‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 2 sur 52 · CHAPITRE PREMIER LA JOURNÉE DE JERSEY · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LA JOURNÉE DE JERSEY

or:

Je suisalké à Jersey avec mon ami Simon.

Je l'ai connu bébé, quand je l’étais moi.

fe ème, dans le sable de sa grand’mère, où

déjà nous bâtissions des châteaux. Mais nous ne fûmes intimes qu’à notre majorité. Je me

“ appelle ce sois-là où, place de l'Opéra, vers

neuf heures. tous deux en frac de soirée,

nous nous renconträmes, et où je m'aperçus,

avec un frisson de joie contenue, que nous

avions en commun des préjugés, un voca-

bulaire et des dédains.

Nous nous sommes inscrits à l’école de

M. Boutmy, rue Saint-Guillaume. Mais

voyais-je Simon trois mois par année? Il

était mondain à.Londres et à Paris; puis se

refaisait à la campagne. Il passe pour excentrique, parce qu'il a de l’imprévu dans ses

déterminations et des gestes heurtés. C’est

un garçon très nerveux et systématique, d'aspect glacial. « Mérimée, me disait-il, est

estimable à cause des gens qui le détestent, mais bien haïssable à cause de ceux qu'il S satisfait. » | ù

Simon, qui netientpas à plaire, aime toute- L fois à paraître, et cela blesse généralement,

Très jeune, il était faiseur; aujourd’hui encore, il se met dans des embarras d’are C’est un travers bien: profond, puisque

même, pour l'en confesser, je prendsdes précautions; pourtant notre délice, le secret de notre liaison, est de nous analyser avec minue, et si nous tenons très haut notre intelligence, nous flattons peu notre caractère. Sa dépense et son souci de la bonne tenue le réduisent à de longs séjours dans la propriété de sa famille sur la Loire. La cuisine y est intelligente, ses parents l’affectionnent; mais, faute de femmes et de se-

cousses intellectuelles, ils’y eanuie par les

- chaudes après-midi. Je note pourtant qu’il

me disait un jour: « J'adore la terre, les

vastes champs d’un seul tenant et dont je se-

rais proprictaire ; écraser du talon une moîte en lançant un petit jet de salive, les deux mains. à fond dans les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse. »

=. L'observation me parut admirable, car je

ne soupçonnaisguère ce côté de la sensibilité. Voilà huit ans que pour être moi j'ai besoin

d'une société exceptionnelle, d’exaltation

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x EN UN HOMME LIBRE

continue et de mille petites amertun 3s. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilité, les conversations oiseuses me font jaunir et bâiller. Je suis entré dans le monde du Palais, de la littérature et de la politique sans certitudes, mais avec des émotions violentes, ayant lu Stendhal ettrèsclairvoyant de naissance. Je puis dire qu’en six mois je fis un long chemin. J’observais mal l'hygiène, je me dégoûtai, je partis; puis je revins, ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je 7 dus encore m'’absenter ; les larmoiements idéalistes cédèrent aux petits faits de Sainte- Beuve. En 86, je pris du bromure ; je ne pensais plus qu’à-moi-mème. Dyspepsi- | que, un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de coliques néphrétiques. De plus, il n’estime au monde 4 que M. Cokson, qui a trois yachts, et, dans

congrès de Vérone ; ce qui plait à mon dé- A ° . 4 goût universel. Enfin à Paris, quand nous

UN IOMME LIDRE

déjeunons ensemble, il ale courage de me dire vors les deux heures : « Je vous quitte »;

puis s’il fume immodérément, du moins bläme-t-il les excès de tabac. Ces deux.

LE m'agréent spécialement, car moi, je demeure sans défense contre des jeunes

Re cle qui m’accaparent et m'impo- 4 sent leur grossière hygiène.

C’est dans quelques promenades de santé, coupées de fraîches pâtisseries au rond-point

de l'Étoile, que je touchailes penséesintimes de Simon, et que je découvris en lui cette sensibilité, peu poussée mais très complète, quime ravit, bien qu’elle manque d’äpreté.

Nous décidâmes de passer ensemble les

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