‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 22 sur 52 · AGONIE DE LA LORRAINE · texte numérisé non relu

AGONIE DE LA LORRAINE

Ne quittons pas si vite les efforts que fit ce peuple pour se développer. Nous savons quels tâtonnements, quelles misères c’est de chercher sa loi. Des échecs si nobles valent qu'on s’y intéresse. Allons voir ces plaines de Vézelize, tous ces champs de bataille sans gloire où la Lorraine s’épuisa. Quelques traits de ce peuple s’y conservent mieux que dans les villes, car, à Nancy, vingt courants étrangers ont renversé, submergé lesprit

autochtone.

La campagne est plate, assez abondante, pas affinée, peut-être maussade, sans joie de vivre. Les physionomies n’ont pas de beauté ; les petites filles font voir une gri- mace vieillotte, malicieuse sans malveil-

lance; en rien cette race, d’ailleurs de grande ressource et saine, n’a poussé au type. Par les après-midi d'été on se réunit au quaroi, et les femmes, travaillant dans lombre que découpent les maisons, se donnent le plaisir de ridiculiser.

Quels souvenirs ont-ils gardé de jadis?

Par les écoles, les inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, où René IT leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le peuple, c’est la tradition des Suédois qui domine; chaque ville en raconte queique horreur.

Ceux-ci tuèrent vraiment la Lorraine. Ils

saccagèrent tout, Richelieu s’applaudissant ;

mème les amis du duc Charles IV estimèrent

sage de s'approprier les dernières ressources de ceux qu'ils ne pouvaient défendre.

150,000 bandits, aidés d’autant de femmes, piétinaient le pays, dont la ruine se prolongea jusqu’à la fin du siècle. Cependant

la race lorraine afflamée s’entre-dévorait;

c’étaient dans les campagnes des pièges pour hommes, comme vous faites aux loups et renards ; des familles mangèrent leurs enfants, et mème des jeunes gens, leurs grands parents. Toutefois, ce pauvre peuple se réjouissait à quelques petits déboires de ses ennemis, tels que des évasions de prisonniers, et surtout prenait un plaisir extrême aux bons tours de l’extraordinaire Charles IV.

Étrange fou, que produisit ce pays raisonnable, dans les violentes convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gàché en une vie toute l'énergie qui, dépensée sagement dans une suite d'hommes, eût été féconde en grandes choses. C’est le va-tout d’une situation désespérée, d’une race qui sent l’avenir lui manquer. En Charles IV, il y a pléthore, qualités lorraines à trop haute pression, mais il ne contredit pas les caractères de sa race.

Ce merveilleux aventurier, avec les tres-

ses blondes de ses cheveux pendants et ses souples voltiges d’écuyer devant les femmes de Louis XIIT, était sagace, pratique, d’éloquence simple, etpas chevaleresque le moins du monde. Il avait le don de plaire à tous, mais se gardait de tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut même pas s’épargner dans ses bons contes, ce perpétuel irrésolu désirait violemment, et souvent il demeura ferme dans son sentiment. C’est, au résumé, un Lorrain des premiers temps, mais avec toute la fièvre d’un peuple qui va mourir; de là son inquiétude, son désir des choses absentes ou futures.

Charles IV ne nous montre qu’un trait nouveau, le désir de paraître; c’est qu’il avait été élevé à la cour de France, et que les circonstances le forcèrent toute sa vie à vivre parmi les étrangers; or nous avons vu lo caractère, l’art lorrains, toujours craintifs

de paraître ridicules, prendre l'air à la mode.

Parrdescaus sa brillante chevalerie, c'était

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essentiellement un capitaine braveetgouail- ‘leur, sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment, comme on le vit bien, après cette fleur de jeunesse à la française, dans sa . tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandalisèrent si fort Paris et Versailles, sans qu'il s’émüt le moins du monde. Le malheur l'avait fait

rentrer dans la logique de sa race.

C’est du haut de Sion, pèlerinage jadis fameux, aujourd’hui attristé de médiocrité, que, moins distraits par le détail, nous prenons une possession complète de la grandeur etde la décadencelorraine. Devantnous, cette province s’étend sérieuse ei sans grâce, qui fut le pays le plus peuplé de l’Europe, fit pressentir une haute civilisation , produisit une poignée de héros, et n’a plus même le souvenir de ses forteresses mi de son génie rasés. Dès le siècle dernier, cette brave population dut accepter de toute part les étran-

cers qu'elle avaitrepoussés tant qu’elle était une race libre, une race se développant selon sa loi.

Tant d'efforts ne pouvaient demeurer superflus. La conscience lorraine, englobée dans la conscience française, l’enrichit en y disparaissant. La beauté du caractère de la France est faite pour quelques parcelles importantes de la sensibilité créée lentement par mes vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni dégradée, ni assoupie, mais brutalement saignée aux quatre veines.

Depuislongtemps les artistes étaient obligés

de s’éloigner, en Italie de préférence, pour

trouver, avec la paix de l'étude, des amateurs .

suffisamment riches. Les ducs enfin quittèrent le pays, où ils se maintenaient difficilement contre l'étranger, emmenant une partie de leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuée, les vides chaque jour

étaient comblés par des Allemands, domes-

tiques et autres hommes de bas-métier, dont fut épaissie la verve naturelle de ma race, de cette noble race qui repoussait le protestantisme (admirable résistance d'Antoine aux bandes luthériennes, en 1523).

Si je défaille, ce sera de même par manque de vigueur et non faute de dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour nous créer une personnalité. Saurons-nous les agréger ? Les barbares s’imposeront peu à peu à nos âmes qui les acceptent à cause des basses nécessités de la vie; j'entrevois les meilleures parties de nos êtres, qui s’accommodent, tant bien que mal,

de rêves conçus par des races étrangères.

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