ÉPILOGUE
de lui-même encore que de personne, lorsque, après ces indignations si véhémentes contre ce qui l'environne, il fait un retour sur lui-même, il se traite sans plus de conséquence et parle de ses propres faiblesses avec cette ironie dont il se sert à Tégard des faiblesses d'autrui.
Jamais un sot orgueil et bien moins encore un sentiment de vanité n'a trouvé place dans son cœur. Comme les gens vraiment supérieurs, il est le dernier à croire dans sa supériorité ; mais lorsqu'à certaines heures les événements le forcent à en convenir vis-à-vis de lui-même, il en écrase alors tout ce qui prétend lui barrer la route.
Témoin cette admirable lettre, où il se redresse pour parler de son sang :
« Tant qu'ils ne nous auront pas arraché le cœur , dit-il, ils ne pourront l'empêchet de battre pour ce qui est vertueux et grand; ils ne pourront nous empêcher de préférer la vérité au mensonge et l'honneur au reste. Tant qu'ils ne nous auront pas arrache le cœur, ils ne pourront l'empêcher d'être réchauffé par un sang qui n'a jamais failli. »
Voilà tout ce que le marquis Henry sait dire de sa noblesse, et mieux encore ce qu'il en pense.
S'isolant ainsi de toutes les passions grandes ou mesquines qui troublaient les meilleurs esprits, s'inclinant sous la main de Dieu , voyant dans le cataclysme qu'il avait sous les yeux le châtiment du vieux monde et la naissance d'un monde nouveau, le marquis Henry avait traversé la Révolution sans être étonné de rien et en pleine possession de lui-même. Que de sages con*
seils furent par lui donnés, que de fois il avertît du péril que Ton courait? Quand il se voyait dédaigné par les sots, il se repliait sur lui-même, certain que l'avenir lui donnerait raison.
Mais lorsque l'événement s'était produit, on le voyait indifférent au succès, persévérant jusqu'à l'héroïsme, lutter pied à pied contre la mauvaise fortune et, comme à Cherasco, assumer la responsabilité de fautes qu'il n'avait pas commises.
Ce portrait du marquis Henry serait-il complet sî Ton ne disait que son cœur était plus grand encore que son intelligence ? A-t-on jamais mieux aimé qu'il n'a aimé Eugène ?
Inconsolable de la mort de son enfant , il ne voulut sourire qu'à ses petits-enfants : à ceux-là on ne résiste pas. Je ne sais rien de meilleur ni de plus charmant que ces vieillards touchés par le malheur, et que l'on voit se reprendre ,à la crainte ou à l'espérance pour ces affections nouvelles qui st pressent autour d'eux et sont venues remplacer les affections d'autrefois.
Tel était le marquis Henry. Son fils aîné s'était marié, et bientôt de jolis petits enfants blonds se disputèrent les genoux de leur grand-père.
Pour eux, il consentit à revivre son vieux temps et à retrouver ses souvenirs, véritables fleurs desséchées qu'il tirait de son cœur comme des feuillets d'un livre. Pour eux encore et pour leur faire aimer leurs princes , qu'il avait tant aimés lui-même, et dont l'honneur avait été le sien, il reprit et acheva ses Mémoires sur la Maison royale de Savoie.