‹ Un homme libre (volume 2)Chapitre 39 sur 52 · JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

JE PROFITE DE MES ÉMOTIONS

Cannes était encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de la plage éventée jusqu’à la Croisette, où je demeurais immobile à regarder sur l’eau rien du tout,

puis je repassais, avec la migraine, dans la

grande rue, très vexé de n’avoir pas envie de pâtisseries. Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journées; j'avais spécialement horreur des wagons, qui m’en-

fermaient trop étroitement dans ma pensée, et

de Nice, où je promenais mon ennui dansles

cafés en attendant l'heure du train pour

Cannes. Jamais les après-midi ne furentaussi

grises qu'à cette époque. Et quelles soirées,

devant un grog! Il est bien fâcheux que je :

n’aie eu personne avec qui analyser brins par brins mon chagrin, pour le dessécher …

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vent. Voyez quel recul j'avais fait dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma

première étape, me redevenait nécessaire.

Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idée fixe, debout sur notre cerveau comme le génie de la Bastille, tandis que nous enfonçant dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser à rien et nous recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier de la pendule, de compter jusqu’à cent et autres bêtises insuffisantes. Soudain, à travers le voile de banalités qu’on lui oppose, l’idée réapparaît, con fuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons encore de lui échapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin je me levais, et par quelque lecture émouvante je cherchais à m’oublier, Tout mo disait mon chagrin, et les romans de mes

contemporains me parurent admirables.

Ce n’étaient pas ses yeux, ni son souriré

qui m'apparaissaient dans mes troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-même. J1maginais le système de vie que j'aurais mené avec elle; et je me désespérais qu’une façon d'être ému que j'avais entrevue me fût irremédiablement fermée. Au résumé, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude méditative que Simon et moi nous tentämes.

Retraite charmante! Ma méthode en étonnant l’objet m’eût paru rajeunie à moi-même.

Puis ces commerces d'idées avec des êtres d’un autre sexe se compliquent de menues sensations qui meublent la vie.

Ainsi à étudier ce qui aurait pu être, j’empirais ma triste situation. Et piétinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il est évident que ça ne durera pas, mais les minutes en paraissent si lon-

gues ! J’ai connu une angoisse analogue

sur le fauteuil renversé des dentistes; et

pourtant l’univers que je regardais désespé-

rément par leurs vastes fenêtres ne me parut

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pas aussi décoloré que je le vis, durant ces nuits détestables et ces après-midi où je me couchais vers les trois heures et m'’endormais enfin, hypnotisé par mon idée fixe, éclatante parmi le terne de toutes choses.

Ah! les réveils, au soir tombé, les membres couverts de froid! Les repas, sans appétit, sous des lumières brutales! Parfois même il pleuvait.

J'aurais dû me méfier que l’air de la mer, précieux en ce qu’il pousse la sensibilité aux crises (conf. Jersey, Venise), m'était détes-

table au cas particulier.

Seule, elle a pu me faire prendre quelque intérêt à la vie extérieure.Elle était pour moi, habitué des grandes tentures nues, un petit joujou précieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon sang toutes

mes idées, je goutais le confortable, les sen-

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coutais-guère. L’ayant abordée avec le sim-

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