EN SAVOIE AVANT LA REVOLUTION
prendre dans un temps où la noblesse ne songeait guère à de semblables travaux; mais tout cela n'était qu'accessoire dans sa vie, il n'avait rien plus à cœur que Féducation de ses enfants. Il s'y donnait tout entier, prenant part à leurs jeux, les associant à ses études, sans roideur comme sans faiblesse. Chacun dans la famille gardait sa place, et l'affection grandissait à ce contact de tous les instants.
On savait au Villard que l'éducation paternelle peut, seule assurer la transmission des vertus héréditaires qui composent le patrimoine moral des familles. On y savait aussi que la foi religieuse est le meilleur de tous les guides, car elle éclaire l'esprit sans lui donner d'orgueil et fortifie le cœur sans l'endurcir.
Le cœur et l'esprit avaient leurs rôles dans l'intérieur charmant que nous essayons de peindre. La nature enthousiaste et vibrante de la marquise contrastait avec l'humeur un peu sombre de son mari, et ainsi tous deux se complétaient.
Mariée fort jeune , Henriette de Murinais avait apporté au Villard toute sa gaieté et son entrain; elle était l'âme de la^ vieille maison. Si les enfants , en grandissant, avaient pris à leur père quelque chose de son esprit sérieux et réfléchi, ils lui devaient à elle toutes leurs qualités aimables.
La marquise était faite pour jouer dans le monde un rôle brillant , mais elle passait sa vie dans la retraite sans regret et sans ennui. C'était une femme singulièrement intelligente, maîtresse d'elle-même et sûre de ses forces; douée d'une grande activité et d'une grande chaleur
d^âme, elle ne ressentait jamais cet affaissement moral que Ton peut appeler l'abandonnement dé soi-même.
Sa haute piété n*empêchait pas la grâce de percer dans tout ce qu^elle disait. Elle avait un grand fonds de lecture; son style comme sa conversation étaient énergiques , mais son cœur Pétait bien plus encore.
Aux prises parfois avec dlnextricables difficultés, on la trouvait toujours calme et souriante.
« Je suis comme ce pauvre Arabe, écrivait - elle un jour à une amie, qui lui demandait le secret de son admirable sérénité; ce pauvre Arabe n'avait point de souliers et manquait d'argent pour en acheter; il alla à la mosquée de Damas et vit un homme qui n^avait point de jambes; le pauvre Arabe loua Dieu et ne se plaignit plus de manquer de souliers. De même, comment me plaindrais-je alors que tant de gens sont plus à plaindre que moi? Je recouche les plumes hérissées, et c^est là pourquoi Dieu m^a placée au milieu de tant de pauvres gens. »
Aussi adorait-on la marquise autant qu^elle était adorable, et sa bonté était passée en proverbe bien loin autour du Villard. Accueillante et gracieuse pour chacun, elle ne ressemblait pas à ces gens qui viennent passer chez eux leur temps de mauvaise humeur pour se reposer d'avoir plu ailleurs à des indifférents.
Au Villard, on ne connaissait pas les indifférents.
Parents et voisins affrontaient seuls les difficultés du voyage dans un pays montagneux oti les chemins étaient à peine tracés. Comme dans presque tous les châteaux de ce temps-là , de vieux amis y vivaient, qui