A SES AUDITEURS
lorsqu'il allait expliquer la très difficile doctrine des « substitutions »
« Venez étudier la très difficile doctrine des « Substi- « tutions », qui donna, tant de soucis aux plus habiles « jurisconsultes. Les divers auteurs ont écrit force corn- « mentaircs sur cette question, et le nombre des livres qui « lui sont consacrés est immense. Cependant nul parmi « nos contemporains ne saurait en pénétrer les profonds « mystères, et nul parmi les anciens n'a su jamais en « éclairer toutes les obscurités.
« Sous les regards et sous la conduite du Christ, je n'ai « pas craint de m employer à cette œuvre et d'arriver jus- « qu'à son essence; il m'a semblé qu'avec l'aide de Dieu, je « n'aurai rien a craindre.
« Que si quelqu'un blâme mon entreprise, parce que « j'ose, malg7%é mon ignorance, aborder un sujet qui de- « manderait un plus savant interprète, je répondrai que « je ne me dissimule pas l'insuffisance de mon érudition; « mais sachez que l'illustre, le célèbre et vertueux Sénat, « ])lus habile, plus savant et plus équitable qmnul homme « au monde, parait avoir approuvé mon dessein. Couvert « par un tel bouclier, je ne redoute rien, quoiqu'on puisse '< dire. Par conséquent, mon entreprise étant approuvée, « je demande qu'on me permette de yiaviguer vers mon • but, en me laissant toutes les ressources de mon esprit; " l'œuvre est difficile, c'est bien certain; mais il y a déjà
quelque mérite à vouloir s'élever jusqu'aux sommets (1). »
La conférence de Jehan de Boysson obtint un succès merveilleux. Etienne Dolet l'apprit avec un grand bonheur et B'empressa d'écrire à Boysson :
" Tu as de nouveau vaincu La Barbarie; ils ont dû
voir enfin, ces barbares envieux de ta renommée, que
armina, M, 4, Hendécasyllabe n* VI,
« l'étude de l'éloquence ne cause aucun préjudice ù 1 élude « des lois; elle La complète el L'embellit (1). »
Dans celte même lettre, Dolel parle aussi de L'accueil lr« distingué que la reine de Navarre vient de faire aux humanistes de Toulouse et particulièrement à Boysson. La reine, sieur de François ïer, accompagnée par le roi de Navarre, ei.iit allée, au commencement d'avril 1534, faire une visite officielle à la capitale du Languedoc : elle fui reçue avec tous les honneurs justifiés par la Légendaire hospitalité que la Marguerite des Marguerites accorda toujours, dans sa cour de Nérac, aux lettres et aux artistes de la province.
Peu de temps après, un incident de faible importance vint allumer entre les Toulousains el Jehan de Boysson un foyer de discorde qui'ne s'éteindra plus.
Dolet avait soumis au concours des Jeux floraux une poésie latine dont il nous a transmis le texte, et pour laquelle il avait espéré recevoir la joie de l'églantine; il subit un échec injustifiable, qui l'irrita profondément.
Les capitouls, en ce temps-là, votaient avec les m ai meneurs pour L'attribution des prix; ils étaient tous aussi défavorables à Dolet que Gracien du Pont, le mainteneur et lieutenant-civil, qui l'avait fait bannir de Toulouse.
Jehan de Boysson manifesta sa colère el son indignation, en publiant contre les capitouls le dixain suivant :
Quad j'ai pensé, je treuve bien estr&nge Vouloir juger des voleurs suns >i veoir; Cellui qui a toujours m&ngê fange, Veuille de l'or le jugement avoir; Qu'un ignorfi.nl cognoisso du sçavoir, Ou qu'un marcha.no] juge de Vesglantine Qui ne suit rien de la langue latine i Juge des faicti de Virgile ou d'Ovide.
(I) Lettre n' 5. Etienne polel à J. de B.
(■.') Le tableau Chronologique des capitouls ne comprend, pour I que des bourgeois el des marchands, parmi lesquels Jean Bernuy, dont il sera question plus tard.
Cellui ressemble à l'homme qui chemine En lieu non seur, et l aveugle le guide (1).
Plusieurs dixains composés contre Gracien du Pont (2) démontrent aussi la fâcheuse impression laissée sur l'esprit de l'humaniste toulousain par l'injuste échec de son ami; il témoigna son ressentiment contre tout le collège, en s abstenant de prendre part aux délibérations du gai seavoir depuis 1535 jusqu'en 1544(3).
La lutte était donc ouverte entre les habitants de la ville et Jehan de Boysson; elle va devenir bientôt plus ardente et plus néfaste.
Nous avons vu que la brillante réception faite par Toulouse au roi François Ttr avait produit un déficit considéra ble dans le budget de la communauté. Pour rétablir l'équilibre, les capitouls résolurent de créer une taxe spéciale, qui devait peser sur tous les membres de l'Université. Une agglomération de 10,000 contribuables semblait constiiuer une matière imposable utile à saisir; or, parmi les privilèges attribués au monde des écoles, celui qui flattait le plus les étudiants et les maîtres était l'exemption complète des tailles, qui donnait tout à la fois satisfaction aux intérêts financiers et à l'amour propre. En déchirant cette antique charte royale, les capitouls soulevèrent de terribles orages; Boysson s'empressa de flétrir leur décision dans ces termes :
a L'étudiant et le maître sont dépouillés ensemble du
« droit dont ils jouissaient depuis longtemps; ils avaient « reçu d'innombrables faveurs royales, qui les exemptent de « toutes charges et ne leur imposent aucune redevance (4). »
Pendant la révolte du mois d'octobre 1533, les maîtres n'avaient pas manifesté leurs sympathies pour les étudiants ;
(1) Dixain iiu % de la première centurie. (•?) Dixains ri"' 44, 08, 70 de la promicre centurie. , Bibliothèque des Jeux floraux. — Registre des délibérations : * 1544.
'4) Carmina, fol. 21. llendécasyllabe XXXIV, In Tholosam.
en avril 1534, ils se mirent énergique me ni avec eui el tout nous fait même supposer que Boysson, du Pac et Voulté dirigèrent les premiers incidents de la lutte. L'agitation pril immédiatement un caractère très aigu, el les manifestations
quotidiennes se transformèrent en de véritables batailles. Les capitouls furent plusieurs fois attaques et frappés en pleine rue; l'un d'entre eux fut saisi sur sa mule, par un groupe d'étudiants affolés, et projeté violemment à terre. Les habitants les plus paisibles étaient souvent provoqués, injuriés et traînés dans des rixes sanglantes: ils se vengeaient, en prêtant main-forte au guet, lorsque les gardes poursuivaient cette jeunesse en révolte. Plusieurs combats meurtriers furent engagés contre des étudiants qui se précipitaient vers les amphithéâtres pour y chercher un refuge : on put voir alors l'officier du guet envahir le sanctuaire du travail, traquer 1rs élèves insurgés jusque sur leurs bancs, el le sang jaillit sur les tables et sur les murs.
Boysson l'a dit dans un hendécasyllabe, dont nous avons déjà cité quelques vers :
« Le chef du guet commande à la troupe cruelle des gar- « des de tuer les élèves, tandis qu'il ordonne au bourreau « d'en pendre Quelques-uns comme «les assassins. »
« ; discipulos jubet necari
Prœfecti vigilum a cohorte <//'/■;<.
Dum qitosdayn laqueo, l&tronis instar Manu c&rnificis f&cii pefire(\). »
Voulté nous a décrit aussi ces tragiques événements en des vers empreints d'une farouche harmonie; nous j voyons
les écoliers pourchassés dans les mes, comme des malfaiteurs, les vêtements eu lambeaux el poussant des cris de colère et de douleur.
« .l'ai vu le guet, dit-il, excite par une fureur brutale, pie- « tiner les corps nus de la -eut écolière et mutiler ci uelle-
« ment leurs membres ensanglantés; je l'ai vu frapper .i\«<
(1) Carmin*, folio M, HtncfécasyUabe \\\l\. in Tholot
« les épées cl les lances, avec les poignards et les sabres, et « faire de profondes blessures dans les poitrines » ; et il unit son lugubre récit par ces mots :
« Il faut attribuer le carnage soit aux abus des valets, soit i aux ordres d'un maître; maître et valets, vous aurez une « récompense; le bûcher pour le maître, la roue pour les « laquais (1). »
Jehan de Boysson signale le chef du guet comme étant responsable de ces odieux massacres, et Voulté flétrit avec indignation le maître qui donna Tordre de tuer. Aucun des deux poètes ne nous a dit le nom de ce mystérieux personnage. Pourquoi se montrent-ils si réservés à son égard?
Une antique tradition (2) fait peser la responsabilité de ces répressions violentes sur un très proche parent de l'humaniste toulousain, Jean de Boysson -Beauté ville, seigneur d'Aussone, capitoul en 1515 et en 1530(3).
Nous avons attribué, comme grand'père, à Jehan, Pierre de Boysson, seigneur de Vaureilles et d'Aubin, à qui les généalogistes ne donnent aucune postérité; il avait joint, par achat, à son patrimoine le fief d'Aussone qu'il donna par testament, daté de 1510, à son frère Jean, seigneur de Beaute ville, prévoyant peut-être que sa branche allait s'éteindre: elle dut en effet disparaître vers 1540.
11 est vraisemblable que cette dévolution refroidit les rapports de Jehan de Boysson avec tous ses proches de Beautcville et d'Aussone; mais il faut aujourd'hui nous arrêter devant une autre considération. En montant dans la chaire de droit civil fondée par un de ses ancêtres, Jehan rempla- « ait un de ses oncles et restait d'ailleurs fidèle aux traditions de sa famille, où les docteurs en droit furent nombreux. En prenant toutes les idées de l'Humanisme, avec une ardeur sans frein, en renonçant à sa langue maternelle pour
(1) V ul tei Carmina, p. 1:57.
Rappelée par le docteur de Santi dans sa brochure : La Réaction universitaire à Toulouse, p. 23 (note).
le tableau généalogique ci-dessus.
adopter la langue d'oïl, en abandonnant ses relations de province et de parenté, pour devenir l'ami le plus dévoué des réformateurs, que détestaient ses compatriotes, il n'était déjà plus, au milieu de ions les siens, qu'un déraciné; rien ne l'arrête quand il croit devoir encourager les plus s iolentes manifestations d'étudiants, au lieu de 1»-- apaiser; rien ne l'arrêtera quand il jugera nécessaire aux progrès de ses idées de fomenter la grève chez les régents de l'Université.
Ce fut au cours de ces scènes barbares que : « Pantagrel « vint à Tholose, oùapprinst fort bien à danper el â jouer de '< l'espée à deux mains, comme est l'usance des escholiers de « ladite Université; mais il n'y demoura guères, quand il '< veid qu'ils fesoyent brusler leurs régents tous vifs, comme « harengs sorets (1). »
Cette allusion au supplice de Caturce revenait sans c
dans les revendications des humanistes, qui trop souvent paraissaient confondre leurs projets de réforme universitaire avec les tentatives luthériennes de réforme religieuse. L'agitation du monde des écoles devenait, à Toulouse, de plus en plus violente. Les régents, en lutte ouverte avec les capitouls, résolurent d'abandonner leurs chaires; les cours furent aussitôt suspendus, et les nombreux élèves venus des provinces étrangères, rentrèrent dans leurs familles, ou se dirigèrent vers d'autres universités.
Jean Voulté, dédiant â Jehan de Boysson le second tome de ses épigrammes, lui rappelle que ce livre fui écril pendant les loisirs amenés par la sanglante interruption de 1534 2).
L'acte insolite des régents n'ayant pas fait retirer la malencontreuse décision des capitouls, les professeurs en gl
présentèrent une requête au parlement contre l'ordonnance qui prétendait les soumettre à l'impôt extraordinaire. Les capitouls répondirent à cette attaque, en portant une double plainte au parlement et au roi, contre les trois régents : Jehan de Boysson, Mathieu du Pac el Jean Voulté.
[1) Rabelais, éd. du bibliophile J., p. 112. (!) Vultei, ôpig, p ::o.
Tandis que ces procès suivaient leur cours au milieu du tumulte des rues et du silence des écoles, les Toulousains, lésés dans leurs intérêts matériels par l'exode générale des nombreux étudiants étrangers, adressèrent leurs doléances aux capitouls. Ces administrateurs municipaux étaient dans une situation fort difficile; ils crurent donner satisfaction aux commerçants de la ville, en faisant venir d'Italie des ouvriers tisseurs de soie. Pour attirer plus sûrement ces ouvriers, on leur promit qu'ils seraient exempts d'impôts à perpétuité, s'ils établissaient leur industrie dans la ville même ou dans ses faubourgs.
Dès que fut publiée cette inopportune décision, les membres de l'Université affectèrent de la considérer comme une injure à leur adresse. L'humaniste toulousain est un fidèle écho de leur indignation dans une poésie latine, dont nous avons reproduit déjà plusieurs passages :
...La jeunesse, dit-il, a dû quitter Toulouse pour avoir la paix ; elle est allée chercher ailleurs un lieu plus favorable au travail... Mais voila qu'aussitôt après son départ, la ville a fait venir, d'un pays lointain, des ouvriers experts dans l'art de tisser les étoffes de soie ; elle a fait planter des mûriers dans les champs, et Toulouse ordonne qu'on ne fasse jamais payer aucun impôt aux artisans qui prépareront ces tissus... Elle préfère les fuseaux, les fils, les quenouilles, les étoffes soyeuses, les toiles et les tissus divers, apanage des femmes ou de la plèbe, aux deux-cents, que dis-je? aux innombrables maîtres de l'Université.
La poésie finit par ces deux vers expressifs :
« Si tu nies être folle, Toulouse, en quoi donc fais-tu consister la folie ? »
Si insanire negas, Tolosa, id esse Insanum esse, quid hoc in orbe credis(\) ?i
Le parlement ne fit pas longtemps attendre ses décisions; il rendit deux arrêts sur les différends soumis à son examen;
irmina, fol. 31. Hendécasyllabe XXXIV.
le premier condamnait les régenta à reprendre immédi ment leurs cours; le second déclarait que les membres l'Université seraient exemptés de la contribution extraordinaire mise à leur charge, comme ils l'avaient été jusqu'alors
pour tous les impôts.
Enfin le grand-conseil, par un arrêt contradictoire du TA juin 1534, donna gain de cause aux capitouls, sur leur plainte contre les trois régents Boysson, du Pac et Voulté.
Celte dernière sentence fut extrêmement pénible aux condamnés; ils résolurent d'en appeler au roi lui-môme contre la décision de son grand conseil.
Les vacances universitaires rendirent aux maîtres la liberté de leurs mouvements, et du Pac partit aussitôt pour Màcon, 011 se trouvait Guy Breslay, membre du grand-conseil et protecteur des humanistes; de Mâcon il se rendit à Paris, et de Paris à Blois, où la cour était installée. Le 1 ï août 1534, il écrivit à son ami Boysson :
« Le grand-conseil nous est devenu favorable en ma-
« jorité; cependant quelques conseillers paraissent vouloir « encore donner leur voix aux capitouls; ne néglige doue « rien pour soutenir nos intérêts; laisse de côté toute OCCU- « palion frivole; mieux vaudrait, pour tous, que tu faâ « imprimer tes leçons de droit (1). »
Quelles étaient les occupations jugées frivoles par Mathieu du Pac? C'étaient peut-être les dixains français et les sies latines, œuvres chères au collège du gai -sça voir, mais jugées par le régent du Pac Inféreures aux graves questions de jurisprudence. Jehan de Boysson ne suivit pas le conseil donne par son ancien maître.
A la suite des deinairlies tentées à Blois par du Pac,
François I" chargea Guy Breslay d'aller à Toulouse raire une enquête sur les conflits existant entre le Capitole et l'Université; le choix du commissaire enquêteur el le- -
tiinents bien connus du roi faisaient déjà pressentir le prochain triomphe des régents.
(i) Lettre d 15 de Mathieu du Pac k J. d< B,
Tandis que du Pac intriguait près de la cour royale, Boysson était allé passer le temps de ses vacances à Lyon, chez ses amis Gryph et Dolet ; il fut mis par eux en relations avec Guillaume de Scève, qui était déjà lié d'une droite amitié avec Michel de L'Hôpital et Guy Breslay.