‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 33 sur 56 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Ma tâche est terminée, car, selon la charmante expression du poëte (i), j'ai, l'une après Tautre, ramassé les feuilles tombées sur les racines de Tarbre.

Hélas ! les feuilles mortes ne doivent pas reverdir. Mais quelle peut être dans leurs tombes, ou plutôt auprès de Dieu, la pensée de ceux dont on évoque ainsi là vie ? Ont-ils de nous quelque souvenir et pour nous ^juelque tendresse ?

Douter dé ce souvenir et de cette tendresse, ce serait renoncer à l'espérance ; car si les plus nobles sentiments du cœur survivent à ce monde, nos morts nous aiment de cet amour presque divin dont on aime ceux pour lesquels on a souffert. Ils savent que ces souffrances, qui leur ont valu la vue de Dieu , retombent en bénédictions sur leur race, et que leurs mérites justifient l'inégalité établie sur la terre entre les familles comme entre les individus: « A cause de Punité morale qui rattache les ancêtres à leur descendance , Dieu tient compte aux générations de ce qu'ont été dans la grâce celles qui les ont précédées et produites, même à longs intervalles de temps/ Il reconnaît Abraham dans Isaac, Isaac et Abraham dans Jacob. Il se rappelle, en voyant

(i) Lamartine.

le petit-fils, ce qu'a fait pour lui Taïeul, et lorsque la mémoire des hommes est impuissante à retrouver loin d'elle les traces du passé, celle de Dieu y discerne encore des motifs de disgrâce et surtout de faveur (i). »

Que ceux-là sont à plaindre, qui n'ont point d'intercesseur auprès de Lui, qui ne peuvent faire remonter leur pensée vers ces régions, oti ils ne sont pas certains de rencontrer ceux dont ils suivent la marche fatigante dans la vie, ceux dont ils portent le nom, dont ils ont presque vécu les années, dont ils ont acquis l'expérience, cette expérience cruelle, qui dans la vieillesse s'appelle résignation pour les uns, désillusion ou désespoir pour les autres !

« Il ne reste plus en moi qu'une soumission sans bornes et sans mérite aux volontés de Dieu », disait le marquis Henry. Comme tous les miens, l'âge et l'infortune m'amènent à cette résignation religieuse, dernière étape où nous nous arrêtons pour saluer le passé, avant d'aller recueillir la récompense qu'il nous a méritée. »

En pensant ces choses , le marquis Henry ne confessait-il pas cette vérité, que le malheur sanctifié par la foi est le suprême consolateur de nos derniers jours? Quand Dieu eut condamné nos premiers parents à la mort, il voulut leur adoucir ce triste passage, en les y conduisant par les voies de l'exil et dé la misère.

Le marquis Henry s'acheminait ainsi vers ces régions où il allait rçtrouver Eugène, et où sans cesse il demandait à rejoindre son enfant.

(i) Lacordaire.

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