‹ Un humaniste toulousainChapitre 15 sur 20 · CHAPITRE X Régent à Grenoble · texte numérisé non relu

CHAPITRE X Régent à Grenoble

Conduction de Grenoble. — Première année. — Voyage à Toulouse. — Deuxième année. — Recours de Pélisson. — V Hôpital et du Ferrier. — Départ pour Paris.

Au mois de mai 1550, Jehan de Boysson écrivit à deux de ses amis, Antoine de Govéa et Gribaldi de Mophée, pour les engager à demander une chaire de droit civil, qui allait être vacante à Grenoble ; ils suivirent l'un après l'autre le conseil donné par l'humaniste toulousain, car la correspondance latine de Boysson nous apprend que Gribaldi de Mophée occupa cette chaire pendant l'année scolaire 1550- 1551 (1), et les archives de l'Université nous disent que Govéa la prit en 1554, au cours des événements que nous allons raconter.

Pour quel motif Gribaldi n'a-t-il pas contracté, suivant l'usage du temps, une conduite de trois années, ou pourquoi l'a t il rompue? Rien n'a pu nous renseigner à cet égard; mais il est certain qu'au mois de septembre 1551, la même chaire était vacante.

Nous trouvons aussi dans les archives de Grenoble la mention suivante, à la date du 10 septembre 1551, c'est-à-dire

Lettre u° 215, .1. de B, à P. Buchier,

vingt -cinq jours après l'arrêt de condamnation prononcé

contre l'humaniste toulousain par le parlemenl '1»- Dijon :

« P. Buchier demande aux conseils donner mandat d'aller « à Chambéry pour traiter avec M. de Boyssoné, nioj « nant quatre cents écus d'or, pour nng chascun an de trois « ans, et oultre ce. cinquante livres pour le louage d'une « niayson (1). »

Après avoir payé la forte amende à laquelle il était condamné, Jehan de Boysson s'était empressé de revenir à Chambéry; ce fut évidemment avec une profonde joie qu'il reçut, dès son retour dans son foyer, la visite du doyen de l'Université de Grenoble, venant lui proposer une chairdroit civil, récemment abandonnée par Gribaldi de Mophée. Boysson nous a raconté cette visite, sans dissimuler 1»' bonheur qu'il en avait éprouvé ; il est certain que la démarche faite auprès de lui par le représentant d'un illustre corps universitaire, était un commencement de réhabilitation publique.

Avant d'accepter cette offre honorable et flatteuse, Boysson écrivit au chancelier Bertrand et lui demanda si le roi daignerait approuver sa nomination de régent dans l'une des Universités du royaume, après l'injuste sentence qui venait de le frapper. Le chancelier s'empress lui ré-

pondre que la déchéance résultanl de l'arrêl du 14 août ne s'appliquait qu'aux charges judiciaires, el que rien ne s'opposait à ce que le condamné usai de la prérogative dont il jouissait de professer ubique terr&rum(2).

Cette réponse rendit aux victimes de Tabouel une bienfaisante confiance en leur dignité personnelle et releva leur courage. Jehan de Boysson s'empre aclure la con-

duction de trois ans, que lui proposait Pierre Buchier; puis il écrivit à Gribaldi • « \yant rencontré le messager que

« mon savant collègue Hicbier l'ail partir pour Padone, je

(l) Hili. de Grenoble, M s. 17, p,

(;') Lettre w 203, J. de B. au préaideol Bertrand.

« t'écris cette lettre afin que tu saches que je viens de prendre « ici ta place et que j'ai résolu de donner des leçons dans

« cette académie avec Richier Lorsque, pendant mes

« malheurs, je cherchais par la pensée en quel pays je pource rais vivre tranquille et m'absorber, loin des cours et des « procès, dans mes études habituelles, qui me sont si chères « et qui me donnent tant de consolations, il ne se présentait « pas d'autre cité que Padoue, où [j'ai vécu, jadis, très heu- « reux avec Ferrier et Daffîs, où je vivrais encore très heu- « reux avec toi. J'en parlais avec mes amis Villan et Garce pinel, quand Richier vint à Chambéry

« Je songe toujours à quitter la France dans quelques

« années, et j'irai professer le droit pontifical à Avignon, « quand je connaîtrai cette science en tous ses détails (1) »

Cette fin de lettre nous fait voir une fois de plus l'esprit versatile de Jehan de Boysson, qui portait son ambition d'une carrière à l'autre avec une surprenante inconstance. Lorsqu'il eut signé sa conduction de trois ans, il chargea son neveu Pierre Olivier d'aller à Grenoble choisir une maison confortable; nous voyons par la correspondance que Boysson en afferma deux, l'une à Moniquet et l'autre à Masson ; l'une des deux était évidemment pour les élèves pensionnaires. Les propriétaires de ces maisons confièrent leurs fils à l'humaniste toulousain, qui s'occupa d'eux avec une paternelle sollicitude. Les nombreuses lettres écrites pendant cette période nous montrent Boysson expédiant ses meubles ainsi que ses livres à Grenoble, et déployant une grande activité pour se mettre en mesure de commencer son cours de droit civil aussitôt que les facultés reprendraient leurs travaux annuels.

Le 1er octobre 1551, il reçut une lettre de Claude de Saint- Remy, recteur de l'Université, l'informant que les étudiants avaient formé le projet de le recevoir, quand il arriverait à Grenoble, avec de grandes manifestations d'estime et de joie ; la réponse de Boysson ne se fit pas attendre ; elle nous

(1) Lettre a° 214, .!. de B, à Gribaldi de Mophée,

apprend <jue cette llatteuse pensée' mil une baume salutaire sur sou cœur meurtri ; mais il refusa «lisant 3 dispo-

« sitions personnelles ne s'accordaient pas ave applau-

« dissements publics (1). »

Il fut accueilli par les notables de la villi beaucoup

d'empressement et de distinction. Le premier président, Claude de Bellièvre, et la pluparl '1rs membres du parlement, lui témoignèrent un très sympathique intérêt; tous avaient suivi avec une grande sollicitude les débats de procès contre Tahouet, qui leur fui conliè dès son origine, et qu'on leur avait enlevé dans une intention peu juridique. Bellièvre avait encore plus que ses collègues porté son attention sur les arrêts rendus par La Tournelle de Dijon. non seulement parce qu'il était depuis longtemps l'ami de l'humaniste toulousain, mais aussi parce qu'il avait été luimême, en 1544, poursuivi sur une dénonciation des Etats de Bourgogne. François I" déféra cette plainte au parlement de Toulouse. Plus heureux que Jehan de Boysson, Claude de Bellièvre fut déclaré non coupable, et les Etats de Bourgogne, condamnés à tous les frais du procès, durent payer dix mille livres d'indemnité à celui qu'ils avaient faussement accuse.

Les procès de ce genre étaient assez fréquents. Pendant que Boysson ouvrait son cours de droit à Grenoble, un de ses plus anciens amis et protecteurs, Guillaume Pellicier, L'illustre évoque de Montpellier, ambassadeur à Venise, -'tait

aussi poursuivi par quelques adversaires déloyaux, achat

contiv lui ; il> avaient une première t'ois, obtenu son incarcération et s,i mise en jugemenl : mai- L'affaire fut évoquée par Le Grand Conseil, <-t Pellicier recouvra sa liberté. S

ennemis ne renoncèrent pas à leur proie: ils s'entendirent avec les calviniste-, qu'il avait toujours eiiergiqueinent

combattus, et le 12 novembre 1551, L'évéque le Moi pellier fut arrêté de nouveau. Après sept année pé-

nibles et d'incarcération, il rentra triomphanl dan- son dio-

(t) Lettre n 212, .1. de B. à Claude d - it-Remy.

cèse et le roi, pour lui donner un témoignage éclatant de son estime, l'envoya comme l'un de ses ambassadeurs au Concile de Trente.

Les premières leçons données à Grenoble par Jehan de Boysson eurent pour objet Les Substitutions, cette question si difficile, qu'il avait traitée, en 1535, à Toulouse, dans une mémorable conférence contradictoire et publique (1); sa lettre à Buchier nous dit qu'il s'attacha particulièrement à traiter De Substitutione vulgari et pupillari (2) . Il s'occupait des étudiants, comme à Toulouse, avec une affectueuse bienveillance, et lorsqu'ils l'avaient quitté, il les suivait encore d'un regard paternel (3).

A la fin de l'année scolaire 1551-1552, plusieurs de ses élèves allèrent continuer leurs études dans l'Université toulousaine; de nombreuses lettres adressées par le célèbre professeur à Moniquet, à Masson, à l'Etoile prouvent qu'il veillait de loin sur ceux qu'il avait eus pour disciples; cependant il résulte aussi de sa correspondance qu'il n'avait jamais eu l'intention de faire un long établissement à Grenoble. Dans une lettre de 1552 à Gribaldi de Mophée, il dit :

« Tu as pu voir aisément dans mes lettres, mon cher

« Mophée, combien je me suis senti cruellement atteint. La « ruine qui m'a frappé, non pas à Ghambéry mais à Dijon, « dans cette ville remplie de Bourguignons grossiers et mé- « chants, m'a complètement anéanti. Si le Christ ne m'avait « pas soutenu, je serais mort de douleur. Excuse-moi, si j'ai « montré peu de courage dans cette épreuve. J'aurais bien « voulu te voir avant ton départ pour Padoue ; mais je suis « obligé d'aller à Toulouse, où j'ai de nombreuses affaires « en souffrance, car je n'ai pas pu m'occuper de ma fortune « depuis trois ans. J'ai dit à mon domestique de tout disposer pour te bien recevoir chez moi ; tout ce qui m'appar- « tient est à toi (4) »

' Voir ci-dessus, chapitre VII.

(2) Lettre n° 208, J. de B. à Buchier.

(3) Voir lettes 226, 237, 243, 244, 245, 250, 251, etc., etc.

(4) Lettre n* 216, J. de B, à Gribaldi de Mophée.

Jehan de Boysson alla donc passer les vacances de 155 Toulouse, comme il le faisait lorsqu'il appartenait au parlement de Chambéry ; il est vraisemblable qu'il s'occupait de

faire reconstruire sa maison brûlée en 1549; mais il ne -'• présenta pas au collège du gai sçavoir; le registre '1»'- délibérations nous a fait constater qu'il ne pril aucune part aux sci nces des jeux lloraux, depuis le jour où il dul constituer prisonnier à Dijon, jusqu'au jour OÙ il fut complètement réhabilité (1).

Dans une lettre écrite à Jean de Truchon en 1552 ou 1553, nous lisons que l'humaniste toulousain, traversant Valet alla voir le recteur de l'Université, chez qui plusieurs notables de la ville lui proposèrent de prendre une chaire de droit civil, auprès d'eux; il leur répondit que, s'il quittai! Grenoble, ce serait pour aller enseigner le droit pontifical à Avignon (2). Nous l'avons vu faire la même déclaration dans une lettre adressée, l'année précédente, à Gribaldi de Mophée.

Lorsque Jehan de Boysson reprit sa chaire, en octobre 1552, il aborda comme sujet de son cours : Le Droit emphytéotique. Pendant qu'il charmait ses élèves par son éloquence et par sa vaste érudition, pendant qu'il écrivait de nombreuses lettres à ses amis ou à ceux de ses anciens élevés qui lui demandaient des conseils. Raymond Pélisson, dépouillé de ses fonctions et prive de ressources, était allé supplier le connétable de Montmorency de l'aidera relever, sinon sa fortune, an moins sou honneur. En ce moment, le crédit du connétable s'étail sensiblement rétabli; gi cette, puissante Intervention, Pélisson avait obtenu déjà la

remise complète de SOn amende et de tous les frais dus au

trésor; mais les dommages alloués au procureur gén< avaienl absorbe tout ce que sa famille et lui possédaient. D'ailleurs, une simple réduction de peine n'empêchait pas le condamné d'avoir perdu toute >.i considération Bociale, eu môme temps que sa grande situation judiciaire.

(i) Bibl. des jeui Qoraux. Registre des dôlil (2) Lettre \r 219, J, de H. i J< ,m de fruchon,

Sur de nouvelles instances de Pélisson, le connétable intervint encore auprès d'Henri II et, le 14 août 1552, le roi délivra des lettres-patentes accordant à l'ancien premier président toutes licences nécessaires pour attaquer en nullité l'arrêt rendu contre lui, le 28 juillet 1551.

Le parlement de Paris fit bon accueil à la demande de révision et, le 16 janvier 1553, l'ordre fut donné au parlement de Dijon de communiquer toutes les pièces de la procédure.

ïabouet comprit immédiatement le grave danger auquel l'exposait ce menaçant appel ; mais il savait mieux que personne en quelle extrême misère avait été réduit son adversaire ; il chercha de nouveaux succès dans la ruine, amenée par ses calomnies, en demandant que Pélisson fût contraint à déposer une forte provision correspondante à la totalité des dommages attribués par l'arrêt du 28 juillet 1551. Le parlement de Paris repoussa la requête par un arrêt du 13 avril 1553, et décida que Tabouet serait tenu de communiquer, sans aucun délai, les pièces nécessaires à la vérification des taxes qu'il avait obtenues à Dijon, s'élevant au chiffre considérable de quatorze mille livres.

Jehan de Boysson consacrait à ses leçons de droit sa grande expérience et tous ses soins; mais en même temps il suivait avec anxiété le résultat des efforts tentés par son ancien président ; il s'adressait lui-même à ses meilleurs amis, L'Hôpital, du Ferrier, Bertrand, pour assurer le succès de la révision sollicitée par Raymond Pélisson et pour en obtenir aussi le bienfaisant effet. Grâce à ses actives démarches, le 29 décembre 1553. au début du troisième exercice de sa conduction, des lettres-patentes furent délivrées par le roi, admettant du Rozet et lui au bénéfice de la révision cousentie à Pélisson, « avec la même autorité que s'ils

-étaient rendus plaintifs dès le commencement ».

L'humaniste toulousain avait composé pour Michel de L'Hôpital un long mémoire en vers latins, dans lequel il rappelle au chancelier toute sa vie passée, son entrée dans le parlement de Chambéry, ses démêlés avec Tabouet et les

pénibles débats soutenus devant le parlement de Dijon ; il reconnaît et déclare que son esprit inquiet aurait dû trouver le calme, depuis que le roi a bien voulu consentir a la révision du procès; mais il craint encore que, par une habile et perfide manœuvre, le calomniateur- félon du Mans détourne de sur sa t<He le bras de la justice royale; il s'adresse au grand-cbancelier pour empêcher qu'un aussi noir complot puisse réussir, et son épître finit sur ce V€

Tabificus tandem tabescet tune TaboiHus (1).

« L'infect Tabouet va tomber en putréfaction. »

Le chancelier de L'Hôpital venait de composer lui même, à l'adresse du cardinal de Lorraine, une épitre en vers latins sur La Ca/om?iie, qu'il appelle « la grande bête di « Cour, le plus vénéneux des monstres, quand elle darde ses « langues en silllant; mais elle amuse, quand elle comp « ses poisons, en mélangeant le faux avec le vrai : elle sur- « passe alors la chimère imaginée par les (liées, tant elle « dénature les événements et défigure les personnages 2). »

L'Hôpital savait trop bien que la calomnie réussit parfois a tromper d'intègres magistrats, pour refuser sa puissante assistance aux condamnés du parlement de Bourgogne.

Arnaud du Ferrier était alors un des plus influents conseillers du parlement de Paris. BoySSOn ne pouvait pas oublier, en cette grave circonstance, celui qui fût le meilleur de ses amis à Toulouse et a Padoue ; il avait aussi

composé à son adresse une épître en vers latins, dans laquelle il le supplie « de consacrer toutes ses forces à préserve] « traits redoutables du Manceau, un malheureux que la « mauvaise fortune entraîne, injustement persécuté el me-

« nace, sous de déloyales manœuvres. Je ne désire pas,

a ajoute-t-il, acquérir des richesses, acheter des domaines,

o qui s'ajouteraient à d'aulres domaines. Dans la révision

« de mon procès, je De cherche que le repos, pour me con-

(l) Carmtna. Êpltre a 10, Ad Michœlium Hospit&lium.

(.') Essai de traduction le Michel de L II >pital, p.

« sacrer à mes études. Si tu peux m'aider en cela, je suis « déjà ton débiteur, mais je le serai bien plus encore et je « le serai toujours (1) »

Jehan de Boysson avait évidemment préparé ces deux épitres, pour tenir lieu de mémoires à faire passer sous les yeux de tous les magistrats. Dès qu'il eut reçu communication des lettres-patentes du 29 décembre 1553, l'admettant au bénéfice de la révision, « comme s'il s'était rendu plaintif « dès le commencement », il se mit en mesure de partir immédiatement pour Paris. La dernière année de sa conduction n'élait pas à la moitié de son cours; mais les circonstances étaient graves ; le moment était solennel pour Boysson ; ses généreux efforts ne furent pas entravés. Parmi les documents relatifs à l'ancienne Université de Grenoble, publiés récemment par M. Raoul Busquet, on trouve les deux suivants :

« N° 348. Quittance du 11 janvier 1554, de 370 1. 4 d. 1. « pour la tierce année de ma conduction (2). »

Et plus loin :

« Conte à Messieurs les conseils de Grenoble, rendu par « Messire Buchier doyen de l'Université de Grenoble , à « Monsieur de Boyssoné, docteur de Tolose, à 400 escus « sol et 50 11. , chascune année , pour deux années et « demye 2,425 11. t. (3).

Il est d'ailleurs probable qu'Antoine de Govéa continua les leçons de l'humaniste toulousain, car la même publication donne les noms des docteurs professant à Grenoble en 1554, et met Govea immédiatement après Boessoné (4).

La décision rapide de Jehan de Boysson était imposée par l'attitude de ses adversaires. Tabouet se montrait fréquem-

(1) Carmina, fol. 83. Épître n° 13. Ad Arnaldum Ferrierum.

(2) Raoul Busquet, Documents relatifs à l'ancienne Université de Grenoble, p. 225.

(3) Raoul Busquet, Documents relatifs à Vancienne Université de Grenoble, p. 228.

(4) Raoul Busquet, Documents relatifs à l'ancienne Université de Grenoble, p. 246.

ment à La cour et faisait d'incessantes démarche - de tous ceux qui pouvaient contribuer au succès de sa cai

tandis que le président Baillet, très préoccupé du sort de son arrêt, venait d'envoyer à Paris le conseiller Bataille,

chargé de prendre tous les moyens en son pouvoir pour faire maintenir les sentences de Dijon (1).

(i) La Cuisine, Histoire (lu Parlement de Dijon, tome II. |

Page 1