‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 29 sur 56 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

Les émotions du retour. — Un intérieur d'émigrés. — Politique du comte de Maistre et du marquis Henry. — Voyage à Beauregard. •— La traversée du lac. — Ruines et souvenirs. — Le chien d'Ulysse. — L'idiot et la Mar^ seillaise.

Les circonstances ne suffisent pas à expliquer la violence et la diversité de nos impressions. Le même souffle qui ride la surface d^un paisible cours d^eau soulève des tempêtes dans TOcéan.

De là naissent parfois l'injustice et Pimpertinence avec lesquelles on juge les sentiments que Ton n^éprouve pas.

Après quatre aiinées d^absence, après surtout les lettres si tendres que Ton a lues , ce cri poignant qu'arrachait au marquis Henry la pensée du retour : « Comment supporterons-nous de nous revoir? » aura pu sembler étrange.

Doutait-il de la^tendresse de sa femme et des siens. Non, mais il doutait de lui-même et de sa force à souffrir davantage.

Tout ce quUl pensait, tout ce qu'il éprouvait, se rapportait désormais à une heure qui dominait sa vie, 1 heure oîi il avait perdu Eugène ; à cette somme de douleurs, il ne se sentait pas le courage de rien ajouter; il fuyait Taffection, la pitié comme le reste; semblable

SyO UN HOMME d'autrefois.

à ces blessés auxquels la main secourable est un objet

d'effroi.

Retrouver dans le cœur de sa femme toutes les tor tures de son propre cœur, redire à celle à laquelle il avait arraché son fils ce que ce fils avait été , Henry ne le pouvait.

A lui, père et soldat, la mort avait laissé un autre Eugène transfiguré par la gloire , et qu'il était parvenu à aimer comme une réalité vivante , Dieu sait au prix de quel effort. Mais son amour à elle, c'était pour Tenfant de ses entrailles, l'amour de la femme et de la mère; c'étaient des choses à jamais mortes que cet amour allait lui redemander !

Il tremblait à la pensée d'aller vers celle qu'il méconnaissait cependant en la croyant incapable de comprendre ce qu'il y avait eu de grandeur dans le sacrifice.

L'affection même de ces enfants que Dieu lui avait laissés ou prêtés comme Eugène semblait indifférente au malheureux Henry; il sentait qu'il regrettait trop sans pouvoir regretter moins, et, comme le dit lord Byron, son désespoir était que son cœur ne se fût pas brisé à sa première chute.

11 partit néanmoins. Le voyage de Turin à Lausanne, qu'il fallut faire par le grand Saint-Bernard et le Valais, dura douze jours, pendant lesquels rien ne put distraire le cours de sa pensée.

Victor suivait avec Comte; celui-ci n'avait pas voulu quitter son maître, surtout depuis qu'on ne le payait plus. A la dernière étape, il prit les devants pour aller prévenir la marquise et M. de Maistre. Vers le soir, en

arrivant aux portes de Lausanne, Henry les trouva sur la route qui l'attendaient.

Cétait répreuve quUl avait tant redoutée et qu'a présent il appelait fiévreusement. Que se piassait-il en lui? il n'aurait pu le dire; sa pensée était vague , flottait de cette femme en noir à Eugène, à lui-même. Cétait le néant dans son esprit, dans son cœur, dans tout son être.

Elle, d'une pâleur de morte, tendait les bras. Un mot eût brisé le charme fatal qui les clouait immobiles ; ce mot, ni Tun ni Fautre ne le trouvait.

« Henry, Henry ! » cria-t-elle enfin. Le marquis la saisit dans ses bras, et ce fut fini.

Elle sanglotait, lui ne pleurait pas encore, il souffirait trop. Les larmes tout à coup jaillirent de ses yeux comme des flèches. « Henry, mon Henry! » répétaitelle en se pressant contre lui.

Ils se tenaient ainsi tous les deux, refoulant le seul mot qui leur vînt aux lèvres , le seul nom dans lequel leurs cœurs se fondaient, qui plus que leurs tendresses allait désormais les unir; sans l'avoir prononcé, ce nom , ils se le redisaient mille fois dans leur première étreinte.

Quand ils revinrent à eux, ils se regardèrent comme s'ils ne s'étaient point encore vus et se cherchèrent dans le passé sans se retrouver.

De ce qu'ils avaient été autrefois , il ne demeurait rien ; ces quatre années les avaient marqués au visage. ^ C'était une vieille femme avec ses flétrissures et ses cheveux blancs; chacune des larmes que ces années

avaient coûté à la marx^uise s'était enchâssée dans une ride de son visage; sa douce voix seule n'avait pas changé.

Lui, marchait courbé par les fetigues; on l'eût dit un vieillard sans l'éclat de ses yeux. Là s'était réfugiée son âme , de là elle prêtait à ses traits amaigris cette majesté dont la souffrance a l'imposant privilège.

Mais de leur jeunesse , encore une fois , il ne restait rien.

Heureusement, il en est de Tamour comme de tant de choses charmantes à leur printemps , nobles et belles seulement à leur automne.

On s'aime à vingt ans , comme les oiseaux de mai qui par delà leur nid et leurs gazouillements ne savent rien. Mais après vient la bise qui emporte le nid et la chanson d'amour; de ce qu'elle disait, l'écho ne se souvient plus I

Il nous faudrait mourir alors, si nous étions de la terre, si à ces destructions ne survivaient les tendresses de l'âme , immortelles comme l'âme elle-même.

C'est ainsi que désormais le marquis Henry et sa femme entendaient s'aimer. En s'acheminant appuyés Tun sur l'autre vers la ville , ils semblaient reprendre leur marche dans la vie.

Ils échappaient à ces déchirements que Henry redoutait et que craignait plus encore peut-être pour ses amis la tendre affection du comte de Maistre.

M. de Maistre n'avait point voulu les abandonner dans un tel moment; tout ému , il était à quelques pas, adressant coup sur coup à Victor, et cela pour se donner

une contenance, ces mille questions dont on n'entend pas la réponse. Mais ses yeux étaient fixés sur Henry , son cœur montait plus haut encore. Le comte de Maistre voyait dans ce spectacle la justification de la Providence, qui frappe pour glorifier les siens. Jamais la figure du juste ne lui était apparue si saisissante ; c'était du respect bien plus que de la pitié qu'il éprouvait pour cet homme de bien si malheureux. Un serrement de main avait fait comprendre à Henry ce qu'il sentait. Dans ce témoignage, si simple pourtant, de son affection , il avait su mettre tant d'âme , que le marquis le regarda tout en larmes.

Henry ne croyait plus avoir d'amis; depuis son malheur, il s'était isolé de ces banales sympathies, odieuses à celui qui souffre et fausses comme tous les sentiments qu'exprime Tindifférence.

L'une après l'autre, il sentait donc vibrer des fibres qu'il croyait à jamais brisées en lui ; il s'étonnait de la vivacité des impressions qui renaissaient; les cris joyeux de Camille et de Sylvain lui causèrent un tressaillement qui le surprit lui-même, en lui prouvant une fois de plus que son cœur n'était point mort.

Les enfants amenés par Chagnot accouraient avec toute la vitesse de leurs petites jambes. Ils le couvrirent de caresses ; quand leur père les remit à terre , ils s'accrochaient à ses vêtements, baisaient ses mains, prenaient celles de leur mère. Ils allaient ainsi de l'un à l'autre , les regardant tout étonnés de voir leurs yeux rougis et du spectacle d'une douleur que leur joie enfantine ne savait ni comprendre ni expliquer-

Et puis ce fut le tour de l'abbé Baret ; le marquis le rencontra sur Tescalier. Le pauvre homme s'était traîné tout grelottant de fièvre. Il avait quitté son lit pour ne pas perdre une minute des joies de ce retour qu'il attendait sans doute pour fermer les yeux.

En embrassant le vieillard qui l'avait élevé et la pauvre Chagnot qui pleurait de joie sur sa main, Henry comprit encore quels dévouements lui étaient demeurés.

Il ne trouvait donc autour de lui c^ue de douces et fortifiantes impressions; à leur contact, ce qu'il y avait d'amer et de sauvage dans sa douleur s'était exhalé peu à peu ; et si quelques semaines après son retour il n'était pas moins malheureux, sa tristesse du moins aimait à se laisser consoler.

Elle était devenue religieuse plus que jamais. Les grandes pensées chrétiennes qui avaient soutenu Henry aux premiers jours de son malheur semblaient avoir, dans le calme oîi il vivait, plus de puissance encore sur son cœur. La marquise le savait bien; quand elle le voyait s'assombrir, elle appelait à son secours, pour le consoler, ses propres raisonnements, surtout ses admirables lettres d'autrefois.

« Dieu a rappelé notre enfant pour son bien. Si je n'avais jamais entendu parler du Ciel , je l'inventerais pour y placer notre enfant »

« Mon Henry , c'est vous qui m'avez écrit ces touchantes choses , disait-elle ; consolez-vous à votre tour avec elles. C'est vous encore qui m'avez dit que le bon Dieu nous laissait sur la terre pour y expier par notre

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patience et notre r^ignation nos fautes , qui nous excluraient du pays qu'habite Eugène.

« Mon Henry, pourquoi pleurer sur notre enùnt? Ce Ciel que votre amour eût inventé pour lui n'eût pas été digne de notre ange autant que celui qu'il habite, et où bientôt nous le rejoindrons. »

En relisant ces pages , les yeux de la pauvre mère pleuraient , mais son visage trahissait tant de confiance en Dieu , tant de résignation, que Henry ne se pouvait pardonner d^avoir eu peur de revenir et d'avoir douté d'elle comme de lui-même.

Elle l'amenait parfois aussi dans la chambre dont elle s'était £ût à Lausanne, comme à Genève, la chapelle de souvenirs. Tout ce qui restait d'Eugène était là. Au-dessus du portrait de Fenfaint, sa petite épée, ses derniers dessins, les deux lettres qu'il avait écrites, datées de son lit, son petit sac et une paire de souliers.

Il y avait, parmi ces reliques, une relique plus précieuse que les autres; mais le marquis et sa femme osaient à peine s'avouer qu'elle était là. Dans un cofiret reposait la balle, que madame de Faverges avait recueillie. C'était au milieu de ces souvenirs que les surprenait le comte de Maistre. Il ne se passait guère de jours qu'on oe le vit dans cette chambre à rideaux rouges, aux tennues déchirées, où le poéle et la lampe réunissaient la fusille après le repas du soir; c'était rheure où la marquise cousait les vêtements des ei^ants, l'heure où Fabbé récitait tout bâs son chapelet, entre Chagnot qui fixait et Comte qui disait des histoires à

3y6 UN HOMME D^AUTREFOIS.

Sylvain et à Camîlie, jusqu'à ce qu'ils se fussent endormis sur ses genoux.

Le comte de Maistre et le marquis Henry traitaient les plus hautes questions de la philosophie , de la guerre ou de la politique devant ces simples de cœur et d'esprit, muet auditoire qui admirait dans ces belles choses le* soulagement qu'en recevait leur maître, et Tamitié de celui qui savait ainsi tromper ses désespérants souvenirs.

Quand M. de Maistre se levait, tous se levaient, et la soirée était finie. Ordinairement, le marquis raccompagnait à quelques pas. Parfois, lorsque le ciel était beau, ils allaient ensemble jusqu'au bord du lac; c'était, entre toutes , la promenade que préférait Henry.

Pourquoi? Ést-il besoin de le dire? par delà, à quelques lieues à peine était Beauregard.

il Jamais, dit brusquement un soir le marquis Henry, l'exil ne m'a paru si lourd de peines ; ce lac est-il donc une barrière infranchissable entre moi et ces pîcs qui découpent là-bas l'horizon? Le souvenir de mes vieux murs m'obsède.

. » Je ne sais ce qui me retient d'aller à eux tout de suite r de sauter dans cette barque. »

M. de Maistre l'emmena, car il avait compris que devant ce désir du marquis tout raisonnement était inutile. Il préféra servir une fantaisie qu'il était impuissant à combattre. Il en voulut atténuer les dangers en 1^ partageant, et se résolut à accompagner le marquis dans sa triste visite. .

Au reste, les moindres périls qu'affronteraient les

voyageurs étaient les décrets encore en vigueur contre rémigration. On se dérobe aux gendarmes de la République , mais comment dérober cette pauvre âme brisée à la brusque invasion des souvenirs que recelait chaque pierre de Beauregard ?

Beauregard n'avait pas trouvé d'acquéreur. La nation avait pillé le château , l'avait un peu brûlé , mais ne l'avait ni vendu , ni démoli. On savait ces ruines désertes et inhabitées; à peine de temps en temps un citoyen du voisinage venait-il en passer l'inspection, ou bien emporter les débris dont il avait besoin. En 1796, ce mode d'emprunt par effraction se pratiquait en plein jour sur les domaines nationaux. Le soir^ le marquis pouvait se risquer chez lui sans crainte d'y rencontrer un indiscret.

Les préparatifs de l'expédition ne pouvaient être longs à faire. Comte eut bientôt trouvé la barque qu'il voulut conduire lui-même. M. de Maistre et lui avaient pensé qu'il serait imprudent de se confier à des étrangers. Puis les violentes émotions ont leur pudeur et n'aimant pas à se donner en spectacle.

La soirée qui précéda le départ fut triste. Les enfants, qui avaient conservé de Beauregard un vague souvenir, accablaient leurs parents de mille questions importunes auxquelles la marquise et son mari laissaient à l'abbé le soin de répondre ; les circonstances d'ailleurs semblaient si graves au digne homme, que ce soir-là il était intarissable ; parlant à tort et à travers, fiévreux, agité, il s'épuisait en conseils donnés au marquis ou à M, de Maistre; et comme ceux-ci n'en prenaient nul

souci, l'abbé se retournait vers Comte, fort occupé de son côté à frapper de petits coups sur le baromètre pour s'assurer du temps qu'il ferait le lendemain.

La nuit fut mauvaise pour chacun ; dès cinq heures , tout le monde était debout et la maison pleine de tumulte; seule, la niarquise était silencieuse. Déjk sa pensée errait à Beauregard ; elle était presque jalouse des joies amères qu'allait y chercher Henry.

Si quelque Vaudois matinal eût rencontré M. de Maistre et le marquis Henry, certes, il n'eût pas soupçonné leur émotion , tant leur marche était naturelle et indifférente, moires cependant peut-être encore que celle du brave Comte les suivant avec trois lignes de pêche et un panier rempli de provisions.

La voile fut hissée, et une jolie brise chassa la barque loin de la terre d'exil ; mais , comme toute chance heureuse dans la vie du marquis Henry, la jolie brise ne dura guère; il fallut bientôt se mettre à tirer des bordées.

La barque toucha donc Évian pour retourner à Morges, sur la rive opposée; de là elle courut sur Thonon en Savoie et regagna péniblement la côte de Suisse. Ainsi ballotté entre l'exil et une patrie plus inhospitalière encore , le pauvre esquif indécis ne savait où se prendre.

Enfin, il s'arrêta en face du vieux donjon d'Yvoire, qui semblait marquer sa dernière étape.

Beauregard était là , derrière cette pointe de Messery s'allongeant dans le lac avec sa forêt de peupliers que le vent agitait comme un dernier rideau.

« Pique en avant! » cria Henry; mais la voile avait

tourné brusquement, ou s'en retournait vers le haut lac.

a Pas encore, monsieur le marquis, répondît simplement Comte, il feit trop jour, »

Comte avait raison ; mais pendant que l'avant du bateau fendait l'eau vers Nyon , Henry regardait d'un air désolé la côte qui continuait à fuir.

« Le voilà, voilà Beauregard », dît-il tout à coup... Comte, non moins ému que son maître, se leva et ôta le bonnet de laine qu'il portait.

Ce salut, que le serviteur adressait à la maison de son maître, que le paysan adressait au château, disait assez combien les colères révolutionnaires avaient été injustes en découronnant ces tourelles et en' proscrivant celui qui les habitait.

Beauregard, en effet, émei^eant des arbres qui l'entourent, apparaissait aux passagers; Comte ne songeait plus à tourner sa voile,

Henry demeurait absorbé dans une contemplation vide de pensée.

« Vous me faites songera Job, lui dit M.deMaistre; c'est bien le vent du désert qui a ébranlé votre maison.

— Et mes enfants ont été accablés, et ils sont jnorts. . . u murmura le marquis.

M. de Maistre se leva, le spectacle de cette douleur l'inspirait. Tandis que la barque abandonnée semblait attendre d'elle-même que le soleil se fût caché derrière le Jura, tandis que le soir répandait sur Beauregard les rayons d'un symbolique incendie, il développa les arguments de sa philosophie hautaine et implacable.

Il expliqua au marquis, brisé par rémotion /ces théories effrayantes qu'il devait développer quelques années plus tard sur les bords de la Newa. Il révéla lesdesseins de la Providence et initia le pauvre père d'Eugène à la réversibilité sur Tinnocence des châtiments mérités par le crime. Il dévoila les mystères de l'expiation par le sang.

Le marquis Henry écoutait, mais, au fond du cœur, était tenté de se révolter contre le Dieu vengeur de M. de Maistre.

a Devant ces ruines, disait-il, vous avez raison de vous* faire l'avocat de la Providence. »

Une grande barque croisa le canot : a Bonsoir , dit l'homme du gouvernail. — Bonsoir » , répondit Henry d'un ton plein de douceur qui contrastait avec son visage

« Le connaissez-vous ? demande M. de Maistre. — Non , je crois seulement qu'il n'est pas de ceux qui ont fait les ruines de là-bas; c'est donc un indifférent et presque un ami. Il est désolé sans doute comme nous.

— Henry, vous prêtez à cet homme vos émotions comme vos désirs ; vous les avez prêtés même au bon Dieu. De là ces désillusions vis-à-vis de la Providence comme vis-à-vis des hommes. Vous ne comprenez pas la nécessité de ces ruines, comme vous n'avez pas compris la loi divine qui a soustrait Eugène au temps oti nous vivons. Vous ne voulez pas comprendre qu'il n'y a en ce monde que des usufruits , et que la propriété est à Dieu. Vous ne savez pas vous confier dans cette parole que le Seigneur dicta à son prophète : a Je vous » aime d'un amour éternel. »

BEAUREGARD. 38l

» Regardez l'œuvre delà Révolution, elle vous a frappé dans vos biens, elle vous a frappé dans la chair de votre chair, mais elle vous a laissé ce qu'elle a ravi à tant d'autres, l'honneur, qui ne dépend pas des événements. Elle vous a laissé ces affections que l'infortune grandit.

— Hélas ! que sont les meilleures affections vivantes auprès des autres ? » reprit Henry presque blessé de la réponse.

Écrire l'histoire d'un cœur, c'est écrire l'histoire de ses contradictions.

Si empressé d'aborder tout à l'heurp, lorsque la barque s'éloignait de Beauregard , le marquis semblait devenir indifférent; lui qui, un instant auparavant, voyait avec envie les petites vagues qui s'en allaient vers la côte, fût, au moment où il parlait, retourné à Lausanne sans même regarder derrière lui.

M. de Maistre n'avait rien ajouté ; il comprenait que toute parole eût été hors de saison, et que ce pauvre cœur malade avait surtout besoin de pitié.

Il fit un signe à Comte; la barque, depuis une heure immobile, s'achemina doucement vers Beauregard; de petites lumières scintillaient aux maisons étagées sur la montagne. L'heure était vçnue de débarquer.

Le marquis regardait toujours vers le château.

« Le voilà qui s'avance à notre rencontre, ne rame plus attendons-le ici », disait-il à demi-voix.

Les aboiements d'un chien interrompirent sa rêverie. « Le chien d'Ulysse », dit M. de Maistre, essayant par cette plaisanterie de le ramener à la réalité.

Comte venait d'engager son bateau sur le sable.

Tous trois descendirent, mais ils demeurèrent comme

enracinés au sol, ne sachant même plus reconnaître,

•tant leur émotion était violente, ces chemins pourtant

si souvent parcourus.

Tous trois se mirent à grimper la rampe qui du lac mène au château.

C'était, aux abords de la maison, un amas de poutrelles noircies, de tuiles brisées, de plâtras et de décombres; les fenêtres avaient été enlevées, volées probablement; trois ou quatre volets grinçaient à la bise, et la grande porte ouverte pendait sur un de ses gonds.

L'âme de la vieille maison s'était envolée !

Pour arriver jusqu'à la cour intérieure, il avait fallu franchir les troncs de grands platanes qui flanquaient autrefois Tentrée, et gisaient là maintenant en travers du chemin.

(( Ils les gênaient, murmura le marquis, et cela aussi, ajouta-t-il en ramassant un fragment d'écusson. Mon Dieu! s'ils n'avaient brisé que cela!

— Courage, Henry, souvenez-vous de Job.

— J'aurai du courage, mais vous n'auriez pas dû me laisser arriver jusqu'ici.

— Vous avez raison, retournons à notre bateau.

— Non, continuons, dit Henry; pardonnez-moi ma faiblesse , mon ami.

— Par ici! » appelait au même instant Comte, qui venait d'ouvrir un passage au travers des gravois qui encombraient la porte.

Le marquis le suivit en se tenant aux murailles; son

émotion était si violente que, malgré la petite lanterne

que Comte avait allumée, il ne voyait pas à marcher.

(( Oh! disait-il en tâtant machinalement de la main ,

là, c'était ma chambre; là, celle de ma femme; là

oh ! n'entrons pas ici ; entrez-y seul , Comte.

— C'était la chambrette d'Eugène. Ils n'y ont rien laissé, monsieur le marquis, dit Comte en revenant. Allons-nous-en.

— Non, maintenant je veux y entrer. »

Cette fois, le pauvre père était à bout de forces; il se laissa tomber sur une poutre qui était là.

De ces trois hommes, pas un ne disait un mot.

a Partons » , dit M. de Maistre; les autres le suivirent hors de ces ruines.

Henry semblait se diriger vers le lac, mais il revint ^ur ses pas et se mit à faire le tour du château : c'était le pillage qu'il retrouvait là aussi. Tantôt marchant , tantôt s'arrêtant, sans en avoir conscience probablement, il était revenu à son point de départ, devant la porte de la maison.

L'idée ne lui venait pas d'y rentrer, mais non plus de s'en aller. Combien demeurâ-t-il assis là? Ni M. de Maistre, ni Comte ne l'auraient su dire plus que lui; tous trois étaient si abîmés dans leurs pensées , qu'ils n'avaient point entendu marcher derrière eux.

a C'est moi le maître ici, dit tout à coup une voix en colère; c'est moi le maître ici, allez-vous-en... i

^ Qu'un sang impur abreuve nos sillons,

chantait en même temps l'être bizarre qui avait parlé.

Henry et M. de Maistre s'étaient levés en sursaut.

C'était Jacques, un pauvre enfant idiot, qu'autrefois le marquis avait recueilli et nourri par charité, et qui depuis l'émigration était le seul maître de Beauregard,

(( Ça faisait un beau feu quand ils Font brûlé. Le marquis, ils l'ont chassé; c'était un aristocrate. Je suis le maître ici », continuait le malheureux.

Pour Henry , c'était le dernier mot de la révolution. Il s'enfuit ve^rs la barque; elle était bien loin déjà, qu'il entendait encore Tidiot chanter la Marseillaise.

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