‹ Un homme d'autrefois;Chapitre 7 sur 56 · EN SAVOIE AVANT LA REVOLUTION. D · texte numérisé non relu

EN SAVOIE AVANT LA REVOLUTION. D

chat... J'apporte à Télémaque de bruyantes raquettes. Je serai très-sévère pour le feuille de M. Girod mon élève. Dis«lui que le Dominiquin a été bœuf avant d'être ange (i), qu'il ne se décourage donc pas. Mes amitiés à Tabbé; Thistoire de sa perruque neuVe m'a beaucoup amusé. »

On entre dans la vie des habitants du Villard en lisant cette lettre (2), on sent combien était grande entre eux la confiance qui met dans les relations mille fois plus de charme encore que n'en saurait apporter l'esprit.

Le caractère et les goûts du marquis Alexis Costa avaient mis l'intérieur de la famille à ce diapason de charmante intimité. Le marquis s'était imposé la tâche de resserrer ces liens, d'entretenir parmi ses enfants Pamour de l'occupation , la réflexion précoce, qui con* trastaient avec leur âge.

Le marquis Alexis n'allait guère à la cour de Turin et vivait dans la retraite, s'occupant de liquider la suc-^ cession un peu embarrassée que lui avait laissée son père. Nul ne songeait à s'étonner de le voir prendre courageusement en main l'honneur de sa maison, mais bien des gens trouvaient étrange qu'il tournât absolument le dos à la fortune; qu'il n'allât point rendre ses devoirs au Roi et vécût ainsi bourgeoisement à la campagne. Une famille noble inactive, oubliée, était

(i) Le Dominiquin parut d*abord lourd, incertain et embarrassé; il se reprenait continuellement lui-même avec une sévérité quelquefois injuste. ' {Biographie universelle,)

(2) Henry avait alors douze ans.

alors, dit Balzac, ce que peut être aujourd'hui une fille laide, sotte et pauvre; personne ne s'en souciait.

Cette existence, qui pour tout autre eût été pénible, convenait à Tesprit fin, délicat, mais en même temps timide et un peu janséniste du marquis Alexis. Désillusionné sur lui-même et sur autrui dès sa première jeunesse, il était arrivé, par cette triste disposition de son esprit, à une sorte d'isolement moral qui lui avait fait perdre toute influence sur les hommes et sur les choses de son pays. La confiance en soi-même peut bien vite dégénérer en défaut, mais elle est un indispensable auxiliaire à Faction.

Le marquis avait une noble et belle figure; tout en lui trahissait l'homme de qualité. Curieux de mille choses, il aimait la poésie et la musique, il peignait joliment,' émaillait, et mettait surtout une adresse infinie à toute sorte d^ouvrages de mécanique. Les nombreuses lettres que Ton a retrouvées de lui montrent le vif inté' rêt qu'il portait à tout ce qui se disait ou s'imprimait de son temps; elles contiennent des aperçus frappants de vérité et de justesse sur ses contemporains, comme aussi les théories les plus sages sur la politique, sur la philosophie et sur les arts. Personne, à cette époque, n'avait plus que le marquis Alexis le goût littéraire et le sens artistique; bien peu connaissaient mieux les maîtres italiens et leurs écoles.

Les heures qu'il volait à son atelier, à sa bibliothèque ou à son laboratoire, étaient consacrées à des expériences agricoles ; son beau livre sur la culture dans les pays montagneux témoigne de l'initiative qu'il sut

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