LA LORRAINE MORTE
Notre enquête touche à sa fin ; de Sion nous descendrons à notre ermitage de Saint-Germain. Visiter Lunéville! retourner à Nancy où nous négligeèmes la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dontm’emplit l'avortement de l'âme lorraine? Dans ce chàteau de Lunéville, les nôtres furent humiliés. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas, un prince bon et fin, je l'accorde, mais entouré de petites femmes et de petits
abbés qui, par bel air, raïllaient les choses
locales et copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l’aima; c’est qu’elle avait perdu toute conscience de soi-même ; elle était morte ; seul son nom subsistait. À cer-
tains jours, mon ami et moi, nous sommes
aussi capables de prendre plaisir à des plai-
P< té cr
Lors
santeries faciles sur ce qu’il y a de plus profond et d’essentiel en nos âmes. C’est que nous vivons à peine; nous vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m’accommode de la sensibilité que Paris nous donne toute faite. En échange d’un bonheur calme, assuré, la Lorraine a laissé à Paris l'initiative, N'est-ce pas ainsi que, lassés de heurter les étrangers, nous aban:
donnions notre libre développement pour adopter le ton de la majorité?
Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la place Stanislas, qui m’enchanterait partout ailleurs. Et s’il m'arrivait, devant l'élégance un peu froide et la sécheresse voulue de cette belle décoration qui semble un morceau d'Italie exilée chez un peuple du Nord, de retrouver quelques traits de la méthode et du rêve constant de l'âme lorraine, je n’en aurais que de la tristesse, me disant : la méthode et le rêve que j'honore en moi avec tant d’ardeur n’appa-
raissent guère plus dans l’ordinaire de mes actions que, dans ce Nancy moderne, les vieux caractères lorrains. Ah! nos aïeux, leurs vertus et tout ce possible qu’ils portaient en eux sont bien morts, choses de musée maintenant et obscures perceptions d’analyste.
Stanislas, du moins, peut être félicité, ayant compris qu'il shonorerait à créer en Lorraine une académie et une bibliothèque.
Dans la suite, une société archéologique fut jointe à ces institutions. Seules elles abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont le souvenir de ce qui n'existe plus. Où la mort est entrée, il ne
reste qu'à dresser l'inventaire.
Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour moi. La sécheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit. Vous-mêème m'apparaissezsi triste el délaissée que je vous aime avec une nuance
de pitié, sans l’élan amoureux de celui qui voit
sa vierge éclatante et désirée de tout. Parce que je connais l’être que j’ai hérité de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini. Je crains d’avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis susceptible. Petit-fils de ces aïeux qui ne surent se développer, ne vais-je pas demeurer infiniment éloigné de Dieu, qui est la somme des émotons ayant conscience d’elles-mêmes ?
Mais non! il ne faut pas que je m’abandonne. Je calomnie ma race. Si elle n’a pas fourni tous les dons qui lui étaient dispensés, il en est un qu’elle a développé jusqu’au type. Elle a augmenté l'humanité d’un idéal assez neuf. De René II à Drouot, en passant par Jeanne, une des formes du désintéressement, le devoir militaire a paru sous son plus bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l’es prit d'attaque, la témérité trop souvent mêlée de vanité, mais la fermeté réfléchie, persévérante et opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en Lorraine
les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille. Par les armes, le Lorrain avait fondé sarace; par les armes, il essaye héroïquement de la protéger. Pressé par les étrangers, il n’eut pas le loisir de chercher d’autres procédés pour être un homme libre. Comment eüt-il développé ces dons d'ironie, ce réalisme humain si noble qu'il aous fit entrevoir? Il bataillait sans trêve à côté de son duc. Le loyalisme ducal, en Lorraine, s’est fondu plus étroitement que partout ailleurs avec l'idée de patrie. Dans sa misère, cette race se consolait d'être mutilée de ses qualités naissantes en aimant sesducs, qui furent souvent des princes exem-
plaires et jamais de mauvais hommes. Que
je dépense la même énergie, la même persévérance à me protéger contre les étrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.