ÉPILOGUE
Les vieillards qui ont connu le marquis m'ont raconté la fin de sa vie. Bien jeunes alors, ils ont cependant conservé le souvenir de Tindicible tristesse demeurée sur son visage, tristesse que les plus tendres affections ne purent jamais absolument bannir.
Dieu sait pourtant si elles se multiplièrent autour de lui, et quel adorable intérieur était celui de Marlieux, oïl il passa presque tout entières ses dernières années.
Le marquis Henry y était arrivé, comme nous l'avons dit , quelques semaines après la bataille de Marengo, alors que toute espérance de restauration lui semblait perdue et que la misère le chassait enfin du réduit où depuis les derniers événements il luttait avec elle pied contre pied.
Faut-il dire ce qu'il en coûta à sa fierté pour accepter, même de son beau-frère, une hospitalité qu'il était et croyait être à jamais hors d*état de reconnaître ? Non, mais cette fierté se fondit au rayonnement de la plus miraculeuse bonté qui fut jamais; on eût dit le marquis et la marquise de M urinais, ses hôtes, pétris de tout ce que le cœur peut avt)ir de générosités, et de tout ce que l'esprit peut donner de charmes.
Il n'est pas aujourd'hui encore un château en Dauphiné où le marquis Victor de Murinais ne soit demeuré le type légendaire de l'homme de bien, de* l'homme généreux et de l'homme aimable. En ces tristes temps où tout était deuil, après ces années plus tristes encore où tout avait été' sang et ruines, il s'était vraiment fait la providence des orphelins, des proscrits et des veuves. C'était une providence fort occupée, on
peut le croire, mais inépuisable, et de si douce humeur, d'une amitié si discrète et si profonde tout à la fois , si calme à la surface et si active , que la reconnaissance Teût insuffisamment payée.
Le marquis Henry subit bientôt le charme de l'atmosphère bienfaisante qui Pentourait ; il se rasséréna un peu. A sa descente de cheval, M. de Murinais Favait pris par le bras , l'avait en quelque sorte « engouffré d dans une salle voûtée pleine de livres, en lui signifiant que c'était là désormais son domaine; il entendarlt que chacun eût ainsi le sien à Marlieux.
Le patron (c'est ainsi qu'on appelait ^. de Murinais bien loin à la ronde) donnait de cette façon le droit de bourgeoisie chez lui, et il multipliait les domaines à mesure que survenait quelque nouveau titulaire à pourvoir.
Le nombre de ceux-ci grandissait toujours , et avec eux se renouvelait le miracle de la montagne : vrai miracle en effet, si l'on n'avait su que monsieur et madame de Murinais, n'ayant point émigré, demeuraient aussi riches qu'avant la Révolution.
Tout en sauvant cette fortune dont ils faisaient un si royal usage, ils n'avaient rien perdu des leçons qu'avait reçues la France, leçons que ne comprenaient pas ceux qui revenaient. Ils avaient donc à les leur ap* prendre , A leur dire bien doucement que le passé était mort.
Ce n^était point une tâche aisée que de parler ainsi raison à de pauvres gens revenus d'un exil misérable, pour se retrouver dans leur pays plus misérables en-