L. batifl'ol, Le Sièrle de la Renaissance, p
;{| juillet et fui reçu aux portes de la ville par le gouvi neur, l'archevêque et le clergé, les capitouls, le parlement,
l'Université, etc. Le recteur Biaise Auriol prononça la harangue. L'entrée solennelle du dauphin eul lieu, le lendemain, avec le même apparat.
Toulouse sut déployer un luxe éblouissant et distribua «le riches présents en orfèvrerie d'or et de vermeil â François Ie1, à la reine, aux jeunes princes et princesses : aucun loi n'avait visite la province, depuis Charles VI.
Des réjouissances publiques étaient organisées dans tous 1rs quartiers; on entendait de tous côtés les danses joyeuses de la jeunesse, tandis que les vieillards et les enfants as>i>taient aux représentations des mystères religieux.
Les présents, les banquets, les comédies et les diverses joyeusetés entraînèrent des frais considérables, qui préoccupaient le roi. Cependant François [" affichai I une particulière bienveillance envers son Université; il recherchait la conversation des régents, et manifestait un grand intérél pour les progrès de renseignement dans toutes les classes sociales du royaume. Lorsqu'on lui rappela que trois régents avaient été bannis, en 1528, pour s'être montrés trop favorables à l'Humanisme, il déclara formellement qu'il ne voulait plus qu'on molestât les maîtres, car il avait résolu d'attirer en France les habiles gens de tous pays.
Désirant laisser au monde des écoles un souvenir de son passage, il concéda aux régents le droit d'armer des chevaliers, et il décerna des lettres de noblesse au recteur de 11 [niver si Lé Biaise Auriol, qui fut arme le irr septembre suivant, par Pierre Daffis, régent en droil (1).
Biaise Auriol, très aime des Toulousains, était détesté par les humanistes, qui le rangeaient parmi /es Barbares, quoiqu'il eut été le premier toulousain sacliant écrire correctement en langue d'oïl: il axait même public «les poésies françaises très appréciées par les contemporains; Boysson lit
connaître à i\\\ Ferrier la distinction dont Auriol venait d i
(I) Ufaille, AnnaleBt I II, Preuveat Mil
honore: il reçut une spirituelle et caustique réponse, où nous lisons :
« ...Tu m'écris le grand, le très grand honneur que le roi i nous a fait, en nous permettant d'armer chevaliers des
gens qui n'ont jamais appris à monter à cheval et à des- « cendre. Vous êtes hien dignes d'éloges, vous autres qui, « par votre savoir faire, avez ouvert toute grande la porte « par laquelle l'argent va pénétrer chez vous... Mais je crains « fort que Rohin (1) ne voie pas cette faveur royale avec plai- « sir, lui qui était naguère le seul jurisconsulte de Toulouse « sachant conduire un cheval; maintenant nous verrons « monter Auriol et, hientôt après, les autres. Pour Auriol, « il en est bien digne ; il est en effet facile à un homme, de- « puis longtemps versé dans l'art des batailles navales, de « s'initier rapidement dans l'art des batailles sur terre. « Si tu doutes de ses titres ou si tu te demandes où il a na- « vigué, rappelle-toi quand se répandit la frayeur d'un nou- « veau déluge; Auriol, doutant de la parole de Dieu, se fit « construire un navire et je me souviens d'avoir vu moi- '( même dans son jardin cette arche solidement construite « et bien agréée pour résister aux tempêtes (2)... »
Les témoignages d'estime accordés tous les jours aux régents avaient permis aux écoliers d'affirmer que le roi trouvait plus d'agréments dans la conversation des professeurs que dans celle des capitouls ou des notables; il est certain «mêles plus distingués toulousains avaient encore l'habitude de s'exprimer en langue d'oc. On sait que les procès-verbaux de la société du gai scavoir furent rédigés en roman du Midi jusqu'en 1513; les records, ou délibérations des Assemblées communales (3) de Guyenne et de Gascogne gardèrent aussi l'usage de la langue romane jusqu'après le xvne siècle. ' )n trouve mrme, dans la correspondance officielle d'Henri IV. antérieure à son avènement au trône de France, plusieurs
[1] Barthélémy Robin, avocat-général au Parlement, anobli en 1515.
Lettre n* 5 d'Arnauld du Ferrier à,l. de IJ. I] Edmond Cabié, Coutumes de la Gascogne, p. 116 et s.
lettres écrites en idiome gascon (I . Il n'est donc pas surprenant que François Tr ait rencontré peu de toulousains capables de s'entretenir aisément avec lui dans la tangue nationale.
Le programme de la visite royale avait dit que le roi donnerait deux semaines entières à Toulouse, mais des ordres imprévus annoncèrent que la Cour partirait le 11) août ; il est probable que François 1er voulut mettre un terme aux dépenses exagérées entraînées par sa présence, car il lit en même temps prévenir les communautés qu'il devait encore visiter que, pour diminuer les trais de réception, l'entrée du dauphin serait dorénavant confondue avec la sienne; il ordonnait par la même lettre, qu'aucun présent l'ut remis ;ni\ princes et aux princesses (2).
Ce départ précipité du roi fut interprété par la jeunesse des écoles avec la plus grande malveillance envers les capitouls et les notables. Les étudiants affirmaient que François IPI n'avait pas voulu rester plus longtemps à Toulouse, parecqu'il ne comprenait pas le langage grossier des habitants du pays.
C'était une étrange calomnie d'appeler le Roman langagi grossier; cette première erreur fut aggravée par la publication de satires injustes rédigées contre ies administrateurs et les bourgeois de la ville, contre la basoche et les conseillers du Parlement.
Les sodalites dct> provinces étrangères avaient organisa des manifestations regrettables; mais l'année scolaire arrivait à son terme et les divers cours furent arrêtés avant qu'aucun incident grav s ait ru lieu.
Des le commencement du mois d'octobre, les étudiants les maîtres arrivèrent en foule, reprenant leur place dans l'Université f&meusc. Mathieu du Pac devait remonter dans sa chaire de droit pontifical et Jehan de Boysson, dans
(t) Lettres inédites d'Henri IV à M. -i< Pai es, Lettr a \\\l\ \l.lll. \l.\ t, XLIX, etc.
u') Archives manuscrites de Bé i '"<•<- cil.
chaire ancestrale de droit civil; le brillant humaniste Jean Voulté devait enseigner les belles-lettres et Jean de Goras, ancien élève de Boysson, ouvrait un cours libre de droit
L'arrivée de ces quatre partisans des réformes universitaires fut accueillie par la jeunesse avec un tumultueux enthousiasme; les vacances n'avaient pas amené le calme dans les esprits; les étudiants proféraient les mêmes injures contre les capitouls et contre les notables; ils attaquaient la Barbarie avec la même violence; cette agitation générale paraissait particulièrement inquiétante à cause des élections annuelles des diverses soladités.
Parmi les nouveaux venus, l'un des plus ardents et des plus écoutés avait dépassé l'âge ordinaire des débutants; il arrivait de Padoue et Jehan de Boysson l'avait généreusement accueilli dans son foyer. C'était Etienne Dolet.
Le 9 octobre 1533, à la première réunion générale des étudiants, Dolet prononça contre les capitouls et contre les toulousains un discours d'une rare éloquence, dans lequel il accusait les habitants de la ville de violer les droits sacrés de la civilisation avec plus de barbarie que les Turcs (1) ; séduits par ses accents cicéroniens et par l'audace de ses attaques, les étudiants le l'Ile-de-France le choisirent pour leur imperator.
La sodalité toulousaine était la seule qui prit quelquefois la défense du Gapitole et du Sénat; mais elle se divisait en deux fractions rivales sur toutes les questions relatives à lhumanisme; le désordre était général dans l'Université; la discorde semblait être en état permanent entre les sodalités. Le parlement, qui prévoyait des luttes violentes, ordoana la dissolution immédiate des associations scolaires. Cette mesure fut approuvée par les capitouls et par le clergé, qui voyaient avec une vive inquiétude, dans les unions turbulentes des écoles, une tendance séparatiste aussi dangeise pour l'église que pour l'unité politique du pays.
S ephani Doleti, Oratio prima.
'Toutes les* autorités sociales de la ville avaient donc pris ensemble la" responsabilité du sévère arrêt rendu par le parlement; niais l'esprit d'association constituait un des ["lupuissants ressorts du royaume. En portant contre le droit traditionnel des étudiants une sentence aussi rigoureuse, le sénat toulousain souleva des orages, qui vont troubler l'Université pendant plusieurs annéçs.
Au mépris des arrêts de dissolution. les étudiants se réunissaient tous les jours, plus nombreux et plus bruyants que d'habitude; le guet municipal avait fait de vaines tentatives pour les disperser; il parut bientôt nécessaire de mettre un terme à cette persistante rébellion. Le lieutenant criminel du sénéchal. Guillaume de Dampmartin, seigneur de Saint- Jory, lit arrêter Etienne Dolet et six jeunes élèves: des poursuites furent aussitôt engagées contre eux, tendant à les faire condamner aux plus cruels supplices. Sur la demande instante de .Jehan de Boysson, l'évêque de Rieux intervint avec une pressante énergie près de Jacques de Minul, premier président. Dolet fut remis en liberté; mais les six autres prisonniers restèrent exposes à la colère des magistrats municipaux, qui voulaient les faire condamner .'» mort. Boysson, écrivant à Dolet, lui disait :
« S'ils sont livrés au supplice, je ne pourrai pas en être le « témoin, et j'irai dans un autre pays pour ne pas les voir « mourir 1). »
Etienne Dolet n'était pas homme à se laisser intimider par une semblable considération : dans toutes les assemblées d'étudiants, il attaquait les capitouls, le parlement el les Toulousains avec une violence de plus en plus eicessivi l'imperator de la sodalité gasconne, Pierre L'inache, ne craignit pas de prendre la défense de ses compatriotes contre un aussi redoutable adversaire. Sa malencontreuse Intervention m jaillir des Lèvres du puissant humaniste Orléanais une improvisation foudroyante : après avoir attaqué, dans un >uperbe langage cicéronien, L'intolérance des administrateurs
'vl) Lettre n* 31 -l* .1. de B, < h >laf
de la ville et de la province, après avoir flétri l'ignorance et la tyrannie des barbares scolastiques, il rappela le récent voyage de François Ier et dit : « Venit, vidit, abiit..., il
vint, il vit et partit aussitôt, parceque les français du Nord, « qui sont de parfaits humanistes, ne peuvent pas tolérer la « barbarie, la grossièreté, l'ignorance et la sottise des Tou- « lousains... » et dans une vibrante péroraison, il fulmina contre la condamnation de Jean de Gaturce. Ce fut le plus beau de ses discours (1).
Pinache, à bout d'arguments, répondit au tribun par un appel aux armes. Les esprits excités suivaient, avec une impatience facile à comprendre, les phases successives de cette révolte d'étudiants; les magistrats étaient divisés sur la conduite à tenir. Dolet, par la violence de plus en plus accentuée de ses discours et de ses actes, finit par attirer sur lui seul tout le courroux du parlement et des Toulousains.
Le sénéchal du Languedoc, Antoine de Rochechouart, seigneur de Glermont, avait comme lieutenant criminel Guillaume de Dampmartin, que nous avons déjà rencontré; le lieutenant civil était un des VII mainteneurs du gai scavoir, vaniteux et débauché, qui venait de publier un volume de mauvais vers français, composés dans l'unique but de critiquer ou de diffamer les femmes de Toulouse; il s'appelait I i i acien du Pont, seigneur de Druzac ; les humanistes avaient fait souvent ressortir son ignorance grammaticale, en même temps que la brutalité île ses attaques. Dolet, avec son tempérament agressif devint bientôt le plus violent de ses adversaires, insistant tous les jours sur les erreurs de style du mainteneur des jeux floraux, et sur la grossière inconvenance • le ses propos. Les femmes de Toulouse, fières d'avoir enfin conquis un défenseur d'une aussi courageuse éloquence, répandaient partout les libelles d'Etienne Dolet. Le lieutenant civil porta plainte contre son redoutable adversaire et finit par obtenir la puissante intervention du sénéchal. Les capi-
'1) Stephani Doleti, Oratio setmnda,
touls et le parlement voyaient d'ailleurs, dans cette intervention, un moyen favorable d'apaiser la révolte des sodalit»
Antoine (Je Rocfyechouart lit remettre Dolet en prison, el peu île jours après, il prononça contre lui l'expulsion déiinitive de Toulouse, avec défense de remettre jamais les pieds sur le territoire de la sénéchaussée.
Le fougueux orateur partit pour Lyon, emportant des lettres de recommandation, adressées eu sa faveur par sou ami, Jehan de Boysson, au célèbre imprimeur Sébastien Gryph.
L'état de rébellion générale des étudiants n'avait pas interrompu les cours professés dans les diverses facultés; notre humaniste faisait régulièrement ses leçons de droit civil devant un nombreux auditoire, où dominaient les Espagnols . il resuite de sa correspondance qu'il avait complètement abandonné la méthode historique, pour revenir à la scolastique; il l'annonça lui-même à son ami du Ferrier, dans les termes suivants :
« rie suis tout «à mon AccurSe; il n'est pas un mmi! au-
« teur à qui je fasse aussi souvent appel, et je m'abstiens « religieusement de tout livre purement littéraire. Je te « conseille de faire comme moi, pour satisfaire tes amis el " pour assurer ton repos: un fervent admirateur dr> belles- « lettres, comme toi, trouvera cette conduite douloureuse; o mais il faut savoir agir ainsi dans les temps ralamiteui « où nous nous trouvons... »
« Ego totus sum in meo Accursio; nullumque apu /
« àuctorem frequentius versor^ a librisque politioris lin- « guse rcligiosè àbstineo. Qtfod ui tu quoque fsLci&s ego « censeOi &lio qui neque tuis sa lis f&cies, neque tibi Mis « consules; quod etsi tibi litteîarum cupidissimo moles- « tis&imum eritt f&ciendum tamen esi in c&l&milosis istis « temporibus ( 1 ... «
L'Université c|e Toulouse, les capitouls, l«i parlement ••! le clergé lui-même avaient très favorablement apprécié la
il) Lettre n* 13, J, de B. i ArnMiId du Ferrier
grande concession faite par le savant humaniste aux directions imposées par les autorités religieuses du royaume; la récompense méritée par cette attitude ne se fit pas attendre.
Jehan de Boysson, revenant de l'Italie, avait porté de nombreux dixains français, composés en exil, dans lesquels nous devons remarquer un souffle poétique insuffisant, mais un profond sentiment religieux, avec un jugement critique fort délicat ; il distribua ces poésies dans toute la société toulousaine et surtout dans le monde du gai-sçavoir.
Ce célèbre collège avait été fondé, en 1324, par sept troubadours qui se réunissaient dans un beau jardin du faubourg des Augustins, afin de s'occuper ensemble des belleslettres et des arts libéraux. En 1355, ils rédigèrent les statuts d'une association, par laquelle ils fondaient un concours annuel appelé joy d'amour; les prix de ce concours étaient décernés par les capitouls, sous le nom de joies de la Violette et de l'Églantine.
Cinquante ans avant la création du gai-sçavoir, l'Université toulousaine, fondée par Saint-Louis, avait déjà fait germer, dans toute la province, un ardent désir de cultiver les sciences, les lettres et les arts; elle avait en même temps développé l'usage de la langue latine et l'habitude d'une scolastique chère aux théologiens.
La croisade des Albigeois et la guerre de Cent Ans entravèrent pendant près de deux siècles l'amour poétique de tout le pays d'Oc, de sorte que le roi François Ier fut très facilement obéi, lorsqu'il voulut interdire l'emploi de la langue romane dans les actes officiels et dans renseignement Je toutes les Universités de France. Trop servilement dociles aux ordres du roi, les VII troubadours oublièrent qu'ils étaient avant tout des m a in teneurs ; ils assistèrent impassibles à la suppression radicale du beau parler limousin, et ils déclarèrent qu'à l'avenir ils ne recevraient au joy • 1 amour que des poésies composées en langue latine ou en langue d'oïl.
I" culte de la poésie traditionnelle disparut chez les Fran-
ia du Midi, tandis qu'une grande flotte de poètes se ré-
pandait sur toutes les diverses provinces du Nord : Jehan «le Boy s son fut élu dans ces conditions, comme l'un des sepl mainteneurs des Jeux Moraux; le registre des délibération^ signale sa présence aux assemblées de 1535; mais une lacune existe daus les archives de l'Académie depuis l'an 1519 jusque» et y compris 1534; il nous est donc impossible de donner une date précise à l'élection de l'humaniste toulousain et de dire ijuel est le maintcncur dont il recueillit la succession.
Le collège du gai-sçavoir avait alors pour chancelier Pierre Faori, l'un des présidents du parlement, frère de Jacques du Faur, vicaire* général et père de Guy du Faur île Pibrac, le célèbre auteur des quatrains: les six mainteneurs qui siégeaient avec Jehan de Boysson figurent sur le registre sous tes noms suivants : Blasius Auriole; Franciscus Berlrandi; de Ponte, seigneur de Druzac; de Sancto Petro, conseiller au parlement; autre Sancto Petro, docteur, el Jacques Lebrun. Tous ces noms latinisés confirment ce que nous avons dit sur la véritable orthographe du nom de notre humaniste.
La pénible concession laite aux scolastiques par Jehan de Boysson n'avait pas apaisé la haine et l'envie de ses adversaires; La Barbarie persistait à dire que le jeune professeur avait toujours sacrifié la science du droit à l'éloquence; elle prétendait qu'il avait trop longtemps délaissé Accursc el Bartole, pour oser soutenir une controverse sérieuse Bur les graves questions dç jurisprudence.
Pour confondre ses accusateurs, Boysson résolut de dév< lopper en public une série d'axiomes extraits des chapil les plus discutés du (iode : il choisi l les Substitution*, roules membres des facultés el du parlement furent convoqui dans la plus vaste salle de l'Université pour assister conférence et, comme vibrant appel au public, il répandit dans la ville un rlendécasyllabe latin que nous traduisons
ainsi :