‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 32 sur 56 · CHAPITRE VINGT ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

Aspect de Turin après le départ du Roi. ~ Funérailles des Pères de la patrie. — Dénonciations portées contre le marquis Henry. — Réunion du Piémont à la France. — Les vainqueurs. ~ Prise de Turin. — Anecdotes sur Souwaroff. — Installation dlin conseil de Régence. — Le marquis Henry en fait partie. — Marengo. <— Dernières lettres du marquis Henry.

Comme on Ta vu à la fin du chapitre précédent, le Roi avait quitté Turin pour aller bientôt se réfugier en Sardaigne.

La stupeur et l'effroi produits par ce départ ou plutôt par cette fuite furent immenses.

Tout ce qui était honnête se cachait et pleurait a portes closes; une sorte de vertige s'était emparé des vainqueurs et une sorte d'abêtissement des vaincus.

« L'aspect de Turin est méconnaissable depuis le départ du pauvre Roi, disait Henry. Les ambassadeurs se sont envolés, le faste des grandes maisons s'est éteint, plus de chevaux ni de livrées ; les juifs des pays voisins , semblables aux corbeaux des champs de bataille, accourent et emportent à vil prix les objets dont chacun va se défaisant par peur, ou pour payer les contributions que nous imposent nos grands associés devenus aujourd'hui propriétaires de la maison. Et cependant on s'efforce ici, tout en changeant de peau, de paraître content.

» Les jacobins sont dans une joie parfaite qui trompe

leurs bons amis sur Pesprît général. Ceux-ci se mettent à coloniser, à féconder, disent-ils, ce sol barbare; ils mènent grand bruit d'avoir supprimé l'inquisition, comme si les auto-da-fé du saint Office ne se bornaient pas depuis longtemps à la seule et innocente surveil- ' lance de la librairie. Toutefois , à côté des grands biens qu'ils nous prodiguent, ils prennent leurs sûretés contre notre reconnaissance et emmènent comme otages les gens marquants de Turin et de la province. Tout ceci appellera bientôt une réaction violente. »

Trois semaines, en effet, ne s'étaient pas écoulées, que des murmures s'élevaient de toutes parts.

Le général Grouchy mécontentait les troupes sardes en les envoyant loin de leur pays. Une loi française interdisait la circulation des billets d'État et de la monnaie de billon frappée à Teffigie du Roi; mille vexations venaient récompenser les habitants du Piémont de leur trahison ou de leur inertie. La suppression du chapitre de Superga (i) et la destination que le gouvernement provisoire prétendit donner à la basilique portèrent le mécontentement à son comble. L'édit voulait que les caveaux fussent purgés des cendres royales; que toute trace des faits qui avaient donné lieu à l'érection de ce monument disparût. Enfin, Superga, purifié, allait recevoir les cendres des Subalpins tués pendant la guerre de l'insurrection et prendre le nom de Temple de la reconnaissance.

(i) On sait que Superga est devenu, après Hautecombe, le Saint-Denis de la Maison de Savoie.

Ce décret était à peine porté que les jacobins en réclamèrent à grands cris l'application en faveur de deux pères de la patrie , ainsi que les appelait plaisam* ment le marquis Henry; voici le récit de l'aventure :

« Nous avons perdu deux de nos pères de la patrie, Avogadro de Formian et Tabbé Parerio , morts à trois ou quatre jours de distance Tun de l'autre. Malgré notre pénurie, on a fait en leur honneur une fête funèbre digne des beaux jours de la Grèce. Au milieu du salon des Suisses, les élèves de Galcarî avaient élevé un magnifique sarcophage de vert antique, terminé par un obélisque de granit sur la pointe duquel était assis un génie en pleurs, éteignant son flambeau. Les guirlandes de chêne, symbole du civisme; le serpent se mordant la queue, symbole de l'immortalité du citoyen Avogadro; les inscriptions, multipliées à l'infini, achevaient de rendre le spectacle imposant. La principale de ces inscriptions annonçait que le glorieux chef des troupes révoltées, aussi recommandable au conseil qu'à la tête des armées, après avoir chassé Charles le tyran, avait rendu son corps aux éléments et laissait ses concitoyens dans le deuil. Vous jugez bien qu'il n'a pas manqué de cassolettes fumantes, d'oraisons funèbres, ni de musique : toute la chapelle du Roi officiait. Les garde-meubles avaient fourni tapisseries et banquettes de velours; il n'y avait de neuf que la peinture à la détrempe, le crêpe et les drapeaux tricolores. Tous ces objets incohérents faisaient un pot pourri inconcevable. Les hallebardes des suisses étaient encore au râtelier. Charles- Emmanuel I"", sur son cheval de marbre, sa-

luait d'une courbette les autorités constituées. Quant à l'expression des visages, je n'ai su y démêler que la curiosité ordinaire à une exécution et beaucoup d'insouciance. »

En même temps que l'on fêtait les grands morts de l'insurrection , on n'avait garde de priver des honneurs qu'ils avaient si bien mérités les plus humbles soldats. On vit donc les jacobins piémontais, voulant donner à ces inhumations patriotiques tout l'éclat qu'elles méritaient, marcher tumultueusement vers Superga, chargés des ossements de leurs frères. Ils étaient à moitié chemin sur la colline, lorsque tout à coup une garde, placée à quelque distance du sanctuaire par ordre du général Grouchy, leur enjoignit de laisser là leurs cadavres et de se retirer. Les patriotes, déconcertés, se rebiffèrent et furent mis en fuite à coups de bourrades.

Ainsi, c'est qu'après avoir déchaîné les jacobins du Piémont, les Français eux-mêmes les empêchèrent de se porter aux excès qu'ils avaient rêvés. Le marquis Henry fit une expérience personnelle de cette modération politique.

Il avait, ainsi que tous les chefs de corps, reçu l'ordre exprès du Roi de demeurer à sa place aussi longtemps qu'il le pourrait; l'autorité française, de son côté, lui avait enjoint de conserver son commandement jusqu'à son remplacement. Il attendait donc impatiemment son successeur, lorsqu'il découvrit un complot tï-amé contre lui par ses subordonnés, par ces ofliciers mêmes qu'il avait choisis et qu'il aimait comme ses enfants.

Mal informés évidemment du point où en était la révolution en France, ces gens ne doutaient pas que celle qui éclatait en Piémont ne leur donnât le droit de choisir eux-mêmes leur chef et de Télire parmi eux. Dans l'impatience où ils étaient d'user de ce droit, ils dénoncèrent leur directeur comme un aristocrate qui avait fait passer à Vienne tous les plans et tous les mémoires du bureau militaire.

La délation fut portée simultanément au gouvernement provisoire , au ministre de France et au général César Berthier, qui commandait à Turin. Ce dernier n'en tint compte et fut, pour le marquis Henry, plein d'égards et de bons procédés. Après quelques explications , les délateurs furent cassés et renvoyés.

Mais tout cela ajoutait aux dégoûts dont était abreuvé le malheureux marquis. Il n*y avait pas en lui un sentiment qui ne fût froissé; après avoir vu la révolution s'en prendre au trône, il la voyait s'en prendre à l'Eglise., La . suppression des ordres hospitaliers de Malte et de Saint - Maurice , celle du chapitre de Superga, ne suffisaient plus; les sectaires tentèrent d'anéantir les moines, et, pour cela, voulurent les ridiculiser et exciter contre eux l'esprit populaire, qui, en Piémont comme dans le reste de l'Italie, était encore loin de leur être hostile.

« Nous venons d'avoir hier, écrivait le marquis Henry, un bien horrible et bien dégoûtant spectacle : ou promena en carrosse, dans les rues de Turin, une religieuse, et l'on mit en scène un récollet. La première, disait-on, réclamait contre des vœux forcés;

Tautre, disait-on encore, venait d'être arraché aux prisons souterraines de son couvent, où il était inhumainement chargé de fers depuis quarante ans. Ce spectacle, heureusement, ne tourna qu'à la honte de ses inventeurs. Il fut reconnu que le moine, aliéné depuis longtemps, devenait furieux à certaines époques de l'année; quant à la religieuse, personne d'un esprit borné, après avoir joué son rôle en public, elle demanda à être remise dans le monastère d*où on l'avait tirée.

» On expulse, du reste, les religieuses de la manière la plus philanthropique; on eut besoin, Tautre jour, d'une de leurs maisons, pour y mettre Tœuvre des accouchements, et on les en chassa. »

Pour soustraire son fils Victor au spectacle de ces orgies écœurantes, comme aussi jugeant l'avenir de Tenfant absolument brisé en Piémont, le marquis Henry eût voulu le renvoyer auprès de sa mère, rentrée en France depuis quelque temps et mise en surveillance dans le département de l'Isère. C'était au château de Marlieu, chez son frère, M. de Murinais, que la pauvre femme s'était réfugiée; c'est là que le marquis Henry l'eût rejoint , si l'ordre exprès du Roi ne l'avait obligé de rester à son poste : il y demeurait comme une sentinelle perdue.

(( Mes chers enfants, écrivait-il à ses deux fils cadets, qui se lamentaient de leur inaction, il m'est cruel de vous voir grandir dans un temps comme celui-ci; mais il \aut mieux ne rien être et ne rien faire que de jouer un rôle auquel l'honneur et le sentiment répugnent.

» Ceci durera-t-il? Il n^est point dit que les honnêtes gens, surtout à votre âge, soient réprouvés à jamais. Peut-être un jour, quand ce ne serait que pour les encadrer, recherchera-t-on ceux qui n*ont pas failli. S^il m'en souvient bien, pour être sénateur au temps de Numa, il valait mieux n^avoir pas enlevé de Sabines.

n Hélas! mes pauvres enfants, on nous va disant : Brûlez ce que vous avez adoré, adorez ce que vous avez brûlé; mais ce ne sont pas des saints que les apôtres du jour, ils sont moins encore gens dont les actions donnent crédit à leurs paroles. »

Bientôt, comme pour justifier cette prédiaion , plusieurs membres du nouveau gouvernement piémontais, effrayés de la responsabilité qui leur incombait et de la détestable réussite de leur folle entreprise, demandèrent à abdiquer; d'autres opinèrent pour la réunion pure et simple du Piémont à la France, renonçant à leur plus chère espérance, celle de former un Etat indépendant, une République subalpine, immuable et indivisible.

a Joubert est parti, écrivait le marquis Henry quelque temps avant que le &it se produisît, et Ton a recueilli de sa bouche les propos suivants :

i> Je crois que la réunion du Piémont est décidée, mais qu'elle ne sera proclamée qu^â la publication de la paix. Alors la commune de Turin deviendra le lieu du monde le plus florissant par son commerce entre la France et l'Italie; elle sera le point intermédiaire d'où partiront les connaissances philosophiques. Comme ce sera dans l'arsenal de Turin que se forgeront les fou-

dres physiques propres à mettre en exécution le grand système, c'est dans l'Université de Turin que se forgeront les foudres contre la tyrannie.

» N*y a-t-il pas là de quoi épanouir les physionomies ?

» En attendant, dites-moi, ma chère amie, comment on existe politiquement là oh vous êtes et comment y sont vus les réprouvés de notre espèce. Dites-moi si les gens y sont tenus de penser de même, ou du moins d'en faire semblant. Ici l'on en est dispensé, mais d'ailleurs nous sommes tous souples comme des gants; mes sentiments sont connus, et l'on me laisse tranquille. Même dans cette dernière échaufFourée, je n'ai point encore été tracassé; il est vrai que )e me suis fait si petit, que je me suis tellement pelotonné depuis six mois, que ma vue ne peut blesser Fœil de personne.

» Pour vous dérider, imaginez que nos vainqueurs prétendent que nous nous amusions. Ils s'avisent de donner des bals, mais quels bals! avec un très-petit nombre de chandelles et la fenêtre ouverte pour rafraîchissements.

» Entre eux, ils se réjouissent plus luxueusement. Leur ministre ici a donné hier un dîner magnifique. La salle était décorée de peintures allégoriques : l'homme d'Egypte était partout; au milieu, en surtout il était en sucre , tenant un drapeau à la main. Une musique dans la salle voisine. Enfin, il y a eu des toasts sans nombre : à la prospérité des Républiques, à la liberté des mers, à la liberté des femmes de l'Asie. Puissionsnous, aux dépens de leurs maris, bien mériter du sexe

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dans les quatre parties du monde! Jugez combien les femmes présentes ont trouvé cela délicat »

C^est au milieu de ces jolis propos et de ces plaisirs raffinés que la réunion définitive du Piémont à la France fut décidée. On obligea les Piémontais à en émettre le vœu, et ce vœu fut porté au Directoire, qui se garda bien de le rejeter. Un gouvernement nouveau s'établit à Turin sous le nom de Centralité; il se composait de cinq magistrats présidés par un commissaire du pouvoir exécutif français, pendant qu'un de ses collègues, avec le titre d'organisateur, se chargeait d'établir les nouvelles autorités, de fixer les attributions de chacune d'elles et de diviser le Piémont en quatre départements.

Ainsi, en. moins de quatre mois, ce malheureux pays vécut sous trois gouvernements différents. Les chances de la guerre devaient deux fois encore déranger ces combinaisons politiques.

Comme il le disait dans la lettre que l'on a citée plus haut, le marquis Henry vivait assez tranquillement à l'abri de son obscurité. Les choses changèrent de face après la bataille de Vérone. A l'approche des Austro- Russes, un grand nombre de personnes marquantes furent conduites en France comme otages; tous les Savoyards suspects d'attachement à l'ancien gouverne* ment furent en même temps condamnés à la déportation en Sardaigne. Un gr^nd nombre de ces malheureux avaient été dénoncés au gouvernement par les municipalités nîçardes et savoyardes qui agissaient sous l'influence des acquéreurs et des voleurs de leurs biens

45o UN HOMME d'autrefois.

Beaucoup d'entre eux, se voyant portés sur ces listes, pouvaient se dire comme le Romain : a C'est ma belle maison d'Albe qui fait mon crime. »

Le marquis Henry devait naturellement être du voyage; les vaisseaux étaient prêts à Gênes : il ne fallut rien moins que la rapidité de la marche de SouwarofF pour le sauver avec ses tristes compagnons.

Une note du marquis Henry donne ces curieux détails sur Souwaroff, et sur la façon prodigieuse dont en huit jours il eut achevé la conquête du nord de ritalie : .

« L'insurrection toujours croissante contre les Français était excitée depuis quelque temps dans les environs de Turin par un partisan , Branda Luccionî, lequel , commandant une petite troupe et feignant d'avoir des forces considérables à sa disposition , ameutait les paysans des campagnes et leur promettait de les affranchir bientôt du joug étranger. Quelques détachements envoyés par le commandant de la citadelle avaient été maltraités par ces paysans, qui formaient pour ainsi dire le blocus de la place et ne permettaient pas qu'on pût savoir ce qui se passait au delà d'un certain rayon. On n'avait plus de nouvelles des Austro- Russes , et Ton ignorait, depuis le passage du Tessin, de quel côté ils avaient dirigé leur marche. Chacun, dans Fintérieur de la ville, cachait ses craintes et ses espérances, lorsque, le 25 mai, à deux heures après midi, les portes de Turin furent fermées. Quelques coups de canon tirés du dehors contre la porte du Pô et la porte du palais annoncèrent un assaillant plus redoutable que ne pou-

vait être Branda Luccioni. On était bien loin de croire, cependant, que les armées impériales de Russie et d'Autriche fussent sous les murs de la capitale. Le feu recommença assez tard dans la matinée du 26 , et ne se fit entendre que par intervalles. On n'apercevait rien des remparts qui pût faire soupçonner la vérité. Enfin, à midi, Fiorella (i) ayant annoncé par une proclamation le dessein où il était de défendre la ville à outrance^ quoiqu'on sût qu'iln'avait aucun moyen pour y réussir, et le feu ayant pris à quelques maisons vers la porte du Pô, la garde nationale piémontaise se jeta sur les quelques Français qui gardaient ce poste avec elle, les désarma et baissa les ponts-levis.

n Ce ne fut pas sans le plus grand étonnement qu^on vit alors se précipiter dans Turin vingt mille hommes des plus belles troupes de PEurope dans leur tenue de parade, la cavalerie au galop, Pinfanterie au pas de charge , servant d'escorte au généralissime prince Souwaroflf, au baron de Mêlas et au prince Constantin, frère de l'empereur de Russie. Les plus vives acclamations les accueillirent partout; les arbres de liberté, entourés d'emblèmes démocratiques , tombèrent à l'instant comme une décoration de théâtre et furent hachés par la populace; les ruisseaux , qui rafraîchissent en ét4 les rues de Turin , furent jonchés de cocardes tricolores. Peu s'en fallut que Fiorella ne fût pris dans un café oti il était entré pour écrire quelques ordres, et que la citadelle ne fût enlevée par surprise,

(i) Général français commandant la citadelle de Turin.

tant l'apparition des Austro- Russes fut brusque et imprévue. Quatre ou cinq cents soldats français et quelques officiers furent pris dans la ville, sur laquelle la citadelle tira immédiatement. la place ayant rappelé pour parlementer, tout resta tranquille jusqu'à deux heures du matin.

» Cependant Fiorella , aigri par les témoigns^ges de joie avec lesquels avaient été accueillis les Russes, tourna pendant la nuit toutes ses bouches à feu contre la ville, et jura d'en faire un monceau de décombres. La précaution prise d'avance de retirer dans la citadelle les pompes à feu, les échelles, les seaux de cuir et tout ce qui sert à éteindre les incendies, devait seconder son barbare dessein. Un feu épouvantable recommença donc dans l'obscurité; beaucoup de maisons furent incendiées, d'autres souffrirent de grands dommages. Enfin, à cinq heures du matin, la ville demanda de nouveau à parlementer, et il fut convenu que, pendant toute la durée du siège, la citadelle ne tirerait que lorsque commenceraient les attaques régulières.

. » Ces attaques n'eurent lieu pour la première fois que le 14 juin , et le 21 la place se rendit. Cette forteresse fameuse, contre laquelle Jes armées de Louis XIV avaient échoué après quatre mois de siège et plusieurs assauts**, ne tint que sept jours.

» Le commandant, instruit par lés signaux des jacobins de la ville que Souwaroff se disposait à brusquer les choses par une escalade, jugea nécessaire de se rendre, La. garnison, qui n'avait perdu que deux cent

quarante hommes, sortit le 22 juin au matin, Jetant gaiement ses armes et emportant d'énormes fardeaux d'équipages , outre les dépouilles cachées dans les chariots couverts : c'était un des articles de la capitulation de Fiorella. Un autre article était la déportation de ce général en Hongrie, non que les alliés tinssent beaucoup à renvoyer si loin de sa patrie, mais parce que lui-même voulait apparemment se soustraire aux recherches du Directoire, fort irrité alors contre les généraux malencontreux, et qui, bien peu de temps après, traduisit en conseil de guerre tous les commandants des places d'Italie qui les avaient livrées à Tennemi sans avoir opposé une sérieuse résistance.

» Ce fut le général autrichien Kaim qui reçut les clefs de la citadelle de Turin ; le maréchal Souwaroff s'était éloigné depuis quelques jours pour s'opposer à la jonction de Moreau et de Macdonald , jonction prête à s'effectuer dan^ le duché de Parme. »

Tous ceux qui avaient été en fonction sous le gouvernement républicain s'enfuirent avec les Français; les vieux serviteurs de la maison de Savoie retrouvèrent leurs places. Le marquis Henry reprit la sienne, et poussa la bonté d'âme jusqu'à faire revenir dans ses bureaux les misérables qui l'avaient si indignement calomnié.

A [propos de Souwaroff, il n'est peut-être pas sans intérêt de rapporter ici ces lettres, l'une écrite par le marquis Henry, l'autre par son fils ; toutes deux rendent avec assez de bonheur les allures pittoresques du personnage.

fc ■ ■ ■ I ■■■■-■-■ ^— i«.

(( Pendant que Souwaroff était au camp d'Asti , dit le marquis Henry, M. le chevalier de Revel lui fut envoyé pour traiter je ne sais quelle affaire. Il arriva justement au moment oîi le Russe sortait de table et disait ses grâces devant une image de la Sainte Vierge qu'il avait accrochée à sa tapisserie. Dès que le chevalier se fut fait annonceiv, Souwaroff vint à sa rencontre et lui dit : « Puisque vous êtes le fils de mon ami » Saint- André, vous êtes donc mon fils, et vous gar- » derez toujours ce titre. »

» Pendant un quart d'heure qu'il parla debout, il lui tenait les deux mains sur les épaules et faisait des contorsions jusqu'à mettre presque le cul en terre. Il lui fit plusieurs signes de croix en appuyant sa main sur sa tête, vers ses épaules et sur le. ventre; ensuite il le baisa en croix sur le front, sur les deux joues et au menton. Alors, il le mena sur un so£a et s'assit à côté de lui.

» Le chevalier de Revel, Tun des hommes qui a le plus d'esprit , en fut enchanté; il ne pouvait revenir qu'avec un extérieur si fol et une originalité si particulière, un Tartare pût avoir des connaissances si étendues en tout, et tant de netteté à s'énoncer en langue française.

» Dans ce moment arrivèrent plusieurs généraux autrichiens que le maréchal introduisit lui-même. Le chevalier de Revel fut étonné de les voir tous devant lui comme des caporaux à l'ordre. Comme Revel insistait pour avoir certaines explications de détail, il lui dit : (( Nous sommes un peu fous dans mon quartier » général, mon ami Chateler et moi; ne vous gênez

» donc pas pour la lettre de nos ordres de détail, faites )) suivant vos lumières et pour le mieux. Quant aux » mesures générales, c'est autre chose; il n*y feut pas }> toucher. »

« Trois jours après que le maréchal SouwarofF fut maître de Turin, écrivait à son tour Victor, les chevaliers de Malte se réunirent pour lui faire une visite de corps. J'y fus convié comme frère coupe-choux.

» Dès que nous fûmes annoncés, le maréchal vint lui-même à notre rencontre, et embrassa d'abord les commandeurs d'Osaques et de CoUegno qui se trouvaient le plus près de lui. Ensuite, il nous invita tous à passer dans le salon, oti il y avait une grande table sur laquelle la nappe était encore mise. Pendant que nous défilions, il tenait lui-même la porte et baisait la croix de tous les commandeurs. Quand nous fûmes entrés, il fit asseoir MM. d'Osaques et de Collegno auprès de lui; il fit signe à plusieurs Cosaques, qui se tenaient contre les murs avec les genoux plies, d'avancer des sièges. Quand tout le monde fut assis, il nous donna sa bénédiction et nous dit qu'il y avait longtemps qu'il désirait voir des confrères, et espérait que cène serait pas la dernière fçis, qu'il se flattait que nous lui feriohs quelquefois l'honneur de le voir en amis. Ensuite, il nous dit que, de toutes les distinctions que lui avait accordées l'empereur de Russie , la croix de commandeur de Malte était celle qui l'avait le plus flatté, puisque toutes les familles les plus distinguées de l'Europe se faisaient une gloire de compter des chevaliers parmi leurs aïeux. Il nous dit qu'il avait

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eu la consolation de voir les chevaliers et Tancién grand maître de l'Ordre à son passage â Trieste»

)) M. de CoUegno lui fît des compliments sur ses exploits en Italie; il répo/ndit en levant les yeux au ciel : « Dieu nous a pardonné nos péchés, et la Sainte » Vierge a écouté les prières que nous lui avons adres- » sées pour le succès de nos armes. »

)) Le même commandeur lui dit, à propos du désordre et de la retraite des Français : « Le nom de Votre » Altesse les fait pâlir; toutes les fois qu'ils voient des » Russes, ils fuient. » Il répondit en souriant : « Ils ne » connaissent pas encore les Russes; mais quant à moi, M je ne suis, pas aussi méchant, et je sais qu'il faut être » poli avec des Français. »

» A propos de son activité et de son infatîgabilité au travail, il avoua qu'il n'existait rien qui le fatiguât autant ; qu'il aimait mieux rester sept heures de suite à cheval un jour d'action que de travailler une heure avec ses officiers, mais qu'il se faisait effort, parce que cela est nécessaire ; que toutes les fois qu'il sortait d'an travail, il se sentait beaucoup d'oppression, jusqu'à ne pouvoir plus parler.

» Il nous parla ensuite des faits de guerre qui venaient d'avoir lieu; il n'oublia pas un nom propre. En parlant du Roi, il nous dit des choses très-obligeantes; toutes les fois qu'il le nommait , il s'inclinait.

» Il nous proposa ensuite à déjeuner, et donna même des ordres pour cela. Il insista sur notre refus, et enfin ne nous contraignit pas davantage; il se leva brusquement, et nous prîmes congé. Il embrassa de nouveau

les commandeurs, toucha la main aux autres chevaliers, et nous redonna sa bénédiction, en nous souhaitant de vivre cent ans.

m II ne rentra que quand nous Peûmes perdu de vue,

» Le maréchal est d^une taille au-dessous de la moyenne; il marche un peu plié, et comme sUl allait danser. Il a le nez très-court, avec unç petite verrue sur le côté, les yeux vifs et noirs fort écartés, la bouche grande avec toutes ses dents; les épaules et les bras «isont gros, les cuisses et les mollets excessifs, les talons ainsi que les pieds fort longs. Sa parure, ce jour-Ià, était une petite veste de basin blanc, des pantalons serrés de même étoffe et de petites bottes sans éperons. Sa chemise avait un jabot excessivement haut, mais sale et chiffonné; une petite cravate large de deux doigts, et un casque de maroquin vert avec un gros plumet de plumes de coq.

» Quand il fit son entrée dans Turin, il était monté, m'a-t-on dit, sur un petit cheval tartare, dont le mauvais bridon et la selle cosaque ne valaient pas six francs; le coussin qui était sur la selle était en drap vert. Il était en uniforme et décoré de tous ses ordres; il avait son casque, et se prosternait pour ainsi dire aux acclamations de la foule. Le prince Constantin était sur un assez beau cheval, et marchait à côté du maréchal; de l'autre côté était son aumônier. »

Dès que Sôuwaroff s'était vu maître de Turin, il avait envoyé en Sardaigne une députation au Roi pour rinviter à reprendre les rênes du gouvernement et à se joindre au plus tôt aux libérateurs de Tltalie. Le mare-»

chai revenait sans cesse et avec affectation sur les ordres qu'il avait de rétablir Charles-Emmanuel IV sur son trône, mais la cour de Vienne n'y voulut pas consentir; elle exigea que le Roi demeurât jusqu'à nouvel ordre en Toscane, auprès du grand-duc qui venait d'y être rétabli après la retraite des Français.

Le Roi, revenant de Sardaigne, céda à cette exigence et fixa sa résidence au Poggia Impériale, près de Florence; mais en même temps un conseil de régence devait gouverner en son nom : ce conseil, présidé par le lieutenant général gouverneur du Piémont, était composé du régent de la chancellerie, des chefs des deux cours souveraines, des secrétaires d'État aux différents départements ou de leurs suppléants, du premier syndic de la ville de Turin, du quartier-maître général de l'armée et de quelques autres officiers généraux.

C'est en qualité de quartier-maître général que le marquis Henry en fit partie.

Les attributions dévolues au conseil embrassaient toute l'administration, mais ses moyens d'action ne répondaient guère à la grandeur d'une semblable tâche. L'embarras des finances était extrême au moment de son installation, et allait devenir plus désastreux tous les jours. L'armée n'existait plus, il fallait la créer en réunissant les éléments les plus disparates. On avait à se procurer assez de blé pour subvenir aux besoins du peuple affamé, et du salpêtre pour alimenter les moulins à poudre.

Les Austro-Russes n'en demandaient pas moins des

fourrages pour leur armée; faute d'avoine, on leur

livrait de l'orge et du froment pour nourrir leurs chevaux.

De grandes et promptes réparations étaient indispensables aux places de guerre. Il est difficile d'imaginer ce qu'il fallut de courage et de dévouement aux hommes qui composaient le conseil de régence; car, forcés d'émettre de nouveaux billets d'État et de tenter d'autres opérations financières, celles-ci n'aboutirent point; le' crédit était absolument perdu.

Comme il arrive toujours aux gens de cœur dans les moments de crise, ceux qui composaient le conseil de régence Virent bientôt leur popularité s'évanouir. Ce fut bien pis encore quand les Russes eurent abandonné le Piémont.

Comme membre du conseil de régence, le marquis Henry put se convaincre une fois encore de^Tégoïsme politique que mettait en œuvre la maison d'Autriche. Il était clair qu'elle ne songeait à délivrer le Piémont du joug des Français que pour s'en emparer elle-même. Les rebufifades que le comte de Valaise, ambassadeur à Vienne, éprouvait de la part de l'amiral Tuguth, l'opposition que l'Empereur mettait au retour du Roi , le serment qu'il voulait exiger des troupes pîémontaises (serment qu'elles refusèrent hautement), les manœuvres employées pour affamer le Piémont , étaient autant d'indices de ces coupables desseins. Dans cette situation désespérée, on ne pouvait faire preuve que de dévouement; beaucoup servirent l'État gratuitement : le marquis Henry fut de ce nombre pendant les neuf mois que dura la régence

Mais tout devait se modifier encore. L'homme d'Egypte était revenu, La journée de Marengo allait fixer les destinées du Piémont, et mettre fin aux guerres qui depuis sept ans dévastaient ce malheureux pays; c'était en même temps la fin de toute carrière pour le marquis Henry.

Il se décida à quitter Turin et à rejoindre sa famille qui, depuis plus d'un an, s'était réfugiée au château de Marlieux, où le meilleur des parents l'avait recueillie. . Voici la dernière lettre du marquis Henry :

u Vous me demandez ce que je fais au milieu de ces bouleversements. La tête à la fenêtre, je prends des notes dont je ferai peut-être usage quelque jour. La maiïie de réunir des matériaux me possède depuis longtemps; vraisemblablement le temps me manquera pour mettre la main à la truelle, mais c'est toujours quelque chose de réunir des pierres. Je me compare quelquefois à ce fou qui voulait épargner à Dieu le soin de réunir, lors de la fin du monde, les petits cailloux ronds dont il avait parsemé les chemins; ce pauvre fou courait comme moi le jour et la nuit pour les ramasser et les porter devant sa maison. »

Ce sont ces souvenirs recueillis par le marquis Henry que Ton vient de lire au cours de ce trop long récit.

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