CHAPITRE VINGTIÈME
M. l'ambassadenr de Venise après le traité de Campo-Formio. — Bonaparte quitte l'Italie. — Souvenirs qu'il y laisse parmi les jacobins. — Propagande républicaine. — Insurrection armée. — Hostilité des Génois. — Prise de Serravalle. -* Attitude de Brune. — Abdication de Charles-Emmanuel. ^ Récit du général Grouchy. — Causes qui amenèrent le départ du Roi.
Les Autrichiens avaient été battus par les armes; Venise disparaissait par la diplomatie. Le résultat était le même pour tous les princes de Tltalie; quMls eussent été braves ou lâches, fourbes ou loyaux, tous avaient trouvé leur vainqueur. Le traité de Campo-Formio achevait de bouleverser la Péninsule.
« Je me dis en voyant ce qui se passe, écrivait le marquis Henry , que nous serions trop malheureux si nous n^avions pour nous consoler un peu du mal d'autrui, celui de nos jacobins surtout. Ils sont stupéfaits du sort de la république de Venise; voilà qui confond et embrouille leurs idées, et vraiment il y a de quoi s'étonner. La maison d'Autriche se trouve, par le traité, plus puissante qu'elle ne l'était. Figurezvous, et ceci est ici le sujet de toutes les gorges chaudes, qu'au moment précis où son pays était trafiqué de la manière que vous savez, M. l'ambassadeur de Venise s'était mis à faire le Français de toutes ses forces; il
s'était établi le sigisbée de madame Miot, et avait été jusqu'à se costumer en incroyable. Maintenant le voilà sujet de TEmpereur; M. de San Fermo et lui doivent, sans nul doute, bien regretter aujourd'hui leurs démonstrations et leurs frais de toilette. Pour avoir été moins ridicules, nos hommes d'État piémontais n'en sont pas moins joués et à bout de voie. L'ordre dans un pays si longtemps et si parfaitement gouverné que le nôtre n'a pu être détruit tout d'un coup; les demimesures prises par Charles-Emmanuel ont calmé momentanément les effervescences, mais à quel prix, mon Dieu ! au prix des plus tristes concessions.
» Deux affreux conjurés ont été fusillés au lieu d'être pendus , comme le voulait la loi , et cela par ménagement pour la bourgeoisie qui a fait intervenir l'ambassadeur de France, tandis que le comte de Saint-Martin, d'une des plus illustres familles du pays, a été pendu sur les instances de ces mêmes gens. Cette double entorse donnée à la loi et à la coutume me paraît un grand mal ; c'est accabler une classe pour satisfaire l'autre qui exige et qui menace.
» Ce n*est point en agissant ainsi que l'on peut conserver un grand espoir de maîtriser le mal. »
Le mal qui rongeait le Piémont eût paralysé une main plus forte que tie Tétait celle du malheureux Charles-Emmanuel. Les républiques cisalpine et ligurienne accueillaient comme des frères les patriotes qu'une peur exagérée faisait sortir du royaume; à l'abri du danger, ils entretenaient de là les correspondances les plus révolutionnaires et excitaient contre le
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Roi ces misérables petits États, trop bien disposés déjà à les seconder. Les conspirateurs savaient, d^ailleurs, de quel secours leur serait le Directoire s'ils parvenaient à mettre le roi de Sardaigne aux prises avec les démocraties italiennes.
Charles- Emmanuel le savait aussi, et se déterminait à écrire au général Bonaparte pour lui exposer les faits et lui rappeler l'article 3 du traité d'alliance.
Lfi meilleur moyen de trouver de Thonneur chez son ennemi n'est-il pas de lui en supposer?
Bonaparte, qui était alors à Vérone, écrivit au Directoire cisalpin de faire sortir à l'instant de son territoire tous les patriotes piémontais; en même temps il ordonnait à ses généraux de prêter main -forte aux troupes sardes toutes les fois qu'elles auraient à sévir contre les rebelles.
Depuis longtemps on n'avait pas entendu un pareil langage. Malheureusement ces bonnes dispositions furent inutiles; Bonaparte retournait à Paris, et son successeur ne pouvait, comme lui, opposer ses volontés à celles du Directoire, qui secrètement soutenait Tinsurrection.
(( Le dur et glorieux conquérant est arrivé ici à six heures et en est reparti à dix, écrivait Henry. Il a passé tout ce temps chez l'ambassadeur de France et n'a point vu le Roi. Il n'a reçu que le chevalier Priusca, le marquis de Saint-Marsan et le comte de Saint-André. J'ignore s'il a accepté le présent qu'on lui destinait : on avait plaqué de diamants la bride d'un cheval sarde qui devait lui être ofTert. S'il a daigné nous sourire,
estimons-nous trois fois heureux, car il ne peut être de nous que ce qui plaira à ce grand distributeur du bien et du mal. Ces gens qui versent à pleines coupes les fléaux sur la terre sont bénis, quand ils suspendent leur passe-temps.
» Nos jacobins le voient partir de bon cœur. Ils ne lui pardonnent pas d'avoir, après la victoire, usé de quelques ménagements envers les vaincus, de n'avoir pas aboli le Saint-Siège, pendaiît que la chose leur semblait si facile, d'avoir supprimé leurs clubs dans toute la Lombardie, d'avoir traité trop librement leurs députations en diverses rencontres. Mais ce qu'ils lui pardonnent moins que toute autre chose, c'est d'avoir sacrifié leurs frères du pays vénitien, en les plaçant sous un joug qu'ils abhorrent, celui de la maison d'Autriche. »
Dès que Bonaparte eut quitté l'Italie, la révolution piémontaise voulut prendre sa revanche. Le pays fut de nouveau inondé de brochures, de proclamations invitant les soldats à la désertion et le peuple à une révolte ouverte.
Ces écrits, dont quelques-uns étaient dans l'idiome du pays, rappelaient ces pamphlets qui avaient bouleversé la France au commencement de la Révolution.
Imprimés sans beaucoup de mystère à Gènes et à Milan, ils portaient comme date : An premier de la république piémontaise.
C'était au nom d'un comité révolutionnaire subalpin qu'ils étaient distribués. La cour, les ministres, comme la magistrature, y étaient indignement calomniés; les
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généraux étaient taxés de lâcheté et d'ineptie, tandis que les subalternes s'y trouvaient portés aux nues.
On promettait aux soldats et aux sous-of5ciers des grades proportionnés à leurs talents jusque-là méconnus, et de Tavancement à tous ceux qui abandonneraient l'armée royale pour servir la cause de la liberté.
On faisait espérer l'abolition de tout impôt aux bourgs et aux villages qui lèveraient les premiers Pétendard de la rébellion ou qui fourniraient des vivres, des armes et de Targent aux insurgés.
G>mme toujours, ce déluge d'écrits ne devait précé^ der que de peu de jours le soulèvement armé.
Les révoltés se montrèrent bientôt à la fois sur les confins du Novarais, de l'Alexandrin et de la vallée de Luzerne. C'était un ramassis de jacobins et de déserteurs piémontais, génois, italiens et français. Ils s'étaient donné le nom d'armées infernales du Nord, du Levant et du Midi.
« Tout cela, dit le marquis Henry, ne les eût pas rendus bien redoutables sans leur entente avec les démocraties italiennes et sans la proteaion cent fois plus redoutable des Français. »
Celle-ci était flagrante , car les insurgés marchaient armés, vêtus et organisés à la façon des troupes républicaines, leurs drapeaux étaient tricolores, et enfin ils étaient commandés par Colignon, adjudant général de l'armée de Brune, et par Léoto, aide de camp du général Fiorella. Ces bandes, à l'origine peu nombreuses, devaient servir de brûlots pour allumer partout l'incendie.
4l6 UN HOMUE D^AUTREFOIS.
Le Roi se contenta- d'envoyer contre elles quelques régiments que de fortes réserves devaient soutenir au besoin; peu de temps après, il publia un manifeste (i) par lequel il invitait ses sujets à s'armer pour le maintien de la tranquillité publique. Le Roi les engageait à se joindre aux troupes; il promettait l'impunité aux déserteurs qui rentreraient dans le devoir et , en même temps, condamnait à être fusillés sur-le-champ les ban* dits pris les armes à la main.
« Pauvre prince, écrivait le marquis Henry, obligé de verser tant de sang et de voir crimes et châtiments se multiplier sous son triste règne. Ne pas désespérer de son pays dans un pareil moment est héroïque à lui.
)) Mais ces, sortes de proclamations sont toujours une preuve de faiblesse. Le Roi n'avait pas besoin d'appeler le peuple à juger sa conduite, ni d'invoquer son secours contre ces hordes incapables de résister à une répression sérieuse. Peut-être a-t-il, comme Louis XVI, la faiblesse de vouloir être populaire. Peut-être veut-il prouver aux Français que, malgré tout, l'afifection de ses peuples lui est demeurée. »
Cette lettre était écrite quelques jours avant que la division de Léoto violât le territoire sarde. La bande traversa Textréniité du lac Majeur sur une flottille de barques escortées par deux bâtiments pontés dont l'un portait pavillon français et l'autre pavillon cisalpin. Comme rien n'était prêt pour les arrêter, les patriotes
(i) igavririygS.
s'emparèrent des bourgs d^Intra et de Palenza et les rançonnèrent. Ce premier succès enhardit les bandits, et on les vit remonter sans obstacles le long de la Toccia, petite rivière dont la source est au mont de la Fourche. Là, ils firent déclarer en leur faveur quelques patriotes et pillèrent plusieurs hameaux.
Deux jours après, Domo d'Ossola tombait en leur pouvoir; Tarmée infernale trouva dans le vieux château deux ou trois pièces de canon, quelques munitions et des vivres. Mais là devaient se borner les exploits de Léoto. Surpris au bord du lac Majeur par le général comte Âlicetti, sa troupe fut taillée en pièces.
c( La moitié des patriotes , leurs drapeaux , leurs canons, nous sont demeurés; 1q reste s'est enfui dans les montagnes, où les paysans en ont fait une justice un peu sommaire. On crie bien haut dans le monde phi^ lanthropique, et Ton reproche à ces paysans certaines exécutions. Vraiment ceux-ci avaient-ils la, ressource de reléguer leurs prisonniers dans leurs possessions d'outre-mer? D'ailleurs vous savez que, quoi qu'on fasse, le paysan aime le Roi et veut la stabilité. Les drapeaux pris aux rebelles ont été mis en pièces par les vainqueurs ou suspendus aux gibets qui portaient les rebelles. Léoto vient d'être fusillé à Cazal avec vingt** sept des siens. Il est fort bravement mort. On Êiit circuler ici une pièce de vers qu'au moment de mourir il a remise à Tofficier qui commandait Tescorte; ce sont' ses adieux à sa maîtresse. »
La division du Nord avait disparu . presque aussi » 27
4l8 UN HOMME d'autrefois.
promptement et sans combat, grâce à la sagesse et à la prudence du lieutenant-colonel marquis de Ceva.
Mais au Midi, Pinsurrection avait eu un tout autre caractère de gravité. Le 19 avril, on vit les insurgés se répandre dans le haut Montferrat et y mettre tout à feu et à sang. Les colonnes mobiles réunies dans les provinces d'Àcqui et d'Alexandrie se bornèrent à fortifier les positions défensives qu'elles venaient de prendre. Peut-être eût-il mieux valu se contenter de cette simple démonstration et enlever ainsi aux Génois tout prétexte à une intervention dans la querelle. Mais une chance ennemie poursuivait le Roi.
Les patriotes s'étaient cantonnés à Carrosio, petit village enclavé dans les montagnes de la Ligurie, entre la Boquette et le fort de Gavi. Ils ne pouvaient, à la vérité, ni entrer ni sortir de leur repaire, sans emprunter le territoire des Génois; mais ils connaissaient leurs amicales dispositions; on les vit donc, pendant quelques semaines, se répandre impunément dans l'Alexandrin et dans le Tortonais. Leurs excursions étaient si habilement conduites que parfois ils parvinrent à surprendre les troupes royales.
Comme le disait le marquis Henry :
(( Rien de décisif ne se faisait, malgré bien des charrettes embourbées, bien des gens et deschevauxxrev^. ' )> Ce que vous me dites, mon amie, des confiscations lîi'étonne bien moins que votre étonnement de voir la continuation des maux qui s'abattent sur [le monde. Comment avez-vous pu imaginer que les autels élevés à la raison le fussent à l'honneur et à la probité? Il
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faut espérer que Ton se dégoûtera du brigandage comme on s'est dégoûté du meurtre ; votre impatience est un mauvais critérium pour mesurer le temps en révolution. »
Il avait raison ; Timpatience en des temps troublés est funeste conseillère; le Roi, malheureusement, ne put maîtriser la sienne en se voyant ainsi provoqué tous les jours. Il pensa que les ménagements dont il usait vis-à-vis de la démocratie génoise ne feraient qu'àccéiérer une rupture. Il ordonna donc au général chevalier d'Osasque d'investir les patriotes à Carrosio^ dût-il, pour arriver jusqu'à eux, violer le territoire de la république.
L'ordre fut exécuté le 5 juin.' Les patriotes, au comble de la joie en voyant les troupes royales donner dans le piège qu'ils leur tendaient, évacuèrent Carrosio la veille même du jour oîi ils devaient y être attaqués et se retirèrent sous le fort de Gavi. Grand émoi naturellement au sein du Directoire ligurien. Le. Roi s'empressa de déclarer que la mesure prise n'avait rien d'hostile , que son intention n'était ni d'insulter la république ni de troubler son repos. Ce ne fut là qu'une humiliation inutile.
c( Les expressions modérées de Charles-Emmanuel ont fait singulièrement hausser le ton de nos fiers voisins. Ces républicains deviennent gens terriblement farouches sur le point d'honneur; ils crient au droit des gens. La grande sœur est venue pondre quelque diablotin eu leurs chausses, écrivait le marquis. »
Dans le bouillonnement de leur première colère, les
Génois consacrèrent un demi-million aux frais de la guerre et se donnèrent un généralissime dans la personne du citoyen Siry, qui commandait le fort d'Avado.
Tout cela était ridicule, depuis cinquante ans les Génois n'avaient pas tiré un coup de fusil ; on ne pouvait donc croire à Turin que des voies de fait suivissent ce premier éclat. Cependant, le 9 juin, c'est-à-dire quatre jours après l'attaque du Carrosio, les troupes du Roi furent assaillies par huit mille hommes que guidait bien certainement une main exercée; les troupes royales plièrent et se réfugièrent sous Rocca-Grimaldî et sous le fort de Serraval. Des corps français entiers étaient mêlés aux milices italiennes ; on leur prît même deux obusiers, que le général d'Osasque eut soin de renvoyer au' commandant d'Alexandrie, qui ne répondit rien.
Les Génois, enflés par ce premier succès, continuèrent leur marche et vinrent mettre le siège devant le fort de Serraval. Leurs forces s'accroissaient, ils en formèrent deux divisions; la première fut employée au siège, la seconde marcha à la conquête d'Oneille et de la vallée du Tanaro. Il n'est pas besoin de dire que les patriotes piémcntais formaient partout l'avant-garde des Génois. •
Ces dispositions forcèrent le général d'Osasque à diviser également en deux le corps qu'il commandait. Il garda quelques troupes pour défendre les approches de Serraval et poussa le reste sur Oneille et sur Orméa, recommandant au lieutenant-colonel marquis Palavicini d'arrêter le premier élan des Génois. En même
temps, il demandait lui-même, à grands cris, des repforts à Turin.
Les choses devenaient graves : au lieu d^avoir affaire à une poignée de rebelles, le Roi se trouvait avoir affaire à une nationalité en proie aux plus mauvaises passions. Ces passions étaient partagées par la République cisalpine, qui, selon toute apparence, ne devait pas tarder à embrasser la quei'elle des Génois.
(( Les traîtres de l'intérieur, que la peur seule de réchafaud avait contenus jusqu'à présent, répondent au signal qui leur est donné du dehors, écrivait le marquis Henry, Une grande fermentation se manifeste à Turin et dans les principales villes du Piémont, pendant que les dispositions du gouvernement français deviennent de jour en jour plus équivoques et plus alarmantes. »
Les événements confirmèrent bientôt ces prévoyances.
Le Roi , qui attachait avec raison la plus grande importance à la conservation du fort de Serraval (c'était la seule place qu^il pût opposer aux Génois depuis que la citadelle d'Alexandrie et la forteresse de Tortone étaient occupées par les Français), fit marcher des troupes en toute hâte pour dégager la place assiégée; mais Agro, commandant français de Tortone, les arrêta et les retint sous un prétexte quelconque pendant quarante-huit heures. Ce retard fit tomber Serraval aux mains des Génois et valut au commandant d'Alexandrie les compliments de sa République.
On recevait en même temps à Turin d'autres nouvelles fâcheuses. Pendant que Parmée du haut Apennin
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(c'était ainsi que les Génois appelaient leur aile droite) forçait Serraval à capituler, l'armée d'Occident, c'està-dire leur aile gauche, avait fait des progrès rapides sur les hauteurs d'Albenga et de Final. Louan était pris; les postes de Sambrico et de Balestrino étaient occupés, ainsi que la plupart de ceux de la vallée du Tanaro. Le Cairo était menacé, Oneille était aux abois; la contenance timide, les mouvements rétrogrades des troupes royales faisaient craindre que l'invasion ne s'étendît jusqu'aux portes de Turin.
Plein d'inquiétude, mais convaincu qu'il était inutile de paraître suspecter la bonne foi de ses funestes alliés , le Roi s'adressa directement au général en chef alors à Milan ; mais ce n'était plus à Bonaparte qu'il avait affaire, Bonaparte voguait vers l'Egypte. Son successeur, le général Brune, soit qu'il eût ou non l'ordre de son gouvernemeiït, refusa durement de se mêler de l'affaire si, pour prix de ses bons offices, on ne remettait immédiatement, comme compensation, la citadelle de Turin entre ses mains, à titre de dépôt, ajoutait-il hypocritement.
(( Si Charles- Emmanuel avait pu acheter à tout autre prix seulement •une neutralité franche et loyale des Français, écrivait le marquis Henry après avoir donné à sa femme les détails précédents ,* il aurait bien mal fait d'accéder à la demande qui vient de lui être fsiite de la citadelle; mais il sait, à n'en pouvoir douter, que le Directoire ne cherche qu'un prétexte pour le traiter ouvertement en ennemi ; il sait qu'au mépris de la foi publique, ce sont ses prétendus protecteurs qui sous
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main ont armé contre lui les républiques italiennes. Pour parer à ces dangers dont on le martyrise , il a été forcé de conclure une convention avec Brune. C'est bien pour ce pauvre infortuné prince que Voltaire inventa ce vers :
Si vous n'avez su vaincre, apprenez à servir. »
L'accord proposé par Brune fut conclu à Milan le 28 juin 1798.
A peine ce malencontreux traité était-il signé, qu'arrivaient à Turin des nouvelles aussi favorables que les dernières étaient alarmantes. Toute la droite du Tanaro venait d'être reprise aux Génois, avec la plupart des postes dont ils s'étaient rendus maîtres dans la vallée de Luccaret. Le comte des Geneys, défenseur d'Oneille, bloqué dans cette mauvaise place par plus de six mille hommes, foudroyé par quarante-six bouches à feu, était parvenu non-seulement à écarter ceux qui .d'heure en heure le sommaient de se rendre, mais il avait taillé en pièces un gros corps de troupes venu de Gènes pour renforcer les assiégeants. '
Ce brave officier, comme trophées de sa victoire, envoyait au Roi vingt-trois enseignes, trente-cinq pièces de canon, six mille fusils et un nombre considérable de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient presque tous les officiers supérieurs génois de cette division et le frère d'un des membres du Directoire ligurien.
Ces succès venaient trop tard , à peine en parla-t-on.
Il avait été stipulé qu'au moment oîi ils prendraient possession de la citadelle de Turin, les Français n'y
entreraient que par la porte de secours, qu'ils n'y demeureraient que pendant un temps limité, et qu'enfin ils ne pourraient disposer de rien de ce qui s'y trouvait. Qu'importaient ces conditions à des gens déterminés à ne les pas respecter?
« Le but que poursuivaient les Français est enfin atteint, écrivait le marquis Henry. La veille même du jour où ils ont pris possession de la citadelle, le ministre de France, résidant auprès du Directoire ligurien et cisalpin, a signifié à ces misérables gouvernements que la guerre avec le Roi de Sardaigne était finie, et qu'on eût à désarmer conformément aux volontés de la grande nation.
)) N'est-ce pas comme s'il leur avait dit en leur tapa* tant sur la joue : Mes petits enfants, la* France vous avait engagés à faire la guerre au Roi de Sardaigne; vous l'avez faite, la France en a recueilli le prix : tout est fini. Elle est contente de 'votre docilité et vous ordonne, jusqu'à nouvel ordre, de rester en paix avec votre voisin.
» Ceci fait, le ministre de France, Sottin, n'avait qu'à quitter Gênes. Il a pris congé. Jugez , par ces quelques lignes que j'emprunte pour vous à un journal génois , du rôle qu'il a joué :
)) Sottin a pris congé du Directoire ligurien le 1 9 à midi. Les Génois sont dans la désolation; la perte d'une bataille n'aurait pas répandu autant de tristesse parmi les vrais patriotes. Sottin était l'ami de la liberté. Ils lui ont présenté un sabre turc, avec une lettre dans laquelle ils épanchent toute leur tendresse pour lui.
» Le pauvre Roi Charles se laissera duper par tous les sycophantes qui l'entourent. Les Français ont beau se chamarrer, se draper de justice et de loyauté, ce sont pour moi de vraies figures de carnaval, auxquelles j'ai crié depuis longtemps : Masque^ je te connais! En les voyant ainsi armer et désarmer d'un signe les puissances italiennes, comment ne pas se rappeler ces chefs de factions déchaînant à Paris une populace furieuse contre la prison du Temple, puis arrêtant tout à coup ces forcenés à la vue d'un ruban tricolore !
» Le Directoire se fait un jeu des détresses du Roi; il tourne en dérision son impuissance, son abandonnement forcé entre ses mains, et jusqu'à son inflexible probité.
» Nous gémissons et jalousons nos parents, nos camarades, nos amis morts sur le champ de bataille; ils n'ont pas vu ces temps d'opprobre, et ils ont cru, en mourant, que leur sang n'avait pas inutilement coulé pour leur prince et leur pays. »
Les humiliations et les épreuves ne touchaient cependant point encore à leur fin, et une fois de plus le malheureux Charles-Emmanuel allait avoir à se repentir de sa confiance. Il avait été convenu que le général Brune délivrerait le Piémont des jacobins armés, se chargerait de les enrégimenter et de les envoyer en Espagne. Or, trois jours ne s'étaient pas écoulés depuis la remise de la citadelle , que le Roi découvrit un nouveau complot pour surprendre l'arsenal de Turin et la ville d'Alexandrie. Ces deux coups de main devaient s'exécuter le même jour : le premier fut déjoué sans
brûît; l'autre ne put aboutir, grâce à la vigilance et à la fermeté du chevalier Solar.
a Je suis ici le spectateur de bien étranges et de bien douloureuses choses, mon amie; parfois, cependant, je ne puis m'empêcher de sourire des petites déconvenues de nos grands amis. On me conte, par exemple , ^ le bon tour que voici, à propos du coup de main que les Français ont voulu tenter sur Alexandrie :
)) Le conmiandant français jouait le bon apôtre et comptait, dans cette affaire, que Solar prendrait les vessies pour des lanternes ; or , Solar creva les unes et alluma les autres, au grand scandale du Français, qui le vit à sa barbe placer son avant-garde sur le chemin de Tortone d'où le coup dirigé contre Alexandrie devait partir.
» Le détachement était depuis quelques heures au bivouac, et le jour commençait à paraître, lorsqu'on vit une colonne considérable , avec des canons et des drapeaux, arriver à grands pas sur le chemin de Marengo. Alicetti, commandant du poste sur la route, se laissa dépasser par Pennemi, puis le chargeant en âanc, à la baïonnette et au pas de course, termina cette guerre de patriotes comme il Pavait commencée à Gravelonne, en tuant et en détruisant tout.
» Un tiers de ces malheureux ^lls^rgés resta sur la place, un autre tiers fut pris, et le reste, ayant jeté ses armes, se cacha dans les broussailles et les champs de maïs, où les paysans, rassemblés par le tocsin, les égorgèrent en grand nombre. Scala , chef de cette troupe, fut tué; Tardo et Tromb^ita, deux de ses officiers prin-
cipaux, eurent le bonheur d'échapper, grâce à la vitesse de leurs chevaux. Ils avaient promis à leurs soldats de les rendre ce jour même maîtres de la ville d'Alexandrie, grâce aux intelligences qu'ils y entretenaient, et de les y faire nourrir à discrétion et habiller aux frais des aristocrates. •
)) Solar envoya, m'a-t-on dit, au général Brune, comme on Pavait déjà fait plusieurs fois, un assez grand nombre de Français pris dansTafiaire delà Spînetta; non-seulement le général fut sourd à ce reproche, mais encore il crut devoir jouer la plus grande indignation et s'abandonner même aux menaces les plus déplacées. Il osa se plaindre de la barbarie dont on avaitrusé envers des hommes persécutés et qu'on avait attirés, disait-il, dans un piège pour leur rendre inutile la protection de la France. Il alla jusqu'à demander impérieusement le rappel du chevalier Solar, comme si cet officier avait manqué au gouvernement français , comme s'il avait attenté aux lois de l'honneur et au droit des gens, en empêchant qu'une place confiée à sa garde ne tombât au pouvoir d'une troupe de brigands sans aveu. En vérité, ma chère amie, on ne se peut faire une idée de pareilles choses, il faut les voir de ses yeux et à travers les larmes de sang qui en jaillissent. »
Brune, comme l'écrivait le marquis, prétendit exiger du Roi que les paysans de la Frachea fussent châtiés et refusa, en se moquant, la destitution du commandant de Tortone. Sur ces entrefaites. Brune fut brusquement rappelé , et le Roi voulut absolument voir dans son remplacement une satisfaction donnée à ses réclamations*
Combien il se trompait! Le général Ménard remplaça Brune , et ce changement n'influa pas sur la marche des choses. Du i*' juillet au i5 décembre, chaque jour ajoutait aux inquiétudes du gouvernement piémontais.
Du haut de la citadelle, les Français insultaient impunément la villp et le palais par des huées et des chants patriotiques accompagnés par la musique des régiments ; des hommes masqués d'une manière indécente, portant le collier de PAnnonciade ou les rubans des ordres du Roi, parcouraient les remparts, tournant en dérision, par leurs propos et leurs travestissements , le Roi, les ministres et la cour de Turin.
« Charles-Emmanuel affecte de mépriser les avanies dont les Français Tabreuvent, écrivait le marquis Henry, mais le peuple est indigné; il répond par des cris de fureur, par des Vive le Roi! répétés à ces insultantes provocations,
» Imaginez que l'on fut obligé, l'autre jour, d'envoyer à l'ambassadeur de France une garde d'honneur pour la sûreté de sa personne; la populace, ameutée, menaçait de le brûler vif dans son palais.
D Dans une autre occasion, le général Joubert faillit être étoufifé dans la rue Sainte-Thérèse par une foule qui dépavait déjà la rue pour le lapider. Il s'était jeté hors de sa voiture et cherchait un lieu de refuge, lorsque, heureusement, le comte de Saint- André, gou* verneur de Turin, suivi d'un groupe nombreux d'ofiSciers piémontais, accourut pour le délivrer; ils formèrent un cercle autour de lui et l'accompagnèrent jusqu'à son logement.
» On çst obligé chaque jour de refréner le peuple, qui sent profondément les injures faites au Roi. »
La cour de Turin n'aurait eu certainement qu'à laisser faire pour voir éclater dans sa capitale un mouvement spontané et tout semblable à celui qu'on a tant vanté dans l'histoire de la révolution de Gènes en 1746.
Mais à mesure que Charles -Emmanuel cédait, on l'accablait davantage. Chaque jour voyait se produire de nouvelles demandes que ne prévoyaient en rien les traités de Paris, de Turin et de Milan : c'étaient ses armes, sa poudre, ses subsistances qu'on mettait en réquisition. On en vint à lui demander impérieusement les clefs de Parsenal, dont les jacobins avaient voulu s'emparer par surprise quelque temps auparavant. Le Roi, après avoir cédé sur tous les points à toutes ces demandes, refusa d'accéder à cette dernière exigence et répondit qu'il en traiterait avec le Directoire.
Il devenait évident qu'on voulait pousser à bout la patience de ce malheureux prince, et le porter à quelque démarche capable de justifier l'indigne violence qui se préparait contre lui. Le Directoire ne se souciait plus de le laisser sur son trône; mais il voulut être hypocrite jusqu'au bout, et en voici la preuve : . Ce document, émané du général Grouchy, vient' justifier certaines appréciations que l'on aura peut-être trouvées exagérées et dures au cours de cette histoire (i).
(x) Rapport secret sur rabdication de Charles-Emmanuel IV, roi de Sardaigne, écrit par le général Grouchy. — Une note du marquis Henry indique qu'une copie de ce document fut trouvée
43o UN HOMME d'autrefois.
« Le général en chef Joiibert ayant appris, pendant sa tournée dans les divisions et les places de la Cisalpine, que les Napolitains avaient attaqué Parmée française à Rome, et sachant que lès intentions du Roi de Sardaigne devenaient des plus douteuses, sentit la nécessité de prendre des mesures décisives à Pinstant pour empêcher que son armée ne se trouvât, si les Autrichiens rompaient le traité de Campo-Formio, dans la position critique d'être attaquée par eux sur la ligne de TAdige et de FAdda , tandis qu'elle serait occupée sur ses derrières par ces mêmes Autrichiens descendant du pays des Grisons et réunis aux Piémontais.
» Il se détermina donc à envoyer l'adjudant général Meunier porter au Roi une espèce d'ultimatum relatif au contingent de dix mille hommes à fournir aux Français et à la remise de l'arsenal de Turin, résolu, si les réponses étaient évasives , de marcher sur cette ville avec toute son armée , afin de forcer le Roi à se prononcer.
» La citadelle de Turin était, depuis un couple de mois, occupée par les troupes françaises; mais il lui paraissait convenable de changer quelques-uns des officiers qu'il y avait employés pendant le temps oîi des relations amicales existaient entre le Roi de Sardaigne et la République, au moment oti elles devaient se changer en des démonstrations hostiles. Les mêmes hommes ne pouvaient convenir dans des circonstances si différentes. En conséquence, le général Joubert me donna
dans les bureaux de la guerre, où elle avait été oubliée lors de la retraite précipitée des Français à Fapproche^des Âustro-Russss.
ordre, le 7 frimaire (28 novembre) , de partir à Tinstant pour venir prendre le commandement de la citadelle de Turin, quUl regardait comme devant être bientôt son avant-garde.
D II ne se trompa point. Le Roi éluda de fournir a rinstant le contingent et de livrer. Parsenal. Le général en chef se détermina donc à marcher avec diverses colonnes afin de prendre des mesures propres à prévenir une cour perfide qui jetait enfin le masque.
» Je reçus l'injonction de mettre la citadelle de Turin dans Fétat de défense le plus respectable. Il était intéressant de le faire, car une grande sécurité avait régné jusqu'à ce jour. Les espions piémontais circulaient librement dans la citadelle; les moyens défensifs étaient négligés. J'eus infiniment à travailler pour rétablir Tordre de manière à pouvoir répondre de l'état des choses. J^y parvins cependant bientôt, secondé comme je le fus par les officiers d'artillerie Henry et Alix, dont le zèle et le dévouement égalent le civisme.
» En m^envoyant ses instructions, le général en chef me prescrivait de ne négliger aucun moyen d'avoir des intelligences à la cour, chez les ministres, dans la viUe^ afin d^être parfaitement au courant des projets et des déterminations que prendrait le gouvernement sarde. Le général en chef ajoutait :
» Ne serait-il pas possible « au premier mouvement de nos troupes, de gagner le confesseur du Roi et de l'engager à déterminer son pénitent à abdiquer ?
» Ce seul acte de Sa Majesté opérerait la révolution, et vous sentez combien il est essentiel^ dans. la position'
OÙ nous nous trouvons, que Texécution projetée ne rencontre pas d'obstacles et soit promptement terminée.
» Il faudrait que l'acte d'abdication portât ordre aux Piémontais et à Tannée de se tenir tranquilles et d'obéir au gouvernement provisoire, sans cela il ne ferait qu'inviter le peuple à la révolte.
» Donnez donc votre attention à ce projet, conférez-en avec l'ambassadeur et le citoyen X...
» Le premier objet, celui d'obtenir des renseignements exacts, me fut facile à atteindre. En arrivant à Turin, je m'étais tenu caché pendant deux jours et uniquement occupé à sonder l'esprrt public, à me ménager des intelligences et à me rapprocher de quelques patriotes, d'autant plus disposés à nous seconder, que, persécutés si odieusement et si longtemps, ils brûlaient de servir quiconque leur ferait entrevoir l'heure de la liberté prête à sonner pour tous les Piémontais. Je travaillais dès lors, et notamment par un individu tenant à la cour même, à me ménager un accès jusqu'auprès du Roi.
)) Les premières ouvertures furent faites; elles furent absolument infructueuses. Quant au but principal, les résultats se bornèrent à obtenir d'exactes notions sur les moyens défensi£s adoptés par le Roi, tant dans Turin qu'au dehors. Je rendis encore plus hostile l'attitude prise dans la citadelle ; 1& front qui regardait la*ville fut hérissé de bouches à feu, et l'effroi commença à se manifester parmi les habitants. La cour cependant, était calme, ne prévoyant pas^ dans toute son étendue, le
danger qui la menaçait ; elle paraissait résolue à attendre tous les événements.
» Le 1 3, le général en chef marqua qu'il allait agir et que je fisse entrer dans la citadelle l'ambassadeur Aimar et celui de la Cisalpine. Il était aussi d^n grand intérêt d'y introduire une foule d'objets qui manquaient à l'approvisionnement de la place. Il n'y eidstait point encore assez de provisions de bouche, ni tous les projectiles nécessaires pour écraser Turin et Tincendier si Tarmée se trouvait contrainte de s'en emparer de vive force. Avec autant d'adresse que d'esprit, le chef de brigade Alix trompa jusqu'au dernier moment la défiance piémontaise, et de la poudre, des artifices, deâ boulets furent versés de l'arsenal et introduits dans la citadelle, alors même que la retraite de l'ambassadeur et des Français annonçait formellement que les hostilités allaient recommencer.
» Dans la nuit du i5, en exécution des ordres du général en chef, qui me furent apportés par l'adjudant Chevalier, lequel me seconda dans tout le cours de mes opérations avec autant de zèle que de patriotisme et de dévouement, je donnai celui d'attaquer Chivas, et je fis partir de la citadelle une colonne destinée à emporter cette place. Elle sortit si discrètement, qu'on ignora en ville et dans la citadelle sa direction et sa marche. Chivas fut enlevé avec habileté, la garniso.n fut faite prisonnière de guerre,- et ses armes données à des conscrits qui, se trouvant là par hasard, contribuèrent à l'opération et débutèrent par un succès.
» Nombre de Français et de patriotes piémontais
étaient encore dans Turin. Il était urgent d'assurer leur liberté et leur existence au moment d'une explosion dont les résultats pouvaient leur être funestes, étant sous ta main de ministres vraiment perfides et qui se montraient d'autant plus cruels qu'ils étaient plus complètement dupés. L'intérêt dont il pouvait être pour le Roi de correspondre avec le général en chef fut le prétexte d'une lettre que j'adressai au gouvernement de Turin. J'insinuai que les mesures que je prenais étaient toutes de précaution. J'annonçai que si, par suite de circonstances, on attentait à la liberté d'un seul patriote français ou piémontais, j'incendierais à l'instant la ville et n'y laisserais pas pierre sur pierre. Cette lettre fut portée par l'adjudant général Clausel et remplit complètement mon objet. Une proclamation dû gouvernement sarde en fut la suite; elle tranquillisa les habitants et assura le peuple que les Français étaient ses fidèles alliés et qu'on ne devait rien craindre de leur part.
)) Cette proclamation s'afiicha et se répandit au même instant oti la cour recevait la nouvelle de la prise de Novare, de Suze, de Chivas, d'Alexandrie et du désarmement d'une partie de ses troupes; il était impossible de donner à l'esprit du peuple une direction entièrement opposée à celle imprimée en faveur des Français. L'opinion publique; rendue incertaine, commença à pencher de notre côté; les troupes s'étonnaient et les mesures de la cour devinrent timides, embarrassées et par conséquent infructueuses.
» Le lendemain, le gouvernement fit publier une autre proclamation en sens contraire ; elle fut signée par
le ministre Priusca, Cest celle dont j'exigeai que le désaveu fût joint à Tacte d'abdication. Le i6, le Roi écrivit au général en chef une lettre dilatoire. Elle me fut apportée par un aide de camp du Roi afin que je la fisse passer, ainsi que j'avais proposé de le faire dans ma lettre écrite le matin au gouverneur. Cette lettre me fut présentée ouverte. Je la lus sur l'invitation qui m'en fut faite, et je saisis cette occasion pour assurer le Roi qu'il était absolument inutile de recourir à des voies temporatives; que je ne. demandais pas mieux que de faire passer sa lettre, mais que je devais faire connaître le danger auquel le Roi s'exposait ; qu'il était trop tard pour des demi -mesures, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour qu'il adoptât un grand parti propre à garantir sa personne et sa famille. Ceci fut rapporté au Roi et la lettre envoyée au général en chef.
» Le moment était venu de faire jouer tous les ressorts secrets que j'avais préparés. Je les mis en mouvement, et bientôt un envoyé du Roi m'arriva. C'était l'avocat , homme à gagner, et il le fut. D'autres personnes l'étaient également; mais la grande difficulté était que les propositions émanassent du Roi; qu'il fît ce qu'on voulait, et que sa volonté seule le lui fît faire sans que rien d'écrit ne vienne de moi afinque, dans tous les cas, je puisse être désavoué.
» Cette conduite était d'autant plus nécessaire que la guerre n'était pas déclarée au roi de Sardaigne, qu'on ignorait le parti que seraient forcés de prendre le Directoire et le Corps législatif, et qu'il fallait agir de telles manières que l'acte du Roi, paraissant volon^
taire, ne pût ameuter V Europe entière contre la République française et faire rompre le congrès de Rastadt,
)) Je me bornai donc à redoubler Teffroî de Tenvoyé et je le fis sortir de la citadelle. Une demi-heure après, on me le dépêcha de nouveau, et je le renvoyai encore à raison de la demande qu'il me fit de mettre par écrit les conditions que j'exigeais. Toutefois, j'insinuai ce qu'elles pouvaient étre^ mais je défendis au député de revenir, ajoutant que c'était au Roi de se tirer comme il pourrait de la situation où il s'était mis; que la République ne lui demandait rien; que son intérêt seul devait l'éclairer; que, quant à moi, je serais certainement blâmé des délais que je prenais sur moi.
n Cependant mes agents cachés agissaient de tous côtés; diverses lettres avaient été remises. Les membres de la famille royale et d'autres personnes puissantes avaient parlé, l'envoyé me revint, porteur cette fois d'ouvertures par écrit. Je les rejetai bien loin , elles ne remplissaient point entièrement mes vues; puis j'annonçai l'arrivée des colonnes dont je n'avais cependant aucune nouvelle. Je donnai connaissance de la proclamation du général en chef du 1 5 , en déclarant que le moment de la vengeance était venu, qu'il n'était aucune ressource pour le Roi, que tous les moyens d'évasion lui étaient interdits; que Turin était cerné de toutes parts; qu'enfin il était à peu près impossible que j'entendisse rien maintenant. Un quart d'heure après , J'envoyé reparut. Le conseil du Roi et toute sa famille étaient en permanence depuis le matin, les individus
puissants qui me servaient Favaient emporté; les propositions qu'on m'envoya touchaient au but, on demandait seulement un officier pour traiter. Je chargeai mon adjudant général Clausel de terminer cette importante négociation. Je lui donnai ordre d'exiger avant tout et au préalable que toutes les troupes qui avaient été introduites dans la ville depuis un mois en sortissent à rinstant et que la garnison fût réduite au minimum de ce qu'elle est dans le temps de la paix la plus profonde. En présence de Clausel , le Roi signa l'ordre et le fit porter aux différents corps. Huit bataillons, dont plusieurs venaient d'arriver à marche forcée,
sortirent sur-le-champ de la ville et retournèrent aux
points d'oîi ils lavaient été tirés pour venir défendre Turin. Après neuf heures de continuelles allées et venues du palais à la citadelle et de la citadelle au palais, après de vifs débats, Clausel amena enfin le Roi à signer tous les articles que je voulais. Ils furent consentis par le duc d'Aoste, connu par sa haine pour nous et capable de se mettre à la tête d*un parti; le ministre Priusca, que je demandai comme otage et comme un garant authentiquç du désaveu du Roi pour la proclamation qu'il avait faite en son nom, me fut envoyé à la citadelle.*
» Je dépêchai alors Clausel vers le général en chef pour lui porter l'acte d'abdication; il le rencontra à trois milles de Verceil. Les colonnes françaises étaient à * plus de douze lieues de Turin quand le Roi se détermina à abdiquer. Cet acte, que j'avais dicté, fut agréé par le général en chef, il surpassait toutes ses espérances. De
suite il se rendit à }a citadelle, où il arriva à une heure du matin. Il signa le traité que le général Clausel rapporta au château pour l'échanger, et aussi pour régler ce qui était relatif au ^départ du Roi, décidé pour neuf heures du soir (i). »
« Pendant que cela se passait et que Turin flottait dans l'incertitude, )e sortis de la citadelle à la tête d'une colonne de grenadiers et de chasseurs à cheval, à l'effet de m*emparer de l'arsenal. J'ordonnai aux troupes piémontaises comme j'aurais ordonné à des soldats français d'en évacuer à l'instant toutes les portes et de rentrer dans leurs quartiers. J'avais fait traduire en italien et imprimer à Turin même, par les soins hardis du capitaine du génie Henry, l'ordre du i6, qui déclarait les troupes piémontaises partie intégrante de l'armée républicaine. Les troupes étaient ébranlées, mon assurance les détermina; elles rentrèrent dans leurs quartiers, oti je les consignai. Peu de moments après, j'occupai de b même manière lajporte Susine, dont je pris possession avec une autre colonne.
» De là, presque seul, accompagné du capitaine Henry et de quelques chasseurs à cheval, je me rendis, en traversant toute la ville et suivi d'une foule immense , à la porte du Pô, confiée aux volontaires de Turin, sorte de garde nationale mgnarchique. J'annonçai, au nom
(i) Le général Clausel se fit donner le tableau de Gérard Dow, représentant V Hydropique; le même que, pendant la nuit de Cherasco, Bonaparte ne voulut pas demander aux plénipotentiaires sardes.
FIN DE LÀ MONARCHIE PIÉMONTÂISE. /^3g
du général en chef, à ces braves volontaires, que je leur confiais cette garde; qu'ils seraient aussi chargés de maintenir la tranquillité dans Tintérieur; que je comptais sur leur loyauté et sur leur attachement aux Français, qui n'étaient pas faits pour être leurs ennemis.
n Cette marque de confiance produisit les plus heureux effets; elle circula de bouche en bouche, gagna les volontaires, et ce fut aux cris de Vivent les Français! vive la liberté! que je retournai à la citadelle rendre compte au général de l'état des choses,
» Cependant le peuple commençait à se livrer ouvertement à la joie. Les espérances de paix et d'union succédaient aux plus vives alarmes. Les patriotes exprimaient avec autant d'enthousiasme que d'énergie leurs élans vers la liberté, comprimés si longtemps. Ils achevèrent de se développer lors de la proclamation que le Roi fît publier et afficher dans la soirée. De toutes parts alors, le peuple se répandit dans les rues et manifesta la plus vive satisfaction. Aucun désordre n'eut lieu, et un si complet changement s'opéra sans en apporter aucun dans les relations commerciales, dans les transactions ordinaires de la société, et sans qu'une seule goutte de sang ait été versée.
0 II importait cependant que les troupes piémontaises fussent affermies dans les heureuses dispositions préparées par l'ordre imprimé du général en chef. Diverses mesures furent prises à cet effet. La plus décisive fut . ceUe de faire ordonner par le Roi lui-même, aux divers corps qui étaient à Turin, de prendre la cocarde et de prêter serment de fidélité à la République. Je le déter-
minai, avant son départ, à envoyer vers eux à cet effet les officiers de la couronne qui l'entouraient. Ils s'acquittèrent loyalement de cette mission.
)) Dès le lendemain du départ du Roi, tous les corps qui étaient à Turin, même ceux de sa maison, m'apportèrent leur serment de fidélité à la République et prirent la cocarde nationale.
)> D'après Tordre du général en chef, Je fis rassembler les volontaires de Turin le 21 , et je leur ordonnai de prendre le nom de garde nationale; je fis, en outre, recevoir un nouveau chef. L'allégresse des volontaires fut unanime et me rappela les premiers beaux jours de notre révolution.
» Le 22, le gouvernement provisoire fut installé, et cette cérémonie se passa de la manière la plus satisfaisante pour les amis de la liberté.
» Aujourd'hui j'expédie dans les provinces des proclamations relatives au serment de Tarmée , à l'établissement du gouvernement provisoire, enfin à l'acte d'abdication du Roi.
» Des gardes du corps ont ambitionné d'être porteurs de cette dépêche, et l'esprit n^ili taire piémontais est tellement /rancw^ que j'ai dû regarder comme également sûr et politique de les charger de cette mission, pour laquelle ils m'ont voté des remercîments.
» Turin, 22 frimaire an VII de la République française.
» Signé : Grouchy,
» Général de division. •