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CHAPITRE VII Second professorat de Toulouse (1533 à

Erasme et Dolet. — Mort du père de Jehan ei de Jacques de Minut. — Les voyages ci la poste. — Mort de Jean de Pins. — L'architecture toulousaine. — Le Fonctionnarisme. — Boysson, devenu courtisan^ est nomme secrétaire d'ambassade.

La paix régnait dans la fameuse université de Toulon quoique la guerre restât allumée entre le c apitoie et les régents; le monde des écoles avait repris ses habitudes de travail, et les tendances vers l'humanisme semblaient pren plus de crédit. Le H) octobre 1534, Jehan de Boysson prononça le discours d'ouverture des classes: il nous a fait - voir, par une lettre adressée à Maraud (1), qu'il avait eu la précaution d'apprendre son allocution par cœur. Kn même temps que lui, professaient d'autres humanistes tels que du Pac, Daffis et cloras, régents en droit; le maître de- belleslettres était Jean Youlte, originaire di' Reims, qui fréquentai! non seulement chez Boysson. niai- aussi clic/ -on tï puisque nous l'avons vu dédier une épigramme a son neveu Raymond (0); le maître en rhétorique, Robertus Britannus, arrivail de Bordeaux et. comme Voulti vait

clic/, noire humaniste une libérale hospitalité.

De nombreux étrangers étaienl venus de ion- les pays

(il Lettre \r kl de J. de B. i tfarand. (2) Voir ci «dessus chap. I.

d'Europe suivre les leçons données par ces maîtres renommes : il y avait des Allemands, des Italiens, des Anglais, mais surtout des Espagnols et des Portugais. L'offîcial avait probablement rendu à Jehan de Boysson la maison confisquée en 15"28. car nous verrons que notre humaniste entretenait chez lui de nombreux étudiants confiés à un régisseur spécial appelé Fernand(l); trois professeurs, Chanoine, Charpentier et Massabrac (2), aidaient le régent à faire ses cours privés et publics.

La plupart des maîtres avaient des élèves particuliers, nourris et logés chez eux, qui recevaient leurs leçons dans la matinée, tandis que les leçons publiques étaient données clans l'après-midi. Les professeurs attachés au régent le suppléaient pendant ses absences et le secondaient dans ses diverses fonctions.

Avec le désir ardent de s'instruire, qui brûlait alors chez les adolescents, le professorat n'était pas une sinécure; mais les bons régents avaient presque toujours des émoluments considérables ; sans tenir compte des bénéfices qu'ils pouvaient réaliser sur leurs pensionnaires, ils obtenaient, en traitant avec le recteur de l'Université, des revenus annuels parfois très élevés : du Ferrier, annonçant à Boysson qu'Alexander vient de contracter une conduite de trois ans à Turin, pour enseigner le droit civil (3), affirme que le traitement annuel sera 40.000 H S, ce qui ferait environ dixhuit mille francs de notre monnaie, en évaluant le sou de Henri II à quarante-quatre centimes; nous verrons notre humaniste, à la fin de sa carrière, traiter avec le doyen de L'Université de Grenoble « moyennant quatre cent écus d'or pour ung chascun de trois ans ». Cette somme, d'après nos calculs, d'ailleurs très incertains, représenterait aujourd'hui plus de vingt mille francs.

fui pendant le second professorat de Boysson, que Rabelaia écrivit au livre II, ch. XXIX de Pantagruel :

(I) Lettre i. 98 de B. Fernand à J. de B. Lettre n- 100 do B. Fernand à J. de B. Lettre u° 19 d'Arnaud du Ferrier à J. de B.

« J'iroi inuiter Bridoye [si bon vous semble), lequel

« mon aaticque congnoissance, et auquel i'ay à parler pour

« le bien et l'avancement d'ung Bien honneste et docte ni/,

« lc(juel estudie à Tliolose, soubs l'auditoire du tri ^ et

« vertueux Boyssoné, lequel i'ayme et révère comme l'ung

« des plus suffisants qui soit huy en son estât. .le m \

« employerai de bien bon cœur (1). »

Le départ d'Etienne Dolet pour Lyon avait fait un grand vide au foyer de notre humaniste toulousain : l<i- deux amis se complétaient : le premier avait besoin du second pour obtenir dans la Société le rang auquel il aspirait; le second avait besoin du premier pour arriver à la perfection cicéronienne, qu'il voulait donner à son style.

Ils échangeaient de fréquentes lettres, où nous trouvons leurs préoccupations habituelles; dans l'une des premii écrites par Jehan de Boysson, nous lisons :

« ...Puisque tu veux savoir ce que nous faisons, apprends « que beaucoup ici regrettent de tout cœur ton départ; il « n'est pas petit le nombre de ceux qui t'aiment et qui sup- « portent avec peine ton absence Telles sont les très respects tables et très nobles dames, auprès desquelles tu trouvais « une faveur non légère, à cause de tes épigrammes contre >< Druzac. Quant ;'i moi, mon cher Dolet, si je ne cherchais « pas un autre but que la réalisation de mes désirs, rien ne « me serait plus pénible que Ion absence : unis comme de « bonnes raisons t'appellent ailleurs, <vt qu'elles ne t.- | « mettraient pas de rester plus longtemps i<'i. ce sérail mé- « connaître les lois de l'amitié que de ne pas renoncer au « plaisir de t'a voir près de moi ri île ne pas considérer avant « tout ton avantage.

« Reste donc où ton avenir t'appelle; fuia ces terres in-

a grates el ce pays Inhospitalier. A Lyon, des que tu s»

« arrivé, salue pour moi Sébastien Gryph que j'aime de

a toute mon .inie; ai*' SOiu de la santé. Ton ami C.lausanus

(1) Rabelais : Gargantua <i Pantagruel, livre ?, >-\\. \\\\

m'a dit que tu es malade ; j'en suis affligé ; lorsque le corps o va bien, l'esprit est mieux dispos... (1) ».

Ailleurs, il lui dit :

« ...Tu n'as pas à douter de mes sentiments à ton égard; « je m'appliquerai toujours à ce qui me paraîtra bon pour « ton succès; je saurai te faire voir qu'en cette vie, rien ne « m'est plus précieux que ton amitié. En attendant, montreci nous toujours quel homme tu es (2). »

Dolet confiait à son fidèle ami ses préoccupations, ses espérances et ses tristesses (3) ; Boysson l'encourageait dans ses épreuves, et lui disait : « Regarde toujours comme un bienfait de Dieu, tout malheur que tu n'auras pas amené par tes fautes (4). »

Pénétré d'admiration pour la science de l'humaniste toulousain, Etienne Dolet l'exhortait à faire imprimer ses leçons de droit; nous avons vu que du Pac lui donnait aussi ce conseil ; mais Boysson ne trouvait pas que son style fût encore assez correct ; il voulait atteindre un plus haut degré de perfection littéraire ; la forme le préoccupait autant ou plus que le fond ; il écrivait à l'un de ses élèves :

« L'étude soutenue et la méditation constante de Gicéron a augmenteront ton savoir et donneront à ton style la plus « délicieuse correction. »

C'est dans cette exagération croissante du cicéronisme qu'apparaît l'inlluence de Dolet sur Boysson. L'unique critérium du savoir était devenu chez eux, la pureté du langage latin: si leur doctrine avait triomphé, si la langue de Rome avait supplanté les idiomes nouveaux, le paganisme et sa civilisation auraient en même temps fait disparaître la civilisation chrétienne et l'esprit moderne.

Erasme rendit un signalé service au christianisme, ainsi

M) Lettre n° 39, .). de B. ad Stephanum Dolelum. Lettre n' 37, J. de H. ad Stephanum Doletum. !] Lettres q" 2, 3, 14, 10, etc. d'Etienne Dolet à J. de B. '''/ Lettn de J. de B. à Dolet.

qu'aux lettres, quand il jeta le discrédit sur L< roniens

intransigeants, par la publication de son spirituel opuscule intitulé : Ciceronianus. Etienne Dolet, chef de l'école latine,

se sentit fortement atteint par cette brochure : il ne prit pas le temps de laisser refroidir sa colère, el répondit par un dialogue latin intitulé : Dialogus de imitatione Ciceroniana, adversus Erasmum (1).

Dolet soumit cette réponse à Boysson, lui promettant de se conformer aux observations qu'il jugerait à propos de formuler. Ecrit avec autant d'esprit que de talent, ce dialo£ a le grave défaut de travestir les arguments d'Erasme, afin de les combattre plus facilement, et de passer sous silence ceux qu'il ne pouvait pas détruire. Il a le défaut plus grave encore d'être rédigé dans un style injurieux et parfois grossier; or, à cette époque, Erasme avait soixante-dix ans el Dolet. vingt-cinq.

Boysson renvoya le manuscrit à son auteur. en l'invitant à modifier la forme beaucoup trop acerbe de son œuvre : mais Dolet ne tint pas compte de sa promesse, et le dialogue fut imprimé sans aucun changement; Boysson témoigna son étonnement en termes sévères. « La violence de ton écrit, lui « dit-il, est blâmée par la plupart de tes amis; tu ne devais « pas répondre avec tant d'aigreur et de malveillance à ce « vieillard, qui a rendu de si grands services aux bel « lettres (2). »

Erasme affecta de ne pas connaître l'insolent pamphlet : son silence irritait Etienne Dolet, qui s'en plaignit à Boysson dans ces termes : Le vieux Batave m' s'est pas encore <( défendu contre mon dialogue; la tin du conflit fera voir « que j'étais bien armé pour soutenir le combat '■<

Cependant un jeune allemand, dont la correspondance m* nous a pas donne le nom, voulut prendre parti pour Erasme; il ne in qu'exciter encore plus la colère de Dolet, qui mani-

(1) Lyon t.'>;>.'>, m- i".

(2) Lettre n" 33, .1. de l!- •"/ Stephanum Doletum. (3j Lettre n° I, Step. h<>iriu.-< ad J. <!<■ \>

festa son irritation dans les termes suivants : « Ta ne sau-

« rais croire, mon cher Boysson, combien je me soucie peu

b ^es attaques de ce jeune allemand; c'est l'œuvre d'une

« brute excitée par le vin et par l'orgie ; ce n'est qu'un vain

« étalage de propositions insignifiantes. L'auteur est peut-

« être puissant dans la débauche; il est assurément incapa-

« ble et stupide en face de moi ; d'ailleurs, lorsque quelqu'un

« prend, contre moi, la défense d'Erasme, ce n'est pas con-

« tre ce défenseur, mais contre Erasme, que se déchainema

« colère (1). »

Ce fut en cette même année qu'Etienne Dolet composa le plus important de ses ouvrages, intitulé : Commentoriorum linguœ latinœ tomi duo (2). Dans ce livre, l'auteur fait un grand éloge du savoir et de l'éloquence de Jehan de Boysson, qu'il place, avec Michel de l'Hôpital, à la tête des meilleurs jurisconsultes du siècle. Comme pour le « dialogue contre Erasme, Dolet communiqua le manuscrit à son ami ; celui-ci, retrouvant dans les commentaires des théories déjà connues, ne craignit pas d'informer Dolet que, d'après ses ennemis, plusieurs pages auraient été dérobées à Simon de Villeneuve, l'illustre régent de Padoue (3).

Dolet, indigné, répondit aussitôt :

« Les stupides Toulousains devraient bien attendre que « mon livre ait paru; alors, s'il leur reste un peu de juge- « ment, ils jugeront (4). »

Aux vacances de 1535, Boysson alla, comme en 1534, passer deux mois à Lyon, tandis que le premier président Jacques de Minut, allait à Fontainebleau parler au Roi, en faveur des régents, dont le procès contre les capitouls n'avait pas encore été jugé par le Grand Conseil.

Boysson lui adressa de Lyon la lettre suivante :

(1) Loi tre u" :> de >7ep. Dolelus ad J. de B.

"ii 1536 à 1538, in- folio.

'■>) Lettre n« 33. ,). de H. ad Steph. Doletum. I Lettre r.* 10. Slnp. Dolelus ad J. de H.

a ...Mon genre de vie n'a pas encore apaisé La colère que « nourrissent contre moi un certain nombre de personnes

« chez qui le bon sens reste étouffé par la haine et L'envie. « Comment ai-je pu soulever leur fureur? Je L'ignore : mais a ils ne cessent pas de me nuire, tantôt en se cachant et tan- « tôt ouvertement; ils cherchent en tous temps el touslii « comment ils pourraient susciter contre moi toutes soi « de maux ; soutenu par la certitude de mon bon droit, je me « console facilement de la perversité des hommes et de Leur « faiblesse.

« Tu sais, très cher Minut, combien j'ai favorisé, cultivé, « nourri les belles-lettres; ce que je ferai plus lard, tu le « devines et tu sens bien que ceux qui cherchent à me nuire, « nuisent surtout aux lettres

k L'obstacle qui se dresse devant moi se dressait aussi de- « vant Tullius Ciceron, quand il plaidait pro domo sué con- « tre un adversaire inique et féroce. Je n'aspire pas â cal- « mer la fureur de l'avocat du roi, ni celle des nombreux « membres de ton parlement qui ne partagent pas ta cour- « toisie et qui s'acharnent contre moi. Si je me vois ahan- « donné de tous, si tu ne peux pas me venir un aide je me « défendrai moi-même et j'irai chercher un asile dans un « autre pays (1). »

Mathieu du Pac écrivait en ce même moment, de Toulouse, à Jehan de Boysson : « Mathieu B risse t, qui revient « de Home, n'est plus à craindre; fais-le savoir au seigneur

« évéque d'Oléron Vois Robert de Sérans, procureur de

« Brisset ; il t'enlèvera toute idée d aller chercher une autre

et patrie (2). »

il resuite clairement de ces deux Lettres que Jehan de Boysson était fort préoccupé de L'antipathie <iu'4 hli manifestaient les habitants de Toulouse. En couvrant Dolet d< persévérante amitié, en approuvant sa violence, Lorsqu'il injuriait Les capitouls, Le parlement et le gai Bcavoir, il avait

(1) Lettre n" 5t. J. de r>. ad Jac. de Minut.

(2) Lettre &« 12 de Mathieu du Pac k J. de B.

uni par se trouver mal à l'aise, au milieu de ses compatriotes et par désirer quitter la ville, où tant d'intérêts divers semblaient l'attacher pour toujours. Cependant les conseils de du Pac l'amenèrent à contracter une nouvelle conduite de trois ans. Ses élèves devenaient de plus en plus nombreux ; les étrangers arrivaient en foule pour suivre ses leçons particulières ou publiques et ses professeurs adjoints le secondaient assez bien pour qu'il trouvât le temps de s'occuper de poésie, d'architecture (1) et de peinture (2).

Au mois de juillet 1536, une cruelle épreuve vint interrompre tristement les cours de Jehan de Boysson ; nous en trouvons le récit dans la lettre suivante, adressée à Gribaldi de Mophée, régent en droit civil à l'Université de Gahors :

« Tandis que Peyrusse (3) me donnait tes lettres, un mes- « sager arrivait du lieu de ma naissance et me disait que « mon père, malade, désirait me voir avant de fermer ses « yeux pour toujours. Cette nouvelle, tu peux me croire, m'a « profondément troublé. Sans donner aucun soin à mes af- « faires, je suis monté à cheval et je suis parti pour Castres. « En arrivant, j'ai trouvé mon père gravement affaibli par « un flux de ventre et presqu'entièrement consumé par la « force même de sa maladie ; les remèdes et les potions de « l'apothicaire ne pouvaient plus le soulager. Il est mort peu « de temps après, me laissant, comme tous les siens, dans « une profonde douleur, et la ville entière plongée dans une « sombre tristesse.

« J'aurais été bien plus durement frappé, si je ne savais « pas que nous sommes tous voués à la mort, avec tout ce « nous appartient. Nés sous cette loi, nous devons la subir ; " mais nous gardons la certitude de ressusciter un jour avec « le Christ et de vivre ensuite perpétuellement avec lui. Les " divines écritures ne nous trompent pas, lorsqu'elles nous « enseignent que nous arriverons alors à la vie éternelle.

(I) Lettre ii° 77 de ,1. de B. à Brachet.

armina, Bendécasyllabe IX à Michel du Faur. Professeur de droit très apprécié de l'Université de Cahors.

« ,1c voudrais, mon cher Mophée, que tu eusses été là, té- « moin de l'affliction que j'éprouvais avec fbrc< >ui tge,

« ainsi que toi d'ailleurs, quand ton père est mort, ce

« même armée... (1).

Ce cicéronien, que rien ne paraissait émouvoir et qui ne parlait jamais de sa famille, a trouvé cependant des accents empreints d'une vraie piété filiale, pour annoncer la mort de son père. Peu de jours après, il adressa à ce même (iiilialdi de Mophée une poésie latine qui commence par ces mots :

« Je hais, Gribaldi. les nones de Juillet, qui m'ont ravi « mon père... (2).

Sans attendre les vacances universitaires, Jehan de Bo\ — son alla chercher près de ses trois amis Gryph, Scève el Dolet la distraction nécessaire à sa vive douleur. Guy Breslay était à Lyon avec le dauphin François et toute la Cour du Prince ; l'humaniste toulousain put s'occuper ainsi très utilement de son long procès.

Sur ces entrefaites, le dauphin mourut presque subitement, le 10 août 1536. Boysson partit bientôt après pour Toulouse; en arrivant, il apprit que le Grand Conseil venait d'être convoqué à Lyon, pour juger Paul de Montecucolli, accusé d'avoir empoisonné le jeune prince, dont il était L'échanson : il s'empressa d'écrire à Guillaume de Scève, ami de Breslaj :

« ...En vérité, lorsque mon procès a bî grande importai] o Lorsqu'il s'agit non seulement de mou honneur, mais en- « core de mon salut, je puis dire que si je ne t'avais pas, nul « ne pourrait user d'une influence égale à la tienne, pour me o protéger et m'aider. .le désire fort que tu voies Breslay, « Brachet et les autres, aussitôt qu'ils se réuniront; vois « aussi le procureur Titan ; cela pourrait avoir plus d'impor-

« tance que tu ne le SUppOS6S (3 . »

Guillaume de Serve lui répondit :

(1) Lettre ii« 68. .1. de B. a Gribaldi de lfoph<

(2) Carmina, Hendôcasyllabe XXXI à Gribaldi d M phée.

(3) Lettre ir 35. J. de B. i Q de Scèi

« Le jugement de ton procès est enfin rendu; l'expédition « de l'arrêt aurait même été faite aujourd'hui si le supplice « de Montecucolli, au jugement duquel le Grand Conseil a « consacré les huit derniers jours, n'avait empêché qu'on « pût mettre le sceau.

« Tu dois beaucoup à Breslay et beaucoup à ton génie lit- « téraire. L'opinion des juges sur ton compte vous a gran- « dément servi... (1). »

En remerciant Guy Breslay, Jehan de Boysson constate qu'il est enfin sauvé de la méchanceté des Toulousains ; mais il semble déjà prévoir de nouveaux dangers, car il ajoute... « Garde-moi, cher Breslay, le même zèle, la même bonté, « les mêmes soins avec lesquels tu pris des... mesures « pour que je ne devienne pas une victime de la jalousie des « hommes de notre époque ou de leur calomnie. Tu as ob- « tînu que mon mérite fût récompensé suivant sa valeur, « achève avec la même loyauté ce qui reste à faire... Il me « semble que tu le feras, non à cause de moi, mais à cause « de ton amour pour les lettres... Gela t'est bien facile, et je « n'ignore pas quel précieux concours tu pourrais m'accor- « der à cet égard. Si tu me donnes satisfaction, je promets, « sur ma parole, que je n'oublierai pas tes services et que tu a connaîtras ma reconnaissance (2). »

Guy Breslay savait bien que les protestations de Jehan de Boysson étaient sincères; il lui donnera de nouveau son appui, quand surgiront d'autres épreuves.

Lorsque s'ouvrit l'année scolaire 1536-1537, Mathieu du Pac avait été récemment nommé bailli de robe à Alençon ; du Ferrier fit vainement d'activés démarches pour obtenir chaire; cet espoir fut déçu; mais peu de jours après, Jean Daiïis obtint un siège au parlement de Toulouse et du Ferrier le remplaça.

Boysson vit arriver son ami d'enfance avec un grand bonheur; il venait de perdre son plus puissant et plus utile

' Lettre n' 15. G. de Scève à J. de B. Lettre n* 36. J. de B. à Guy Breslay.

soutien. Le premier président Jacques de Minut était mort le 13 novembre 1536. L'humaniste toulousain manifi douleur dans plusieurs lettres et dans quelques poésies latines, notamment dans une ïambe, où il dit :

« Les belles-lettres ont pleuré leur maître, lorsque mourut le président Minut: il était incomparable dans son érudition, puisqu'il connaissait tous les genres de poésies; il parlait le grec et le latin ; il était versé dans toutes les sciences connues.

« Les Ecoles de droit Tout pleuré; les rues et les pla publiques, les faubourgs de la cité, les prétoires ont pleuré le père de la justice et de la vérité. Le lit de la Garonne était rempli de larmes; ses Ilots coulaient en silène.

« 11 faudra vouer au mépris public ceux qui restent indifférents, après avoir reçu leur part dans les grands services que rendait Minut, lorsqu'il vivait, etc. (1). »

Peu de jours après, un autre sujet de tristesse vint troubler profondément Jehan de Boysson ; le 31 décembre 1536, Etienne Dolet tua, dans une rue de Lyon, le peintre Guillot- Gompaing. La foule indignée se mit à sa poursuite; le meurtrier réussit à se sauver, s'enfuit vers les montagnes d'Auvergne, et courut ensuite à Paris, pour se jeter aux pieds de l'évèque de Tulle, Pierre du Châtel, qifil avait connu à Venise, lorsque lui-même était secrétaire de l'évoque de Limoges, ambassadeur du Roi.

En apprenant ce grand malheur, qui pouvait compromettre la vie de Dolet, Voulté partit en toute bâte de Toulouse, afin de porter à son ami, avec des témoignages de sympathie, les secours financiers que Boysson el lui mettaient à sa disposition. Grâce à la puissante Intervention de du Châtel, lecteur préfère du Roi, Dolet obtint .1rs lettre- de rémission et pardon, avant qu'on ait recueillit BUr le l'ait

criminel, des renseignements positifs; mais le parlement refusa d'enregistrer Les lettres, el cette circonstam naître plus tard des complications Imprévues.

(l) C&rmina, ïambes d Mil.

Quand arrivèrent les vacances de 1537, Jehan de Boysson ne prit pas, comme les années précédentes, la route de Lyon : il se dirigea vers Paris, où l'appelaient simultanément le prochain mariage de Michel de L'Hôpital et les intérêts de son académie. Nous avons vu qu'en 1533, le cardinal de Gramont, pendant l'entrevue royale de Marseille, avait fait annuler les lettres de bannissement de L'Hôpital, qui prit aussitôt une place importante au barreau de Paris, comme avocat au parlement; il fut nommé conseiller en 153G, et l'année suivante, au mois de septembre, il épousa Marie Morin. L'union fut bénie par l'ancien élève de Boysson, Antoine de Castelnau, neveu du cardinal de Gramont, et l'humaniste toulousain fut l'un des témoins de son ami.

La distance et les difficultés du trajet n'empêchaient pas les longs voyages ; cependant les voitures publiques n'existaient pas, et les voitures privées n'étaient permises qu'au roi et aux princes; J.-A. de Thou, dans ses Mémoires, raconte que sa mère fut la première femme non princesse, à qui fut donnée l'autorisation de posséder une voiture pour son usage personnel. Gomment s'effectuaient alors ces voyages?

Dès le xme siècle, alin de faciliter l'arrivée des étudiants près des maîtres, les Universités de France obtinrent du Roi le privilège de choisir et d'accréditer des messagers spéciaux, appelés missi volantes, dont l'unique mission consistait à transporter les écoliers allant à leurs Facultés ; ils étaient responsables des jeunes gens qu'on leur confiait.

11 n'y avait qu'un seul messager dans chaque diocèse, et sa mission s'étendait de son chef-lieu au chef-lieu voisin. Le dernier rendait compte du voyage entier au recteur de l'Unii té et aux procureurs des nations.

Il n'existait pas d'autre service public de messageries. Par un édit du 19 juin 1464, Louis XI établit sur tous les grands chemins du royaume, de quatre lieues en quatre lieues, des dépôts de chevaux légers, pourvus de leurs harnais, et propres ,'i fournir les courses nécessaires aux particuliers. On ne voyageai! donc qu'à cheval; mais on pouvait faire, cha-

que jour, des courses assez longues, puisqu'on trouvai I néralement, loutes les quatre lieues, des '-lu-vaux r<

Les messagers des Universités et les maîtres de chevaux n'avaient aucun droit spécial ou privilège pour porter les

correspondances privées: nul >crvire public n'avait été i

pour assurer le port des lettres. Parfois, les commerçants d'une grande ville, comme Lyon, s'entendaient pour envoyer dans une direction quelconque, un muletier cha d'y porter leurs lettres: mais ce n'était que par mesure exceptionnelle. Dans les cas habituels, les lettres prii arrivaient à leur destination, grâce à l'obligeance d'un commissionnaire, d'un valet, ou d'un ami. Jehan de B nous a fait souvent connaître le nom de l'intermédiaire complaisant auquel il avait coniie sa correspondance, »'t de celui qui lui avait porté les lettres auxquelles il répondait.

Lorsqu'il partit pour Paris, au mois d'août 1537, il prit la route de Limoges. Habitué aux longs voyages el changeant souvent de cheval, il faisait jusqu'à quinze <>u vingt lieues dans la même journée ; mais il ne trouvait pas toujours un gîte confortable. Entre Brive et Limoges, dans l'hôtellerie d'Arnac, près de Pompadour, il fut reçu par des hôteliers dont l'avarice inspira cette sévère appréciation :

« Voyageur, fuis L'hôtelier d'Arnac, quand tu vas à Paris « ou vers Toulouse, car il esi dur, très violent et avare; il « fraude et refraude son vin, â tel point qu'on préfère tou- « jours, chez lui, boire de l'eau que boire ce vin frelaté. Que

a dire de son [tain dur comme la pierre, de se> œufs où l'on « trouve îles poussins emplumés? Si tout cela ne te trouble

a pas, si tu n'es pas déride ,i fuir cette hôtellerie, voici qui a pourra plus sûrement t'émouvoir : La femme est encore a plus avare ei plus dangereuse que le mari : elle ferait horfl reur à Carybde lui-même, par sa gloutonnerie et b a cité. Quand elle reçoit le paiement de mn hôtes, tu la prendrais pour Tisiphone, l'une des trois Furies, ou pour '< quelque harpie. Dans sa violence, elle emporte tout a qu'elle trouve sous sa main.

« Prends donc garde à celte hôtellerie, voyageur, si tu es « raisonnable. »

Amacum fugite hospitem, oiator,

Cum vel Parisios adis, Tolosam

Vel quando petis ; est enirn ille durus

Et sœvus nimium, atque avarus; et qui

Sic vina omnia miscet et remiscet,

Ut longe satius bibas aquam illic,

Quam Jiujus vinum, ita turbatum propinet.

Quid panis lapidosusf Ova pullis

Non implumibus illius i^epleta?

Si te hsec non moveant adhuc que non vis

Vitare hospitium illud, hoc movere

Te saltem poterit. Quod uxor illo

Multo nequior est, magisque avara ;

Ipsam vincere quœ potest Caribdem,

Horrenda ingludie et verocitate.

Quid? Cum ab hospitibus pecuniam aufert

Unam Tisiphones putes sororum

Ilarpijam ve. Ita tune furit rapitque

Quxcumque obviant habet; cavebis ergo

A taie hospite, si sapis, viator(\).

En arrivant à Limoges, Jehan de Boysson eut une autre contrariété peu banale, qu'il raconta lui-même, quelque temps après, à son ami du Pac, dans la lettre suivante :

« On vient de me remettre, à Paris, les lettres que tu « m*avais écrites à Toulouse. Au cours de mon voyage, j'ai « trouvé ton valet à Limoges, et je l'ai prié de me donner « ta correspondance à mon adresse ; il était de fort mau- « vaise humeur et très obstiné ; il ne voulut même pas me

laisser voir le petit paquet à mon nom, déclarant qu'il exé- < cuterait scrupuleusement tes ordres et qu'il ne donnerait

;nimne lettre à personne, avant d'être arrivé à Toulouse.

En présence d'une pareille obstination, je ne l'ai pas con-

Carmina, fol. II, Ilondccasyllabe XVIII, Ad Amacum hospitem.

' trarié plus longtemps, et tes lettres me sonl ri •. • qui « Toulouse ;'i Paris, ces jours derniers.

« Je suis ici depuis un mois; j'ai été à Fontainebleau, où « j'ai salue la reine. Voulté el Scève se trouvaienl avec moi : '< nous y sommes restés trois jours entiers : nous arrivâmes « quand le roi préparai! son départ; mais il Détail pas « route. Je songe à partir aussi prochainement pour Lyon. « Scève m'y convie avec insistance : je serais même déjà « parti, si je ne devais donner quelques leçons à Florel el â

« Parpaix(l) On raconte ici que le Roi vienl de ren-

« dre nue sentence très sévère contre le président d'Ol- « mières, qui sera dépouillé de sa charge el banni. Il* « chis, mon cher Par, à ces changements inattendus « soudains. Il y a peu d'années, la fortune ne souriait à a personne autant qu'aux magistrats; maintenant, la plu- « pari d'entre eux jouent leur tête el leur patrimoine. Plus « ils sont élevés, plus la chute est redoutable ("2). Cependant « beaucoup mettent tout leur avoir dans l'acquisition dune « charge.

« oh! déshonneur! Oh! lin delà République! Mais je <( dépasse le but et le motif de ma lettre. Adieu (3). »

Il est tout naturel que la sévère condamnation du président d'Olmières ait produit une vive impression sur Jehan de Boysson. Quatrième président au parlement de Toulouse, il dut subir ,'i Toulouse le suppliée humiliant de la dégradation; mais il faut constater que cette chute lamentabli si justement appréciée par notre humaniste, ne refroidit pas l'ardeur qui l'entraînait vers le fonctionnarisme.

Les vacances universitaires étant terminées, Boysson voulu! revenir le plus rapidement possible .'i Toulouse, où huit cents élèves attendaient son arrivée; mai- Guillaume île Scève avait obtenu qu'il passât par Lyon. Il se mit en

(1) Flore! »'t Parpaix étaient régents en droit à l'Université d P {'!) Le surintendant des finances, Semblanca pendu pour péculat.

Lettre n" '.n : .1. de B. à Mathieu 'lu P

route le 2 novembre 1537, avec un compagnon qui s'appelait Ricaud; ils .lurent aller par relais à Chalon-sur-Saône, pour continuer leur voyage par voie d'eau. Après un court arrêt chez Scève, Boysson partit de Lyon, par le Rhône, avec un nouveau compagnon qui s'appelait Alexin; il raconte ainsi cette seconde partie de son voyage, dans une lettre à son ami Scève :

« Nous nous sommes arrêtés à Valence, où nous avons

« entendu Prat et Dorne(l), lisant leurs leçons devant un « auditoire extrêmement réduit. De là, nous sommes allés à « Avignon; nous y avons trouvé Voulté. Boher, qui était « parti, pour son plus grand regret, l'avait prié de le sup- « pléer comme économe de l'Université. Je ne puis dire com- « bien j'ai été contrarié en constatant l'absence de Boher; « j'avais pris cette direction pour le voir; mais de graves « motifs l'avaient contraint à partir.

« Nous avons vu l'archidiacre Castellane, avec qui nous « avons longuement parlé cle Cauly ; après tout ce que « Voulté et moi lui avons dit, il a voulu le voir, et nous « sommes allés chez lui pour examiner ses médailles amici ques collationnées avec tant de soin.

« Alexin, qui m'avait suivi jusqu'à Avignon, m'a quitté

« pour continuer sa route vers Marseille ; mais aussitôt s'est

« présenté pour aller à Nîmes avec moi, un nouveau com-

« pagnon plein d'égards; c'est Jean Thierrée (2). Nous avons

« vu là un grand amphithéâtre et très beau ; on peut distin-

« guer encore, de nos jours, les quatorze degrés sur lesquels

« les Romains s'asseyaient autrefois. Ensuite, nous avons

« visité un temple remarquable par son antiquité, construit

ivec un art merveilleux, et situé à peu de distance de la

" ville; il est actuellement occupé par des vierges sacrées.

Les Ximois disent que c'était jadis un temple consacré à

» Diane. Près du temple est une fontaine très grande et très

'1) Doux régents en droit civil, que nous reverrons chapitre VIIIe. (,') Élève de J. de Ii., futur avocat du roi au parlement de Cham*

« large, si profonde que jamais La sonde n'a pu, dit-on,

« venir jusqu'au fond. Nous avons ensuite admiré une belle

« maison qu'on dit avoir été le Gapitole; si « superbes; les chapiteaux sont corinthiens.

« Entre autres constructions anciennes, nous avons e\a- « miné avec grande satisfaction un aqueduc situé entre Avi- « gnon et Nîmes; il date des Romains; on L'appelle aujour- « d nui Pont du Gard. Je pense qu'on l'appelle ainsi parce « que des barbares, ennemis du temps passe, après avoir « honteusement mutilé ces pierres, ont transformé les « arches en un pont. Ce n'est pourtant pas dans ce but que « les Romains avaient accompli cette œuvre.

« En quittant Nîmes, nous sommes arrives, le jour sui- « vaut, à Montpellier, où nous avons entendu Rabelais « expliquer devant un nombreux auditoire, le Pronotticon, « livre d'IIippoerate. Enfin, nous étant diriges vers Bézi « et Garcassonne, nous arrivâmes à Toulouse très fatigués; « nous apprimes aussitôt une nouvelle bien douloureuse : « Jean de Pins, évèque de Rieux, est morl ! ! C'esl une d< « lation pour moi, tant à cause i\i>> belles-lettres qu'à cause « de la perte infligée à notre cité (1) »

Cette lettre est datée du L2 des calendes, c'esl à dire 20 novembre. Boy sson était parti le 2 novembre de Paris; il s'était arrête à Lyon, Valence, Avignon, Nîmes et Montpellier; il avait fait plus de deux cent cinquante Lieues, el sa lettre ne fait aucune allusion à La rapidité du \o\,\^<'-. il est permis de conclure qu'on faisait souvent d'aussi Longs trajets avec la même rapidité.

Ce fui la plus brillante pério le du professorat de notre humaniste toulousain. Non- avons déjà vu, dans une lettres, que le nombre de ses élèves dépassait le chiffre huit cents; toujours préoccupe d'augmenter son savoii d'améliorer la réputation de son Académie, nous le voyi au début de cette année scolaire, souscrire .'i l'important ouvrage nue publiai! Robert Es tien ne, sous le titr<

(1) Lettre ir ^i : J. de B. i Guillaume de Scève

Thésaurus linguse latin œ il), en même temps qu'il faisait d'activés démarches auprès d'un célèbre professeur italien, Alexandre Losée, pour le décider à venir enseigner les belleslettres à Toulouse. La chaire qu'il lui proposait était celle que venait d'abandonner Jean Voulté. Fatigué de lutter sans cesse contre les capitouls et les notables, le poète rémois cherchait une ville moins agitée; nous l'avons rencontré tout récemment faisant un intérim à Avignon.

Jehan de Boysson fut profondément affligé par la mort de Jean des Pins (*2) ; il a donné de nombreux témoignages de sa douleur dans ses poésies et dans ses lettres. L'évêque de Rieux avait été son premier guide et son plus fidèle protecteur; Boysson perdait ses conseils et son assistance, k l'heure où les épreuves se dresseront contre lui, plus redoutables que jamais; ses amis meurent ou disparaissent l'un après l'autre, et le nombre de ses ennemis va toujours croissant.

Cependant Melin de Saint-Gelais, avec qui l'humaniste toulousain avait eu quelques relations à Padoue, fut choisi pour inventorier les papiers laissés par Jean de Pins; une lettre de Gribaldi de Mophée nous apprend que le rigide professeur de droit passa de longues soirées avec le délicat poète, qui savait joindre à l'élégant badinage de Marot les accents pleins de foi d'un vrai chrétien. L'inventaire se faisait, avec une sage lenteur, dans le fort élégant hôtel de Pins que les connaisseurs mettent au nombre des plus curieuses maisons de Toulouse. Au début du xvie siècle, les Toulousains avaient fait construire une grande quantité de superbes logis, dessinés suivant le goût si gracieux et varié de la Renaissance; la plupart d'entre eux sont flanqués de tours ou de tourelles, qui justifient le nom de Urbs turrata, vent donné à la capitale du Midi.

Nous avons déjà signalé l'hôtel bâti par Hugues de Boys-

n, 1531 et 1536. In-folio.

12) J. de P. mourut à Toulouse le 1er novembre 1537 et fut enseveli aux grands Cannes, dans la chapelle de la Présentation, auj. place des Carra

son, dans la rue Alalcousinat. L'hôtel de Pins est peut-< encore plus digne d'attention. Le président de Masencal faisail en môme temps bâtir, dans la rue de Done- Corail, un beau logis signale de loin par deux hautes tours carn Lancefoc, capitoul, souvent pris à partie par Boysson, □ tait à sa riche demeure de la rue des Changes, une belle tour cl de très riches fenêtres. Nous verrons bientôt la reini Navarre porter sa flatteuse attention sur la splendide maison que faisait terminer le riche marchand de Bernuy I). Ac même époque, les trois frères du Faur ou Fabri 2 . faisaient construire à Saint-Jory, par Nicolas Bachelier, un superbe hôtel, dont on peut voir encore quelques partie- intéressantes. L'humaniste toulousain nous a donné, dans le dizain suivant, la description du portail de cel hôtel :

Au Portail de la Maison de MM. les Fabri

Je ne m étonne en rien de ce portail,

Combien qu il soit très beau cl magnifique.

Posé soit-il tout entaillé d'émail

Kl enrichi de porphire authentique,

Taillé d'ouvratje et fuillage d'antique.

Car ce sont trot/* qu'ansi Vont faici bas tir,

Frères de sang, frères qui desparfir(3)

Ne sceurent onc leur vouloir <■// deux lieulx.

C'est h h grant cas. trois <'n ung '-ouïchU,- :

Concorde peult construire nouvedulx cieu x | i .

Tous ces 1 i<m » • 1 s sont au>si variés dans leurs formes extérieures que dans leurs dispositions intérieures; la capricieuse fantaisie du constructeur réglai I seule la forme presque toujours haruion iensc de ces monuments. ( )n n'y

voit rien du style u<>i Impie, ordinairement régulier ci vère, el rien de la Renaissance italienne, toujours Bymé-

trique dans ses lignes apparentes.

(1) Jean de Bernuy, d'origine espagnole ; sa fille ! t.. .;i, Michel du Faur.

{•!) Les troia frères 'lu l'en- étaient : Michel, juge* ni Pierre, président au parlement el chancelier de l'Académie d floraux, et Jacques, abbé de la Ghaise*Dieu el maltr

(.t) Dm iser.

(i) Première centurie, dixain n'

Les tours, généralement très élancées, et les tourelles ne sont qu'un souvenir élégant de l'architecture féodale; elles ne pouvaient avoir aucune destination défensive; leur but essentiel était d'égayer les lignes extérieures; on les utilisait en mettant l'escalier entre leurs murs.

Les humanistes, qui traitaient constamment les Toulousains de barbares grossiers, parce qu'ils refusaient d'adopter la langue d'oïl ou le latin de Cicéron, n'avaient pas compris le mérite artistique de ces édifices, sur lesquels la patine du temps a mis un charme de plus.

Toutes ces constructions du xvie siècle, avec les décorations si variées qui les enrichissent à l'extérieur comme à l'intérieur, expriment des sentiments et des idées qu'on cherche vainement dans les monuments de la Grèce ou de Rome, comme dans les forteresses du moyen âge. Ce ne fut donc pas à cet égard une renaissance ; ce fut une incontestable innovation.

Au mois de janvier 1538, la reine de Navarre, étant à Toulouse, voulut visiter, avec Jehan de Boysson, le superbe logis que venait de faire construire le riche marchand Bernuy ; on peut voir encore, dans la rue des Balances, quelques très intéressants vestiges de ce bel hôtel, confondus avec les constructions nouvelles du lycée.

La reine félicita l'architecte sur son œuvre d'un goût si délicat et si pur. Boysson a raconté cette visite dans une lettre à Charles Brachet, qu'Aléandre appelait « le meilleur de mes élèves et de mes amis »; il termine son récit en disant que les Toulousains ignorent les plus essentielles notions de l'architecture (1). Dans ses appréciations sur

- compatriotes, il semble avoir perdu tout esprit de justice et d'impartialité; on ne trouve plus à leur égard sa bienveillance habituelle; il prend toujours, quand il parle deux, les expressions violentes de Dolet ou de Voulté; nous pourrions en donner des preuves nombreuses; nous nous

ittre w 77, de ,), de B, à. Brachet.

bornerons à citer cea quelques Lignes extraites d'une épitre en vers adressée à Voulté :

« Pourquoi donc, Voulté, les Toulousains ont-ils un

« si grand amour pour La liurbarie? Pourquoi les voyons- « nous L'embrasser, la propager et La célébrer toujours? Us « se battraient pour elle comme pour Leurs «lieux ou pour « leurs foyers; ils l'exaltent devant leurs enfants, qui la trai- « teront comme leur protectrice et leur bonne mère I ■

Avec son caractère inquiet et son intolérance cicéronienne, Boysson avait fini par n'avoir plus un seul ami dans famille et dans sa cité, en dehors des fervents humanistes, tels que Jacques du Faur, Daffîs et du Ferriôr; le premier président, Bertrand, appelé au parlement de Paris, avait été remplacé par Masencal, époux de la gracieuse poétesse Gabrielle de Goignard; là se bornaient les relations de Jehan de Boysson; devenu comme un étranger au milieu des siens, il résolut d'aller chercher au loin La sympathie dont son cœur avait besoin. D'ailleurs, la passion des fonctions publiques s'était emparée de lui comme de tous ses contemporains. L'Hôpital a quitté le barreau pour Le parlement; DafflS et du Pac ont abandonne leur chaire pour entrer au service du Roi; du Ferrier songe à suivre leur exemple; Jacques du faur ne dissimule pas ><i> rêves identiques. Les évéques eux-mêmes suivent ces errements, voulant servir simultanément les intérêts politiques du royaume el les intérêts religieux de L'Église.

« ()n aperçoil où conduisait ce fonctionnarisme, puisqu'il « l'ait appel aux ecclésiastiques, .aux nobles, aux roturi< « puisqu'il accueillait les plumitifs comme Les gens d'é] " les gens d'étude connue les gens d'action. Il aidai l dans Le

pays à la formation d'une sorte de quatrième État, recrute

« dans les trois autres; ces officiers du roi aillaient |ilu> que « tout autre auxiliaire, au succès suprême de La royauté ; ils

« accroissaient leur intiuence a mesure que la féodalité i

I Carmin a, fol, 67. Épitre Ml \</ Vulteium.

« dait de la sienne. Ils étaient devenus une force sociale.

« Par eux. une partie de la nation aidait le Roi à gouverner

« le royaume et conduisait le pays vers l'absolutisme. Qui

« pourrait dire si l'amour des populations pour les offices

« n'a pas fait autant, en faveur de cet absolutisme, que

• la politique capétienne (1)? »

On peut attribuer à ce fonctionnarisme exagéré d'autres conséquences funestes; il a fait disparaître ies traditions de famille et le bienfaisant esprit provincial; il a dirige vers Paris et les résidences du Roi toute la jeunesse ambitieuse de France ; ainsi s'établit le goût désastreux de la noblesse pour le luxe et les plaisirs de la cour. François Ier inaugura les élégantes et joyeuses assemblées royales, dont les regrettables abus conduiront prématurément les derniers Valois au tombeau.

L'Hôpital, du Ferrier, Jacques du Faur et Boysson ne devinrent pas des courtisans dans le sens absolu du mot; mais ils ont, tous les quatre, abandonné leur province et leur famille, pour aller à la cour chercher leurs puissants soutiens jusque parmi les plus ardents promoteurs de la prétendue réforme.

Notre humaniste toulousain ne se consolait pas de ne plus pouvoir donner à ses leçons de droit le caractère cicéronien qui plaisait si fort à ses goûts littéraires; s'il n'avait pas eu d'autre désir que de quitter Toulouse, où il s'était attiré de nombreuses inimitiés, il aurait accepté la chaire que Marguerite de Navarre lui fit offrir plusieurs fois dans l'Université de Bourges, et qu'elle lui proposa tout récemment encore, lorsqu'elle alla visiter avec lui le bel hôtel de Berlin y 2). 11 déclina cette offre flatteuse, parce qu'il voulait, comme la plupart de ses contemporains, diriger sa vie vers fonctions publiques; il ne sait pas ce qu'il va demander;

(I) Dupont-Fcrrier, Le Fonctionnarisme en France à la fin du moyen âge.

e \r 77 ,). de B. h Brachet.

il veut aider le roi dans son gouvernement, el dans ce but, il intrigue auprès des puissants.

Son ami Jean Voulté, qui connaissait sa brillante situation de fortune, cherchai! vainement à calmer son ambition et lui disait :

« Vis pour toi. Tout ce qui reluit n'est pasor; les grands >< qui pourraient te servir, pourront aussi te nuire ! . »

L'humaniste toulousain n'écoutait plus aucun conseil. Au début de Tannée 1535, François I" avait résolu de s'emparer du duché de Milan aussitôt après la mort du «lue François-Marie Sforza, qui était gravement malade; mais il jugeait nécessaire de créer préalablement une communication permanente entre la France et le Milanais, par la conquête du duché de Savoie. Or il n'était pas un royaume, en Europe, chez qui le peuple fût plus attaché que les Savoisiens à la dynastie régnante; cette fidélité ne devait disparaître que le jour où le prince, après avoir franchi les Apennins, semblerait renoncer au berceau de sa famille.

François [" connaissait mieux que personne ce noble esprit dynastique, car sa mère, morte depuis quatre ai peine, était la sœur aînée de Charles 111. prince régnant de Savoie; mais il espérait triompher de cet attachement, en démontrant qu'il avait reçu par sa naissance des droits supérieurs i ceux du duc. Le grand-chancelier, Guillaume I ' l'ut envo\ e dans ce but à Turin : le duc prin débonnaire, chargea son chancelier Purpural de répondre aux prétentions du roi. Apres une longue discussion, Poyel rompit les négociations, en disant : o Le Roi veut qu'il soit ainfi. » Purpurat, toujours calme, répondit : Cette raison n'esl pas dans nos codes; n et les négociateurs se séparèrent.

François-Marie Sforza mourut le 24 octobre 1535; peu de jours après, l'année française, commandée par le comte de Saint-Pol, envahit la Savoie, soutint avec succès quelques rudes combats, lit une brillante entrée dans la ville de Cham-

(1) Lettre \r 94. .1. \ J. de B.

béry, envahit le Piémont et prit Turin; mais lorsque le comte de Saint-Pol voulut entrer dans le Milanais, il se vit obligé de combattre les impériaux.

François Ier suivait de près tous ces événements ; par divers actes datés de 1536 et signés à Grémieu en Dauphiné, il avait pris rengagement de maintenir les anciens États de Savoie, qui constituaient une représentation nationale chère aux Savoisiens ; il s'était en même temps efforcé de donner au pays conquis une administration libérale et paternelle. Charles III s'était retiré vers Nice et Verceil, seules villes de son superbe héritage, restées en sa possession.

Tandis que l'armée française franchissait péniblement les frontières du Milanais, Charles-Quint envahit la France du côté de la Flandre et par la Provence, en répandant partout la terreur. Les deux peuples et leurs souverains étaient également fatigués de ces luttes incessantes. Le pape Paul III, qui venait de succéder à Clément VII, offrit sa médiation, qui fut acceptée ; les ambassadeurs se réunirent aussitôt à Leucate, en Roussillon.

Les Français ne mettaient pas en doute qu'à la suite de ces négociations, le Milanais deviendrait province française. Jehan de Boysson entrevoyait cette annexion avec bonheur. L'espoir de transporter ses pénates à Milan hantait son cerveau : pour réaliser ce rêve, il comptait sur l'intervention du premier président Bertrand, devenu président au parlement de Paris et, le 25 décembre 1537, il écrivit à son secrétaire, Hugues Salel :

« Le bruit court ici avec persistance que tout est réglé

ntre le Roi et César et que Milan reste au Roi; je ne crois « pas facilement à tout cela... Je sais qu'après avoir placé

Milan en son pouvoir, le Roi s'empressera de lui donner « des juges. Pour arrêter leur choix, nul n'est plus capable " que le président Bertrand; nul ne saura mieux réaliser le

" vœu du monarque Si tu sais quelque chose ou si tu peux

' faire quelques conjectures, je te prie de m 'écrire (1) »

(1) Lettre n« 70. .). de B. à Hugues Salel.

Après avoir ainsi préparé les voies, Boysson partit, au inuis de février, pour Paris, abandonnant son cours au milieu de l'année scolaire; il se rendit â Moulin.-, où François Ier, revenant du Daupbiné, avait fixé sa résidence. De Moulins, il écrivit â Pierre Bunel, qui n'approuvai! pas [dus <(ue Voulté son goût pour les fonctions publiques :

« Aurais-tu devine qu'un jour je deviendrais cour-

« tisan? Que, délaissant les belles-lettres, qui Qrent tou-

« jours mes délices, je me perdrais dans le tumulte des « cours y Je te prie de croire que je l'ai fait à contre-cœur « et par force .... On dit que le roi partira bientôt pour Nice. « Cette décision me contrarie bien, ainsi que tu le comprenez dras, car je m'étais installé ici, dans un lopi> très confor< « table, espérant que mon désir serait bientôt réalisé, si le « Roi n'était pas parti (1) »

Mais le Roi avait pris la route de Montpellier, par Lyon et le Daupbiné, tandis que le Grand-Conseil revenait à Pari-. Boysson hésita pendant quelque temps entre ces deux directions contraires; il suivit le Grand-Conseil. 11 avait espéré trouver à Paris Jacques du Faur, vicaire-général du cardinal de Cbàtillon; mais n'ayant pas pu le voir, il lui écrivit :

« Aux ides de mars, j'ai pris le bateau â Moulins.

« Apres avoir navigué tout le juin-, je suis arrive, le soir « même, à Orléans, d'où tu venais de partir allant à Touvi louse : Rages, qui était, tombe de cheval et qui S6 faisait

« soigner ,'i Orléans, me l'a dit. Le lendemain, comme il « allait mieux, nous Bommes partis ensemble pour Paris, ou « ton cardinal venait d'arriver avec s;i mère Lorsque je

« lui ai dit que je me proposais d'aller a Nue. il m'a recom- « mande de rester en fréquents rapports avec lui; je le lui a ai promis (2) »

Boysson avait été présenté au cardinal par Salmon Maigret, l'Horace français, Sa seconde visite tut pour Guj

(1) Lettre c 83. .1. de B. à Pierre Bunel.

(2) Lettre u ' 85. ,l. de B. à Jacques du P*ur,

Breslay, ainsi que nous le dit la lettre suivante, où se dévoilent, en même temps qu'une certaine morgue universitaire, de profonds sentiments d'amertume contre les Toulousains. S'adressant à son ancien élève, Jean Thierrée, il dit :

« Tu m'as raconté qu'à Toulouse peu de personnes

« apprécient mes études à leur valeur, même parmi mes « collègues, chez qui devrait exister une plus affectueuse « sincérité. Si Toulouse a beaucoup d'habitants qui s'élè- « vent au-dessus de moi par la fortune ou par les honneurs, « il n'y en a pas qui me soient égaux ou supérieurs dans la « science du droit et dans les autres connaissances. Fort du « témoignage de ma conscience, je vais continuer à vivre

« dignement, en jetant mon mépris aux envieux J'ai

« salué Breslay de ta part; il m'a fait souper deux fois avec « Calvimont(l), Perrot(2), Ranconnet (3), Cari (4) et Scève, « invités en mon honneur (5) »

Jehan de Boysson s'aperçut qu'il ne gagnait rien en prolongeant son séjour à Paris ; il résolut de suivre le conseil du cardinal de Châtillon et d'aller à Nice, en s'arrêtant à Avignon, où le Roi devait faire une station de plusieurs jours; mais il ne put pas le voir. François Ier, toujours imprévoyant dans ses voyages, était parti pour Montpellier avant le jour convenu ; les négociatious de Leucate, conduites avec une lenteur désespérante, irritaient son humeur impatiente. Elles amenèrent enfin, le 13 juin 1538, une trêve de dix ans, qui durera trois ans à peine.

Le duché de Milan restait à César !

Boysson revint à, Toulouse, ne portant que de vagues

(1) Gentilhomme périgourciin, président an parlement de Bordeaux, ambassadeur du roi près de Charles-Qu;nt.

Emile P., conseiller au parlement de Paris, un des plus savants jurisconsultes du xvie siècle.

Gentilhomme périgourdin, président au parlement de Paris, autour du « Trésor de la Langue française ». 14) Laucelot de Cari, évêque de Riez, (ils d'un président au parlet de Bordeaux.

Lettre n° 82. J. de li. à Jean Thierrée.

espérances; « il sérail même imprudent de lea confier à une lettre »(1), écrivait-il â Gribaldi de Mophi

En reprenant son cours de droit, il eut une déception financière, dont il fil pari à son ami du Pac :

« Mon corps va bien, mais non mon esprit. Qui peut

« se maintenir en bon état, dans la perturbation générale « des sentiments humains? Mes collaborateurs travaillent;

u niais il n'y a pins, entre nous, les rapports obligeants « d'autrefois. Pour les deux mois, pendant lesquels je viens « de m'absenter, ils ont retenu la majeure partie de mes « droits universitaires, faisant voir quel esprit les anime à « mon égard. En cela, rien ne m'émeut, car j'ai toujours « subi sans chagrin les revers financiers, et je sais que le « mépris de l'argent est recommandé par toutes les saines « philosophies, non seulement chez les chrétiens, mais aussi

« chez les payens et jusque chez les barbares Tu sais,

« tous le savent, quels services j'ai rendus à L'Académie « combien je me suis sacrifié [tour son pins grand profit : il « faut constater qu'aujourd'hui, rendre service aux hom- « mes, c'est, dans la plupart des cas, obliger des in- « grats (2) »

Cependant les vieux de L'humaniste toulousain vont être réalisés; Guillaume Pellicier, évêque de Maguelonne, fui nommé ambassadeur à Venise, en remplacement de Georges d'Armagnac, évoque de Rodez, qui lui-même avail remplace Guillaume de Langheac, évêque de Limoges. Jehan de Boysson devait faire partie de l'ambassade, en qualité de secrétaire, désigné par le Roi.

Guillaume Pellicier, qui transféra le siège de Maguelonne â Montpellier, était humaniste distingué, savanl naturaliste et politique habile; François 1" confiai! à son expérience une double mission : démêler les intrigues de Charles-Quint avec la Hongrie et faire copier des manuscri tines à la Bibliothèque de Fontainebleau.

(1; Lettre n° 88. J. de B. h Gribaldi de tfophée. (J) Lettre n" 89. J. de B. i Mathieu du Pac

Boyçson, qui gardait un doux souvenir de Venise et de Padoue, ressentit un grand bonheur en apprenant qu'il allait prendre part à cette ambassade. La direction d'un illustre prélat faisait naître en son cœur une légitime ambition ; il s'empressa d'écrire à l'évêque, en lui adressant des poésies françaises (1) et latines (2); puis il écrivit au professeur Alexandre Losée, qu'il avait voulu faire venir à Toulouse :

« J'ai passé six mois entiers à la cour du roi de

« France, ce qui m'a empêché de répondre à tes lettres ; « aujourd'hui, je te parlerais de ce qui me concerne, si je ne « devais pas te voir au mois d'avril; car je vais en Italie « avec un homme sublime, le seigneur évêque de Mont- « pellier, prédicateur du Roi. Nous passerons par Turin,

« pourvu que se réalisent les projets du seigneur évêque »

Toulouse, veille des nones de mars 1539 (3).

On remarquera, dans cette lettre, que pour faire excuser le long retard d'une réponse, Boysson ne craint pas de dire qu'il a passé six mois à la cour royale, tandis que, pour faire ressortir la cupidité de ses collaborateurs, il affirme que son absence n'a duré que deux mois.

(1) Dixain n,J 4 de la première centurie. mina, Hendécasyllabe XI.

Lettre n« 102. J. de B. à Losée.

Au parlement de Chambéry (1539-1546)

Boysson, conseiller-clerc; ses nouvelles relations. — Tusculum. — Dolet et Rabelais. — Procès

de ('/'(issus cl de Scèc.

Jehan de Boysson quitta Toulouse au commencement du mois de mars 1539 et se rendit à Paris, afin d'y préparer prochain départ pour Venise. Il se dirigeait déjà vois l'Italie, quand il fut informé, probablement à Lyon, que le roi, sur la proposition du grand chancelier, Guillaume Poyet, venait de le nommer conseiller-clerc au parlement de Cbam^éry.

Les premiers États de Savoie, réunis après l'annexion, avaient exprimé le désir que la justice fût rendue, dans 1 ancien duché, conformément au droit écrit, comme au pays d'Oc, et non suivant le droit coutuniier, comme au pays d'Oïl.

Le roi, qui avait solennellement promis de respecter les usages de sa nouvelle province, s'empressa de réaliser 1»' vœu des Savoisiens et fit revivre leurs traditions judiciaires.

La langue française était l'idiome habituel de la Savoie. et, de tous temps, de nombreux régents de France étaient allés dans les principales villes du duché, pour instruire la

jeunesse. François [•*, aussi chevaleresque que l'avaient toujours été ses brillants ayeux maternels, n'avait qu'à maintenir l'autonomie du pays annexe, pour y taire aisément admettre son autorité n>\ aie,

Les anciens jugea des diverses chàtellenies gardèrent leurs fonctions, et le Conseil résidenl de Ghambéry, qui prononçait sur les appels de leurs jugements, ne subit pendant les deux premières années de l'annexion, aucune modification importante; quelques nouveaux conseillers vinrent cependant remplacer les magistrats démissionnai] -

Raymond Polisson fut un des premiers français appelés dans ce tribunal; ancien ambassadeur du roi en Portugal, ancien membre de la Cour des Aides d'Auvergne, il entra dans le Conseil résident en qualité de président; son âge avancé, les hautes fonctions qu'il avait déjà remplies, son savoir et son éloquence lui donnèrent immédiatement l'autorité nécessaire à ce titre.

Toutefois, les arrêts rendus par ce Conseil pouvaient être attaqués devant ie parlement de Grenoble. Cette simple intervention d'une Cour étrangère froissait le sentiment d'indépendance des Savoisiens ; François Ier voulut donner un nouveau témoignage de sollicitude au pays annexé, et il transforma le Conseil résident en un parlement autonome. Ce parlement fut composé dune seule Chambre de dix conseillers, présidés par Raymond Pélisson, qui devait être en même temps le gouverneur politique de la province. Jehan de Boysson obtint l'un des dix sièges que le roi venait de créer; il hésita pendant quelques jours entre l'ambassade qui devait le ramener, pour peu d'années, près de sa chère université de Padoue, et le titre de conseiller, qui lui donnait la quasi-certitude de terminer sa vie sur la frontière italienne ; il opta pour le parlement.

Dès que sa résolution fut prise, il s'empressa d'aller à Chambéry, où le procureur du roi, Villan, avait préparé son installation. Aussitôt arrivé dans sa nouvelle résidence, il écrivit au grand chancelier, le 12 des calendes du mai :

« ...La grandeur de ton bienfait à mon égard est inappré- « ciable; je ne saurais trouver une phrase qui puisse expri- « mer les remerciements que je te dois, pour avoir bien « voulu me placer parmi les meilleurs magistrats de la Sa- « voie, alors qu'il fallait, pour cela, briser la coalition de " mes ennemis et de mes détracteurs... (1). »

Il écrivait en même temps à l'un de ses anciens élèves :

..Je t'écris en toute hâte que je suis à Chambéry et non

M) Lettre n* 103. J. de R. à Guillaume Poyet.

« à Venise, où j'avais résolu d'aller, en quittant P ris, j'ai

« compris que Le désir du roi étail que je vienne ici pour y

« rendre la justice : je me suis incline devant sa volonti .

« n'est pas sans un profond chagrin que je me

« l'évêque de Montpellier; grâce à La fréquentation de ce!

« homme très aimable et très savant, j'aurais fortifie mes

« études... (1). »

Los regrets de Boysson furent vite apaisés. L'ambassadeur de François Ier eut pendant quelques mois de brillants succès; « il plut au roy me commander, ;'i mon partement, « lui faire amas du plus grand nombre de bons Livres g

« que pourroys trouver pourquoy faire, avoys tenuqua-

« tre ou cinq personnes à gros frais; mais puys ung u; « M. de Thulles (2) m'ayant escript de par le Roy, y faire « toute diligence, à présent y en ai mis après jusqu'au nom- « bre de douze, car quelquefoys on ne peust avoir les livres « lesquelz on faict coppier, si longuement à son commaode- « ment (3). »

En même temps, Pellicier démêlait les intrigues du Doge avec la Turquie et celles de Charles-Quint avec La Hongrie ; mais le grand inquisiteur fut mis au courant de ses manœuvres diplomatiques, et il les dénonça au Conseil ^\q> Dix : le malheureux ambassadeur eut grand peine à se sauver s< un déguisement, échappant ainsi par la fuite aux brutalités

de la foule excite»; contre, lui : son séjour à Venise n'avait

duré deux ans.

Ces deux années 1539 et 1540 furent les plus paisibles de la carrière tourmentée île Boysson. Lorsque ootre humaniste toulousain prit possession de -ou Biège, Chambérj n'était qu'une petite ville de huit mille habitants, entourée de

hautes murailles et protégée par les tours du ch.iteau ducal;

ses rues étaient froides et mal éclairées; le- débordeme

(1) Lettre n° 105. .1. «le B. à . Vrl.cn.'.

(2) Pierre du Chatol, ôvêque de Tulle <'t grand !-'*-t >ur du r i

'Mis |"-.

(3j Tasserat, Corresp de G. Pélissier, p. '.''.

fréquents de L'Albane et de la Leysse transformaient la campagne d'alentour en une plaine marécageuse ; les eaux arrivaient même parfois jusque dans l'intérieur de la cité, compromettant la solidité du mur d'enceinte.

La première impression produite sur Jehan de Boysson par cet aspect humide et sombre, ne fut pas heureuse ; mais l'amour des beiles-lettres le consolait, car il allait vivre en relations quotidiennes avec des magistrats aussi dévoués que lui-même au triomphe de l'humanisme. Le président Pélisson était un vieillard aimable et doux, très pénétré des devoirs attachés à ses fonctions ; il vivait très honorablement, consacrant à la poésie les rares loisirs que lui laissaient ses charges administratives et judiciaires; Clément Marot lui témoignait un respectueux attachement (1) et l'avait mis en rapport avec Boysson.

Parmi les dix conseillers, trois étaient originaires de la Gascogne, tous trois de relations très agréables; ils s'appelaient Louis du Rozet, Raymond Sernin et Guillaume Pélissier ; un quatrième, originaire de la Savoie, habitait depuis longtemps Lyon, où Boysson avait eu souvent l'occasion de le voir et d'apprécier le charme de son esprit; c'était Guillaume de Scève, l'ami de Guy Breslay. Scève avait une belle fortune et donnait d'excellents dîners, où les humanistes se réunissaient avec plaisir (2).

Le procureur-général s'appelait Julien Tabouet; nous l'avons déjà vu assesseur de l'hôtel de ville de Toulouse, pendant qu'il suivait les cours de droit civil. Très instruit et très bon latiniste, il vécut pendant les premiers mois en bonne harmonie avec ses collègues du parlement et surtout avec Boysson, qui l'avait eu comme élève, en 1528, et qui l'appelait affectueusement dans ses lettres : notre Tabouet; mais son caractère violent et son ambition jalouse ne tarderont pas à le mettre en lutte ouverte avec tout le Sénat. Auprès de Tabouet siégeait, comme avocat-général du roi, un magistrat très affable, Antoine de Laussergie.

(1) Clément Marot, Epître XXXII du livre 1.

as Bourbon, Nvgœ, liv. VIII, poésie LVI.

Aussitôt que Jehan de Boysson fûl arrivé à Chambéry, il se mil en rapport avec François de Miosinge, fort appr< de son vivant, comme auleur des Chroniqu Le désir 1res légitime de connaître à fond l'histi mœurs du pays dans Lequel il allait rendre la justi Mit

des relations fréquentes et suivies entre L'humaniste toulousain et le savant chroniqueur; nous en trouvons de nominaux témoignages dans les lettres et dans les poésie> de Boysson; un de ses dixains(l) promet à Miosinge l'immortalité de ses œuvres; la prédiction ne s'est pas réalisée, car les Chroniques de la, Savoie ne furent pas imprimées et le manuscrit a disparu.

rléhan de Boysson ne proiita pas longtemps du voisin de cet homme érudit, qui mourut à la lin de Tan 1540. Il avait en même temps fait la connaissance d'un religieux « très recommandable par sa régularité et par sa pénétration « d'esprit », Claude-Louis Alardet, ancien chanoine de I nève et abhé de Filly. Les protestants avaient envahi son abbaye en 153G et l'avaient expulsé; le duc Charles 111 l'avait aussitôt appelé dans son palais, pour lui routier l'éducation de son lils Emmanuel-Philibert, âgé de huit ans: l'ancien abbé de Filly écrivail admirablement le latin; il se lia bientôt d'une étroite amitié avec notre humaniste; nous verrons échanger fréquemment i\e> poésies et des Lettres.

L'un des plus fidèles amis que Boysson ait eus en Savoie, fui Jean Reinier, grammairien très distingué, originaire de L'Anjou, devenu, en 1534, grand maître des écoles à Chamln'i-\ , après avoir été régenl en belles-lettres au collège de la

Trinité, à Lyon. Etienne Dolet appréciait beaucoup ode

science; il lui dédia son Livre intitulé : Elégances d< la '.</<-

gue lutine et il le mit en relation- avec Jehan de BoySSi

Dans une Lettre adressée, Le 7 juillet 1542, à Alardet. Boysson dit qu'il se plaît ,i philosopher souvent avec Reinier,

« grand maître des études dans notre ville, homme très instruit (2) '■: nous le trouverons fréquemment dans la suit*

(i ) 43' dixaiu de la i ierce centurie. (2) Lettre n" 1 IG. J. de B \ irdct.

notre récit, ainsi que Philibert de Challes, coadjuteur, depuis 152:?, de l'évêque de Maurienne, évêque élu en 1539, niais dont le sacre pour des raisons diverses, n'eut lieu qu'en 1542(1).

Clément Marot lit faire à Jehan de Boysson la connaissance d'un habitant d'Annecy, doyen du chapitre de Liesse, professeur de rhétorique et poète, qui s'appelait Angelot de Bellegarde (2); enfin, parmi les avocats du parlement, plusieurs savoisiens devinrent les amis de Boysson, notamment Jacques Daléxi, à qui sont adressées de nombreuses lettres ou poésies latines.

On voit que l'humanisme était assez bien représenté en Savoie, pour contenter les goûts cicéroniens des conseillers du parlement et pour charmer leurs loisirs. Quelques-uns d'entre eux, tels que Pélisson, Scève et Boysson allaient parfois à Lyon visiter leurs amis, Dolet, Grypli, Rabelais, qui se rendaient aussi quelquefois à Ghambéry. Nous avons vu Rabelais enseignant la médecine à Montpellier. Lorsqu'il eut achevé de payer ses dettes scolaires, il abandonna sa chaire, pour aller exercer à Paris la profession de médecin; il est probable que les clients ne se présentèrent pas en nombre suffisant chez le jovial docteur, car de 1540 à 1543, il fit partie de la maison du lieutenant-général du Bellay-Langey, commandant des armées royales du Piémont, en résidence à Lyon: le lieutenant-général et Rabelais entrèrent bientôt en relations fréquentes avec les humanistes du parlement de Savoie; Guillaume de Scève était même plus souvent auprès d'eux qu'à Ghambéry, tandis que Boysson, fidèle à ses obliions judiciaires, n'abandonnait le parlement qu'aux jours de vacances; il allait alors très volontiers voir Etienne Dolet et surtout Rabelais, car dans le grave conflit qui sépara les deux écrivains, il prit' parti pour l'auteur de Gargantua.

En î 5 i 2 , Rabelais eut la "douleur de perdre un fils naturel appelé Théodule, âgé de deux ans; Boysson publia sur la

1 Carmina, f- i8, Élégie XXXVI.

-, Dizain n° 45 de la tierce centurie.

mort de cel en fan I plusieurs poésies latines (1) qui méri d'être classées parmi ses œuvres les plus par f ai ti rs la

même époque, il consacra quelques distiques 2 au lieutenant-général du Bellay el à sa femme, qui venait de mourir d'une fièvre chaude; il composa, puni1 L'époux désolé, une ode empreinte dîme sympathie touchante, dans laque. lui donne ce conseil bien digne d'un cicéronien : ■ Il peut « se présenter encore pour toi, comme pour Énée, une belle « Livinie; et si Jupiter voulait qu'elle te rendit père, oserais- « tu résister à Jupiter (3)? »

Lange y n'eut pas le temps de méditer sur le cou-. -il Jehan de Boysson, car il mourut le 9 janvier 1543, à Saint- Symphorien près Lyon, tandis qu'il se rendait à Pari-. L'humaniste toulousain a célèbre dans une 0 le sa fidèle amitié pour les quatre frères du Bellay-Langey, ■ le car- « dinal, le gouverneur du Milanais, l'évéque du Mai. « Martin, qui dès sa jeunesse, se livrait aux exercices de « la guerre (4). »

La mort imprévue du général aurait laissé L'auteur de Gargantua dans un profond désespoir, si le cardinal du Bellay ne l'avait recueilli dans sa maison; il lui lit donner plus tard une prébende dans L'abbaye de Saint-Maur-des Fossés, et l'on sait avec quelle gravité plaisante le cun Meudon exerça ses dernières fonctions.

Au début de sa carrière d'humaniste, quand il abandonna son monastère, Rabelais fut aussitôt installe par Geoffroy d'Estissac, évoque de Poitiers, dans le château de Ligu lorsqu'au déclin de sa vie, la mort d'un petit enfant naturel de deux ans vint assombrir sa joyeuse humeur, ce fui un conseiller-clerc du parlement qui célébra sa trisl lans

des vers empreints d'une sympathique harmonie.

Cependant Le jugement formule par La Bruyère reste tou-

(1) Carmina, Hcndécasyllab XXX. lam s XVII. J s \\ : \

(2) Carmina, Élégies XLI, Mil, \un.

(3) Carmina, Ode II.

/O Carmina, Ode IV.

jours vrai : « Quand Rabelais est bon, il s'élève jusqu'au « sublime ; quand il est mauvais, il s'abaisse au-dessous du « pire. » Comment se fait-il que son impudeur et son apparente impiété soient toujours abritées sous le manteau d'un vertueux prélat ?

Ce fut évidemment l'un des plus regrettables effets de l'Humanisme; entre cette renaissance littéraire parsemée d'exagérations, et l'hérésie luthérienne, la ligne de séparation resta longtemps imprécise. Avant nos prélats de France, les papes séduits par les projets de réforme universitaire, avaient généreusement accordé toute leur protection aux propagateurs de ces idées nouvelles. L'un des plus célèbres humanistes italiens, Le Pogge, immoral et sceptique comme Rabelais, a rempli pendant plus de cinquante ans, sous huit papes successifs, les très lucratives fonctions de secrétaire apostolique.

Un aussi regrettable abus devait amener une énergique réaction ; nous l'avons signalée quand Alciati fut privé de sa chaire d'Avignon, et quand les cours de belles-lettres furent suspendus dans toutes les Universités italiennes.

A dater du jour où Jehan de Boysson prit possession de son siège au parlement, ses relations écrites furent complètement transformées. Jusqu'ici ses poésies et ses lettres ont été presque toujours adressées à des collègues, à des magistrats, à des humanistes de robe ou d'église; dorénavant, il écrira surtout pour des hommes de cour, tels que Guy Breslay, qui lui rendra de grands services, pour Guillaume Poyet, garde des sceaux, ambitieux et servile, François Olivier, son successeur, austère, énergique et bon, Jean de Bertrand qui vint après Olivier, et qui sera remplacé par Michel de L'Hôpital ; tels aussi que les quatre cardinaux : Armagnac, irréprochable dans ses mœurs, et qui donnera le nal de la Ligue; du Bellay, intègre, mais ambitieux et dépensant son immense fortune à satisfaire sa vanité; Châtillon, frère de Coligny, revêtu de la pourpre à dix-huit ans, qui déchirera ses vœux et se mariera; Tournon, le plus

rigide dans sa conduite et dans la lutte contre les hérétiqu

Aussitôt installé dans le lo^ris que Villan avait retenu pour lui, Boysson se mit à la recherche d'une maison plus conforme à ses goûts; il en acheta successivement deux, situ dans la rue Saint-Antoine; l'une auprès du couvent

Dominicains et l'autre sur l'emplacement acquis plus tard par les Jésuites. Comme tous les poètes du beau temps de Rome, il voulut avoir sa vigne. Dans ce but, il acquit sur la route de Grenoble, à cinq lieues environ de Chambéry, ; du village de Gruet, en Savoie, une jolie maison de campagne, qu'il appela Tusculum; elle était bâtie à rendre de la riche vallée du Graisivaudan, bien abritée des vents du nord, avec une vue splendide sur les Alpes du Dauphim l'entour, s'étendait un beau vignoble, qui fournissait un vin renommé. Dans les écuries, se trouvaient toujours deux ou trois chevaux, avec lesquels Boysson franchissait sans fatigue et rapidement la distance qui séparait Tusculumàe Chambéry. Il va réaliser le type accompli du poète payen: il s'abandonnera tout entier aux splendeurs des grandes montagnes,aux charmes des eaux vives et des arbres touffus. Depuis dix siècles, l'humanité ne comprenait plus les beautés de la nature; seuls, quelques troubadours ont chante les séductions du inonde extérieur ; les trouvères ne les ont jamais remarquées. Les humanistes osèrenl ramener l'attention des mortels sur les magnificences de la terre et du firmament ; Jehan de BoySSOD nous en donnera de nombreux témoignages; mais l'amour de la poésie De lui lit jamais négliger les devoirs de sa charge.

Avant la promulgation du célèbre édii de Villers-Cotterets(l), par lequel François 1" Imposa l'uniformité dans la procédure pour tous les parlements, et rendit l'i, langue, française obligatoire dans tous les actes publies, le latin était la seule langue usitée dans tOUS les tribunaux de

France. Boysson l'ut charge d'établir, dans le ressort du par-

(1) Col édil fui appelé Lb GuiZ/e/niine, parce qu'il avait par Guillaume Poyet,

lement de Ghambéry, la procédure et le style ordonnés par le roi; cette mission fut accomplie avec le plus grand zèle; quand elle fut terminée, l'humaniste toulousain écrivit à Guy Breslay :

« ...J'ai dépensé beaucoup d'argent, pour introduire l'usage « de la procédure française et du bon langage dans notre « parlement ; il est arrivé qu'on ne m'en sait aucun gré ; on « ne m'a pas remboursé les dépenses que j'ai faites, Tan « dernier, dans ce but; quelques-uns osent même dire que « ce n'est pas mon œuvre (1)... »

Boysson avait un profond sentiment des devoirs imposés à tout bon magistrat ; il se rendait compte des obstacles qui trop souvent compromettent l'indépendance des juges; il dit dans une lettre à Claude-Louis Alardet :

« ...Je n'ai ici ni parents ni alliés, qui puissent me faire « oublier la parfaite équité ; nous n'avons pas même les ten- « tations amenées par la pauvreté, car le roi nous attribue « de beaux émoluments (2)... »

Les premières années du jeune parlement furent rendues pénibles par le grand nombre de litiges soumis à l'examen des conseillers ; « ils sont en si grand nombre, dit Jehan de « Boysson, que je dois admirer la facilité avec laquelle les « procès naissent dans ces âpres montagnes et sur ces ro- « chers ; la seule raison se trouve dans l'état de guerre où « vivait ce pays, empêchant les plaideurs d'aborder les tri- « bunaux. »

L'humaniste toulousain aimait à se reposer dans sa villa de Tusculum, où ses amis venaient souvent le visiter; il les appelait au moment des vendanges, et quand ils ne se rendaient à son premier appel, il insistait en envoyant quelques jolis vers, tels que ceux-ci, composés pour Jean Reinier :

Non desunt fontes, non desunt dulcia vina. istanew, non desunt, non pira, poma, nuces;

1 Lettre n* W). .!. de B. à Guy Breslay. I) Lettre n° 70. .1. de 13. ad Alardetum,

Non dcsunt uvis pasti tnrdi, leporesque, Non dcsunt nobis lubera, non olera.

Non dcsunt libri, non dcsunt carmina : qui fit Quod non hue venias? — Margaris una deest [i).

« Nous avons Peau claire et des vins délicieux : nous avi « des châtaignes, des poires, des pommes et des noix; nous

'( avons des grives nourries avec des raisins; nous avons « lièvres, de l'ail et des oignons; nous avons i\i:> Livres el « des poésies. Qu'est-ce qui pourrait t'empôcherde venir7 — q Marguerite seule n'y sera. pas. »

En 1542 ou 1543, il écrivit de Paris à ce même Usinier, pour lui raconter un voyage qu'il venait de faire avec le président Pélisson; il décrit la fertilité de la Limagne, l'accueil enthousiaste que leur lit la ville de Montferrand, les curiosités archéologiques de Gergovie, où les deux humanistes s'arrêtèrent pendant trois jours; ils ont visité Moulins. Nevers et Briare, en descendant le cours enchanteur de la Loire; mais voilà qu'en arrivant à Paris, ils ont trouve le Carême, qui les oblige à se nourrir de poissons 2).., On voit qu'ils étaient plus soumis qu'Érasme aux prescriptions quadragésimales.

Nous avons déjà vu dans le registre des délibérations du gai sçavoir que, depuis l'injuste échec de Dolet au d'amour, en 1535, Jehan de Boysson avait cesse «le prendre part aux reunions périodiques .les vu mainteneurs, bien qu'il n'ait quitté Toulouse qu'en 1539, En 1544, après neuf années de persévérante abstention, il alla de Chambérj retrouver ses collègues pour les joies de l'églantine el de la violette, qu'on célébrai! alors, comme aujourd'hui, le trois du mois de mai; il revit Pierre du Faur, François de Bertrand el même le seigneur de Drusac 3), qu'il avait jadis accablé de ses mordantes satires : il esl vrai que notre humaniste n'était plus en relation aver Etienne Dolet; par une

il) Carmina, fol. 52, Élégie n M l\ C2) Carmina, fol. 68, Éplti e n " i.

[:\) ftib. des Joui floraux. R

foule de procédés divers, son ancien ami de Toulouse et de Padoue avait attiré sur lui la haine de ses plus fidèles soutiens d'autrefois. Clément Marot, Jean Voulté, Rabelais ont tour à tour porté contre lui les plus graves accusations ; de sorte que Dolet ne trouvait plus que des évêques pour l'aider encore dans sa défense ; Boysson ne l'attaquait pas ; il l'abandonnait.

Le 2 mai 1542, Etienne Dolet fut arrêté par ordre de l'officialité de Lyon, pour crime d'hérésie ; le parlement constata qu'il était toujours passible de poursuites judiciaires, à cause de l'assassinat de Guillot Compaing, parce que les lettres de rémission, données en 1537, n'avaient pas été enregistrées; mais grâce à la bienveillante intervention de Pierre du Chatel, évêque de Tulle, de nouvelles lettres d'élargissement furent accordées le 22 septembre 1543; le 6 janvier 1544, le parlement de Paris le fit encore arrêter, pour vente de livres interdits ; la procédure occupa de nombreuses audiences, englobant le meurtre du 31 décembre 1536. Etienne Dolet fut condamné à mort, le 2 août 1546; il fut pendu le lendemain et son corps fut ensuite livré au bûcher, sur la place Maubert, avec les livres entachés d'hérésie.

Aux vacances de 1544, Jehan de Boysson aurait voulu revenir à Toulouse, où l'appelait la surveillance de ses intérêts financiers; la guerre du Milanais ne lui permit pas de quitter Ghambéry, tandis que de graves missions diplomatiques appelaient Alardet loin de son cher pays de Savoie.

Depuis 1541, le jeune prince Emmanuel-Philibert avait abandonné son précepteur, pour vivre auprès de Charles- Quint, qui le faisait élever avec son fils Philippe.

Charles III, toujours plein de confiance dans le dévouement et l'habileté de l'ancien abbé de Filly, l'avait amené à la diète de Worms et l'avait ensuite chargé d'aller près de divers princes d'Allemagne, renouveler ses revendications, ;iu sujel des États de Savoie annexés à la France.

Les httres de Jehan de Boysson nous prouvent que pendantces voyages, qui durèrent plus de deux ans, l'humaniste toulousain et l'ancien abbé de Filly restèrent en correspon-

dance fréquente. Alardel avail même chargé son ami de lui faire attribuer le bénéfice de doyen de la Sainte-Chapelle de Chambéry ; celte démarche eut bientôt un plein suce en L'annonçant au nouveau doyen, Boysson insista pour qu'il

vînt le pins toi possible prendre possession de son titre; il

déplorait son retard et il écrivait :

« ...J'avais espéré que tu reviendrais; mais voilà que « Claude de Crescherel (1) m'assure que tu remets encoi

« pins tard ton arrivée dans ce pays; je ne désire pas moins « que toi aller revoir ma patrie, et je le désire d'autant plus « que je suis vivement contrarié par le passage incessant « des troupes allant de France en Italie (2)... »

En répondant à cette lettre, Alardet laissa voir tonte l'amertume qui remplissait son cœur, quand il songeait aux désastres causés par la guerre dans sa bien-aimée Savoie : ces plaintes provoquèrent les sages réflexions développées dans la lettre suivante :

« Quoique les loisirs dont je dispose soient très courts et « bien qu'il me soit pénible et difficile d'écrire en mon triste « état de santé, car la pituite me donne de vives douleurs de o tète et des torpeurs, je veux néanmoins répondre aux let- « très que tu m'as adressées au mois de janvier.

« Tout d'abord, je te dirai que je les ai communiquées an « président Pélisson, afin qu'il puisse corriger ses sentia ments envers loi. si par un acte injuste a ton égard, il « avait réforme la décision prise devint BréS} lias.

« Lecture faite de ta correspondance, il a déclare que rien

« ne s'oppose à ton retour dans la province; il a même dit a « Garpinel (3) que tu peux revenir sans crainte et sans « danger.

« Je me suis concerte avec Garpinel sur ces declarati

(1) Jeune étudiant en droit, 'i'' noble famille - (viendra

conseiller .m parlement <!'• Chambéry, bous Emmanuel-Philibert. (9) Lettre il" 51. .1. de 15. ad Alardeluwx, (3) Carpinel sysJI épousé l>i sœur d'Alardet

« du président: j'ai eompris qu'il est aussi d'avis que ton « retour s'effectuerait en toute sûreté.

« Si j'avais quelque pouvoir en tout cela, tu serais ici dece puis déjà plusieurs jours; mais tu le sais bien, ma situa- « tion dans la magistrature veut que je ne m'occupe que des « controverses portées devant les tribunaux et pour lesquelles « on demande mon intervention.

« D'ailleurs tu n'aurais pas à t'étonner si le président mo- « difiait ses décisions à ton égard; il est citoyen, et comme « tel il doit obéir au roi. Toi qui sais ce que le roi nous '( ordonne, ne trouves- tu pas juste qu'il obéisse au prince?

« En ce qui concerne les sentiments manifestés par le « président à ton sujet, j'affirme qu'il persiste à te juger et a à parler de toi dans les termes les plus favorables, et qu'il « m'a toujours paru admirer les grandes qualités de ton « esprit; de sorte que tu ne dois pas douter de ses bonnes « intentions.

« Mais voilà que. tu nous représentes dans tes lettres a comme étant très fortunés, tandis qu'il ne vous resterait « à vous-même que misère et pauvreté; rappelle-toi ce que « dit Ovide sur les agriculteurs qui, partout, ont l'habitude « de juger la récolte des voisins plus abondante que la leur.

« Que de maux et de dommages ont subi les Français dans « cette guerre! que de calamités ils ont endurées! que de « désastres et de pertes d'argent ! que de boucliers, de cas- « ques et de cadavres furent entraînés par la Marne et le Pu. « Une seule pensée doit nous consoler, et c'est d'ailleurs une « bien faible consolation : dans toutes nos infortunes, nous « avons eu de nombreux compagnons, Espagnols, Italiens, « Germains, Savoisiens et tant d'autres, qui doivent comme « vous et nous, supporter leurs misères sans se plaindre ; « cela seul est convenable.

« Au sujet du concile de Trente, il faut observer que les

« bruits répandus si vite à son égard, se sont apaisés; on

■ n'en parle que pour affirmer qu'il se réunira ; mais pour la

« date, nul ne la connaît, sauf celui qui fait trembler le ciel

ivec son tonnerre. Je m'arrête; je n'avais pas cru que je

« t'écrirais nue si Longue leltre. Cfassus I, el Lampignan 2] « te saluent ; je te prie de saluer Poméran de ma part. « Vale(3). »

L'ancien abbé de Filly ne revinl en Savoie qu'en 1546, dès lors s'arrêtèrent les relations écrites des deux amis; noua ne trouvons plus à l'adresse d'Alardet qu'une seule lettre,

non dalée, paraissant rire de 1547; mais il est certain que Jehan de Boyssou entretenait, à Chambéry, les rapports les plus courtois avec le célèbre savoisien, qui restait Le principal agent de Charles III et le conseiller le [tins écouté du prince héritier. La persistance de cette étroite liaison devait provoquer l'attention du procureur général el semer de nouvelles disgrâces sur la carrière de l'humaniste toulousain.

Antoine de Lausergie, mort en 1542 avait eu pour successeur Jean Thierrée, que nous avons déjà rencontré plusieurs fois; l'arrivée de cet ami fidèle adoucit un moment les inquiétudes apportées dans la famille parlementaire de Chambéry, par la jalousie farouche de Tabouet. L'union des premiers jours ne s'était pas maintenue longtemps; presque tous les conseillers apportaient un grand zèle au service du roi, tout en donnant au culte des lettres les rares Loisirs dont ils disposaient; niais dans une ville de trois mille âmes, Les (•dations étaient trop suivies pour ne pas faire naître souvent des susceptibilités, OÙ le caractère ambitieux et violent du procureur gênerai ne tarda pas à trouver une facile carrière.

Un premier choc avait eu lieu, en 1539, entre le conseiller Benoit Grassus el Le chef du parquet. BoySSOU donna toute

son affectueuse assistance au conseiller, mais il intervint avec une grande prudence; ses Lettres ne disent pas un seul mot du conflit et ne donnent jamais le nom du terrible adversaire de Crassus; l'une d'elles, datée des ides de décembre 1539, est adressée â Jean Sarrat, fils d'un ancien premier président du parlement de Toulouse, nomme récemment

(1) Benotl Crasaus, conseiller au Pari. 'm. Mit.

(î) Lampignan, était un savoisien, ancien élève de J. : B

(3) Lettre n" 170 de .1. de B. ad AUrdetum,

conseillera. Paris (!); une antre porte la même date, à l'adresse de Jean de Bertrand. A Sarrat, parent de Guillaume Poyet, Boysson annonce la prochaine visite de Grassus; il le conjure de parler au magnifique chancelier (2), en faveur du magistrat opprimé. Avec Bertrand, il entre dans de plus grands détails, et il dit :

« ...Benoit Grassus, l'un des conseillers du roi à Chambéry, « le plus docte et le plus éloquent de tous, va partir pour la « Cour, afin d'y traiter quelques affaires ; à ce sujet, il lui a « semblé que ton secours lui serait non seulement très utile, « mais encore tout à fait nécessaire. Il m'a prié de t'écrire ; « je ne peux refuser; je suis même très heureux d'avoir une « occasion de m'adresser à toi, car tous ici, moi plus que les « autres, nous sommes persuadés que tu as la plus grande « affection pour moi.

« L'affaire qui appelle Grassus près du roi n'est pas sans « importance; nous ne devons pas la négliger; il est impos- « sible de rendre la justice en toute liberté d'esprit, lorsque « des personnages très puissants, n'ayant aucun respect pour « les lois, et ne croyant pas que ces lois les obli8ent, s'arro- « gent toutes les prérogatives, de vive force, même par les « armes, lorsque ces hommes se persuadent qu'ils peuvent « nous résister et résister à l'autorité du roi de France, ce « qui d'après nous, n'a jamais été dans la pensée du monar- « que. Pour remédier à ce danger, dès son apparition, avant « qu'il ait pu devenir grave, nous avons envoyé vers le roi « ce Benoît Grassus, qui est de beaucoup le premier de notre « ordre. En cette affaire, tu peux nous être d'un grand se- ■ cours, par la faveur et le crédit dont tu jouis auprès du « souverain ; voilà pourquoi nous te prions instamment de ne « pas nous abandonner dans une circonstance aussi sérieuse « pour nous... (3). »

(1) Lettre n° 114. J. de B. à Sarrat.

François Olivier, à qui J. de B. adresse son élégie XLV Carmina, fol. :>3.

(3) Lettre n° 115. J. de B. au président Bertrand.

En quoi consistai! ce conflit ? A quelle occasion la justi avait elle été menacée de vive forée, même par Les arn Nous n'avons pas pu découvrir Le sens de ces paroles. S viteur sans scrupule du duc de Guise, Tahouet avait dû ; parer quelque ténébreuse machination qui préoccupait Les membres du parlement. Les lettres de Jéban de Boysson n'apportent qu'une faible lumière sur ce procès, dont Les conséquences seront désastreuses pour ses amis et pour lui. Nous avons cependant reproduit la majeure partie de la requête adressée à Jean de Bertrand, pour montrer que, dès 1542, noire humaniste avait pressenti le rôle funeste qu'allait bientôt jouer celui qu'il appelait encore Notre Tabouot.

Le procès de Crassus, engagé devant le parlement de (irenoble, fut transféré plus tard devant le parlement de Dijon, pour aller ensuite au Grand Conseil ; il dura plus de don/»1 ans; à Dijon, où le duc de Guise, en sa qualité de gouverneur, exerçait une inlluence quasi-souveraine, Crassus fut tics faiblement condamné; le 23 août 1552, par lettres patentes d'Henri II, il fut rétabli dans toutes ses fonctions, sans amende et sans frais.

Pendant que ce premier contlit suivait son cours, un autre procès, plus vivement conduit, survint entre Guillaume de Serve et Julien Tabouet; ils étaient l'un et l'autre fort irascibles; mais le procureur général consacrait Ba vie tout entière au service du parquet et à son ambition, tandis que Scève, originaire de la Savoie, ne se préoccupait que de ses relations de famille ou d'amitié.

Quelques Légères difficultés soulevées entre eux, à la tin • le l'année 1540, prirent bientôt un caractère belliqueux; tous deux portèrent, en même temps, leurs récriminations (levant le Grand Conseil; cependant, Scève ne modifiait pas son genre de vie, car les registres du parlement, arrivés jusqu'à nous, établissent que, durant toute l'année 1541, il ne siégea qu'une seule fois, pour L'audience de rentrée, le

21 octobre (1).

(l) V. Mugnier, ./. </<• B. ri le Parlement frttm

p. nu.

Le roi avait chargé le parlement de Grenoble de faire une enquête sur les griefs réciproques des deux magistrats; pendant cette enquête, un plaideur mécontent dénonça Scève, comme ayant égaré le dossier d'un procès auquel il était intéressé ; le procureur Bonaud prit fait et cause pour le plaideur; Scève, toujours violent, lui répondit par un brutal coup de pied (1): cet acte incorrect donna naissance à de nouvelles plaintes.

Peu de temps après, le procureur général, qui avait fait constater les fréquentes absences de son adversaire, obtint du roi le remplacement de Scève par Bernardin de Bullio; lorsque celui-ci voulut prendre possession de son siège, le 25 octobre 1541, le président Pélisson et les conseillers, conformément aux conclusions du rapporteur, Guillaume Pélissier, repoussèrent la réquisition de Tabouet, allumant ainsi contre eux-mêmes une animosité qui ne s'éteindra plus (2).

Tout le parlement était d'accord avec le président, y compris l'avocat général du roi, qui faisait très rarement cause commune avec son procureur ; un seul conseiller soutenait Tabouet; c'était son neveu, Julien Dugué.

Guillaume de Scève, comprenant le danger de sa situation, se rendit à Paris, afin de montrer aux membres du Grand Conseil que les plaintes lancées contre lui provenaient d'un calomniateur ; il avait la haute protection de son ami Guy Breslay et l'appui des relations de Jehan de Boysson ; celui-ci le recommanda tout d'abord àl'évêque de Tarbes, Antoine de Gastelnau ; cherchant à faire justifier par sa bienveillante intervention, les fréquentes absences de Scève, il lui disait :

« ...Quoique je sache bien que tu n'as rien négligé dans « les intérêts de Scève, je veux te dire qu'il a été malade à « Paris, pendant quatre mois, et même en danger de mort; « voilà le seul motif qui l'ait empêché de revenir auprès de

(1) F. Mugnier, J. de B. et le Parlement français de Chambèry, p. 103.

! . Mugnier, J. de B. et le Parlement français de Chambèry,

a nous aussitôt ({uc le chancelier L'aurait désiré. Il a, gi

« â Dieu, recouvra la santé, mais le voilà menacé de perdre

« La fortune et L'honneur; on a dit que son siège Lui serait

« enlevé pour faute grave; mais il n'était pas coupable, et

« cependant il n'a pas d'autres soutiens que sa conseil

'( ta protection; d'ailleurs, il n'aurait pas pu trouver un

« meilleur appui que toi, toujours si bienveillant, non Beu-

« lement pour Scève, mais pour tous les humanistes... 1 .

La disgrâce du chancelier L'oyet avait t'ait naître, chez tous ses amis, les plus vives inquiétudes, notamment chez Jehan de Boysson ; Guillaume de Serve qui venait de perdre ce puissant protecteur, commit la faute impardonnable de se brouiller avec Guy Breslay, le meilleur et le plus ancien de ses appuis ; Boysson s'efforça de réparer la maladresse son irascible ami, en écrivant, le 1er juin 1543, à Breslay :

« ...Scève est le courageux défenseur de notre dignité « commune; il mérite une satisfaction pour tous ses efforts « et pour les soins qu'il porte aux intérêts de notre société. a II s'est vu contraint, par les difficultés du jour, à plaider « pour sa fortune, pour ses fonctions et pour son honneur, « devant les magistrats du Dauphiné, qui depuis notre ori- « gine, détestent les conseillers de Ghambéry, parce que La « Savoie faisait partie de leur juridiction avant la création « de notre parlement; ils sont mécontents de ce que ce mor- « ceau leur ait été ravi... Mais la cause de Scéve est dans tes « mains; je suis rassure... (2). »

L'avocat général, Jean Thierrée, était alors à Paris, chai

peut-être par Pélisson et ses collègues de Beconder 9

qui elait ordinairement plus violent qu'habile.

Boysson avait ete très impressionné par la di8grâce du

chancelier Poyet, qui survenait au milieu des pénibles intrigues où s'agitaient les membres de son parlement ; il forma le projet de quitter Ghambéry et de chercher soit une autre

(t) Lettre q* k>i». J. de B. à Antoine d< C tetelnau. (2) Lettre ir 160, .1. de B. .'» Guy Bretl »>

fonction, plus compatible avec son amour des belles-lettres, soit une autre résidence plus favorable à son goût naturel pour la paix; il profita de la présence à Paris de Scève et de Thierrée, pour engager, par leur intermédiaire, ses premières démarches. Dans ce but, il pria Thierrée de poser sa candidature à l'un des emplois de juge au Grand Conseil qui allaient être, disait-on, prochainement créés ; il était « prêt à fournir toute la finance exigée, aussitôt que le nombre de ces conseillers serait augmenté (1). »

Il écrivait en même temps à Scève :

« ...Tu sais combien je suis las de Ghambéry et de certains « individus avec lesquels il nous faut vivre ; j'ai songé plu- « sieurs fois à changer de résidence, ou même à donner ma « démission, afin de pouvoir mieux étudier et d'entretenir « mon modeste talent de parler et d'écrire, acquis par le trace vail, mais qui s'éteindra, si je reste auprès de l'indigne « Barbarie. On me conseille de chercher, par préférence, « une fonction plus élevée, pour que je puisse me venger des « envieux et des méchants... (2). »

A cette même époque, Martin du Bellay, passant à Chambéry, dit à Jehan de Boysson qu'Errault de Ghamans, premier président du parlement de Turin, allait être nommé garde des sceaux de Piémont et que Michel de L'Hôpital était désigné pour le remplacer; il engagea fortement Boysson à suivre son ami L'Hôpital dans son nouveau poste.

Quitter Ghambéry et se rapprocher de Padoue réalisaient deux souhaits bien enracinés au cœur de l'humaniste toulousain; il s'empressa de faire les démarches nécessaires au succès de ses désirs; mais les mutations annoncées par Mar tin du Bellay ne furent pas exécutées (3).

La préoccupation de ses intérêts personnels n'empêchait pas Jehan de Boysson d'intriguer en faveur de Scève; sa

(t) Lettre n° 156, J. de B. à Jean Thierrée. (2) Lettre n° 173, .1. de B. à G. de Scève. ttre n" 173. J. de B. à G. de Scève.

correspondance contient plusieurs lettres écrites dan- ce but à du Pac (1), à Jacques du Faur (2), etc. ; ses laboriei; marches allaient produire enfin le résultat désiré, quand Guillaume de Scève mourut à Paris, victime de Vhomme impur et malfaisant (15-'i6) (3).

Depuis déjà plus d'un an, Pélisson et les conseillera du parlement étaient engagés, contre le procureur général Tabouet, dans un double procès, qui va briser la carrière et la vie de l'humaniste toulousain.

(1) Lettre ir 171. J. de B. à M. du P i .

(2) Lettre u« 172. J. de B. à J. du Faur.

(3) Carmin.i. fol. B5. Epltre XIV ad BapUndit

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