‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 26 sur 56 · CHAPITRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIEME

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Mais oa comptait sans œ général qui^ pour le marquis Heniy et poor TEarope, était nn inoonna appelé Bonaparte.

Les mouvements de Tannée française, pendant la dernière quinzaine de mars, avaient été très-remar« quables. Dés le commencement d'avril, ces troupes s^étaient lesserrées sur Final; celles qui restaient à Savone firent un mouvement qui les porta sur les hauteurs de PAItare, de Saint-Jacques et de la Concevola. Elles furent dès lors en mesure de prendre Tofiensive suç les Bormida. Lès troupes du haut Tanaro, déjà poussées jusqu'à Garessio et Priola, coopéraient au mouvement sur le col de Cassoto et vers le sommet du vallon d'Enfer.

On voyait d^autre part Tennemi relever avec activité les retrandiements de sa ligne défensive de l'année précédente, sur les hauteurs de San-Spirito, y amener des canons et reporter en arrière de cette ligne une partie de ses magasins.

Il était évident que ces dispositions étaient prises pour prot^er la retraite en cas de revers.

3l8 UN HOMME d'autrefois.

La situation de l'armée française était, malgré cela, fort critique. Scherer, qui commandait encore en attendant l'arrivée du général Bonaparte, avait poussé une partie de ses régiments jusqu'à Voltri et se trouvait hors d'état deies soutenir ou de les rappeler à lui. La colonne avait en flanc les avant-gardes autrichiennes, tandis que l'armée piémontaise pouvait , en se portant sur Savone, la cerner et lui couper toute retraite. Ce danger, vivement senti par l'ennemi , suspendit toute opération considérable jusqu'au moment où Bonaparte parvint à dégager ces troupes.

Voici, d'après les notes laissées par le marquis Henry, la relation de ce remarquable mouvement qui marqua le premier pas du conquérant en Italie :

u Pendant quelques jours, il mit tout en œuvre pour tromper les généraux austro-sardes sur ses véritables intentions, et ébaucha dans ce but une démonstration vers le col de Tende et celui de la Tinée ; tous les postes français avaient été en l'air de ce côté-là. Le i5 au soir, une avant-garde de deux mille homnjes s'avança jusqu'à Calissan et Caragna ; de fortes reconnaissances parurent sur les crêtes qui séparent la Bormida du Tanaro et se portèrent en avant jusqu'à la redoute des Zouets. Ce rassemblement fut évalué par nous à douze mille hommes. Les Français occupèrent en même temps le village de Mindîno , réparèrent le chemin de Casotto, et leurs sapeurs, soutenus par quelques troupes , s'avancèrent jusqu'à la Chartreuse.

n Menaçant ainsi à la fois Ceva et Mondovi et laissant leurs adversaires dans l'incertitude de leur objectif»

BONAPARTE. 3lQ

• les Français paralysèrent l'armée pîémontaîse et réussirent à se tirer sains et saufs du péril où les avait jetés rimprudence de Scherer.

» Quelques faibles attaques des Autrichiens contre les avant- postes de Voltri hâtèrent cette retraite, qui s'effectua dans la soirée du lo avril. Le mouvement fut protégé par un corps de quinze mille hommes que le général français plaça sur les hauteurs de Varraggio; ces troupes se trouvèrent par là même en mesure de soutenir la position de Montenotte et de Monteneginô lors de Tattaque du lendemain. La mobilité des troupes et la promptitude du général à prendre son parti sauvèrent les Français; il est vraisemblable que ce premier résultat précipita les événements.

» La position de Montenotte, attaquée le 1 2 au matin par Tavant-garde du lieutenant général d'Àrgenteau, fut d'abord emportée; l'ennemi fut repoussé jusqu'à ses retranchements de Monteneginô (i). Les Autrichiens passèrent sur le terrain la nuit du 1 1 au 1 2 ; mais, pendant la nuit, les Français, grâce à la supériorité de leurs forces et à l'agilité de leurs mouvements, mamœuvrèrent tellement autour de la colonne autrichienne, que celle-ci courut le risque d'être enveloppée, et n'échappa qu'en se sauvant par le vallon de Lerro, dont l'ennemi tenait déjà les hauteurs dominantes (2).

(i) Défendus par i,5oo hommes, sous les ordres du général chef de brigade Rampon.

(2) Le général La Harpe, avec des renforts venus de Savone et du canon, attaqua le front des Autrichiens, pendant que le général Masséna avec sa division, descendant des hauteurs de Sain^-

» On ne peut calculer les suites funestes de ce premier échec , et Ton sent combien il en résulta de confiance d'une part et d'abattement de l'autre.

» Le même jour, une colonne considérable, conduite par La Harpe, marcha vers Sasello, dans la vue de tenir en échec les troupes autrichiennes qui pouvaient encore s'y trouver, et de prendre le Cayro à revers. Une seconde colonne, conduite par Masséna, fila sur les

hauteurs de Dego par les crêtes qui séparent Lerro de la Bormida. Enfin, une troisième colonne, sous. les ordres du général Ménard, se rendit, le soir du même jour, au pied du mont Cosséria par les hauteurs de Biestro.

» Le i3 au matin, le général Augereau déboucha sur Cosséria avec une partie des troupes réunies depuis quelques jours dans le creux de Bardinetto. Les gorges de Millésimo furent forcées, tous les postes qui flanquaient le château de Cosséria furent culbutés, et ce château, très-fort par sa situation et dans lequel s'était renfermé le lieutenant général Provera avec neuf cents hommes , se trouva brusquement investi. Onze mille hommes Fentourèrent, se tenant hors de portée de fusil (i), sachant que les assiégés n'avaient pas de ca-.

Jacques, prit leur aile droite à revers. Le général d'Ârgenteau,. dans son rapport officiel, ne détaille pas sa perte; le commissaire français, Salicetti, parle de six cents, morts; il évalue à mille le nombre des blessés. £n y ajoutant quatre cents tués ou blessés de la veille, il porte la perte des Autrichiens dans l'affaire de Montenotte à trois mille quatre cents hommes, ce qui paraît exagéré.

(i) La garnison du château se composait du 3* bataillon des .

nons» L'ennemi savait aussi que la garnison n^avait ni eau ni vivres, et il pouvait aisément calculer le moment où le château serait forcé de capituler,

» On attaquait en même temps vers Dego; impa-« tient de s'y rendre, le général Bonaparte était irrité approuver quelque retard dans sa grande opération; c'est ce qui lui fit d'abord employer du canon contre les masures du château et y jeter des grenades. Il le somma ensuite de se rendre (i), et lui fit enfin donner vers le soir un violent assaut. L'impatience du général français lui coûta beaucoup de monde, mais ne hâta point la reddition du château, qui n'ouvrit ses portes que le 14 à huit heures du matin (2).

» Au moment oU Cosséria capitulait, une fumée s'élevant du sommet du pic de la Guardia servit de signal à l'attaque générale.

» Elle se prononça à la fois sur la droite et sur la gauche de Dego, sur la droite et sur la gauche du Tanaro. Le général Masséha, avec une partie des troupes qui avaient bloqué Cosséria, avait déjà filé par les hauteurs qui séparent les deux Bormida , et descen* dait par San-Giuglia et par TOdisio sur les derrières de la ligne de Dego afin de couper la retraite aux Autri-

grenadiers piémontais, fort de 3i5 hommes j et de 597 Croates de Giulay,

(i) La première sommation fut faite à huit heures du matin et la seconde à onze heures; Tassaut fut donné à quatre heures et dura jusqu'à cinq.

(2) Les pertes des Français dans cette attaque furent de près de 600 hommes tués ou blessés. Les généraux Bonel et Guenin y furent tués.

chiens. Le général La Harpe, avec sa division', sMtait mis en mesure de tomber sur la gauche de cette même ligne, pendant que deux autres colonnes, sous le commandement des généraux Causse et Cervoni , protégées , par des batteries , gagnaient la Bormida pour attaquer de front Sur différents points.

» Cette grande manœuvre réussit aux Français ; les troupes impériales, vivement poussées de toutes parts et se voyant «couper la retraite, se débandèrent, perdant un monde énorme.

» Au moment où commençaient les attaques sur la Bormida , commencèrent aussi celles sur le Tanaro.

» L'avant-garde du général Rusca et la division du général Augereàu manœuvrant pour envelopper les redoutes des Zouets et de Saint-Jean de Murialdo, les troupes qui défendaient ces postes reçurent, après quelques heures de combat opiniâtre, Tordre de les évacuer. Les Austro-Sardes abandonnèrent en même temps les* redoutes de la Crocetta et de Môntezzemolo , et l'armée du Roi se resserra tout entière dans la position de Ceva.

» A ia gauche du Tanaro, le général Serrurier chassa, dans la journée du 14, les troupes légères pîémontaise$ de Bagnasque, et s*empara du fort de Mucetto et des hauteurs de Batiffolo et de Scagnello.

» Dans la journée du 1 5 , les mêmes troupes légères furent encore battues et forcées de se retirer sur la gauche de la Corsaglîa. Une colonne de la division Serrurier traversa le col de Cassoto et s**avança jusqu'à Pamparat.

» Les événements qui s'étaient succédé si rapide^ ment depuis cinq jours prouvaient combien était fondée l'annonce si souvent répétée d'une campagne prémar turée et très-vive contre l'Italie. Les échecs que venaient d'essuyer les troupes impériales les avaient considéra^ blement affaiblies, et l'on ne pouvait se dissimuler qu'elles ne fussent hors d'état de secourir leurs alliés*. Elles se trouvaient morcelées, et formaient moins une armée qu'un cordon étendu depuis Tersi jusqu'à la Boquette.

» D'après cet état de choses, continue le marquis Henry, il est indiqué que les Français vont laisser respirer l'armée autrichienne et se ruer sur nous. Tout annonce une bataille générale qui les débarrassera de l'armée du Roi.

1) Autant donc il nous importe de gagner du temps,, autant il est nécessaire pour les Français de ne pas perdre un jour.

» Leur supériorité numérique et la mobilité de leurs troupfis leur donnent un très-grand avantage pour ma-« nœuvrer autour de nous, comme ils l'ont fait autoui? de l'armée impériale; mais l'infériorité de leur cava-* lerie doit leur faire souhaiter, s'ils engagent une grande action , que ce soit en montagne. ^

1) Maîtres des Bormida et des sources du Belbo; maîtres de toutes les têtes dé vallées sur la gauche du Tanaro , il est très-probable qu'ils menaceront de front la position de Ceva et qu'ils chercheront à Ta tourner parjses flancs; leur position actuelle l'indique^ et l'on peut croire qu'ils tendront à déboucher entre Cherasco

etCarru, par les vallées de Cassotto et de Corsaglia, pour cerner le Mondovi et prendre en flanc Tarmée royale. »

Le i6, à l'aube du jour, la colonne française de Dego fut surprise et faillit être enveloppée par un corps autrichien venant de Sassello.

Wolkanowitz, qui le commandait , prit le village de Dego, délivra les prisonniers austro-sardes et s'empara d^un grand nombre de canons; mais le combat, qui dura la plus grande partie de la journée, finit encore à l'avantage des troupes françaises.

Au moment oti les coalisés croyaient tenir la victoire, une demi-brigade d'infanterie légère , ralliée à la hâte et portée rapidement sur le flanc gauche de Tattaque, enveloppa les Autrichiens et décida du sort de la journée.

Battus et dispersés, les impériaux perdirent près de deux mille hommes, tués, blessés ou prisonniers.

A partir de ce moment , le général Bonaparte, croyant avoir mis ceux-ci pour quelque temps hors d'état d'agir, se retourna contre l'armée piémontaise, comme Tavait prévu le marquis Henry.\

: Les points avancés du camp de Ceva furent attaqua par la division du général Augereau, venant de Montezzemolo. Les généraux Beyran et Joubert firent les plus grands efforts pour s'emparer des redoutes de la Pedàggera et du village retranché de Mondon; ils voulaient arriver , parla, à couper en deux l'aile gauche piémontaise, l'isoler de Cherasco par Murazzan et de Mondovi par le pont de Castellino.

Si Topératiôn avait réussi du premier coup, si en même temps le général Serrurier avait tourné ou battu l'aile droite piémontaise, qui était très- faible, le désastre de Tannée du Roi eût été plus complet que celui de Parmée impériale à Dego; elle eût été détruite ou forcée de mettre bas les armes.

Mais le général CoUi eut alors une inspiration que plus tard le général Bonaparte loua beaucoup. Abandonnant en toute hâte le camp retranché de Ceva et laissant la place à ses propres forces, il replia son aile gauche derrière le Tanaro.

Bonaparte, plus pressé que jamais d^engager une bataille générale, s'avança simultanément sur les rives de la Corsaglia et sur celles du Tanaro.

Il avait résolu une grande attaque pour le lo; mais le Tanaro ne s'étant pas trouvé guéable, il dut se con* tenter d'inquiéter les Piémontais de ce côté par ses tirailleurs , tandis que la division Serrurier passait la Corsaglia à Saint-Michel et cherchait à prendre d'assaut le poste important de la Bicoqua,

Mais Serrurier fut battu, et ses troupes furent repoussées en désordre au delà de la rivière.

Dès lors le général Bonaparte renonça au projet d'at« taquer Farmée du Roi dans une position aussi forte, et il se mit à manœuvrer pour Tobliger à en sortir. Pendant toute la journée du 20 , ses démonstrations ne permirent pas de prévoir s'il tournerait ses principaux efforts contre Cami par les hauteurs de Muraszan , ou bien contre la madone de Vico par les passages de la Corsaglia. Il menaçait en même temps Tangle

saillant de la ligne piémontaise vers les moulins de Lezzegno, pour augmenter encore Tincertitude dans laquelle on était sur ses projets.

Enfin, vers le soir, il devint évident qu'il allait attaquer par la droite. Deux brigades occupèrent la Torre et s'emparèrent de la Corsaglia; une forte colonne menaçait de passer la rivière aux Moulines.

Il devenait urgent pour Tarmée piémontaise de se porter sur Mondovi afin de ne pas y être prévenue , et .d'utiliser une admirable position qui se trouve entre la ville et le bourg de Vico.

Une crête décrivant un angle ouvert couvre de ce .côté la butte sur laquelle s'élève la ville, et y forme une contre-garde naturelle où six à sept mille hommes ;peuvent être mis en bataille. Les côtés de l'angle s'ap- .puient par leurs extrémités à PEllero, tandis qu'à son sommet se trouve une large butte appelée le Briquet.

Ce poste excellent était armé de canons ; cinq à six mille hommes, en réserve dans la ville, devaient tenir lieu de seconde ligne et renforcer, au besoin, toute la disposil|ion. La cavalerie, étendue sur la gauche de la rivière, couvrait les flancs de l'armée et devait Tempêrher d'être tournée.

Au point du Jour, les Français débouchèrent sur les hauteurs de Vico en plusieurs colonnes venant de Pamparat, de la Torre et de Lezzegno. Trouvant malheureusement les troupes piémontaises encore en marche pu mal affermies dans leurs positions, ils les chargèrent avec impétuosité et les culbutèrent sans beaucoup jd'efforts. Arrivés à portée du Briquet, les généraux

Fîoretta et Dommartin qû firent leur principal point d'attaque; ils s'obstinèrent à emporter la batterie qui le couronnait et qui pendant plusieurs heures fit sur eux un feu terrible.

Eh même temps v une colonne française filait par les hauteurs qui font face à la crête de Ligari et dominent de Tautr^ côté le vallon d'Ermena; une seconde colonne suivait les hauteurs parallèles à la crête de la Toretta, oîi s'étendait la gauche des Piémontais.

Le point décisif était le Briquet, qui continuait à être attaqué et défendu avec la plus grande intrépidité, pendant qu'on se contentait de se fusiller sur tout le reste de la ligne.

Au troisième assaut, le Briquet tomba enfin aux mains des Français; la ligne piémontaise se trouvant ainsi rompue au centre, les troupes du Roi se retirèrent dans la ville. Elles ne firent que traverser la place pour se former en bataille sur la gauche de l'EUero, entre les deux corps de cavalerie dont nous avons parlé.

Quelques régiments de dragons républicains, venant de Lezzegnd par la Niella, passèrent la rivière à gué et tombèrent sur le flanc des Piémontais; cette charge fut repoussée par la cavalçrie royale. Après ce dernier incident, l'armée piémontaise se mit en marche sur deux colonnes pour couvrir Fossan et jeter une garnison dans Coni*

Les Français entrèrent le soir même dans Mondovi. L'occupation par leur armée de toute la partie du Piémont méridional qui s'étend à droite de la Sture et du

Tanaro fut la conséquence inévîtable de la funeste journée du 2 1 avril.

Quel désespoir dans les lignes suivantes ! Le marquis Henry apprenait à sa femme le désastre de Tarmée, la convention qui en était la suite, et le rôle que son ^ dévouement lui avait fait accepter :

« Je viens dépasser une nuit affreuse. J'ai signé, par ordre du Roi , une suspension d*armes avec le général Bonaparte aux conditions les plus humiliantes et les plus dangereuses.

» Il a fallu subir la loi du plus fort et donner en otages les places de Coni et de Tortone, et tout ce que Tennemi a envahi sur la droite de la Sture et du Tanaro. Le tout en attendant qu'il lui plaise de nous donner une paix à sa fantaisie, ou qu^il revienne sur nous après avoir chassé les Autrichiens.

» Il y a de quoi mourir de dépit et de honte. Je voudrais avoir fait toute autre besogne; cependant on avait tellement peur, qu^on trouve celle-ci la plus belle du . monde.

» Cherchez-moi , chère amie, quelque autre métier : le mien est trop affreux quand on le fait si mal. »

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