CHAPITRE IX
Procès contre Tabouet et Condamnation (1546-1551)
Causes du 'procès. — Lettre à Baptendier. — Mort de François Ier. — Troubles en Savoie. — Henri H à Chambéry. — Voyage à Toulouse. — Denis Lambin. — Révocation. — Condamnation,
J.-A. de Thou, dans l'Histoire de mon temps, raconte les procès soutenus par le président et les conseillers de Chambéry. contre le procureur-général Tabouet, et les présente comme étant dignes de figurer au nombre des causes célèbres de son siècle. D'après lui, ces longs et douloureux débats seraient un des incidents plus ou moins graves, amenés par la longue rivalité des Guise et des Montmorency (1).
Rien, dans les œuvres de Jehan de Boysson, ne nous a montré l'ingérence du connétable dans ce conflit, qui reste encore assez mystérieux pour nous ; il est vrai que plusieurs poésies de notre humaniste sont adressées au cardinal Odet de Chàtillon, neveu de Montmorency; mais toutes sollicitent son intervention, afin d'obtenir une fonction publique; aucune ne demande l'appui du cardinal ou de son oncle dans les procès engagés contre Tabouet.
Quels ont été les vrais sujets de ce litige, qui fit momentanément disparaître du parlement de Chambéry presque tous les premiers sénateurs donnés à la province par François 1er? Les archives de la Savoie n'ont pas pu nous éclairer
(1) J.-A. de Thou, Histoire de mon temps, La Haye, 1740, tome II, p. Y.'M et suiv.
à cet égard d'une suffisante Lumière; mais il est évident que la cause réelle fut L'ambition tyrannique et violente
Tabouet, qui cherchait à faire prédominer son influence sur le Sénat, aiin de montrer ensuite au duc de Guise 1 aveugle fidélité de ses services.
Tabouet était d'ailleurs capable d'exécuter les pires manœuvres pour réaliser ses rêves ambitieux, comme pour être agréable à son puissant protecteur. N'ayant pas pu faire un crime à ses adversaires d'avoir empêché Bernardin de Bullio de prendre la place de Guillaume de Scève, il dut choisir un motif plus juridique, tendant à les attaquer avec chance de succès. Il adopta peut-être contre eux l'arme dont on vait presque toujours au xvie siècle, quand on voulait briser la carrière d'un magistrat, en les accusant de prévarication. C'est ainsi que Semblancay, d'Olmières, Guillaume Poyet et beaucoup d'autres, avaient été récemment disgraciés; mais il est aussi possible que Tabouet éleva, contre ses adversaires, des accusations d'ordre purement politique.
Jehan de Boysson, dans une lettre déjà citée, déclare que le roi donnait à ses juges de Chambéry des émoluments assez considérables pour qu'ils ne soient pas tentés d'ace ter les présents offerts par les plaideurs ou de s'approprier L'argent du Ûsc(l). Cependant on a dit que Pélisson et les conseillers furent accusés d'avoir accaparé les amendes les autres condamnations pécuniaires de la Savoie, concédées par François Ier au duc de Guise, en indemnité df pea frais de représentations (2). Cette accusation devait avoir le double avantage d'intéresser le due au gain du procès el de montrer quel grand zèle déployait le procureur-général pour défendre les Intérêts financiers du gouverneur de la Bourgogne.
Rien ne nous a prouve que tous ces honorables magistrats furent dénoncés comme prévaricateurs; la Lecture attentive des documents contemporains a fait naître eu nous L'i
(1) Lettre n" 1 16, ■"/ t larde tum.
(•:) G. Guibal, •/. de />'. et le Renaissance à Toulouse, ebap. V
que Y infect. Tabouet a pu les accuser de lèse-majesté, en dénonçant habilement leurs relations affectueuses et persistantes avec les principaux habitants du pays annexé, restés fidèles à la dynastie déchue ; le simple récit des événements qui vont suivre fera partager peut-être cette suppostion.
Jehan de Boysson, en sa qualité de clerc, fut également signalé comme n'ayant pas exactement observé les lois de l'Église, relatives au célibat ecclésiastique et au jeûne quadragésimal ; nous verrons si cette accusation fut retenue comme fondée.
La plainte portée contre Tabouet par Pélisson et ses collègues n'est pas mieux connue que celle de Tabouet contre le parlement; mais il est certain que les deux procès étaient engagés au début de l'année 1545; nous avons déjà vu que l'avocat-général du Roi, Jean Thierrée, fut attaqué comme les autres magistrats et qu'un seul conseiller restait en dehors des accusations formulées par le procureur-général ; c'était Julien Dugué.
Par lettres-patentes du 12 août 1545, le Roi transmit les deux plaintes au parlement de Grenoble, dont le premier président était Claude de Bellièvre, ami de Boysson. En 1549, l'affaire n'était pas encore instruite, peut-être à cause de l'amitié que le premier président portait à l'un des accusés, peut-être aussi parce que les magistrats instructeurs, ne trouvant aucun grief bien établi dans les procès soumis à leur examen, avaient voulu laisser ces regrettables conflits s'apaiser avec le temps. En attendant, les divers plaignants continuaient à rendre la justice dans une collaboration quotidienne, où la rivalité des membres du parlement ne semble pas avoir trop souvent contrarié l'œuvre du tribunal.
Jehan de Boysson, qui n'admettait pas la possibilité d'une condamnation, correspondait, suivant son habitude, avec ses amis et ses élèves, en même temps qu'il priait Scève et Thierrée de poser sa candidature comme juge au Grand- Conseil. Lorsqu'il eut acquis la certitude que les offices, sur quels il avait fondé ses espérances, ne seraient pas créés, il écrivit au cardinal d'Armagnac pour le prier de joindre
— Ml —
ses efforts à ceux du cardinal Sadolet, tout puissant à la
cour de Rome, afin de lui faire obtenir la faveur qu'il sollicite.
Quelle est donc la nouvelle faveur que demande ainsi notre inconstant humaniste? Nous le verrons bientôt rechercher la chaire de droit pontifical dans l'Université d'Avignon, qui relevait du saint siège; mais cette modi ambition ne justifie ni le mystère dont Boysson semble l'entourer, ni l'intervention de deux puissants cardinaux. S'il avait sollicité, soit un évêché français, soit un bénéfice, il se serait adressé directement au roi de France, qui depuis le concordat de 1516, choisissait à son gré les é et les abbés. Peut être désirait-il obtenir du sainl Père un évôché dans les états de l'Église, comme son savant collèg Aléandre, ou comme son ami Sadolet, sauf à recevoir ensuite les ordres, si sa requête avait été favorablement accueillie.
De cette même époque (1547), date une lettre fort intéressante, écrite par Jehan de Boysson à l'étudiant Antoine Baptendier, qui après avoir suivi les cours de droit à l'Université de Toulouse, était allé compléter ses études à Padoue : dans cette lettre, notre humaniste donne l<vs noms .les principaux régents en droit qui professaient dans les divei Universités d'Europe, au commencement du \\i" siècle. 1 dit à Baptendier :
« ...Il ne valail pas la peine, que tu ailles à Padoue,
« Ton professe le droit avec la même barbarie qu'à Tou-
« louse et valence, peut- être même davantage ; car, à Tou-
« louse, tous les maîtres enseignent aujourd'hui d'après les
<( anciens jurisconsultes, et à Valence, Jean de Goras oblige
« ses élèves à joindre l'éloquence au Bavoir. Pourquoi donc
« quand Alciati est en Italie pour donner des leçons de
« droit, Minerve t'a t-elle conduit auprès d'un autre maître
« que lui? Croyais- tu qu'il j avait plusieurs Alciati, possé-
« dant un égal génie, une égale éloquence, une science ai
a complète? Non, Baptendier, ni la France, ni l'AUemag
« ni l'Italie ne pourraient comparer un jurisconsulte quelce conque à cet Àlciati.
« Tu sais que j'ai parcouru bien des provinces et vu beau- « coup de professeurs ; il y en avait à Toulouse que je ne « mets pas au dernier rang : mon oncle Luscus, Pac, Ferce rier, Goras; à Cahors, Sarnin, Peyrusse, Mophée ; à Bora deaux, Gamétan ; à Poitiers, Scot et Fabre ; à Orléans, « L'Étoile et Teyssier; à Paris, un autre Fabre, Parpaix, « Rabusse; à Louvain, d'Aix; à Bourges, le Portugais Sal- « vator et le médecin Antoine ; à Valence, Dorné, Torret et « Prat; à Avignon, Rive et Montan ; à Montpellier, d'Exéa; « à Turin, Gagnai d'Alexander, Richier; à Bologne, Paris et « Girardin; à Padoue, Gorté, Fabius, Socien ; à Rome, un « Péruvien, dont j'oublie le nom, mais qui me donnait des « émotions, quand il enseignait à la Sapienza, le titre I de « legatis; à Sienne, Philippe Dèce. Tous étaient ou sont « très savants ; mais nul d'entre eux n'a dépassé, ni même « égalé Alciati. Il faut donc que tu ailles suivre ses le- « çons (1) »
Le calme gardé par l'humaniste toulousain, au milieu des orages dont il est si fort menacé, persistera jusque dans les cruelles épreuves auxquelles nous allons assister.
Le connétable de Montmorency, protecteur du président Pélisson, était en complète disgrâce quand François 1er mourut, en 1547; il ne rentra pas, aussitôt après la mort, dans les faveurs du nouveau roi. Or, dès que la cérémonie du sacre fût accomplie, Henri II résolut d'aller visiter ses provinces de Piémont et de Savoie, où des sentiments favorables à la dynastie déchue s'étaient tout à coup réveillés.
Charles-Quint avait compris que, dans sa lutte incessante contre la France, il trouverait un fort utile concours chez le jeune prince Emmanuel Philibert, qui n'accepterait jamais la conquête de ses États. L'héritier présomptif de Charles III n'était pas insouciant et faible, comme son père ; tous ceux
(1; Lettre n* 191. J. de B. ad An t. Baptendierum.
qui rapprochaient revoyaienl on Lui la grande allure ch< leresque de ses aïeux; sa réputation de bravoure et d'endurance était arrivée jusqu'aux Alpes, faisant naître au cœur des Savoisiens l'espoir d'un très prochain retour du bienaimé duc.
Le jour même où la nouvelle imprévue de la mort de François [*' était arrivée dans les États de Savoir, des manifestations hostiles à la France avaient éclaté dans plusieurs localités; le 7 avril 1517, pendant la nuit de Pâques, des proclamations favorables à la restauration du prince furent a Uichées sur tous les monuments publics d'Annecy. Le parlement de Chambéry avait aussitôt prescrit une enquête rigoureuse; il en confia la direction à Jehan de Boysson, qui pour la première fois exprime alors, dans sa correspondance, le regret d'avoir quitté son pays, sa maison, son foyer, sa famille et ses amis d'enfance, pour aller vivre près des ennemis du nom français, « relictd patriL <lomo, lare, « familiù, fratribus, cognatis et necessariis omnibus, inter « eos liabito qui gallico nomini siuit infectissimi I). » Boysson partit immédiatement pour Annecy; il lit arrêter les promoteurs de ces manifestations an ti françaises <it le parlement en condamna plusieurs <ï des peines plus du moins rigoureuses; mais Alardet ne fut pas inquiété <-t les relations du parlement avec lui rôtirent toujours aussi courtoises.
Aussitôt que l'ordre eùi été rétabli, au début du printemps de 1548, Henri II se dirigea vers le Piémont; il passa deui journées entières à Chambéry, qui lui lit un accueil très chaleureux; ému par ces témoignages de fidélité, le Roi distribua de nombreuses faveurs aux Savoisiens. Pour augmenter l'importance de leur Sénat, il nomma La Chesnaye vice-président du parlement. A dater de ce joui'. Pélia prit le titre de premier président; les Dauphinois avaient fait, sans aucun succès, de vives démarches auprès d'Henri 11 pour obtenir que !<* service judiciaire de la Savoie fui remis
(l) Lettre n" 198. .1. de B. < Postel.
sous le contrôle du parlement de Grenoble, comme pendant les deux premières années de l'annexion ; bien que cette requête fût très fortement appuyée par le duc de Guise, le Roi déclara qu'il voulait continuer la politique d'autonomie suivie par son père (1).
Tabouet profita de la présence de Guise dans le cortège royal, pour l'entretenir sur le conflit existant entre le Sénat et lui ; il s'était plaint du déni de justice dont il prétendait être victime. Peu de temps après, le parlement de Grenoble fut, contrairement aux usages, dessaisi du procès soumis à son examen et le parlement de Dijon, qui subissait beaucoup mieux l'influence du duc de Guise, fut chargé d'instruire ces graves différends.
Ce transfert causa la plus vive appréhension au président Pélisson ; mais il n'empêcha pas Boysson, toujours aussi calme, d'entreprendre un long et fatigant voyage à Toulouse; le feu venait de détruire, jusqu'aux fondations, la maison qu'il possédait rue Boulbone, auprès de celle où logeait l'architecte Bachelier (2).
Jehan de Boysson se mit en route à la fin du mois d'octobre 1549, et traversa les monts d'Auvergne par un très mauvais temps ; au cours de ce pénible trajet, il composa pour son mandataire à Ghambéry, l'humaniste Médian, une poésie latine que nous résumons ainsi :
« Tandis que je voyage sur des chemins boueux et couverts de neige, je t'adresse une épitre en vers pour te féliciter d'avoir trouvé, dans les perpétuels soucis de ta profession, le temps d'offrir quelques sacrifices aux Muses. Quant à moi, je m'abreuvais aux sources du Parnasse, lorsque je buvais l'eau des fleuves de la Savoie, de la Bourgogne et du
Rhône, l'eau de l'Allier, du Lot et du Tarn Mais je sais
que les manœuvres de mon adversaire échoueront, si la grâce de Dieu ne me fait pas défaut et si Médian reste mon défen-
1 Burnier, Histoire du Sénat de Savoie, t. I, p. 505. 12) B. M. de Toulouse, cadastre de 1551.
seur. Tu sauveras ainsi mou honneur, ma fortune, ma vi<
tu n'auras pas à le regretter (1 ,
En arrivant à Toulouse, Boysson y trouva Denis Lambin, savant philologue, originaire de Montreuil-sur-Mer, connu de l'Europe entière pour son vaste Bavoir et pour Bon éloquence; les étudiants remarquaient surtout la lenteur de ses commentaires, qui fit de son nom le synonyme 'le l Lambin était depuis plusieurs mois dans l'Université toulousaine, apprenant le droit civil, au milieu de pénibles privations matérielles; tout nous fail supposer qu'il y p< pendant deux mois encore, comme hôte de Jehan de Boysson, car nous connaissons la généreuse hospitalité de l'humaniste toulousain et nous savons qu'il devint alors, et pour toujours, l'ami du célèbre philologue (2).
Au commencement de l'année 1550, Lambin se mit en roule pour l'Italie, en passant par Réziers et Montpellier ; Boysson lui écrivit le L2 des calendes de janvier :
« Tu n'auras heureusement plus à te préoccuper de ta
« vie matérielle, grâce à ton opulent protecteur, si large en- « vers ses courtisans et si bienveillant à leur égard : de sorte « que tu n'as plus à redouter la famine, et tu ne connaîtras « dorénavant qu'un unique souci, celui de cultiver ton es- « prit (3) »
Le généreux personnage à qui Jehan de Boysson l'ait allusion, dans cette lettre, le cardinal de Tour non, s'était dirigé depuis le mois de juin 1549, vers l'Italie, où Denis Lambin allait le rejoindre, pour faire partie de sa maison.
L'histoire classique nous représente souvent la France, au temps de la Reforme, comme divisée ''ii deui camps ennemis : d'un côté, l'Église et son inquisition, prêchant l'intolérance aux catholiques et donnant l'exemple d'une
farouche cruauté : d'autre part, les disciples de Luther et de
(i) Carmt'na, fol. 94. Épltre \\ lit ad Medianum..
(2) IL Potez, Revue d'Histoire littéraire de le France, juillet' septembre 1902.
(3) Lettre ir 78. J. de »<• à Denis Lambin.
— lie —
Calvin, généreuses victimes des fureurs ecclésiastiques. La véritable histoire est bien différente; elle nous démontre que les guerres de religion furent engagées sur des considérations politiques, bien plus que sur des questions religieuses. Les protestants voulaient étouffer nos traditions nationales et réformer l'esprit français, au gré de leurs passions révolutionnaires, se préoccupant d'une manière très secondaire des abus incontestés qu'il fallait corriger dans l'église. L'officialité se montra parfois sévère envers les hérétiques ; mais les parlements furent presque partout plus rigoureux que les tribunaux ecclésiastiques ; tandis que les cardinaux et les plus illustres évêques donnaient une noble assistance aux humanistes , sans tenir compte de leurs croyances et parfois même de leur moralité.
Etienne Dolet trouva toujours des évêques pour le soutenir auprès du Roi; Clément Marot obtint souvent l'appui du cardinal de Lorraine ; Rabelais beuvoit et mangeoit chez le cardinal du Bellay ; Lefèvre d'Étaples, à moitié luthérien, n'avait pas un ami plus dévoué que le cardinal Aléandre ; Lambin vivait aux frais du cardinal de Tournon, etc., etc.
Le 16 mars 1550, Jehan de Boysson prit part à la délibération du gai-sçavoir; mais il ne resta pas à Toulouse pour la distribution des Heurs ; d'ailleurs il ne paraîtra plus à l'Académie des Jeux floraux avant la fin de son procès (1). Pendant son séjour à Toulouse, il avait vu Jean de Bertrand, qui venait de remplacer François Olivier comme garde des sceaux ; il lui soumit son projet d'abandonner le parlement de Chambéry, pour se consacrer au culte des belles-lettres. Bertrand lui fit très justement observer qu'il serait imprudent de quitter la Savoie, au moment où des calomniateurs audacieux lançaient contre lui des accusations capables d'entacher son honneur; l'humaniste toulousain se laissa facilement convaincre. Il raconte dans une élégie (2) qu'en ce moment, Tabouet s'imaginait que ses adversaires allaient
(1) Bibl. des Jeux floraux. Reg. des délibérations, années 1550 et s.
(2) Carmina, fol. 58. Élégie LIV.
prendre la fuite, pour éviter Les condamnations men du parlement de Dijon; mais aucun des accusés ne commit cette faute. Ce fut sans aucun doute leur énergique résistance qui décida le procureur-général à fabriquer Lui-même
les derniers documents destinés à provoquer La rigoureuse sentence des juges. L'arrél définitif non- apprend en effet que Tabouet avait obtenu la condamnation des accusé
l'aide de plusieurs faux ; rien ne nous fait connaître La nature de ces pièces ainsi falsiliées ; les événements nous mettront peut-être sur un bonne voie.
Au mois de juin 1550, Claude-Louis Alardet et quelques gentilshommes de Savoie furent arrêtes à Ghambéry, pour avoir pris part à une bruyante manifestation faite en faveur de Charles III, à l'occasion d'un baptême où le prince Emmanuel-Philibert, parrain, était représenté par Pierre de Montluel.
Le Vi août suivant, le président et les conseillers poursuivis furent tous révoqués : Pélisson fut remplacé par Claude Pascal, ayant pour vice-président Jean de Truchon, ancien élève de Jehan de Boysson, et Boysson lui-même était remplacé par Philippe de Montholon.
Le 14 décembre, Alardet et les gentilshommes arrêtés au
mois de juin, furent remis en liberté par sentence de Pascal, basée sur la production d'une pièce signée Pélisson qui donnait toute licence pour ce faire aux accuses ». Cette licence, singulièrement imprudente, n'est-elle pas un «les actes démentis devant le parlement de Paris7
En mars 1551, Alardet fut de nouveau poursuivi pour avoir entretenu des correspondances séditieuses avec l'étranger ; il avait pu s'échapper en temps utile ; mais aussitôt après fuite, Pélisson et les conseillers allèrent subir dans un cachot, le rigoureux contre-coup de cet événement
Ces coïncidences m1 suffisent-elles pas a prouver que le procès engagé par Tabouet devait être un procès politiqui
Cependant les magistrats instructeurs du parlement
Dijon avaient rendu leur sentenee. Pour la répression d'un
crime, ils remplissaient le rôle d'une Chambre d'accusation; si les accusés leur paraissaient coupables, ils devaient les envoyer, pour être jugés, devant la Grand'Chambre, seule compétente, en raison des hautes fonctions remplies par les inculpés.
Nous avons déjà vu que les juges de Dijon avaient été irrégulièrement substitués à ceux de Grenoble; par une seconde irrégularité, la Chambre d'accusation, au lieu d'envoyer Pélisson et ses collègues devant la Grand'Chambre, les envoya devant la Chambre criminelle, qu'on appelait La. Tournelle, parce qu'elle était composée de magistrats pris à tour de rôle dans les autres Chambres. Enfin, par une troisième irrégularité, les accusés, au lieu d'être poursuivis et jugés ensemble, furent soumis à des poursuites individuelles et distinctes. Tabouet, toujours favorisé, passa le premier devant les juges. Le 26 janvier 1551, il fut déclaré non coupable et, séance tenante, il se porta partie civile contre ceux qu'il appelait ses calomniateurs.
Alors survinrent les secondes poursuites ouvertes contre Alardet; peu de jours après, le 20 mai 1551, Pélisson et la plupart de ses collègues furent arrêtés et mis dans les prisons du parlement. Jehan de Boysson subit sa douloureuse incarcération sans murmurer; il se consolait en composant des poésies latines, qui reflètent bien la sérénité d'âme de ce philosophe; il dit dans une de ses lettres : « La lecture de « l'éloquent Marcus Tullius me fut d'un grand secours ; lors- « qu'il est près de moi, je laisse et je reprends les discours « que ce père de la patrie composa jadis dans sa villa de Tus- « culum, et cette lecture me délivre aussitôt de toutes les « tristesses et de toutes les douleurs de mon âme. »
Le doux humaniste disait jadis à Dolet : « Regarde comme « un bienfait du Ciel tout malheur survenu par la seule vo- « lonté de Dieu » ; il éprouvait cependant une vive et légitime irritation, quand il se sentait si cruellement atteint par les manœuvres du calomniateur-fêlon du Mans; cette irritation était justifiée par les vexations invraisemblables que le président de La Tournelle faisait subir aux magistrats de
GJiambéry; il résulte d'une épître en vers, adn Jehan de Boysson à son ami L'Hôpital, qu'ils furent mi la torture comme des voleurs, des assassins ou des traîtres (1). Boysson fait encore allusion à ce traitement odi< dans une autre épitre adressée à Claude Sacchino, où nous lison.- :
« ...Tandis que j'étais persécuté chez les Bourguignons, tu
« me négligeais ; ce serait de faible importance, si du moins
« tu n'avais pas cru que nous méritions la condamnât ion
« prononcée par un juge inique et les durs châtiments im-
« posés à nos corps, comme si nous avions autrefois montre
« nous-mêmes semblable cruauté envers nos clients. Tu
« m'aurais apporté de véritables consolations, mon Clan
« si tu m'avais manifesté quelque peu de notre ancienne
« amitié, si par un mot, par une lettre, tu m'avais prouvé
« que tu ne m'abandonnais pas. Il ne m'a pas abandonné,
« lui (jui est Dieu et homme, lumière de la lumière,
« Christ qui nous a sauves de la gueule du lion, ce Christ
« en qui je te salue, mon Sacchino. »
Me hiiiicii oppressum Burgundis nxiper m ;u Negligis; hocque parum fuerat, nisi lu Nos meritos qui iudicis experiamur iniqui Iudicium, et duris plectamur corpors i>>nn.<. Me du, -uni fortasse fuisse <-li<'ntii>u.< olim Nuncpœnas luere. Hoc igitur solamen habebo Ex /c. mi Claudii quodsi vêtus utla manerei Portio amicitiœ : vel ///<• sermone iuva$ses} Vel mescripto aliquo dignatus forte fuiss Ut tn defueris mihi : non (amen abfuii Ule Qui Deus csi ci llonh), lumen de lumine, Chris tus, (jui nos eripuii confringens ora leonum. In quo te iubeo multum safveri S 'hine 0).
(I) Car mina, fol. 75, ép X,ad Wichaelem tloapitaliutn. („') Carmina, fol. 99, ép. \\i. ad Claudium Sacchimum.
Lorsque Taboue t se porta partie civile aux débats contre Pélisson et ses collègues, il réclama des dommages considérables; il mit ensuite l'influence du duc de Guise et son activité dévorante à faire prononcer les arrêts qui devaient satisfaire sa haine et sa cupidité.
Le 27 juillet 1551, les actes sur lesquels s'était appuyé Pélisson pour accuser Tabouet furent proclamés faux et criminellement fabriqués. Pour ses calomnies et pour les faits à lui reprochés, une sentence très rigoureuse fut prononcée contre l'ancien premier président de Ghambéry :
« On put le voir, courbé par l'âge, et soutenu par deux « huissiers, s'avancer péniblement en présence de ses juges. « Il était vêtu d'une robe de taffetas noir et tenait son bon- « net carré à la main. Tabouet, qui intervenait au procès « comme partie poursuivante, commença aussitôt contre son « adversaire une violente philippique, où il avait pris pour « texte ces mots des livres saints : Hœc est dies quam fecit « Dominus.
« La harangue finie et l'arrêt prononcé, Pélisson se mit à « genoux et, tenant en main une torche de cire ardente, du « poids de quatre livres, il cria merci à Dieu, au roi et à « Tabouet, suivant la formule convenue ; puis il supplia la « Cour de ie mettre hors de sa prison, pour la faiblesse et « grande infirmité de sa personne (1). »
La prière du malheureux vieillard ne fut pas exaucée; il resta dans son cachot jusqu'à ce qu'il ait pu satisfaire aux condamnations pécuniaires prononcées contre lui.
Le 14 août 1551, Jehan de Boysson et du Rozet furent condamnés à l'amende et à des dommages-intérêts envers Tabouet ; mais ils n'eurent pas à subir l'humiliation de l'amende honorable. La plainte relative aux mœurs du conseiller-clerc et à ses fréquentes violations du jeûne et du maigre, fut renvoyée aux tribunaux ecclésiastiques, qui paraissent ne l'avoir
s considérée comme sérieuse ou fondée.
(1) E. Burnier, Le Parlement de Chambéry, 1536-1559, p. 84.
- loi -
Enfin, le \ février 1552, l'avo Q^ral, Jean Thiei
les autres conseillers furent condamnés à des amendes diverses.
Le calomniateur félon du Mans triomphai! de tous 91 - adversaires. Jehan de Boysson affirme que 1 arrêl du 1 ï août 1551 fut très péniblement obtenu, sous la pression du président Baillet, ignorant et cupide, avec une faible majoriti voix; six conseillers, dont il a donné les noms, ne craignirent pas de proclamer la parfaite innocence des magistrats de Ghambéry :
« ...Vintimiile et Berbis n'approuvèrent pascette sentence « par leur vote; pas plus que Colas, Blondinet Recort, ainsi « que celui qui reçut de Mars un nom guerrier. La sentence « ne fut donc pas rendue par la meilleure partie du Sénat. « Ils furent peu nombreux ceux que parvint à choisir le pré- « sident Baillet. Qu'étaient donc ses élus? Un vil troupeau « d'Arcadie, gens ignorants et grossiers, n'ayant pas d'au- « très soucis que leurs intérêts matériels. Ils nous ont trai- « tés comme si leurs coups, au lieu de frapper sur nos têtes, 1 frappaient la tète d'un cheval, comme si nous étions de vils « cabaretiers ou des drôles, comme si nous n'avions pas fait « les mêmes études et si nous ne portions pas la même « toge, etc., etc. (I). »
Des que fut rendu le sévère arrêt du 2*7 juillet 1551, le premier président Pélisson comprit qu'il ne pourrait jamais payer les frais et les dommages auxquels il avait été condamhé; il se voyait passible d'une prison perpétuelle; mais le connétable de Montmorency, qui venait de rentrer en grâce près du roi, lui lit accorder la remise complète de amende et des frais de justice. Il fallut encore, avant d'obtenir la liberté, payer deux mille livres attribut es â rabouet. Le malbeureui Pélisson, ne pouvant pas donner une a
forte sommej Se vil contraint à solliciter une transaction
près de son orgueilleux persécuteur; >a proposition fut
bientôt accueillie. L'évidente misère du principal
[h Carmina, fol. 89, épltre XVI, ad Perpetuum Henriotum,
produisit une vive impression sur la Cour, sur les parlements et sur le public, car la France entière avait suivi ces longs débats avec une légitime anxiété.
Boysson, plus fortuné que son président, s'empressa de payer ses diverses condamnations, afin de sortir de l'humide cachot, dans lequel il avait eu plusieurs crises douloureuses de goutte. Il revint à Chambéry, la conscience en paix et le front haut; presque tous les magistrats du parlement et les habitants de la ville lui firent un accueil très sympathique. Il remarqua cependant que le président Traction, avec lequel il était très lié depuis plus de vingt ans, affectait à son égard une attitude prudente et froide; il lui témoigna sans hésiter son indignation courroucée dans une épigramme qui finit par ces deux vers :
« Maintenant, souviens-toi qu'il faut changer ton nom, « Tu t'appelles La Peur; ne signe plue Truchon! »
Nomen vertere tune tuum mémento, Atque pro Trucheo, repone : Timor (1).
Ces violents reproches produisirent un excellent effet, car à dater de ce jour, la plus étroite amitié fut rétablie entre les deux humanistes.
Lorsque, en 1528, Jehan de Boysson, âgé de vingt-trois ans à peine, fut condamné par les juges de l'offîcialité, il ne lit entendre aucune récrimination contre le tribunal qui s'était montré si rigoureux envers lui; ses lettres et ses poésies françaises ou latines ne nous ont apporté qu'un seul témoignage de sa vive animosité contre ceux qui venaient de briser sa carrière, et cet unique cri de vengeance fut proféré cinq ans après le douloureux supplice de la place Saint- Etienne, quand la mort eut frappé le cardinal de Longueville.
Apres l'arrêt du 2i août 1551, Boysson se montra beaucoup moins résigné; il maudit avec une égale violence le
Carmin^ fol. (18. Hendécasyllabe XLV. Ad Joannem Trucheum.
calomniateur et les juges. Son indignation devint plua bruyante encore, lorsque Baillet, seigneur de Saint-G main, président de la Tournelle, fut nomme premier pri dent du parlement de Dijon; le duc de Guise récompensait
largement les magistrats à sa dévotion.
L'humaniste toulousain, frappé dans sa dignité, lança Si malédictions à la face de ce juge ignorant et cupide et contre le calomniateur félon du Mans : il continuera de les maudire ainsi jusqu'à sa mort; mais il était trop énergique trop persuadé de son innocence, pour se laisser accabler par une sentence injuste et pour ne pas revendiquer, par tous les moyens en son pouvoir, une complète réhabilitation.