‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 24 sur 56 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

G>atittiiatidn probable de la guerre. — Le marquis Henry aux quartiers d'hiver — Le sigisbéisme.— Gibbon à la cour de Turin.— Le roi Victor- Amédée III — Congrès de Milan. — Colli , nommé général en chef des troupes piémontaises, prend le marquis Henry pour son chef d'état-major. — Le marquis Henry et les intrigues de la cour. — Reprise des hostilités dans la Rivière de Gênes. — M. de Vins et les Génois. — Bataille du 23 novembre. — Lettre du marquis Heniy au ministre, M. d'Hauteville. — Portrait du général CoUL

L^accalmie qui avait succédé à la révolution de Thermidor donnait à TEurope battue la possibilité de traiter avec la France. Partout il y avait d^une pacification prochaine des signes avant-coureurs qui nMchappaient pas à Tœil clairvoyant du marquis Henry, mais sans lui donner toutefois grand espoir pour son pays.

a Si frétais Espagnol , Anglais ou Prussien, écrivaitil dans les premiers jours de janvier 1795, je me laisserais peut-être aller avec vous à de douces espérances de paix, mais la paix sera pour TEurope entière avant d^étre pour nous. Les Français n^ont point laissé accrochée depuis trois ans une loque de leurs carmagnoles à chacun des pics de nos montagnes , pour ne pas exiger le payement du fil et des aiguilles qu41 leur en coûtera pour les raccommoder.

n Quand ils voudraient se montrer désintéressés sur ce chapitre y résisteraient-ils d^ailleurs à ce fatal courant

270 UN POMME d'autrefois.

qui les ramène en Italie comme ces troupeaux de sauterelles envoyées à époques fixes pour ravager les mêmes contrées?

» Sans espérance donc de victoire , il faut continuer à nous battre; Fimprévu n'est que dans la bataille, et notre seule espérance dans Fimprévu.

» Depuis ces neiges qui nous ont séparés, chacun à l'armée quitte, avec le harnais, les soucis et les devoirs du métier. Depuis Coïli jusqu'au dernier sous-lieutenant, chacun court oti l'appellent son ambition ou ses plaisirs.

I) Étrange îndiflférence vraiment que donnent à un égal degré Fhabitudedu danger, la certitude du triomphe ou la résignation à d'inévitables catastrophes. »

(( Lassitude, fatalisme, continuait le marquis Henry, insouciance philosophique ou religieuse, de quelque nom qu'on l'appelle, ce sentiment est celui auquel les victimes de la Terreur durent leurs dernières amours et leurs chansons interrompues par la guillotine.

D Comme ceux-là, les gens qui tiennent nos destinées entre leurs mains s'amusent et chantent.

» Victor est allé passer quatre jours à Cherasco, où les grenadiers royaux doivent donner un superbe bal ; on y accourt de partout pour danser, car il s'agit avant tout de danser.

» Moi, mon amie, je demeure ici; la société m'ennuie et m'attriste; pour ne pas le lui rendre, je la fuis. Les femmes sont toutes à prétentions; les vieilles, les laides sont insupportables comme le peuvent être les jolies; chacune a son chacun. Jamais telle foire de

sigisbéistne ne s^est tenue (i). Les femmes qui sont pourvues veulent s^assurer de Pétre toujours et accordent des survivances et des demi-places.

(i) Le sigisbé était une sorte de chevalier servant dont les femmes piémontaises doublaient leur mari. Le personnage était ridicule plus que dangereux; son exiMence officiellement reconnue était de tous points réglée par une sorte de cérémonial.

Voici, d'après le curieux manuscrit de M. Blondel, secrétaire d'ambassade de France à Turin , manuscrit que nous avons cité déjà, les fonctions d'un sigisbé :

o La comtesse de Frasasque m'échut donc en partage, raconte M. de Blondel. Il s'agissait d'un voyage à la foire d'Alexandrie. La comtesse avait dix-huit ans et était fort belle; malgré cela et à cause de cela, on verra combien mon service était béte.

»I1 me fallut en partant donner la main à madame pour monter dans son carrosse, et suivre dans le mien jusqu'à moitié du chemin, où j'avais èiit préparer un grand dîner auquel elle invita toutes les personnes de ses amies qui, comme elle, allaient à Alexandrie; après le dîner, je la suivis en carrosse et pris les devants pour faire arranger dans la maison qui lui était destinée toutes les commodités nécessaires et ordonner le souper. Le lendemain, il me follut être à la cour dès huit heures du matin pour savoir les plaisirs du jour et en venir rendre compte à madame, retourner à la cour à dix heures pour accompagner le Roi à la messe de l'archevêché, qui est distant du palais de trois cents pas que le Roi faisait à pied, précédé de quatre ou cinq cents personnes superbement habillées.

» Après avoir reconduit le Roi, il me fallait aller prendre madame et la promener à la foire. La première fois, on était obligé de lui donner un éventail de dix à douze louis; en revanche, elle vous donnait un nœud d'épée. A une heure et demie, je l'accompagnais à l'endroit où elle était invitée, et, après lui avoir présenté à laver, je me mettais près d'elle, parce que le sigisbé est toujours censé prié avec sa dame, et il allait la servir jusqu'à même lui présenter à boire.

» Vers les cinq heures, je la conduisais à l'opéra. J'étais obligé de rester dans sa loge aussi longtemps qu'elle y était seule; mais dès que quelque cavalier arrivait, il me £aillait sortir et m'en aller attendre au parterre qu'il s'en allât pour revenir ensuite prendre ma place.

9 Au sortir du spectacle, je remettais les gants de madame, je lui

» Cet hiver qui pourrait être si utile n'est en somme qu'un hiver charmant pour tout le monde, excepté pour moi. Enfin, la Providence fera bien de nous prendre en considération, car nous sommes bien peu redoutés de nos ennemis, soutenus par nos alliés et d'accord avec nous-mêmes. »

Si pourtant on s'en rapporte aux impressions de Gibbon qui passait précisément l'hiver de 1795 en Italie, il y avait quelque chose à rabattre de ces plaisirs dont parlait le marquis Henry, mais assurément rien de ses critiques à l'endroit des mœurs absurdes qui avaient cours à Turin.

a Ici la cour est vieiUe et triste, écrivait Gibbon à ses amis (i), et chacun se pique de faire comme la cour. Le principal amusement, c'est de se promener en carrosse et de saluer ses connaissances de droite et de gauche; si la famille royale se trouve au cours, on a en outre le plaisir de faire une pause et de la saluer

donnais son mantelet, son éventail, et je la conduisais à Tappartement du Roi. Je n*y entrais pas, parce que les hommes ne mangent pas avec la Reine. Je soupais à la table du grand maître. Au sortir de <able, je la reconduisais au théâtre, où les mêmes machines qui sont à Paris forment une salle de bal. Toutes les fois qu'il fallait danser, il fallait que. je dansasse avec elle lorsqu'elle n'était pas retenue par quelqu&autre. Le bal ne finissait qu'à cinq heures; il me fallait ensuite reconduire madame chez, elle et pour toute récompense de mes peines elle me donnait à baiser sa main en me souhaitant le bonsoir.

» Cette corvée dura huit jburs, pendant lesquels j'observai ponctuellement tout le cérémonial du sigisbéisme, et fus très-heureux, en revenant à Turin, quand elle me donna mon bien servi, »

(i) Lettres familières, mars 1795.

quand elle passe. J^ai eu cet avantage quinze fois dans une après-midi.

» Nous avons été présentés chez une femme qui tient assemblée; on s'y ennuie à mourir. Chaque femme y est uniquement occupée de son sigisbé, et un pauvre Anglais qui ne parle pas le piémontais et ne sait pas le taroco (i) reste dans son coin sans que personne lui fasse rhonneur de lui adresser la parole.

» Ne croyez pas que ce qui nous arrive soit dû à ce que nous n'avons pas eu le temps de faire des connaissances : tous les Anglais s'en plaignent, excepté milord H... qui, depuis deux ans, est au service d'une femme * dont le nez est célèbre par sa longueur.

m Les dames les plus sociables que j'aie encore vues sont les filles du Roi. J'ai causé avec elles un quart d'heure avec une sorte de familiarité, je leur ai parlé de Lausanne. Je me trouvais si à mon aise que j'ai tiré ma tabatière et pris du tabac deux fois devant elles, chose inouïe dans l'histoire des présentations. Enfin, tout en causant, je prenais mon attitude favorite, le corps penché, le premier doigt tendu en avant »

La cour de Turin , si maussade qu'elle parût à un étranger, n'en était pas moins le paradis désiré de toute la noblesse militaire ; on y pratiquait à la surface une sorte de niaiserie, mais on pouvait croire que derrière ce rideau le diable ne perdait rien.

a Que va-t-on faire à Turin en si grande hâte? disait le marquis Henry.

(1) Sorte de jeu de cartes.

274 ^^ HOMME d'autrefois.

» On y est fort occupé des marionnettes que Ton montre le soir à la petite princesse Béatrix. Elle est assise dans un grand fauteuil, entourée de ses duègnes et tenant sa cour. On danse après le spectacle, et, les yeux fixés sur ces jolies scènes innocentes, chacun poursuit ses petites intrigues plus ou moins noires.

» Le Roi est souffrant , on le dit en couches d'une grande promotion que chacun attend pour faire parade de vanité et d'ingratitude. A force de dire du bien de soi et du mal d'autrui, chacun en est arrivé à vouloir, comme Gédéon , qu'il pleuve sur son manteau et qu'il fasse parfaitement sec ailleurs. »

Le caractère du Roi se prétait à toutes ces intrigues.

Victor-Amédée convenait lui-même qu'il péchait par trop de facilité et pour ne pas savoir refuser. Il jurait, tempêtait par faiblesse, comme il faisait tout le reste (i).

« Pour être heureux, disait-il souvent, il m'aurait fallu vivre avec une grande fortune au lieu d'un royaume, et un régiment de dragons au lieu d'une armée. » Victor-Amédée avait de l'esprit naturel, de la grâce, de la bonté, mais manquait absolument de caractère et de jugement. II était passablement vain, faisait un cas particulier des gens médiocres par cek seul qu'il se sentait plus habile qu'eux. Il avait, parmi les soldats et les caporaux de tous les régiments, des favoris, dont il demandait souvent des nouvelles et auxquels il donnait beaucoup d'argent. Or, on remar-

( I ) Ce portrait est emprunté aux Mémoires historiques de la royale Maison de Savoie,

quait que régulièrement ils étaient les plus mauvais sujets de leurs corps. Ce n'était donc point là un prince à la hauteur des terribles circonstances que traversait le Piémont. Hélas ! il Tétait d'autant moins, qu*à ses déÊiuts, qui rendaient sa politique inconstante et sans suite, il joignait des qualités plus dangereuses à certaines heures que ses défauts eux-mêmes.

C'est ainsi qu'emporté par Télan de son caractère chevaleresque, Victor-Âmédée rejetait loin de lui la pensée de rompre les conventions de Valenciennes ; il y répugnait malgré la mauvaise foi de ses alliés, de jour en jour plus évidente. Sa haine contre les idées nouvelles était exploitée par l'Autriche, plus désireuse que jamais de conserver entre la France et ses états de Lombardie une armée qu'elle ne payait pas. Les promesses ne lui coûtaient rien et donnaient au Roi une sécurité que ne pouvaient partager ses meiUeurs serviteurs.

a L'ennemi ne menace pas encore, écrivait Henry, mais il bouge toujours; il va de sa gauche à sa droite, ce qui pour moi est une direction inquiétante, ^^ais nous ne voulons nous apercevoir de rien. Notre hiver finira comme il a commencé, à ne rien déterminer, à ne rien &ire. Nous endormant sur les promesses de l'Autriche, qui se sert de nous comme de tampon, nous ' ne voulons point la paix et avons du temps de reste pour préparer la campagne prochaine. Je ne blâme pas les insouciants : à quoi sert de voir les périls oti l'on court, d'entrevoir les moyens de s'en préserver, lorsqu'on n'y peut rien ? »

Pendant que la République française traitait des préliminaires de paix avec la Hollande et la Prusse, la guerre à laquelle on se résignait avec tant d'insouciance devenait de jour en jour plus inévitable'pour le Piémont. Le marquis en démontrait à sa femme la triste évidence :

Cl Puisque vous savez les dessous de cartes et que ces dessous de cartes sont à la paix, vous devriez bien, ma chère amie, me donner vos bonnes raisons. Je suis toujours à ne rien comprendre, sinon que la guerre au printemps sera plus implacable que jamais. C'est bien mal à vous de ne me montrer que quelques rayons fugitifs d'espérance; vous me renvoyez aux lettres de Maistre , qui ne m'écrit pas.

» On déraisonne, j'en ai peur, en Europe et à Lausanne en particulier, sur les affaires d'Italie, comme on déraisonne en Italie sur les affaires d'Europe et de Lausanne. On ne voit que ce que l'on veut voir, on ne croit que ce que l'on a intérêt à croire. Vous voulez la paix et la voyez prochaine, l'Autriche et l'Angleterre ont intérêt à la guerre, et soyez sûre qu'elles remporteront sur vous. Nous sommes entre leurs mains. Le traité de Valenciennes met le Roi à leur merci, comme votre bonté vous a mise vous-même à la merci de votre pauvre vieille Chagnot.

)) Ceci prouve qu'il en est des petites comme des plus grandes choses : certains ennuis peuvent se prévenir; mais, quand on y est arrivé, il est difficile d'y porter remède.

» Puisque Chagnot a pris , me dites- vous , à la révo-

lution un enragement d^égalité et que de femme de chambre elle veut devenir dame d'honneur, ne pourriez-vous tenter de lui faire entendre que le nivellement, qui a tout gâté en France, gâte aussi tout dans votre maison , qu'il vaut mieux jusqu'à nouvel ordre que tout y reste à sa place, que les dames d'atour et les dames du palais ont disparu avec les rois et les reines? »

Et retrouvant comme une lueur d'humour alors qu'il ne parlait ni de politique ni de guerre :

« Notre hiver, ajoutait le marquis Henry, continue à être rigoureux ; il tue les vieillards. La nouvelle d'ici est la mort du comte de Malines et celle du comte de

D , deux vieilles perruques s'il en fut. Madame

de M se trouve du même coup veuve de deux

maris, parce que le comte de Duingt l'avait épousée par procuration en Savoie. On égayé la matière en disant que ces vieux ladres ont, par économie, pris une voiture à deux pour s'en aller dans l'autre monde.

» Voilà, ma chère amie, nos graves occupations auxquelles, comme vous, certaines gens ajoutent des hymnes à la paix. » "

A Turin, en efijt, on ne prétendait plus i)artager la France (i) ; on y était moins fou, mais encore passablement sot. . •

(i) Par le traité de Pavie en date du 3o juillet 1792 (dont plusieurs écrivains ont nié le texte), l'Autriche, la Prusse, la Sardaîgne, l'Espagne, la Suisse et la Russie s'adjugeaient les provinces françaises qui étaient à leur convenance, et surtout les provinces ïrontïcres,( Moniteur j n» 323.)

u Cela suffit-il à nous donner la paix? écrivait encore le marquis Henry. Non, ma chère amie, le moment n'est point prochain oîi , selon vos visions , vainqueurs et vaincus, étendus sur le sable, se tendront la main et s'entr'aideront à bander leurs blessures.

» Demandez, pour vous en convaincre, à Maistre ce qu'il pense du discours si arrogant de Merlin de rOise. Je ne sais si ce discours a ouvert les yeux ou a fait peur ici ; toujours est-il que Ton semble s'inquiéter davantage.

)) Le Roi fait demander au Pape la permission de battre monnaie avec certains biens de religion ; sur le chapitre des on dit on va jusqu'à un emprunt, qu'à l'inverse de ce qui se iait ailleurs, le Roi remplirait tout seul. On parle enfin de combiner le plan de la prochaine campagne ; il en est temps... » •

En effet, il en était temps si Ton tenait compte des lenteurs voulues du' conseil aulique, des exigences de .l'Angleterre, de l'insuffisance des armements du Roi et de la pétulance agressive des Français.

On réunit donc à Milan une sorte de congrès où Intervinrent les généraux Wallis et Smîdt pour l'Autriche, l'ambassadeur Trewor et l'aspirai Goodal pour l'Angleterre, le général CoUi et M. de la Tour pour le Roi.

Mais dès le premier jour on vit éclater entre les plénipotentiaires, à propos du plan de campagne, des désaccords qui trahissaient les divergences de leurs politiques comme celles de leurs intérêts.

Les représentants du Roi prétendaient porter les

efforts de la coalition sur Nice et la Savoie. Les Autrichiens visaient Gênes et se trouvaient naturellement appuyés par M. Trewor et Pamiral Goodal. L'issue des discussions «igagées entre le Piémont et ses formidables alliés ne put être longtemps douteuse (i). Il fut décidé que Ton opérerait dans la Rivière de Gênes avec quarante-quatre mille hommes, que Ton chercherait à repousser Tennen^i au delà de la Roga, et qu'on se bornerait partout ailleurs à la défensive. L'ennemi repoussé au delà de la Roga, on devait occuper à la gauche du fleuve une ligne appuyée^ d'un côté sur Tende et de l'autre sur Vintimille. Ce mouvement devait se combiner avec l'action des flottes alliées auxquelles la rade de Vado était assignée comme objectit.

Nous n'avons point à discuter la valeur de ce plan dont le mode d'exécution fut réglé par le colonel ailetpand Simbschèn; mais avec Tauteiu- de la Storia mi If tare, auquel nous empruntons ces détails, nous pouvons dire que le seul bénéfice qu'en retirât le Roi fut de voir M. de Vins préféré comme général en chef à M. Walis. Le Roi fit ainsi l'économie d'une pension de trois mille florins qu'il payait au premier de ces deux grands hommes de guerre.

Pour le marquis Henry, le résultat de ces conférences fut plus important, car son général en revint investi du commandement en chef de l'armée piémontaise.

« CoUi, mandait Henry à sa femme au mois de fé-

(i) Storia militare del Piemonte, p. 66, vol. I, p. 498.

vrier 1795, m'écrit de Milan une lettre fort caressante; il me veut quartier-maître général de notre armée comme je rétais du corps qu'il commandait. II y a à cela une petite difficulté : c'est qu'un autre est quartier-maître général par patente du Roi , et que j'ai toujours eu en horreur le bien d'autrui.

» Il faudra donc que l'on me pousse par les épaules pour me faire arriver jusque-là. En attendant, les neiges fondent et remontent à toutes jambes. Je suis fort aise d'avoir vu finir le carnaval; il a été ici d'une folie sans égale^ au point que pendant les huit derniers jours il y a eu des bals sans interruption. Vous jugez bien qu'ils ne m'ont pas fatigué, mais ils m'ont impatienté. Je n'ai pas l'heureuse faculté de m'étourdir, et les images pressantes de guerre, de peste et de famine contrastent à mon gré d'une manière trop choquante avec les bougies, les panaches et les violons. Voilà les sermons qui vont prendre la place du carnaval; ils ne seront guère plus adaptés aux circonstances, mais ce sont fruits de saison; on ira pour ne pas intervertir Tordre des choses.

D Une campagne me fera grand bien, elle ne peut être éloignée, quoique Colli soit encore à Milan. »

A son retour, le général avait vaincu les répugnances du marquis Henry, fort étonné de l'insistance que l'on mettait à le faire sortir de son obscurité.

<( Je tenais à ne rien être, n'ayant jamais rencontre sur mon chemin qu'estime et défaveur, mais enfin j'ai accepté, sur les étranges insistances de Colli. Me voici faisant fonction de quartier -maître général à la prin-

cipale armée et muni d'une belle patente qu'il m*a fallu payer. Le Roi a voulu de plus que Je reprisse la décoration de gentilhomnle de la chambre.

» Tput cela me fait sourire et me rappelle le marché du fils de Moïse, dans le Ministre de Wackefield, alors qu'il vendait son bon cheval de herse pour une balle de lunettes vertes montées en cuivre doré. »

Étrange était cette façon d'accueillir les premières faveurs qu'il rencontrait. Ne demeurait-il pas trace d'ambition dans cet homme qui d'un même œil moqueur et hautain dévisageait la bonne comme la mauvaise fortune? On le croirait mort à tout sentiment humain, si de son cœur que le dédain remplit on n'entendait monter un sanglot. Le marquis Henry est tout entier dans ce contraste.

i< Je suis venu à Turin pour remercier le Roi ; il

m'en a coûté de reparaître à la cour, mais ma bonne Henriette (i) m'a soutenu. Que j'ai souffert en rentrant dans la maison témoin de la passion et de la mort de notre enfant! Ma sœur et moi avons repris ensemble notre douloureuse histoire; Henriette m'a conduit au cimetière, et j'ai pu enfin embrasser cette terre sous laquelle mon cœur repose avec mon enËint. » J'ai repris dans ces deux jours l'habitude de revivre avec cette douce et chère créature; quand il m'a fallu me traîner au palais, il me semblait voir l'enfant entre le Roi et moi.

(i) Madame de Faverges^ que le marquis Henry n'avait pas revue depuis la mort d'Eugène.

D Quand je suis rentré chez Henriette, le cœur de cette excellente femme et sa bonne piété m^ont soulagé. Elle est courageuse comme je ne saurais Tétre. C'est pitié de la voir gagner avec son aiguille trois francs par jour. Elle vit avec sa fille de ce moyen, et personne ne sait ce qui coule de larmes auprès de ce foyer ^teint (i). »

Au même moment la marquise écrivait :

a Oh ! n'allez pas à Turin, mon ami; cette ville est pour moi pire que la mort. Vous qui n'avez ni dénonciations à faire, ni intrigues, qui n'y pouvez porter qu'un cœur assommé d'angoisses, de malheurs et de pensées désolantes, ah! qu'y feriez -vous, bon Dieu! Laissez-les s'agiter, se grimper les uns sur les autres; si l'on vous culbute, laissez- vous culbuter; qu'importe d'être aujourd'hui caporal ou général? »

C'est à cette lettre que le marquis répondait par l'expession d'un dégoût que justifiait le spectacle qu'il avait sous les yeux.

a Depuis mon dernier paquet, j'ai été quatre fois chez le Roi pour afiTaires de service, mais s^ns lui parler jamais des miennes, non plus qu'aux mmistres et aux gens d'importance qui font la roue autour d'eux.

» On est étonné de ces façons de faire, et j'ai lieu de croire que Ton fait quelque estime de moi.

» Mais s'il est un pays où l'estime aille d'un côté

(i) Les deux fils de madame de Fa verges étaient à l'armée du Roi ; tous leurs biens sous séqiiestre : de là ia détresse de leur mère.

et la considération de l'autre, c'est bien celui-ci. L'amitié et la bienveillance forment un troisième chapitre qui ne saurait se souder aux deux autres. En général, ce qu'il y a de plus couru ici, c'est la considération indépendante de l'estime et de l'amitié.

x> Tout le monde veut de cette considération, et comme elle tient aux entours, à la fortune, aux grades et à l'argent, on ne peut nombrer les gestes de vanité et de souplesse, les intrigues noires que Ton met en œuvre pour se pousser, les couleuvres que* l'on avale, en un mot tout ce que l'on souffre, tout ce que l'on fait de vilain pour jouer un rôle et obtenir par là cette bienheureuse considération.

1» Les gens qui prétendent à l'estime gênent tout le monde et font une triste figure. On n'a ici ni le cœur ni l'esprit de dissimuler des convoitises insolentes ; au milieu des calamités publiques, cela fait tressaillir d'indignation.

» Voilà de la morale, ajoutait le marquis Henry; ma politique n'est pas plus gaie. La paix de la Vendée va faire refluer sur nous toutes les forces qui y étaient occupées. On ouvre enfin les yeux ici; mais les chimères dont on s'est bercé tout l'hiver nous ont fait un mal irréparable.

» Pardonnez-moi de voir toujours les choses au pire, ma chère et douce amie. Aimons -nous tels que nous sommes : aimez-moi sombre et bourru ; moi, je vous aime triste et abattue, d

L'activité de la campagne et la situation plus que précaire de Tarmée, au moment où la guerre était sur

le point de recommencer, allaient faire dériver vers d'autres tristesses l'esprit du marquis Henry.

Il avait été décidé au congrès de Milan que les hostilités reprendraient à la fin d'avril. Autre chose malheureusement était de le décréter et autre chose de donner un corps à ces résolutions.

Les puissances italiennes qui devaient fournir un contingent de troupes manquèrent à leurs promesses ; sur quarante mille hommes qu'ils s'étaient engagés à fournir, les Autrichiens n'en avaient pas réuni dix-huit mille, et le Roi lui-même n'avait pas réussi à compléter ses approvisionnements de guerre.

Il fallait donc, à force d'énergie et d'activité, suppléer à ce qui manquait. Le général GoUi déployait à cette tâche les plus admirables qualités d'organisation; il était partout, voyait tout, donnant, disait le marquis Henry, la plus haute idée de sa présence d'esprit, de son sang-froid et de son coup d'œil. •

(( Je l'aide de mon mieux, ajoutait-il ; lui part dans un instant pour Geva, où l'ennemi paraît nous ménager quelque nouvel affront; moi, je vais reconnaître toutes nos lignes en commençant par le Tanaro et les vallées méridionales.

» Quand la neige sera fondue, jlraî voir les positions sur les Alpe&. Le général fait des miracles, son plan et ses emplaceûients sont bons; mais les troupes nous manquent, nos alliés nous font banqueroute, nos coffres sont vides , nos magasins épuisés et le temps de ces longs quartiers d'hiver envolé. »

Sur ces entrefaites, la paix conclue avec la Hollande

et la Prusse, en même temps qu'elle faisait refluer vers r Italie toutes les forces républicaines, prouva aux Autrichiens que le temps des hésitations était passé.

L'activité redoublait aux états-majors.

« Au point, disait le marquis Henry, que pour vous écrire quelques lignes il faut m'y reprendre à je ne sais combien de fois. Les visites des désœuvrés (il y en a encore qui ont une cruelle inclination pour les gens surmenés) achèvent de me faire perdre mon temps.

» J'ai passé quatre jours aux environs de Geva en course avec le général et le prince de Carignan; j'escaladais les montagnes le jour et je griffonnais la nuit.

)) Mes fonctions me font en outre dépouiller les correspondances ennemies que nous pouvons surprendre. Indépendamment des pièces officielles, il m'a fallu ces jours-ci lire plus de deux cents lettres d'officiers et de soldats demandant de l'argent à leurs parents ou disant force grivoiseries à leurs maîtresses. Bien peu parmi ces lettres ressemblent à celles que je vous écris, ma pauvre amie , mais au travers de toutes ces lettres se lit le projet d'en finir promptement avec nous. Dix bataillons de renfort sont déjà arrivés pour Nice, d'autres les suivent.

» J'ai la tiiste satisfaction de voir se réaliser, semaine par semaine, ce que j'avais prophétisé et, malgré tout, la douleur ds voir prendre encore constamment le plus mauvais parti; mais que sert de gémir? Dites à Ferdinand, ajoutait le marquis Henry, qui ne pouvait s'empêcher de sourire à la pensée que son ami le comte de Divonne songeait dans un tel moment à soigner ses

rhumatismes , dites à Ferdinand qu'il est le seul être Humain qui pense cette année à prendre les bains d'Acqui ; Acqui est le point de rassemblement de toute Parmée de M. de Vins, et trente mille hommes dans un trou comme celui-là ne laissent de place ni aux malades ni aux curieux. Par le temps qui court il Êiut être ingambe , et quand on n'a pas l'esprit de l'être , voyager dans sa chambre comme Maistre, si l'on a assez d'imagination pour cela. »

Parlant d'un certain baron de B..., qui, après avoir donné dans la révolution, cherchait à rentrer en grâce :

<c B... est mélancolique, disait-il; mais ce qu'il Êiit miroiter de sa prompte rentrée en faveur le sert mieux que l'humilité que vous lui conseillez. Vos idées sur le monde, ma pauvre chère amie, ont besoin d'être rectifiées comme votre politique. Vous combinez les choses de votre fauteuil , et dans la droiture de votre cœur vous imaginez qu'elles vont telles qu'elles devraient aller.

» Vous imaginez que l'on soutient et que l'on préconise un homme parce qu'il est digne d'estime, qu'on en excuse un autre parce qu'il est modeste et contrit. Non point du tout. On sape le crédit de celui qu'on estime pour peu qu'on le voie sortir de la médiocrité et qu'on le juge capable de croiser votre route. On tombe avec la même lourde roideur sur le pauvre homme contrit, si on le croit par terre et hors d'état de se relever. Au contraire, le sot impudent ou le misérable effronté sont fêtés et entourés. C'est là ce qui arrive à B.... Bien des gens, persuadés qu'il est mal-

honnête, mais que cette malhonnêteté lui vaudra honneurs et profits, se montrent avec lui et l'admettent. »

Peut-on donner plus de relief à cette triste vérité que le monde appartient au mal?

Il y a chez le marquis Henry je ne sais quelle feculté d'analyse, je ne sais quel don de pénétration, qui marquent d'une singulière justesse tous ses juge* ments, que ces jugements s'appliquent aux choses de la vie morale ou aux choses de son métier.

C'est ainsi qu'à propos de l'insurrection de Toulon il faisait des Français et de leur caractère cette peinture si parfaitement ressemblante :

ce Jamais nous n'avons eu une plus belle occasion de prendre le système dont il n'aurait jamais &llu s'écarter : celiû de demeurer spectateurs et immobiles sous les armes de ce que peut £ûre notre plus dangereux ennemi. La destinée des Français est de s'entre-dévorer eux-mêmes oa de triompher par notre imprudence et notre sottise.

» On croit qn'en France le monstre révolutionnaire est agonisant. Cest possible , mais il ressuscitoa chaque fois qu'il sera menacé d'une agression étrangère. Il n'y aura f^us alors de jacobins, de constitutionneb, de modérés, de terroristes, tout cela sera Français; on ne sentira plus ni £unine ni miste, on ne sentira que le famatisme et Foi^eil nationaL Bien fous serions*noas donc d'intervenir et de chasKr la poule aux œofii d'or (i). »

(i) U t*agxsaaût (fenroyer des troupes attx i&sur^ de Toukm^

Usant de toute rinfluence que lui donnaient ses fonctions, le marquis Henry cherchait donc à faire prendre aux armées coalisées une attitude purement défensive.

tt Que pouvons-nous, écrivait-il tristement à quelques jours de là, que pouvons-nous au destin dont nous suivons les lois tantôt en gens d'esprit et tantôt en imbéciles? Il était écrit que M. de Vins ferait une proclamation aux Génois, et que la République Sérénissime prendrait la chose de travers; il était écrit que les Français profiteraient de son mécontentement pour s'introduire dans Savone, et que dès le premier jour ils devineraient notre plan de campagne. »

Depuis quelques jours, en effet, M. de Vins avait poussé jusqu'à Dego avec une avant-garde de dix mille hommes.

Au même moment le général CoUi, s'avançant par sa gauche, avait amené jusqu'à Montezemolo et Mulialtoles troupes dont il disposait à Ceva.

A la première nouvelle de cette marche en avant, les Français avaient traité avec le commandant de Savone, qui leur avait ouvert les portes de la place.

Malgré l'avantage que leur donnait ce point d'appui, Kellermann et Masséna furent battus dans des combats sans grande importance que leur livrèrent les Austro- Sardes le 21 et le 22 juin; il fallait profiter de ces avantages, si légers qu'ils fussent; mais le général autrichien n'en jugea pas ainsi, il laissa à l'ennemi le temps de se concentrer, de couvrir ses points faibles avec des ouvrages volants. Aussi lorsque le 25 M. d'Argenteau

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poussa vers Settepani son attaque décisive, il fîit repoussé par les Français.

Comme toujours, M. de Vins accusa Colli d^avoir paralysé son ofiensive et compipmis le résultat de ses combinaisons. Les plaintes du général autrichien étaient évidemment exagérées; mais le marquis Henry avoue dans une de ses lettres que le plan de M. de Vins plaisait médiocrement à son lieutenant, et que celui-ci, tout en enlevant brillamment là Spinarda, ne seconda que feiblement l'opération.

La peine qu^il avait eue à repousser l'attaque des Austro-Sardes fit comprendre au général Kellermann le danger que présentaient ses lignes trop étendues; il concentra rapidement ses troupes et put quitter la Rivière sans être sérieusement inquiété.

Comme le disait Henry, ces combats inutiles deve* naient d'irréparables £iutes:

<c L^ennemi se retire, nous le suivons pas à pas en aboyant après et nous faisant donner de temps en temps de bons coups de patte.

j> Au nombre de ceux-ci fut une malheureuse affaire au plan des Termes. Doucet, des grenadiers royaux, et Megève, des grenadiers de Savoie, ont été tués; d'Ozery et tant d'autres, blessés; ce fut un massacre de toute inutilité.

» Hélas ! j^ai la triste consolation d'avoir de toutes mes forces déconseillé ce mouvement en avant, dont la xnséquence est d^obliger Tennemi, moins fort que nous, à se retirer d'une position mauvaise sur une position excellente.

» L'aigreur et la zizanie compromettent notre malheureuse armée plus encore , peut-être que notre stratégie. »

Les dissentiments éclataient plus graves que jamais, en effet, entre les généraux ; les soldats eux-mêmes prenaient parti dans la querelle, à ce point qu'à chaque instant on craignait de voir les troupes alliées en venir aux mains.

Pour parer à cet effroyable péril, le Roi feignît de croire à un immense succès et noya le mécontentement général sous une pluie de proclamations et d'ordres du jour élogieux. M. de Vins en profita pour réclamer le repos que ses troupes avaient si bien mérité.

Il s'installa lui-même à Pietro, cantonna ses régiments autour de lui et se livra tranquillement, à rencontre des malheureux Génois , à toutes les exactions imaginables.

Il poussa le cynisme jusqu'à armer en course, de ses propres deniers, quelques barques de pirates et jusqu'à leur faire écumer à son profit les eaux génoises. Navires génois comme navires français étaient de bonne prise; on peut juger du scandale par cette dépêche que M. de Saint-Marsan adressait au Roi (i) :

« Ici, dans Tarmée autrichienne, on fait l'encan des prises, les généraux sont les secrétaires, et un capitaine fait les fonctions de crieur de ville. »

A la plus honteuse concussion M. de Vins ajoutait ainsi une grande faute politique, car les Génois, dont

(i) Storia militare, vol. I, p. 543.

la neutralité était si importante pour les alliés, menaçaient, sous le coup d^une irritation suprême, de se déclarer en faveur de la France.

« Les Génois , écrivait le marquis Henry, sont exaspérés contre M. de Vins; Villard (i) exploite cette irri-. tation et les bourre coup sur coup pour les obliger à se déclarer contre nous.

» S'il réussit à les y amener, et si les armées de Provence et des Alpes nous tombent à la fois sur les bras , nous serons à la merci de Pennemi, quUl veuille la guerre ou la paix.

» La paix , si la France nous l'impose , sera pour nous plus funeste peut-être que ne le serait la guerre , car le grand embarras après la paix sera de nous débarrasser

... deU' Âquîla grifïagna Che per più lacerar due becchi porta. »

Il n'y avait donc plus d'espérance. Pendant que, pour ses États de terre ferme, ennemis et alliés étaient également redoutables au Roi, la plus effroyable fermentation ravageait la Sardaigne. Les insurgés y avaient massacré le gouverneur, et les partis qui se disputaient l'île appelaient tour à tour à leur aide les flottes anglaise et française.

On avait vu d'Albenga vingt gros vaisseaux se diriger vers l'île, et Ton ne savait ce qu'ils étaient.

a II se pourrait, dit le marquis Henry, que la Sar-

(0 Uenvoyé de la République française à Gênes.

daigne fût notre Saint-Domingue. Ce sera un sacrifice dont notre vanité aura plus à souffrir que nos intérêts. Puissent, à ce prix, les pauvres Savoyards n'être pas le troupeau que le fermier livre au boucher pour se libérer de ses dettes I »

En écrivant ces choses, il avait comme un secret instinct de ce qui se passait à Turin. On y tenait conseils sur conseils où les éventualités de la paix étaient discutées. L'Espagne, qui venait de traiter avec la République, avait offert sa médiation, le gouvernement français semblait disposé à consentir à une entente, mais posait comme conditions préliminaires le maintien de toutes ses conquêtes, c'est-à-dire l'abandon définitif de Nice et de la Savoie (i).

Ces propositions semblaient acceptables au prince de Piémont et au général Silva, mais elles étaient énergiquement repoussées par le comte d*Hauteville (2). Le sentiment personnel de Victor-Amédée fit pencher la balance du côté de la guerre, et toute idée de traiter fut définitivement abandonnée.

Il entrait peut-être dans la détermination du vieux Roi plus d'esprit chevaleresque que d'esprit politique, mais ce côté si brillant de son caractère .faisait pardonner bien des imprudences et ralliait autour de lui tous les cœurs.

« Faire la paix, écrivait le marquis Henry, semblerait à certaines gens plus politique, mais lutter avec le

(i) Botta, p. 76.

(2) Ministre de Tintérieur.

tronçon de son épée est plus digne de notre vieux sang royal. L'humiliation mène peut-être au paradis, mais les rois ne doivent prétendre qu^aux Champs Élysées des héros.

» Au surplus, quand on voit Louis XVIII en pension chez des moines à Vérone, pendant que PEurope est en feu pour décider le procès de la royauté, on doit se réjouir de voir son Roi à cheval. 9

*Et c<xnme si ce spectacle de la vieille royauté firançaise, errante à travers le monde, eût ramené ses souvenirs vers un passé à jamais fini, passé avec lequel il avait rompu pour sa part, mais auquel sa femme et ses amis de Lausanne se cramponnaient plus fiévreiisement que jamais :

a O mon amie, écrivait-il, laissez dormir toutes ces poussières. \os amis, en fût d'illusions, ressemblait à ces femmes russes qui rrfendent leurs perles pour les multiplier. Comment, après quatre ans, vos amis peuvent- ib en être encore au cérânonial de France et se disputer des pourpres en lambeaux? Comment! vous voudriez qu'on fut toujours grand chambellan , quand il nY a plus ni grandes ni petites entrées; grand maître de cérémonies, dans un pays où. Von fait si peu de cérémonies!

» Il est sûr qu'an miliea de toutes ces transformations, dont un bal masqué seul peut donner l'idée, on a peine à se reconnaître; biea des choses comme bien des mots ont sombré^ tandis que d'^autres ont changé de significîiiaii-

B A ce propos, on s'étonnait lautre jour à la taUe du

294 ^^ HOMME d'autrefois.

général que le mot de loyauté eût survécu, que même il fût en vogue et sans cesse répété dans les discours des orateurs constitutionnels, dans les arrêts des comités et dans les décrets de la Convention.

» Hélas! si nous cherchions la cause de nos malheurs, ne la trouverions-nous pas dans l'abus de ce mot? Antérieurement à la révolution, ne tendait-on pas à donner Tàpparence de la réforme et de la droiture aux plus infâmes effets de la corruption? C'est ce qui explique que le mot loyauté ait surnagé. »

A l'heure même oti le marquis écrivait, les alliés du Roi semblaient donner raison à sa théorie. Les Autrichiens protégeaient la Lombardie sans compromettre leur armée , ils mettaient les troupes du Roi aux prises avec l'ennemi pour éloigner d'eux et attirer sur lui tout le poids de la guerre.

Les Anglais, plus occupés de la Corse que de l'Italie, maîtres de la Méditerranée, n'y faisaient pas tourner leur supériorité au profit de la cause commune. Se plaignant sans cesse de leurs alliés, ils laissaient arriver aux Français les troupes que leur envoyait l'armée des Pyrénées et les convois de grains que leur expédiait le Levant.

Ces trahisons éclataient à tous les yeux.

(c Quelle triste chose que ces alliances ! écrivait Henry. L'Angleterre, maîtresse de la mer, ne s'y montre plus dès qu'on a besoin d'elle. Le grand vizir (i) est tou-

(i) M. de Vins.

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jours à la même place et se console de n^êtie pas le conquérant du Midi en écumant la mer de Gènes. II eût voulu nous jeter en avant, mais on est heureusement parvenu à déjouer sa petite Êmtaisie, et en cela la division et la haine entre nos généraux nous ont mieux servi que leur vaillance et I»ir science.

» Que ne pouvons-noas nous débarrasser de nos chers alliés qui se moquent de nous , s^ils ne font pis encore! Notre position sans eux ne serait point désespérée; car les ftontièies et les places sont intactes et notre pauvre armée pîémontaise bonne enccM^ !

» Imaginez qu'un certain M. d'Anglefort vient d'arriver pour recueillir, à destination de Tannée de Condé, les déserteurs français. Il fera ici les plus mauvaises affaires, car les Français ne désertent plus depuis qu^ils attendent des renforts et se voient en mesure de prendre TofFensive. Kellermann vient d'être remplacé par Scherer avec mission de dégourdir les troupes. Un courrier que nous avons enlevé à Teimemi nous a découvert ce pot aux roses et nous a appris quMl arrive des r%iments du Rhin, de la Moselle et des Pyrénées. »

Malgré tout, M. de Vins, une fois encore, se laissa surprendre et donna le 23 novembre la mesure de ce que Ton pouvait attendre de sa capacité.

a Nous avons eu le 23, écrivait Henry, une bataille générale; tous nos postes ont été attaqua à la fois, depuis le Tanaro jusqu^à la mer, avec ime violence extrême.

» La droite, oîi se trouvait l'armée du Roi avec M. le général CoUi, n'a pas perdu de terrain. La gauche, com-

posée du corps autrichien de M. Wallis, a un peu cédé; malheureusement le point où étaient les corps auxiliaires, commandés par M. d'Argeanteau, a été enfoncé et a ouvert une large brèche par laquelle l'ennemi a gagné les crêtes de TApennin du côté de Savone, et a mis Tarmée autrichienne dans le cas d'être coupée ou de fuir. M. de Vins a pris ce dernier parti, abandonnant magasins, artillerie, équipages. Il court en tête des fuyards dans sa chaise, tant que ses porteurs ont de jambes.

)) Et voilà les alliés sur lesquels nous avons été assez naïfs pour fonder quelque espoir.

» Au dire de tous, nous ne devons qu'à une a&reuse tourmente de neige d'avoir échappé à l'ennemi.

» Pour moi j'en fais honneur à l'intercession des Saints niorts et vivants et suis de l'avis de M. l'ambassadeur de Venise qui prétend qu'il faut ;envoyer en Piémont tous ceux qui doutent de la Providence. »

Les Saints protecteurs du Piémont ne se démentaient pas.

L'ennemi, après avoir séparé les troupes sardes des troupes autrichiennes, pouvait revenir sur le général Colli et l'écraser à son tour; il n'en fit rien. On vit même les Français reprendre les détestables quartiers d'hiver qui, l'année précédente, leur avaient coûté autant de monde que les plus sanglantes batailles.

« Il faut convenir, disait à ce propos le marquis Henry, que la Providence, du haut de son trône, doit sourire parfois en voyant ici-bas les gens d'esprit et les sots ne faisant vis-à-vis les uns des autres que des

bévues, et suivant les lois du destin pendant qu^ils croient à leurs combinaisons savantes et fines. »

Mais, en même temps qu'il se laissait aller à cet accès de fatalisme, le marquis savait donner à chacun la responsabilité qu^il pouvait avoir encourue dans les derniers événements :

« On vient enfin de déterrer M. de Vins à Tortone; bn Ta trouvé crevant de scorbut, de honte et d'envie; il prétend qu'il va mourir. Sûrement barbouillera-t-on quelque épigramme mordante sur sa tombe. On vient de lui ôter à la fois son commandement en Italie et son gouvernement de la Croatie. Cet homme est la cause de tous nos désastres et les a rendus irréparables; généraux et officiers sont rebutés. CoUi veut se démettre de ses fonctions. Il sent le danger de sa position (i), serviteur de deux maîtres dont les intérêts se croisent, il est presque impossible qu'il ne devienne pas suspect à Tun ou à l'autre de ses patrons, et il est à craindre que ce ne soit à tous les deux. Il croit l'armée du Roi insufiisante pour défendre seule le pays, et il ne voit aucun moyen de lui donner promptement la force d'être indépendante; d'un autre côté, il est si peu convaincu de la bonne foi des Autrichiens, quoiqu'il ne le dise pas ouvertement, qu'il n'attend rien d'eux. »

Le marquis Heniy, bien qu'habitué à ne croire que

(i) On^e souvient que M. Colli, officier général au service de Tempereur d'Autriche , était détaché pour commander Tarmée piémontaise.

modérément à l'abnégation, avait une foi complète dans le désintéressement de son général.

Il prit auprès de*M. d'Hauteville (i) la défense de M. Colli (2) :

(( Il me semble, monsieur le Comte, que Ton juge trop librement les généraux. Si M. Colli a des côtés faibles, il prend lui-même trop peu de souci de les cacher et il blesse trop inconsidérément Famour-proprc d'autrui pour qu^on lui pardonne quelque chose dans ce genre; ainsi je crois inutile de convenir qu'il peut avoir, comme homme, de grands défauts, mais à côté de ces défauts il a de vraies et grandes qualités pour la place qu'il occupe et les circonstances où il se trouve. On ne peut lui refuser une vivacité et une pénétration très-rares, jointes à une connaissance acquise de son métier. Tout le monde lui accorde une valeur personnelle qui, si elle n'est pas la première des qualités chez un général, ne laisse pas d'être d'un prix infini quand elle est bien prouvée et que les troupes en sont 'convaincues.

» Le soldat suit volontiers un chef couvert de cicatrices honorables. A cette espèce de courage, il en joint un plus précieux encore et dont tout le monde convient : c'est la fermeté et la présence d'esprit dans les moments les plus dangereux. Il est alors calme et supérieur à lui-même. Il possède une agilité et une vigueur

(i) Ministre de Fintérieur. ^

(2) Brouillon de lettre trouvé dans les papiers du marquis Henry.

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qu'à son âge, dans son grade et dans une guerre comme cdle<i, ii £iut mettre au nombre des qualités les plus prraeuses. Cette agilité et cette force jAysîqne extraordinaires le mettent en mesure de reconnaître par lui-même les sites les plus difficiles et de se mtxitrer sans cesse aux troupes; aussi connaît-il par&itement le pays et Tannée qu*il conunande. Quoique sévère et dur, il a acquis sur cette armée un ascendant très-remarquable, b

Et Élisant allusion aux monstrueuses concussions de M. de Vins, le marquis Heniy ajoutait :

a Le général est par&itement désintéressé et n'entre dans aucune combinaison d'avidité dont quelques autres généraux font si peu de mystère. Nous le voyons dépenser noblement ce qu'il reçoit de la cour, il ne coûte rien au Roi ni au pays. Il est avare de Fargent du trésor, et Ton pourrait chiffrer par millions les économies qu^il nous a fûtes.

» M. CoUi témoigne de l'estime et de Taffection pour les troupes du Roi qui ont partagé avec lui tant de fatigues et quelque gloire, ceci explique Tascendant dont j^ai parlé plus haut.

D Pesez bien ceci, monsieur le Comte, et voyez si, malgré les jalousies, il ne convient pas de conserver celui qui possède de telles qualités, et s'il ne &ut pas lui passer des défauts dont nous ne le corrigerons pas , surtout celui d^étre un mauvais courtisan et de ne jamais parler de lui (i)« »

(i) Le baron CoUi, Italien de naissance et lieutenant général au

Être mauvais courtisan, ne jamais parler de soi, ne sont-ce pas là des fautes auprès desquelles les autres ne sont rien? Un homme supérieur qui se tait se voit préférer sans cesse le sot ou le fat qui, sous tous les régimes , ont le don merveilleux d'être crus sur parole et de faire rarement en vain leur apologie.

(( Comment les puissants se laissent- ils prendre à

service de Sa Majesté Impériale, avait fait la guerre de Sept ans et la guerre de Turquie; il en avait rapporté force blessures. Il était de taille moyenne et fort* maigre; un nez aquilin, une bouche fort petite et fort gracieuse, de grands yeux bleus très- vifs, lui composaient un visage excessivement remarquable. Il joignait à cela beaucoup d'esprit naturel et une grande finesse. Il aimait beaucoup la bonne compagnie et le grand monde. Il dut sa fortune au maréchal de Laudon.

Les Turcs avaient battu l'armée impériale et l'avaient forcée à une reculade; le maréchal voulut fortifier la position qu'il occu> pait. M. Colli , alors major du régiment italien Belgioso et fort aigri de passe-droits qui lui avaient été faits, sut que le maréchal visiterait la ligne retranchée. Il mit tout son monde au travail, laissa ses officiers sous leurs tentes et prit lui-même une pioche.

Le maréchal arriva sur ces entrefaites. Colli fît semblant de ne pas le voir et travailla comme un homme harassé, nô pouvant presque plus se soutenir. Le maréchal l'accosta ; Colli fit Tétonné et s'excusa de n'avoir point rendu les honneurs militaires; mais, tout en faisant ses excuses, il n'avait pas quitté sa pioche sur laquelle il s'appuyait en parlant comme un homme malade de la poitrine et qui se fait violence. M. de Laudon parut fort content du travail déjà fort avancé, et du zèle de son major. Il s'entretint longtemps avec lui sur différents sujets. Colli savait très-bien son métier et avait de l'esprit ; il satisfit le maréchal sur toutes les questions, et fit si bien qu'il l'amena à le questionner sur luimême.

Colli vit se réparer bien vite toutes les injustices vraies ou dusses dont il se plaignait ; il fut fait colonel, puis général-major. La mort du maréchal lui rendit fort difficile à conquérir le grade de lieutenant général qu'li avait, quand, en 1794, il prit le commandement de l'armée piémontaise.

ces enseignes? dit à ce propos le marquis Henry; dans rhabitude de la vie pourtant, on ne s'attend point à être logé comme un roi dans une auberge parce que l'écriteau qui lui sert d'enseigne porte ces mots magiques d'hôtel royal.

» C'est ici, à Turin, le conseil des rats autour de Rominagrobis; on n'a pas idée des tripotages dont on va s'occupant; l'un n'est pas sûr de ne pas être général dans quinze jours, l'autre doute s'il le sera encore à cette époque. Depuis la disgrâce de M. de Vins, le commandant de l'armée autrichienne n'est pas encore nommé, ni le nôtre non plus. CoUi veut s'en aller, comme je vous lai mandé déjà; tous les gens de bien en voudraient faire autant, et les intrigants de se pousser tant qu'ils peuvent, persuadés que le talent de l'intrigue doit suppléer à tout autre talent.

D Heureux qui pourrait tout planter là et aller vivre dans quelque vallon écarté où jamais on n'entendît parler de révolution ni d'intrigues de cour. Heureux qui serait jeune, pour apprendre quelqu'un de ces bons métiers qui rendent indépendants, qui font vivre des folies mêmes et des barbaries du temps !

» Les Cyclopes qui forgeaient les foudres étaient plus heureux que les vaines divinités qui les lançaient, et il vaudrait mieux aujourd'hui £iire des bottes ou des sabres que de la mauvaise tactique et de la détestable politique.

» Ceux que Montaigne destine à être pâtissiers dans une bonne ville sont par le £iit, en dernière analyse, les plus estimables et les plus heureux, n

N'a-t-on pas toujours vu, sous les princes faibles, l'intrigue développer ses moyens, faire agir ses ressorts et finir par triompher du mérite qu'elle dégoûte? Alors tout va mal, tout peut crouler, s'il se présente des circonstances difficiles.

C'est ce qui devait arriver pour le Piémont pendant cette funeste année de 1796, qui allait, à la fois, mettre fin à la guerre et à la puissance séculaire de la maison de Savoie (i).

(1) Comme si l'Autriche eût voulu donner à son allié une dernière preuve de sa mauvaise foi au moment où ses troupes allaient entrer dans leurs quartiers d'hiver, M. Wallis, qui les commandait par intérim depuis la disgrâce du général de Vins, fut avisé par M. Craverana, de la part du Roi, que l'ennemi se préparait à une nouvelle attaque sur les Bormida. Il eût été naturel que Wallis suspendît son mouvement d'autant mieux que le ministre Thugut avait dit à M. de Castellalfero, envoyé de Sardaigne à Vienne, qu'il entendait que le Piémont fût énergiquement défendu par les troupes impériales.

M. Wallis ne tint aucun compte de l'avis de M. Craverana; îl avait ses instructions secrètes, connaissait le jeu de M. Thugut; il s'achemina tranquillement avec ses troupes vers ses quartiers de Lombardie, abandonnant une fois de plus le Roi à tous les hasards de nouveaux désastres *,

* Storia militare del Pientonte, p. 401 *

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