arrêter l'ennemi à Tembouchure de nos vallées. Pour cela, le général déploie toutes les ressources d'une stratégie consommée. Certains donneurs de conseils que je connais seraient embarrassés d'appuyer ceux-ci d'une science aussi profonde. Us les eussent employés plus utilement, d'ailleurs, à éveiller les défiances de. M. de Vins, alors qu'il était temps encore de défendre le marquisat de Dolce-Acqua avec une autre garnison que ses illusions. »

En effet, les conditions de la guerre avaient changé; CoUi, forcé de renoncer à l'attaque, ne songeait plus qu'à mettre les vallées du Piémont à l'abri d'un coup de main. Il multipliait les redoutes , les abatis , coupait les ponts, faisant toute chose à la hâte, tant il croyait une attaque prochaine.

Mais l'ennemi , après ses succès d'avril et de mai, ne bougeait plus; sûr de pénétrer en Italie quand il le voudrait, il semblait ne plus se soucier de la poignée de soldats qui lui en barraient encore la route.

a On ne parle que de la paix prochaine , écrivait

Henry, parce qu'on en a besoin et envie, car je ne sais pas d'ailleurs sur quoi se fonde cette espérance; parce, qu'à force d'étriller la coalition , on Ta rendue peureuse et raisonnable , la coalition croit être en droit d'avoir la paix qui lui est devenue nécessaire. Je doute fort que le vainqueur entende de cette façon; la guerre l'enrichit , depuis qu'il la fait en dehors de ses frontières ; elle affermit le gouvernement et maintient le calme dans son intérieur. »

A Turin, devenu plus que jamais le pays des illusions, on croyait donc la campagne finie, et Ton mettait cette croyance à profit pour se disputer le commandement. Les officiers piémontais refusaient d'obéir à M. de Vins, qu'une convention nouvelle, signée au mois de mai précédent entre le Roi de Sardaigne et l'Empereur, confirmait dans ses fonctions de général en chef. De toute part on demandait que Victor-Amédée fît cesser cet état de choses en prenant lui-même la direction des armées ; mais son grand âge et ses infirmités ne pouvaient le lui permettre. Ce fut alors que Colli proposa d'en confier la direction au général prince d'Hohenlohe (i).

Pendant que l'on attendait à cet égard les décisions suprêmes du conseil aulique, un mouvement offensif des Français coupa court aux récriminations et donna raison au marquis Henry. « C'est se disputer la meilleure place au milieu d'une maison qui brûle, m

(i) Revel, Guerre des Alpes,

258 UN HQMME d'aUTREFOIS.

a Et cependant encore, ces discussions sont-elles heureuses, parce qu^elles empêchent bon nombre de gens de se figer tout à fait dans leur sotte quiétude . Ils imaginent que Pennemi songe à la paix, alors que, comme le fauve, il est d^autant plus à craindre qu^il est plus a£famé.

» G)mment, du reste, se faire illusion sur ses dispositions? Nous venons de lui rendre ses prisonniers, et il garde les nôtres. Il a infecté le lieu d'échange de papiers incendiaires, dans lesquels il invite les jacobins piémontais à seconder sa prochaine entrée en Italie, et les peuples à secouer le joug de la royauté. »

C'était là le système républicain qui avait déjà , deux ans auparavant, si merveilleusement réussi en Savoie. A rappel qui leur était adressé^ les conspirateurs sortirent de terre j comme toujours, prêts à exploiter les malheurs de la patrie.

Prompts à profiter de Témotion que la découverte de ces complots produisait en Piémont, et du mécontentement que leur sévère répression y causait, les Français, dans la nuit du 1 3 au 14 juillet, surprirent à CeresoUe les avant-postes sardes. A Tabri d^un rideau de troupes, on les vit dès le jour suivant se mettre avec une fiévreuse ardeur à réparer les ponts rompus et les chemins défoncés. L'activité qu'ils apportaient à ce travail, les munitions, l'artillerie que Ton voyait arriver de toutes parts, ne pouvaient plus laisser aucun doute sur leur intention de forcer Pembouchure des vallées et de mettre le siège devant Coni et Ceva.

Le 9 août, tout semblait annoncer pour le lende-

main une attaque générale, quand tout à coup on vit renncmi désarmer ses batteries et reprendre avec une certaine confusion le chemin de Limon.

a Nous ne pouvons nous expliquer l'étrange manœuvre des Français, écrivait le marquis Henry, que ses fonctions rendaient plus attentif que personne à suivre les événements; pourquoi donc repassent-ils si précipitamment le col de Tende? Est-ce une panique? Dans tous les cas, si nous n'avons rien fait pour la provoquer, elle nous sauve, et cette retraite bénie ressemble à celle que fit Sennachérib lorsque les rats eurent mangé les cordes de ses arbalètes.

» Il semble que Dieu veuille nous faire sentir le peu de cas qu'il fait de nous , de notre prudence ou de notre sottise. »

Les événements du çTnermidor sauvaient en effet l'armée royale d'un nouveau désastre, car, à la nouvelle de la mort de Robespierre et de la réaction qui en fut la suite, le vieux général Dumerbion avait suspendu toute oflensive.

Si l'on en juge par cette lettre du marquis Henry, cette révolution ne fit cependant qu'une bien médiocre impression au camp austro-sarde.

a La terreur panique qui a déterminé la si brusque retraite de Pennemi est l'effet d'une machine qu'a fait jouer Barrère pour expédier son ami Robespierre; ces renseignements sont pris dans les correspondances que ' nous avons enlevées. Mais qu'importe qu'une tête de l'hydre soit coupée? pour nous cela signifie peu de chose.

» L'invasion de l'Italie n'est que partie remise, tandis

26o UN HOMME d'aUTREFOIS.

que notre détestable position empire par la zizanie, Pincurie et l'enfantillage de nos puissants.

» Imaginez, par exemple, qu'en vue des couches de madame la duchesse, on tient à Turin des congrès pour savoir de combien de coups de canon on saluera cet heureux événement. Voilà ce dont s'occupent les gens sérieux; ce qui est moins édifiant encore, c'est que parmi les galants de cour beaucoup songent, dit-on, à mettre le plus d'espace possible entre eux et les républicains. M. le comte de Lille a été des premiers à quitter Turin. Le peuple, malgré les menées jacobines et ces tristes exemples, estcependantdemeuré bon et encore énergique. On m'a raconté que l'autre jour madame la princesse de Piémont, à pied et suivie d'une seule dame, a fait un pèlerinage dans toutes les églises de la ville; aussitôt qu'elle eut été reconnue, le peuple se réunit à sa suite et l'accompagna avec de grandes démonstrations de respect pour elle et de foi dans un miracle que nous ne pourrons devoir qu'à son intercession. »

Le marquis Henry avait plus de confiance dans les prières de la sainte princesse que dans les moyens employés par le Roi, et il avait raison. Le Roi n'en prenait pas moins cependant les mesures les plus extrêmes pour garantir le reste de ses États de l'invasion française et de la lèpre révolutionnaire qui s'attaquait à eux. Pendant que les hommes valides, demeurés inactifs jusque-là, étaient armés et organisés en milices, on interdisait toutes les réunions , même les réunions littéraires ou scientifiques, et l'on fermait les cafés comme les casinos.

Hélas ! il n'était plus temps.

(c Les circonstances sont trop fortes; le Roi est admi-i rable, mais autour de lui il y a trop d^incapacités et de découragement, on a épuisé le grand magasin des illusions (i) ; il n^y a plus que celui de la sottise oti Ton puise à pleines mains. Mais, après tout, les singeries des gens qui s^agitent dans le vide devraient me faire rire au lieu de m'irriter ; pauvres gens qui se morfondent pour faire croire qu^ils ont du crédit ou de Pinfluence, et qui ne sont insolents que pour cacher leur poltronnerie et leur nullité.

» On va, arrêtant quelques individus suspects; Pautorité, avec eux, a l'air de jouer au colin-maillard; les yeux bandés, les bras en avant, elle court après des gens plus lestes qu^elle, et qui lui échappent pendant qu'elle s'empare de quelques lourdeaux qu'il faut relâcher après cela , avec mille compliments d'excuse.

» J'ai été faire une course du côté de Parmée autrichienne vers Albenga. Là, bien que l'ennemi ne bouge pas encore, nous avons tout à craindre. Il est de mauvais ton cependant de parler des amas d'armes et de munitions qui s'entassent dans la Rivière de Gènes; il arrive aussi beaucoup de troupes à Nice. Nos fortes têtes veulent que ce surcroît de bonne compagnie soit destiné à la Corse (2); pour moi, je crois tous ces apprêts

(i) Au mois de mai 1794 y une convention entre le Roi de Sardaigne et l'Empereur d'Autriche réglait le partage des conquêtes qu'ils allaient f&ire en commun sur la France.

(2) Alors au pouvoir de l'Angleterre.

destinés à Vltalie, et nous n'aurons pas longtemps à en attendre la preuve. »

Uattaque de Dego par Tarmée française, au mois de septembre 1794, la défaite des Autrichiens, la retraite du général Waiis trompé par de faux rapports, furent des événements auxquels les Sardes et par conséquent le marquis Henry ne prirent aucune part. Mais voici comment ce dernier les appréciait :

« Nos tristes alliés viennent de recueillir le fiuit de leurs lenteurs et de leur mauvaise foi; depuis nos dé« castres de Loano et notre retraite à Saint-Dalmas, ils se concentraient du côté d^Acqui , appelant à eux les troupes , que depuis le commencement de la campagne on nous faisait espérer, tout en les immobilisant en Lombardie; malheureusement ces troupes ne sont pas arrivées à temps. Le général Walis a été batm, et c^est là un désastre à ajouter à tant d'autres , qui marquent d^un point sanglant chacun des coups que nous jouons.

» Les Français se sont emparés d'immenses magasins auxquek ils ont ajouté le pillage le plus efiréné; ils n'ont laissé ni un grain de blé, ni un bœuf, ni une volaille; ni un ustensile, ni un linge. On a traité les chaumières comme les châteaux. La horde a poussé la barbarie jusqu^à déshabiller dans les chemins les paysans , hommes et femmes, qui sont tombés entre ses mains.

Q Pour le coup , les Français paraissent renoncer au prosélytisme; les paysans émigrent par bandes afin de fuir le voisinage de ces bons apôtres de la fraternité. Pour peu que ceux-ci agissent de même dans la Rivière ,

les Génois se convertiront à leur tour, et si le boa sang italien ne ment pas, on verra avant peu une répétition des Vêpres siciliennes. Ce sera la première fois, si les Génois se réunissent à nous, que la peur aura été bonne à quelque chose. »

Ainsi finissait la campagne de 1794. La neige, qui cette année-là tomba de très-bonne heure et en grande abondance, sépara les combattants. DMn côté comme de l'autre on prit ses quartiers d^hiver, laissant seulement sur les tristes sommets que Ton se disputait naguère avec tant d^acharnement quelques malheureuses troupes destinées à y mourir de froid.

M. Colli avait transporté son quartier général à Savigliano; c^est là que nous retrouvons le marquis Henry^ plus abattu que jamais.

a (1} Votre dernière lettre, lui écrivait M. de Maistre, m^a pénétré de chagrin à cause des choses tristes que vous me dites sur Tétat présent des choses.

» Je comprends que tout va mal dans le paysoti vous êtes, mais croyez que les choses ne sont jamais mieux allées en France.

» Je ne suis point suspect, 'car depuis le siège de Lyon j^ai vu extrêmement en noir ; j^ai surtout pensé extrêmement mal de la coalition.

» Mais, dans ce moment, tout annonce une grande révolution dans Tintérieur, ou pour mieux dire, cette révolution est faite, et il ne s'agit plus que d^en attendre

(i) Archives de la Motte.

les conséquences. Le jacobinisme est radicalement anéanti et sans aucune secousse.

» La tête de Carrier ne tient plus que par un fil. L'ancien comité de salut public, qui avait résisté au premier choc, vient de succomber au second, du moins l'examen de sa conduite est renvoyée à Texamen des comités. C'est le premier escalier de la guillotine.

» La Convention nationale envoie au tribunal révolutionnaire tous les complices et fauteurs de Robespierre, c'est-à-dire qu'on enverra à l'échafaud autant de jacobins qu'on le jugera convenable.

» Un décret bien plus célèbre accorde une amnistie complète à la Vendée. Un membre voulait qu'on exceptât les chefs. Un autre a observé que c'était ouvrir la porte à tous les émigrés qui seraient libres de rentrer par la Vendée. Sur ces deux propositions l'Assemblée a passé à l'ordre du jour.

» On écrit d'ici à Paris, à M. le comte, M. le marquis un tel, et l'on met tout uniment la lettre à la poste, sur la demande, comme vous le pensez, des personnes auxquelles on écrit. Il y a peut-être à Lyon trois mille émigrés rentrés depuis quelques jours. La guillotine est en repos permanent et ne s'agitera probablement que pour les jacobins qui tombent de toutes parts dans les serres du tribunal révolutionnaire.

» Les prêtres rentrent en foule, et le culte se relève vigoureusement. »

Après avoir donné ces nouvelles d'un si grand et si universel intérêt, M. de Maistre se prend corps à corps avec les tristesses de son malheureux ami :

tt Deux choses vous frappent, à ce que je vois : Tinvasion du Piémont et les malheurs qu'elle fera tomber sur vous.

» Je doute de ces deux choses, c'est-à-dire je doute que le Piémont soit envahi , et s'il Test , ce qui à tout prendre est possible, je doute encore plus que vous fussiez plus mal. Ceci tenant à beaucoup de choses que je n'ai pas le temps de vous débiter, je brise làdessus »

Mais qu'importaient ces choses au marquis Henry? Dès longtemps il avait envisagé d'un œil tranquille la ruine et l'échafaud ; l'invasion de son pays était douloureuse à son honneur de soldat, mais ce n'était point là encore ce qui Élisait saigner son cœur.

a Je suis, écrivait-il à sa femme, installé à Savigliano et aux prises avec un très-grand travail dont m'a chargé le général, par pitié peut-être, car je lui eusse donné ma démission s'il n'avait eu l'air de m'employer utilement pendant ces éternels quartiers d'hiver. Je ne pourrais me faire à l'idée d'être une bouche inutile à sa table, j'étais tourmenté de cette pensée, jamais je ne me serais cru susceptible d'une pareille peine. Le mal- ' heur rend chatouilleux avant d'abrutir tout à fait (i).

» Que je remercie donc le bon Dieu de me donner ainsi une occupation qui me laisse peu de lacunes ! car

(i) Cet ouvrage.était une carte militaire de toute la partie méridionale du Piémont, avec des mémoires sur la manière de la défendre et le précis historique des faits militaires qui y avaient eu lieu.

ces lacunes sont affreuses^ et si je laissais la douleur s^emparer tout à fait de moi, je ne tarderais pas à y succomber. »'

« Vous me demandez, écrivait -il encore quelques jours plus tard , de vous parler de moi et de mes projets. L'avenir et moi sont deux choses dont je détourne constamment les yeux et dont je ne mbccupe jamais sans répugnance. Depuis que dVfFreux événements m'ont séparé de tout ce que j^aimais, j^en suis venu à ne plus me compter pour rien. Si tous les quinze jours le hasard me fait rencontrer un miroir et que f y voie ma figure, il me semble rencontrer une vieille connaissance, quelque malotru sur le visage duquel je m^amuse à observer les impressions du temps.

» Je suis fort desséché au moral comme au physique; mon imagination est éteinte, ma sensibilité usée. Un peu d'exaltation me resterait peut-être encore sur le chapitre de la gloire; mais, en me dévouant comme Curtius, il me semblerait ne jeter dans le gouffre qu'une bûche de bois sec. »

Ces deux lettres, écrites à quelques jours d^intervalle, reflètent bien toutes les phases par lesquelles le chagrin faisait passer Pâme du marquis Henry; tantôt comme dominé par la douleur, il la fuit dans un travail obstiné ; tantôt^ au contraire, il semble la braver, se regardant comme devenu insensible à ses atteintes. Il n^est ni désespéré ni insensible, et sa grande âme se retrouve tout entière avec son courage et sa foi lorsque, après avoir lu l'éloge d'Eugène, composé par le comte de Maistre, il écrivait :

<c En lisant l'éloge de notre ange que Maistre vient de m'envoyer, Je me suis senti non point ému d'une douleur telle que je craignais de réprouver, mais pénétré de reconnaissance pour Celui qui avait daigné nous prêter un tel enfant. Puisque, après nous Pavoîr prêté, il nous Ta repris, c'est que l'enfant était parfait et notre mission accomplie.

» Cet écrit remue trop le cœur pour n'être pas bon ; il fera aimer notre ange par bien des gens qui, plus heureux que nous, l'aimeront sans le pleurer. Mais encore Dieu nous avait-il donné des années de bonheur que ces gens-là ne connaîtront pas et qu'ils devraient nous envier. »

Obéissant à la prière qui de Lausanne montait jusqu'à lui, n'était-ce point Eugène qui envoyait à son père ces pensées consolantes ?

a Ombre pyire et chérie, avait dit M. de Maistre, si les sentiments qui ont pénétré nos cœurs dans ce monde survivent à la mort et nous accompagnent dans l'autre; si, comme de grandes âmes généreuses et sensibles aiment à le croire, les objets de nos affections ne deviennent point- étrangers à notre intelligence au moment oti elle se débarrasse de son enveloppe mortelle, reviens, oh! reviens parmi nous habiter encore la demeure solitaire de tes parents désolés ! Répands sur eux , comme ces génies bienfaisants envoyés dans l'enfance du monde vers les patriarches exilés et voyageurs, le baume du courage et de la consolation. Viens, tu ne changeras point de séjour, le ciel est partout où se trouve la vertu. La nuit quand tout se tait, quand la

douleur seule avec elle-même baigne sa froide couche de larmes amères, plane sur ces têtes chéries , et de ton aile éthérée secoue sur elles une rosée balsamique qui les avertisse de ta présence et les remplisse de pensées célestes. »

Ainsi se terminait le discours dans lequel Fesprit et le cœur d'un homme de génie sMtaient plu à couvrir de fleurs la tombe d^un enfant de seize ans (i).

(i) Discours à la marquise Costa sur la mort de son fils.

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