EN SAVOIE AVANT LA REVOLUTION
aux continuels bâillements de Chambéry! continuaitil. Quel temps que le temps passé loin de toi, ma chère maman, et loin dé la maison! Mais aussi combien ce vilain temps dorera-t-il celui que je passerai près de toi à être grondé, selon la coutume que tu crois devoir prendre, pour me montrer moins de tendresse que tu n'en as! »
C'est que le Villard résumait le monde entier pour Henry. Télémaque, son frère; Henriette, Félicité, Clémentine, ses sœurs; son précepteur Tàbbé Baret, qui « Tensottisait » (c'était le terme dont se servait le marquis Alexis Costa, son père); le notaire Girod, les paysans de la ferme , les serviteurs de la maison , voilà ses seuls amis et les seuls humains qu'il connût.
Mais aussi tous étaient bien fiers de lui, et quel portrait charmant fait de son élève le bon abbé dans cette lettre qu'il adressait au marquis Costa :
« Rien de plus hors de compréhension que les gentillesses de Henry; au premier abord, on admire sa beauté et sa hardiesse. Ses caresses ont été sans nombre pour M. le marquis d'Yenne, sans que je lui en eusse dit un mot. D'ailleurs on l'a trouvé bien vêtu pour la campagne; le petit a senti son succès et en a été bien modestement et bien doucettement joyeui^ Quant à ses petites fautes, il aime presque autant les dire que les faire.. « Un peu de malice seulement, monsieur le marquis, vient gâter tout cela. » Et vraiment l'abbé n'avait pas tort, car la verve, la belle humeur pétillaient dans tout ce que disait ou
écrivait l'enfant.
c( Quoique papa ne te laisse pas manquer de détails, ma chère Henriette, mandait-il à sa sœur un jour qu'il avait été seul avec son père en Chablais, je veux aussi te dire un mot, pour te faife voir que je ne suis pas mort. Il me cuit bien d'avoir si longtemps encore à être séparé devons. Nous regrettons bien, en voyant ce beau temps, que maman et vous n'ayez pas eu le courage d'être de la partie de Beauregard (i). Ce lieu est très-agréable, et nous y serions joyeux comme des alléluias, si vous y étiez. A part cet inconvénient et quelques inondations de curés, nous vivons ici à merveille : bon feu, beaucoup d'occupations, de bons livres, de belles pierres pour foire des ricochets. J'imagine que nous ne serions pas de trop aux soirées du Villard, et que notre retour vous enchantera. Je n'en crois pas encore le temps fixé, mais je voudrais l'avancer. Mes occupations ne le retarderont pas dans tous les cas... Elles consistent à meubler mon portefeuille de chevaux, de chiens, de paysans. Vous savez notre marche jusqu'ici, je ne t'en parlerai donc pa^; je te dirai seulement que la pièce du lit en tapisserie que nous avons apportée a été extrêmement fêtée par tous les gens de goût à Genève. Il faut adopter ce dessin et mettre fin au schisme qui nous divise.
» Adieu, ma chère Henriette, je t'embrasse^ dis à maman que je lui baise les mains; à Clémentine, que je suis bien aise qu'elle m'ait fait le successeur du
(i) Habiution que le marquis Costa possédait au bord du lac Léman»