ÉPILOGUE
.0 princes savoyards, que dirait de vous aujourd'hui votre vieux serviteur ?
Dans votre lointain exil, il vous suivait de son cœur et de ses espérances; il vous renierait à l'heure où vous êtes vainqueurs et tout-puissants.
Vous avez repoussé le berceau de votre enfance, vous avez méconnu les hommes dont le sang a formé goutte à goutte les rubis de votre couronne royale, ces hommes qui ne savaient au-dessus de vous que leur conscience et Dieu.
Ils se sont détournés quand ils ont vu votre cheval de guerre regarder vers Rome. Ils ne pouvaient vous suivre, vous le saviez, car votre palais Garignan a gardé le souvenir de celui auquel, avec son nom, le marquis Henry avait légué les croyances et les éloquences de son cœur (i).
Vous n'avez rien entendu, et, « trop fiers pour vous exprimer un regret, nous nous sommes éloignés ».
Mais pourquoi ces souvenirs amers ?
On ne songeait en 181 5 qu*à ressouder les anneaux de la chaîne brisée par la Révolution Le Roi exîlé^tait revenu, et avait rappelé autour de lui ses vieux serviteurs. Le marquis Henry avait essayé de reprendre son rang et sa vie d'autrefois. Mais il était trop désaccoutumé de l'existence de cour, pour pouvoir la partager longtemps. Comme ces vieux compagnons de Henri IV, qui refusèrent d'entrer avec lui dans Paris, et reprirent le chemin de leur manoir, il demanda à revoir son
(i) Le marquis Léon Costa, député au parlement sarde.
foyer qu'il retrouvait enfin après vingt ans d'absence.
On verra, en lisant cette lettre, combien tristes étaient les pensées qui l'y ramenaient :
« Me voilà libre, enfin, de retourner à Beauregard, écrivait-il à son fils Victor. Je suis hors de la cour et d'une place que je ne remplissais qu'avec dégoût et avec peine. Le Roi m'a promis de me faire lieutenant général à la prochaine promotion qui sera à la fin de juillet; mais tout cela^ n'est qu'honoraire, et je suis heureux de ne plus rien être. Je sens chaque jour plus le besoin d'être chez moi, pour certaine échéance que l'on ne peut éviter et dont on approche fort à mon âge.
» Mon premier soin, en arrivant à Beauregard, sera de faire bâtir un petit mur autour du cimetière, pour empêcher que l'on n'y vienne troubler le repos de ceux qui, comme moi, espèrent trouver là enfin un peu de tranquillité. Ma santé, mon pauvre enfant, est bien flageolante ; c'est la lampe près de s'éteindre dans une vieille lanterne, w
Tandis que le marquis Henry se retirait à Beauregard , disant ainsi un dernier adieu au monde et se réfugiant pour y mourir, au milieu des souvenirs heureux de sa vie, à mille lieues de lui, le -comte de Maistre semblait deviner sa pensée et vouloir, dans cette lettre si pleine d'affection, lui rendre quelque courage :
« Comment vous peindre, mon très-cher et excellent ami, le plaisir que m'a fait votre délicieuse épître apportée en trente-cinq jours par le comte de Vernanson?
)> Ce plaisir eût été parfait , si vous ne m'annonciez