‹ Un humaniste toulousainChapitre 16 sur 20 · CHAPITRE XI Réhabilitation et Mort · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Réhabilitation et Mort

Les Epîtres en vers. — Tabouet est nommé Conseiller à Paris. — Réhabilitation. — Voyage à Toulouse. — Condamnation de Tabouet. — Mort de Pélisson et de Boysson. — Fin de l'annexion de la Savoie.

Jehan de Boysson, bien résolu à consacrer dorénavant toutes ses forces à la réhabilitation de son honneur, avait abandonné sa chaire de droit civil et s'était mis en route pour Paris, vers le 15 janvier 1554. Dès son arrivée, il concerta son plan de défense avec ses meilleurs et ses plus puissants amis, Michel de L'Hôpital, devenu surintendant des finances, Jean de Bertrand promu garde des sceaux, Arnaud du Ferrier, l'un des plus écoutés parmi les conseillers au parlement de Paris.

Les poésies et les lettres de notre humaniste nous font connaître les nombreux intermédiaires auxquels il s'adressa pour obtenir l'annulation de l'arrêt du 14 août 1551 ; plusieurs faisaient partie du conseil royal, tels que Jacques du Faur, abbé de la Chaise-Dieu, Pompone Macut, Georges Pélissier, Perpétue Henriot, etc., etc. D'autres avaient de puissants amis, près desquels ils agissaient en faveur des condamnés de Dijon, tel était Jean de Montluc, évêque de Valence, frère du célèbre maréchal. Fortement accusé de professer des idées calvinistes, il était resté très attaché au cardinal de Lorraine, l'un des plus redoutables adversaires des réformés; dans une des lettres que nous trouvons à son adresse, Boysson dit :

« ...Je compte sur toi, pour arracher de l'esprit du cardi- « nal cette opinion très fausse, propagée par Tabouet, que je

« suis un mauvais juge et que je déteste la religion cathu- « lique... (1). »

Les poésies composées par Jehan de Boysson, à l'occasion de son procès, étaient distribuées aux humanistes du parlement et répandues par leurs soins chez tous les personne qui formaient l'opinion publique; elles faisaient connaître les principaux moyens de défense sur lesquels s'appuyaient les condamnés de Dijon.

Dans une épître en vers adressée à Philippe de Montholon, si bien placé pour propager une impression digne de foi, puisqu'il avait remplacé Boysson au parlement de Chainbéry, nous lisons :

« . .Tu dois avoir grand crédit auprès de nos juges, qui a furent, presque tous, les obligés de ton père, de ton oncle « ou de toi-même ; interroge-les; ils te diront ce qu'ils pen- « sent sur notre compte. Je n'ai pas besoin de répéter que « je n'ai tué personne et fait à qui que ce soit la moindre « blessure ; je n'ai jamais rendu une sentence inique ; je n'ai « fait aucun tort aux individus et aux provinces; je n'ai « cherché d'aucune manière un profit injuste; d'ailleurs, « nul ne se plaint de moi, si ce n'est Tabouet

-( Donne-moi ton assistance, afin que je puisse échap-

« per à ses manœuvres; si tu réussis, tu sauveras la vie « d'un magistrat, ami des muses et d'Apollon... (-2). >,

Philippe de Montholon était lils d'un avocat célèbre du parlement de Paris et neveu de François de Montholon, l'ancien garde des sceaux de François Ier; il avait de très nombreuses relations dans le monde parlementaire, el il ne négligeait rien pour aider au succès de,^ magistrats de Chambérj . dont il pouvait mieux que personne attester les grandes vertus.

Les récentes décisions du roi, confirmées par un anvt du

parlement de Paris, inspiraient courage et confiance .1 loua

(I) Lettre w 247, J. de B. à J. de Montlue.

(?) Car mina, fol. 72, tipitre VII, Pliilippo Mont

ceux qui s'intéressaient au sort du premier président Pélisson et de ses collègues; mais Tabouet était très énergiquement soutenu par le duc de Guise, et plus énergiquement encore par le premier président Baillet, qui voyait sa situation et son honneur liés au sort des condamnations prononcées par son influence.

D'autre part, le connétable de Montmorency, donnant tout son concours à Pélisson, le donnait aussi, nécessairement, aux autres condamnés.

Le 10 juin 1554, Tabouet dut éprouver un sentiment de sérieuse espérance, en apprenant que le roi venait de le nommer conseiller au parlement de Paris, et que Mathieu Gogniet le remplaçait comme procureur général en Savoie ; mais son bonheur fut de courte durée. Lorsqu'il voulut prendre possession de son siège, le 16 juin, le procureur général refusa formellement de requérir l'enregistrement de sa nomination, avant que le procès engagé contre lui par les anciens magistrats de Chambéry, ait été résolu.

Tandis que cette première déception venait troubler la confiance de Tabouet, le parlement de Savoie procédait sans hésiter à l'installation de Mathieu Gogniet; de sorte que, avant tout arrêt de la Gour appelée à juger sur le nouveau différend, le calomniateur félon du Mans était déjà dépouillé de ses fonctions. Il continua cependant à lutter avec une rare énergie, présentant requêtes sur requêtes pour retarder les débats ou pour faire entrer dans le tribunal chargé de le juger des conseillers ayant pris part aux arrêts de Dijon et, par suite, intéressés à la confirmation des sentences attaquées.

Pour mettre un terme à tous ces incidents, le roi, par lettres-patentes du 23 février 1555, arrêta la composition de ce tribunal, dont la présidence fut attribuée à Christophe de Thou.

Enfin, après quinze mois de séjour à Paris, après mille démarches et négociations diverses, Jehan de Boysson eut la consolation d'entendre le parlement annuler, par son arrêt du 1G mai 1555, les condamnations du 28 juillet et du

14 août 1551 ; le même arrêt disait que Raymond Pélisson, Jehan de Boysson et Louis du Rozet seraient réintégrés danleurs fonctions, et que Tabouet paierait tous les frais des multiples procès engagés par lui ou contre lui, devant les parlements de Dijon et de Paris. « Pour le surplus, la Cour « ordonnait qu'il soit sursis jusqu'à ce que le roi ait fait con- « naître plus amplement son intention et son vouloir. »

Un second arrêt suivit de près celui du 16 mai, pour donner à Guillaume Pélissier les mêmes avantages que ceux attribués à ses collègues. Les quatre magistrats auraient pu se prévaloir de ces décisions et reprendre immédiatement leurs sièges au parlement de Chambéry ; mais ils ne voulurent pas abandonner la lutte et quitter Paris avant d'avoir obtenu complète satisfaction. D'un commun accord, ils résolurent de continuer leurs démarches jusqu'à ce que tout le procès ait été repris et jugé de nouveau sur le fond.

Ils allèrent ensemble à Blois, en passant par Orléans, et puis à Amboise, où le roi leur lit attendre son audience pendant un mois (l). Ces détails sont relatés dans une épitre en vers latins adressée par Jehan de Boysson à son jeune ami. le fils du premier président du parlement de Grenoble, Poinpone de Bellièvre, nommé conseiller au parlement de Chambéry, le 27 juin 1554, âgé de vingt-quatre ans à peine, et qui deviendra grand chancelier de France.

Dans une élégie adressée à ce même Pompone*, Boysson dit : « Notre étroite amitié naquit d'un égal amour pour « l'étude et pour la vertu (*2). »

Tabouet mit à se défendre contre cette dernière et suprême attaque la même ardeur que ses adversaires mettaient dans leurs poursuites ; mais il est facile de voir, par Les détails de sa conduite, qu'il ne conservait pas grand espoir dansuccès final de ses intrigues; il faisait surtout de grands forts pour amener dans le nouveau tribunal, un président qui lui soit favorable et Ac> conseillers de Dijon intéressé -

(1) Cêtminë, fol. (.)7, épitre XX, td Pomponium Bêllêvrium,

(2) Carminé, fol. 61, élégie LXI1.

- led -

au triomphe de sa cause ; il réussit à faire enlever la présidence à Christophe de Thou, qui fut remplacé par Pierre Séguier, président à mortier du parlement de Paris, ami de Boysson pendant ses premières années de droit, ainsi que nous le dit une lettre adressée à Denis Lambin (1).

Séguier porta toute son intelligence et toute sa plus clairvoyante attention à faire jaillir la vérité des innombrables documents produits, de part et d'autre, pendant dix années d'incessants débats. L'esprit de coterie qui exerça tant d'intluence sur les conseillers de Dijon, n'eut aucun accès, près de ce magistrat intègre.

« ...Diverses pièces furent découvertes, que Tabouet dut « reconnaître vraies et qui détruisirent sa plainte. Le prince cipal faux imputé aux conseillers de Chambéry fut dé- « menti devant le parlement de Paris, sur l'aveu et à la a grande confusion du dénonciateur (2). »

Cependant Séguier jugeait nécessaire de procéder avec une sage lenteur, bien que son arrêt fut très impatiemment attendu par tous les parlements de France ; il voulait laisser aux parties adverses le temps de produire tous leurs arguments. Ces longs délais avaient épuisé les ressources de Jehan de Boysson ; il se vit obligé d'aller à Toulouse chercher les fonds nécessaires à la vie de procédures et d'intrigues qu'il menait depuis deux ans.

Il partit au début de l'année 1556, sans se laisser effrayer par les rigueurs de l'hiver. Dès que les étudiants toulousains furent prévenus de sa prochaine arrivée, ils allèrent nombreux à sa rencontre, et l'acclamèrent au milieu des plus enthousiastes et des plus sympathiques manifestations.

L'Université tout entière le supplia de donner quelques leçons de droit civil. Malgré son extrême fatigue et quoiqu'il eût contracté dans son long voyage une toux accablante, il consentit à remonter dix fois dans cette chaire ancestrale, abandonnée depuis près de vingt ans (3)...

(1) Lettre n# 78, ad Dionisium Lambinum.

(2) La Cuisine : H. du Parlement de Bourgogne, t. II, p. 34 (2e éd.)

(3) Carmina, fol. 07, épître XX, Ad Pomponiurn Belleorium.

.Jehan de Boysson n'avait pas assisté, depuis le mois de mars 1550 aux délibérations du gai scavoir; sa loyauté parfaite ayant été proclamée par l'arrêt du 10 mai 1555, il ne craignit plus de reparaître dans l'assemblée des VII troubadours, et le l,r avril 1550, il prit part aux discussions qui précédèrent l'attribution des fleurs aux poètes; il prolongea son séjour à Toulouse jusqu'à la distribution solennelle des prix, qui eut lieu le 3 du mois de mai (1) ; puis il s'empre de revenir à Paris, où le dernier acte de son dramatique procès ne devait plus se faire longtemps attendre; il l'attendit encore pendant cinq mois.

Enfin, le 15 octobre 1556, sous la présidence personnelle du roi Henri II, la Chambre du parlement rendit un arrêt par lequel sont déclarés inexistants les faux imputés à Pélisson, Boysson, du Rozet et Pélissier, qui resteront définitivement absous, tandis que Tabouet supportera tous les frais de Paris et de Dijon ; il devra donner en outre des dommagesintérêts considérables cà ses adversaires « Et pour ré-

« paration des fausses et calomnieuses accusations instituées s par iceluy Tabouet,... contre lesdicts Pélisson, de Bo\ 5- « son et du Rozet... a condamné et condamne ledit Tabouet « de faire amende honorable au parquet «ficelle, au jour de « plaidoirie et d'audience, à huis ouverts, nuds pieds et « teste, à genoux et en chemise, la corde au col, tenant en « ses mains une torche de cire ardente du poids de deui li- « vres et illec dire et déclarer à haulte et intelligible VOÎl « que faulsement, malicieusement, à tort et contre vérité, il « a chargé lesdicts Pélisson, Boysson et du Ho/.et des dites « prétendues faultes, crimes et délits, dont il se repend »'t « requiert pardon et mercy à Dieu, à Nous et à justice

« a ordonne et ordonne que les reinonstranees et < 1 1 »l «-.< n t<' > i par Tabouet présentées à Nous, ensemble les moyens (le • faulx par lui baillés à fencontre des dites piéC "Ont

« lacérés et rompus en bs présence; et ce faist, estre mené « en l'estal que dessus el conduicl far Les huissiers de N

(1) Bib. des Jeux floraux. Reg, dos délibérations, 1556.

« tre Cour sur le perron et pierre de marbre, estant au bout « des grands degrés du palais, et illec faire amende hono- « rable et, dudict lieu, pris en une charrette et conduict au « pilori des halles de cette ville de Paris par l'exécutant « d'haulte justice, pour y estre tourné trois tours et, après, « ramené en la conciergerie de nostre palais.

« Et oultre a condamné et condamne Tabouet à faire sem- « blable amende honorable au parquet et audience de nostre « Cour de parlement de Ghambéry, où il sera mené soubs « bonne et seure garde. Et si l'a condamné et condamne en « deux mille livres parisis d'amende envers Nous et à tenir « prison au dict lieu de Ghambéry, jusques à plein et entier « paiement des dictes amendes, dommaiges et intérêts ad- « jugés tant à Nous que aux dictes parties ; puis ladicte sa- « tisfaction et paiements faicts, estre perpétuellement con- « fine audict pays de Savoie, ou tel autre lieu de ce royaume « qu'il Nous plaiera ordonner, et a déclairé et déclaire tous « et chascuns ses aultres biens confisqués, à qui il appar- « tiendra, les dictes amendes, despens et dommaiges et in- « térêts préalablement payés et acquittés .... (1). »

Cet arrêt si rigoureux fut exécuté dans toutes ses clauses. Le calomniateur félon du Mans alla depuis Paris jusqu'au pays de Savoie, enchaîné comme un malfaiteur et mené soubs bonne et seure garde; il traversa dans cet humiliant cortège la ville de Dijon où ses manœuvres criminelles avaient été couronnées d'un succès injuste mais éphémère. Arrivé au terme de son voyage, il dut subir une seconde fois1 le supplice de l'amende honorable ; il fut mis ensuite en prison dans ce même parlement de Chambéry, où il avait rempli ses fonctions judiciaires avec une passion diabolique.

Jehan de Boysson consacra sa dernière poésie latine à la condamnation définitive de son terrible adversaire; il la termine par cette interrogation sublime :

" (,)iii pourrait ne pas approuver cette lumineuse sentence,

(I) F. Mugnier. J. de B. et le parlement français de Chambéry,

(( où l'on trouve tant d'éclairs et tant de coups de tonte nerre ? »

Qui actionem non probet tam lucidam, In qu;i videt tôt lumina et tôt fulmina ? (1 )

Les chroniques du temps racontent que la femme de Pélisson mourut subitement de bonheur, en apprenant que son mari venait de triompher enfin de toutes les calomnies qui, depuis dix années, sapaient son honneur et sa fortune.

Ces longs et douloureux débats avaient épuisé les forces et ruiné la santé des victimes de Tabouet; les invraisemblables traitements, infligés dans la prison du parlement de Dijon, avaient produit sur ces magistrats intègres de si violentes secousses, qu'ils moururent tous les quatre, en 1558 ou 1 559.

Raymond Pélisson reprit possession de son siège de premier président, vers la fin de 1556, à côté de Pascal qui dut lui céder la prééminence; ils moururent l'un et l'autre en 1558; la bataille de Saint-Quentin, où le jeune prince Emmanuel Philibert s'était couvert de gloire, faisait déjà pressentir que le Piémont et la Savoie ne tarderaient pas à retrouver leur indépendance ; les deux premiers présidents ne furent pas remplacés. Jean de Truchon, vice-président, avait été nommé premier président à Grenoble; son successeur à Chambéry, Guillaume Desportes, dirigea seul les demiaudiences du parlement de Chambéry,

Jehan de Boysson, vieilli par tant d'épreuves successivi avait repris, en 1550, son siège auprès de Pélisson; mais tous les autres conseillers du parlement étaient pour eui des inconnus; leurs relations sociales Be ressentaient des tristes

prévisions politiques; Claude- Louis Al.inlet subissait au loin sa peine de bannissement perpétuel.

L'infortune et la solitude avaient réveillé chei l'humaniste

toulousain le souvenir de sa proviuee et r.unour de son foyer ;

il résolut de revenir auprès de Bon berceau; peut-être voulait-il même y revenir bientôt pour toujours.

(1) Carminn, fol. ïambe a \.\vil : In Fiboetum.

11 partit au printemps de 1557, bien qu'il ressentit de violents accès de goutte, qui se manifestaient tantôt au pied droit et tantôt au pied gauche. Le 3 mai 1557, il prit part aux joies de la violette et de l'églantine dans son cher collège du gai scavoir (1); il repartit bientôt après pour Chambéry, où la revendication de ses droits sur Tabouet rendait sa présence très nécessaire.

D'ailleurs le président Desportes continuait à son égard les traditions du premier-président Pélisson, et lui confiait volontiers les procès importants. Les vieilles archives du parlement permettent de constater que notre humaniste retira du greffe, le 5 août 1557, un dossier, pour lequel on voit encore sa signature, avec la mention du retrait écrite de sa main ; le dernier rapport dont il fit le dépôt fut enregistré le 1er juillet 1558.

Ses deux collègues du Rozet et Pélissier n'avaient probablement pas repris leurs sièges au parlement, car leurs noms ne figurent sur aucun livre d'audiences , après l'arrêt du 15 octobre 1556; mais les archives nous prouvent qu'ils s'étaient joints l'un et l'autre à Pélisson et à Jehan de Boysson, pour exercer énergiquement leurs droits similaires contre Tabouet, enfermé dans les prisons de Chambéry.

On peut suivre, dans ces archives, avec un réel intérêt, les divers actes signifiés par les quatre magistrats à l'ancien procureur-général; on y verra qu'en 1559 la dette du calomniateur-félon envers ses créanciers s'élevait à plus de trente-quatre mille livres; mais en ce moment les revendications n'étaient plus conduites par Pélisson, du Rozet, Pélissier et Boysson, elles étaient poursuivies au nom de leurs héritiers ! ! !

Ils étaient donc morts tous les quatre ! Nos longues recherches ne nous ont pas fait découvrir la date exacte et le lieu du décès de notre humaniste ; il est probablement mort en Savoie, soit à Chambéry, soit à Tusculum ; les poursuites menées contre Tabouet, pour le recouvrement des créances

(1) Bib. des Jeux floraux. Reg. des dél., 1557.

de Jehan de Boysson, étaient continuées p'ar Pierre ( Olivier, qui venait d'obtenir le diplôme de docteur en droit, et que nous avons vu procédant à L'installation de son oncle dans la

ville de Grenoble.

Pierre Olivier intervint dans la procédure en qualité d'Unique héritier; nous avons vainement cherché le testament qui lui donna ce titre ; mais nous savons qu'il s'empressa de revenir à Toulouse, où il devint le chef d'une belle lignée de magistrats. Les anciens cadastres (1) de la ville nous ont fait voir que le logis possédé par Jehan de Boysson au n° '2\ de la rue Boulbone était, en 1679, habité par un autre Pierre Olivier, conseiller au parlement, qui venait d'obtenir des lettres de noblesse.

Le registre des délibérations tenu par le collège du gai scavoir porte au folio 163, pour l'année 1560, la mention suivante :

« Maistre Jehan de Boyssone, quand vivait conseiller du « roi au parlement de Piémont, est remplacé par M. de La- « garde, conseiller au parlement, élu le 6 mai 1560 (2). »

Ce document ne nous renseigne pas mieux que les archives de la Savoie sur le lieu où mourut l'humaniste toulousain et sur la date de sa mort.

Le parlement français de Chambéry disparut en même temps que les quatre victimes de Tabouet.

Apres avoir remporté La glorieuse victoire de Saint Quentin, Philibert-Emmanuel, qu'on appelait déjà Tête </<■ fert voûtait se diriger sur Paris, dont il se sérail facilement emparé ; Philippe II ne le permit pas; cette opposition providentielle

a fait dire par le maréchal de Mouline : i .le tennis le

« royaume pour perdeu : ;mssi feut-il plus conservé par la

« volonté de Dieu qu'autrement, car Dieu osta par miracle

a L'entendement au roi d'Espagne et au dur de Savoj e (3) Les Français et Les Espagnols restèrent en présence pendant

(1) Bib. mini, de Toulouse, cadastra «i^ 1571,

(2) Bib. des Jeui floraux, année 1560.

(3) Montluc. Commentaires Ed. Buchon, p.

dix-huit mois, livrant quelques rudes escarmouches ; le traité de Gâteau -Gambrésis mit enfin la paix entre les deux royaumes (1559).

Philibert-Emmanuel avait été le véritable héros des dernières batailles ; il était juste que les bienfaits de la victoire fussent pour lui. Henri II lui donna sa sœur Marguerite en mariage et lui rendit les provinces conquises par François Ier sur Charles III. La remise solennelle de la Savoie fut accomplie le 7 août 1559 par le vice-président du parlement de Chambéry, Guillaume Desportes, représentant le roi de France, entre les mains du maréchal de Ghalans, représentant le duc. L'un des premiers actes signés par Philibert- Emmanuel appela Claude-Louis Alardet sur le siège épiscopal de Mondovi ; mais cette élection n'ayant pas été confirmée par le Saint Siège, l'ancien abbé de Filly fut nommé, l'année suivante (1560), évêque de Lausanne; il mourut en 1564.

Julien Tabouet survécut à ses victimes. Comme une épave de l'occupation française, il fut transféré des prisons de Chambéry dans celles de Lyon ; tout nous fait croire qu'il resta corifiné dans cette province jusqu'à sa mort, conformément à l'arrêt du 15 octobre 1556; il composa, pendant sa captivité, une généalogie de la maison de Savoie, qui fut imprimée à Lyon en 1560, suivie de plusieurs poésies françaises, célébrant la gloire du vainqueur de Saint-Quentin.

CHAIMTRK XII

Epistolœ

Les Œuvres de J. de H. — Manuscrit des lettres* Lettres à Jacques du Faur, Hugues Salel, K. Dolet, Mi nut y du Pac, Scève, Guy Breslay,

Président Bertrand, Alardet, Gribaldi de Muphée.

Les œuvres de Jehan de Boysson, parvenues jusqu'à nous, sont conservées à la bibliothèque municipale de Toulouse; elles forment trois volumes manuscrits, provenant de l'ancienne bibliothèque des Jésuites, qui fut attribuée à la ville, après la suppression de l'ordre, en 1763.

Le premier des trois volumes, classé sous le numéro 834 des Manuscrits, est écrit en très beaux caract du xvie siècle. Il porte comme titre :

Johann is de Boyssone Antecessoris (1) Tholo&ani et aliorum epistolœ

mutuœ.

Il renferme deux cent soixante-dix lettres, parmi lesquelles quarante-quatre écrites par divers correspondants; presque toutes sont adressées à des humanistes; elles ont pour objet l'avancement des belleslettres; quelques-unes, adressées à «les personnaj

(1) Anteeessor : Celui qui guide dans l'étude d'une science; \<*t exemple professeur do droit. (Diot, du Frtemd'Thi

attachés à la Cour royale, tendent soit à protéger Boysson contre les effets de la calomnie, soit à favoriser le succès des nombreuses démarches entreprises par l'humaniste toulousain pour obtenir une fonction publique. Deux ou trois lettres sont relatives à des questions d'intérêt financier ; une seule est consacrée aux événements de la vie de famille.

Dans cette longue correspondance, Jehan de Boysson, comme un vrai Romain, demande souvent aux dieux de l'Olympe la paix et le silence dont il a besoin pour cultiver les belles-lettres; mais il ne trouvait que la discorde et l'envie; il est vrai qu'au lieu d'aller chercher le calme au foyer paternel, il s'est toujours éloigné de sa famille et de sa province.

Le drame persévérant d'une existence agitée donne un vif intérêt à cette correspondance; les premières lettres furent écrites en 1533, quand l'humaniste toulousain, après cinq années d'exil, cherchait à reprendre possession de sa chaire ancestrale ; les dernières sont de 1554, lorsque Boysson quitta l'Université de Grenoble pour aller à Paris défendre son honneur compromis par la sévère condamnation du parlement de Dijon. La poésie latine avait alors plus facilement accès que la poésie française ou que la prose chez les conseillers du Roi ; Jehan de Boysson se mit à composer, pour sa défense, des épitres en vers ou des

hendécasvllabes.

Nous avions formé le projet de classer ces lettres suivant un ordre méthodique et de les publier toutes, telles qu'elles nous sont données par le manuscrit de Toulouse ; mais on nous a fait observer que la Revue des Langues romanes, destinée aux plus délicats

lettrés de France, a commencé cette publication vers 1896, et qu'elle l'a interrompue avant d'avoir atteint la cinquantième lettre; nous n'avons pas la prétention d'intéresser nos lecteurs avec plus de succès que la savante revue; profitant de son expérience, nous nous bornerons à donner quelques lettres choisies aux diverses périodes de la vie de notre humaniste.

Nous ferons ensuite un choix analogue parmi les poésies latines et les poésies françaises.

La plus ancienne des lettres de Jehan de Boysson nous parait être celle qui figure au manuscrit sous le numéro 54, adressée à Jacques du Faur, abbé de la Chaise-Dieu, l'un des six amis de Toulouse et de Padoue. L'humaniste toulousain avait alors vingthuit ans, et déjà le prestige des hautes fonctionpubliques commençait à le séduire; il ne rentier;) dans la voie traditionnelle, qu'après avoir vu ses rêves ambitieux dissipés au souille des calomniateurs; alors seulement il reconnaîtra que son ami, Voulté, lui donnait un sage conseil quand il lui disait :

« Méfie-toi des grands! ceux qui peuvent te servir, « peuvent aussi te nuire. »

Ces paroles devaient, se réaliser comme une prophétie, dans la carrière de Jehan de Boysson; il eut toujours auprès de lui quelques puissants amis qui s'intéressaient à ses succès, pendant «pie des ennemis,

également puissants, cherchaient à le perdu».

En 1533, il s'adressait à Jacques du Faur, \icanv-

général du cardinal de Gramont, récemment nommé

archevêque de Toulouse; il le priait de lui faire accorder un des sièges au parlement que le roi de-

vait prochainement créer, et faisant appel à leurs souvenirs communs de Bologne et de Padoue, il lui écrivait :

Jacobo Fabro abbati Casœ Dei.

Et literis multorum, et sermone fere omnium perlatum est Aurelianum Archiepiscopum diem suum nuper obiisse, Cardinalem que Acromontium in ejus locum suffectum esse; quo mini gratius nuntiari quid potuit? non quidem quod ille decessisset, cujus ego vicem certe doleo, sed hujus tam subito, et repentino bono affectus sum incredibili, mihi crede, gaudio.

Videbam enim non sine magno litteratorum commodo id fieri posse. Sciebam quam propenso animo erga literatos omnes hucusque fuerit. Nam qui de literis, vel mediocriter, meritus esset, sine prœmio prœtermisit adhuc neminem, ac quo est in dignoscendis ingeniis acri, et prompto judicio sedulo semper conatus est, ut ad magislratus semper eruditissimi quique perveherentur. Ego, si in aula ei aliquo usui esse potuissem, jamdudum illuc me contulissem. Sed nosti ingenium meum quam sit alienum ab aula.

Non alia, ita me Deus bene amet, causa quam studiorum, quœ mihi chariora rébus omnibus semper fuere, nolebam id oneris mihi desumere, ad quod maxime ineptum me esse sentiebam, ne forte nimium sedulus mihi ipsi odium, importarem. Verum, cum viderem oportere illum novos judices Tolosœ prœficere, volui te rogare, ut in ea re operam tuam mihi navares.

De tuo autem in me anima dubitare nequeo, si vera sunt, quœ mihi Bononiœ et Venetiis cum essemus, ostendebas. Si id a Cardinale impetro, faciam in hac re utilitatem ut cognoscat meam. Est, Diis gratia, unde hœc fiant, et ingenium, et eruditio aliqua, magno meo labore mihi eomparata. Nam in utroque jure perdiscendo tute scis quantum operœ impenderim, quam non fuerim in evoluendis jurisconsultorum libris negligens. Videbor tibi fortasse impudens et cpcXauxoj (sic) qui isthœc mea commemorem ; sed hoc feci, non quod sim gloriœ cupidus, sed ut tu, mi Faber, si qui sunt qui hœc ambiant, qui multi erunt, conferre cum illis me jure possis.

Egi de iis cum tuo fratre, qui mihi pollicitus est suam operam, spem autem maximam in te habeo. De me vero hoc tibi

polliceor majoris animi, aut constantiœ erga te habUttrum neminem.

Vale. Tolosœ. Cal. octobris 1533.

Les sièges sur lesquels Boysson avait compté ne furent pas créés; et l'ancien régent reprit sa chaire de droit; mais d'autres épreuves vinrent troubler sa carrière; il fit aussitôt de nouvelles démarches pour obtenir une fonction publique. Son ami, Hugues Salel, était secrétaire du Président Bertrand ; c'est à lui qu'il s'adressa pour entrer au parlement, dans le duché de Milan, qui d'après ses prévisions, devait être anncv bientôt au rovaume de France :

Hug. Saleillo(\).

Xisi exploratam haberem tuam er^a nie fidem atque observant ia m, nequc ad te nunc scriberem, nequc istud oneris tibi imponerem. Quod quale sit paueis accipe.

Increbuit hic rumor maximus omnia inter Regem et Cœsarem esse composita, Mediolanumque Régi restitum; quod ego non facile mihi adhuc persuadeo. Verum si ita res se babet, jam dudum apud me constitui illnc ire vel sola, me Hercule! studiorum gratia. Quce cum maxime vigent, tu m liberius exer centur.

Dequa re ego, cum Lugduni essemus, prolixi tecam i meamque omnem t ï 1> i aperui sententiam. Scio sane futarum al Hex, quam primum Mediolanum in suam ditionem redegerit, preficial magistratus.

in (juibus diligendis, aullus idoneus mn^is quam prœses Ber trandus, vir et bumanitate etdoctrina mil li nostrorum non proe ferenduSj simul in dignoscendis hominum ingeoiis prudentis simus.

Quare, si quid de ea re perspectum babes, au! aliqua conjectura duceris, rogo te ad me scribas; quod si par u% intelligo

(1) Né à Gazai, ea Queroy, vers 1503, Salel .» fait de m< poésies, il ;i laissé une traduction de Vlliûdê sa i Fran*

gois l,r, pour le récompenser, lui donna l'abbaye de Saint*Chéron.

pacem confectam, primo quoque tempore ad vos advolabo. Amabo te non graveris, mi Salelli, de his omnibus nos facere certiorem; quod si a te impetro magno me abs te affectum benefieio arbitrabor; a te etiam peto ut prœsidi meo nomine salutem reverenter dicas.

Vale. Tholosœ 5 idiis januarii 1538, a navitate.

Bien résolu à quitter Toulouse, pour devenir un fonctionnaire du roi, sur un point quelconque du royaume, Jehan de Boysson ne cherchait plus à vivre en bonne harmonie avec ses parents et ses compatriotes, qu'il traitait constamment de Barbares; il attaquait ses collègues du gai sçavoir, aussi bien que les capitouls et les notables ; nous trouvons une manifestation de ces sentiments dans la lettre suivante, adressée par l'humaniste toulousain à Etienne Dolet, qui fut, pendant dix ans, le plus cher de ses amis :

Stephano Doleto.

Quod ad te nihil adhuc scripserim, nolim mihi adscribas quando in ea re culpa vaco. Neque enim sciebam ubi gentium ageres, et varius de te rumor ad nos perferebatur, aliis te Lugdunum, aliis Lemovicam profectum esse contendentibus; in tanta rerum tuarum varietate qui poteram scribere? Nunc vero ubi primum ex tuis literis ubi esses, nihil duxi antiquius, quam tuis literis respondere.

In primis, gratiam tibi habeo, quod nomen nostrum scriptis illustrare et celebrare velis tuis. In qua re nihil magis vereor quam ne non digna sit materies facultate et copia tua. Nam de auctoritate testimoni tui, eloquentia, gravitate, stylo non est quod dubitem, tali enim te ingenio natura formavit, ut in dicendo nullus sit nostra tempestate, qui te superet et pauci ad modum, qui te œquare possint.

Quam ego laudem semper duxi maximam ; neque ullos unquam iortunatiores putavi iis qui se in literis féliciter exercuerunt. Quod cum tibi non mediocriter contigerit, habenda est Dco Optimo gratia, qui quas in urbe nostra accepisti injurias minime tibi passus esset obtigisse, nisi magno tuo bono atque

commodo. Rgo aliquando isthœc omnia tibi usui foie coofldo. De rebus nostris, quando hœc quoquc ad te scribi vis, sctta te apud multoft magnum desiderium tui reliquisse, nec parvus est numerus illorum qui te diligunt, quiqae te abiisse permoleste, te ferunt maxime aobilissimœ, honeslissiatôe que matrononœ, apud quas non levem, ob illa tua in Drusacum epi grammata, iniisti gratiam.

Ego, mi Dolete, si vellem meœ solum voluntatis rationem habere, nihil sane tuo discessu accideret posset mihi acerbius. Sed cum tuœ rationes aliud postulent, nequc te diulius nobiscum esse patiantur, non satis viderer amicitiœ jura didicisse, nisi banc meam tecum vivendi consuetudinera tibi remitlerem, rationem que commodorum tuorum in primis haberem.

Sequere igitur quo te res tuœ vocant; luge ingratas terras; fuge litlus avarum. Lugdunum, ubi veneris, saluta meia verbis Sebastianum Griphium, quem ego uni ce chantai que habeo. Cura ut valeas. Xam cum hœc scriberem, narravil mihi Clausanus luus, te maie habere, quod mihi sane niolestissimum fuit. Quod si mente recte valeas et corpore optime valebis.

Venit nuper ex Lutetia neseio quis Omphalius(l) cum magno eruditionis nomine. Homincni nondum vidi; ubi videio, ad te scribam. Iterum vale. Tholosœ, idibus junii.

Après la révolte d'étudiants provoquée par les violents discours de Dolet, les capitouls appelèrent boysson et deux de ses collègues devant le parlement et le Grand -Conseil, comme responsables des troubles. Jehan de Boysson voyait dans ce conflit une attaque dirigée par la Barbarie contre l'Humanisme; il porta dans sa défense tout son ardent amour des belles-lettres, Le premier président de Toulouse était favorable aux humanistes; Hoysson, qui se trouvait à Lyon, chez Etienne Dolet, lui écrivit :

(1) o. devint bientôt après un îles élèves de J. de B.; il lera plus t;ti-d un personnage très influent dans l'empire d'Allemagne.

Jacobo Minutio.

Nundum igitur explevit meœ vitœ ratio in me quorumdam odium, quibus bona mens iracundiœ invidiœque que tumore ablata est. 'At iis quomodo moverim stomachum nescio; non me tamen desinunt partim non salis dissimulanter vexare, partim clanculum in discrinimen fortunarum mearum adducere, tempusque ac locum undequaque aucupari, quo me re omni maie mulctent. Sed sustentatus conscientiœ meœ recordatione, unde me consoler in tanta hominum et levitate et perversitate satis, superque habeo. Omnium optime nosti, mi Gandissime Minuti, quis hactenus in juvandis literis, et in augendis, alendis que fuerim ; ex quo, quis postca futurus sim, haud dubie potes conjicere. Attamen nocent mini, vel maxime, literœ.

Nulla enim gravior suspitio ad maie de me cogitandum adversariorum animos rapuit, quam quod esset mihi cum literatis frequens, et honesta consuetudo, quos meis facultatibus, quoad fieri potuit, aut sustentavi semper, aut certe utcunque honestavi.

Eam causam mihi nunc objici, quœ M. Tullio olim objecta est, cum pro domo sua causam diceret iniquo animo fero. Neque vero Patroni Regii, ac nonnullorum vestri senatus in me odium placari posse spero, nisi id opéra assequor tua. Quanquam nec fortasse illi in ea re humanitati tuœ locum relinquent, ita in caput meum omnes dire conjurasse videtur. Quod si ad extremum omnino a vobis neglectus, desertusque jacebo, equidem curabo meœ ut saluti, et fortunœ aliunde consulatur. Vale. Lugduni.

Les poésies et les lettres furent bientôt insuffisantes pour assurer le triomphe de l'Humanisme sur la Barbarie, que les capitouls défendaient, énergiquement soutenus par les Toulousains effrayés des progrès incessants des idées modernes. Jehan de Boysson résolut daller à Paris déclarer au Roi et au Grand-Conseil que l'unique ambilion des humanistes consistait à perfectionner les méthodes d'enseignement; il se proposait en même temps d'assister au mariage de son ami L'Hôpital.

Il entreprit alors son voyage à Paris, dont il a raconté divers incidents dans la lettre suivante :

Matheo Paco.

Redditoe mihi sunt Luletiœ tuœ literœ, quas ad nos Tolosam scripseras, quoe a luo puero reddi citius poterant, si ille voluissct; nain in itincrc apud Lcmovicos illum ofl'cndi, rogavi que diligenter ut mihi tuas litcras daret; in anima enim mihi statim vcnit te ad nos scribere. Scd ut est morosus, et subrustieus nunquam faseiculuni mihi voluit ostendere, religiosam nescio quam, et anxiani receptam a se fidem allremans nemini se litcras abste daturum donee Tholosam pervenisset. Quare nolui illi diutius molestus esse ; veruni illas mei a Tholosa QDper ad me miserunt.

Kgo hic jam mensem unum vivo. Salutavi Reginam in Fontehleando, et Scuronium, simul una mecum erant Vulteius atque Scœva. Illic très dies totos consumpsimus. Sub id tempos illuc venimus (|iio Hex profectionem parabat, nondum tamen abicrat. Primo quoque temporc Lugdunum cogito ; urget nu* Scœva acriteret nisi me occuparent aliquot prœlectiones, quas hiesum habiturus, Floreti et Parpasii(l) gratia, jam hic non essem. Tu, si (|uid Lugdini aut Tholosœ negocii habes, scribe; nara curabitur diligenter.

Majorem in modum me recréât, dimi intelligo te tuo magis tratu iionorifice perfungi. Quœ de amplifleatione tuoe dignitatls speras utinam tam féliciter, tam que celeriter atque ego volo Si quid mihi prospère post hac contigerit, eril id prœter spera, nam ego amplius non alor et jam plane ad fortunée Datus obdu rui. Credo té jam pridem intellexisse de Ferrerio in Locum Pauli(2) suffecto, magno omnium gaudio.

Cum omnium dico, intelligo ei senatorum el scholasticorum, non tamen nostrorum omnium collegorum potissimum eorum, qui bonis studiis sunt infensi; sim! rumpentur ilia Codro(3),

(t) Plorel •'! Parpaixj professeurs de droit à Orléans, si p r factionnaienl <mi prenanl des leçons d'éloquence près .1-' .1. de H.

(i2) Aiiioint1 de Paul, n'^fiit ni droit, venait d'être nomm Hier

bu parlement; Arnaud du (Terrier lavai! remplacé.

(3) Allusion àCodrus, le dernier roi d'Athènes, qui menait les \ niens au combat contre les Dorions; un oracle annonça qu >ire

Carmen Rcgii in cjus gratiam nuper Tholosœ excusum ad te niitto. Narratur hic passim dictam esse in aula régis sententiam in Ulmum prœsidem, qua et adimitur illi magistratus, et in insnlam deportatur. Ubi primum Tholosœ fuerit, publiée exauthoratus, omnibus que prœsidis insignibus exutus ac essedo per urbem circumductus.

Vide parumper, mi Pace, temporum nostrorum subitam, repentinam que mutationem. Ante paucos annos nemini induisit fortuna largius, quam magistratibus ; nunc ex illis permulti in eapitis et fortunarum discrimen vocantur, qui quanto altiore loco positi sunt, tanto graviore casu corruunt. Et non desunt adhuc nostra tempestate qui grandem pecuniam in comparando sibi magistratu consumunt, quique patrimonia omnia in eam rem exhauriunt.

O rem pudendam ! O reipublicœ interitum ! Sed jam et finem et rationem epistolœ excedo.

Vale. Lutetiœ 1537.

Jehan de Boysson a raconté son retour de Paris à Toulouse dans une seconde lettre qui nous paraît digne d'intérêt :

Gailelmo Scevœ.

Commodum hue appuleram, cum ecce Ricaudus mini se offert, Lugdunum (ut aiebat) hoc ipso die profecturus. Quare, et si apud me constitueram de omnibus quœ mihi in itinere contigerant quam plenissime ad te scribere, fecit tamen illius tam repentinus a nobis discessus, ut brevior nunc sim, quam aut tu volebas, aut res exigebat. Egressi Lugdunum, Valentiam venimus. Audivimus illic Pratum et Dornam ; summa tamen auditorum raritate prœlegentes. Inde Avenionem profecti sumus. Offendimus Vultœium, qui a Bohcro peregre profecto prœfectus erat œconomus. Dici non potest quam œgre e tutulerim Boherum abesse; nam, ut scis, illius potissimum caussa illac iter feceram. Verum aliter tulerunt illius rationes.

Yidimus etiam Castellanum archidiaconum, quoeum multa de Caulio egimus. Mire cupit eum videre ob mei, Vultœi de illo

resterait à l'armée dont le chef périrait dans la mêlée; aussitôt Codriis s'avança contre ses ennemis et se fit tuer pour assurer le triomphe des Athéniens.

prœdicationem. Accendimus majorem in modum lioniincm <h syderio vidcndi numismata illa antifjun, quœ Caulius tanta diligentia eolle^it. Hic Alaxinus, qui unamccum Avenionem usque venerat, me reliquit, Massiliam (jue prœfectus est.

Verum oblatus est mihi cornes ;ilius non ingratUS Thiei nus quoeum Nemausum veni. Vidimus illic amphitheatrum maximum, atque pulcherrimum. Uni eliam videre licet hodie quatordecim illos ordines, in quibus Romani in theatris olim sedebant. Vidimus ettemplum memorandoe vetustatis, paulo ab urbe distans, suinnia arte, ingenioque constructum; quod bodie ;i sacris virginibua habitatur, ferunt autem incoloe fuisse templum Dianœ olim sacratum. Juxta templum fons est maximus et latissimus; tam (ut aiunt) profundus ut nullis funibus fundus reperiri queat. Conspeximus etiam domum quandam, quam Capitolium fuisse prœdicant, pulcbcrrimis columnis, et espityliis corinthiis œdificatam.

Inter alia vero vetustatis monumcnla mirum in modem dos recreavit aquœductus inter Avenionem et Nemausum, a Romanis olim constructus, quem hodie pontem (iardonem Dominant. Pontem autem ideo appellatum esse opinor, quod neseio (|iii antiquitatis hostes accerrimi, exesis turpiter iapidibus, arcus illos ad usum ponlis servire coegerunt, non sine deformitate maxima ; oeque enim ad eum usum Romani opus illud destinarant.

Hclicto Nemunso, sequenti die Monspessulum appulimtis, llbl Rabelœsus fréquent] auditorio librum Prognosticon Hyppocratis perlegebat. Tandem per Blitteras et Carcassonam confecto iii nere, Tholosam lassi pervenimus; offendimus autem rem minime gratam, née jucundam, Jo. Pinura, Rivorum episcopum diera suum obiisse. Cujus ego vicera graviter, molestequc tuli : tum propter literrarum causam, eum pi opter civitatis Dostrœjacturam non modicam. Eral enim magno ornamento arbi nostrœ,

Salutavi tuo Domine Manssencalum, Michaelem Fabrum, I ad Intermissum prœlegendi offlcium, iras redibo. Intérim m quid rerum oovarum ex Italia acceperis, ad nos scribe. Cura ut valeas. Tholosœ XII cal. Decembris 1537.

Salutabis meo Domine Caulium, Richerium, Doletum, Salel lium, Scœvam (1).

Le Grand-Conseil donna raison aux trois régents

(i) Le porte M;umo' dr s . eouaio-germaio de Guillaume.

dans leur procès contre les capitouls; Jehan de Boysson s empressa de remercier Guy Breslay par la lettre suivante :

Vido Brelœo.

Quamquam tibi coram commendavi, ut potui diligentissime causoe meœ œquitatem, teque cum tua erga me bcnevolentia, tum etiam tua sponte intellexi, ac sum ipse expertus cupere te mihi, et officiis, et studiis commodare ; tamen cum absens magni mea interesse putarem me etiam per literas partim tibi gratias agere, partim declarare tibi quid a te nomine meo fieri vellem, idque ut faceres sumfciopere, te rogare non dubitavi hœc ad te scribere. Nec me pudet ab eo, cnjus extant summa in me studia, plura petere quam sint a tali, tantoque viro expectanda; quœ profecto non peterem, nisi me invitaret tua humanitas, et cogeret causœ bonitas, qua, te aut patrono, aut judice cadere nullo modo possum.

Perge igitur, mi Brelœe, et quo studio, qua humanitate, qua fide providisti, ne qua me nostrorum hominum invidia opprimeret, ne qua calumnia perturbaret, qui denique, ne maie de me meritorum judicia subirem, tua prudentia, providentia que cavisti, eadem nunc alacritale quod superest diligentissime, accuratissimeque, perficias. Scd jam te, qui meis rébus sponte consultum voluisti, pluribus ad me juvandum non cohortabor; tantum petam a te, quod et te facere posse, et libenter non tam mei causa, quam tuo in literas amore faclurum esse arbitror; ut qui non solum mihi, sed literis etiam ipsis periculum creare consueverunt, sua consilia a nobis improbari et negligi sentiant, vosque videant quorum prœsidiis et firmatur, et nititur Regni nostri dignitas longe alia virlute, alioque studio de causis, ac ipsi soient, judicium ferre.

Non ego hoc abste contenderem, nisi perspectum haberem et adversariorum meorum ineptius, et vestram in controversiis dirimcndis prudentiam. Sed quia confido, mihi que hactenus expericntia magis quam ex auditu persuasi te, per multos que lui ordinis optimos, doctissimos que homines recti semper, atque honesti habere rationem, pro tua in me perpétua et laudabili humanitate, hoc unum majorem in modum peto, et omni contentione rogo, ut me tuis officiis omnibus ea in re tu care, curcsque, ut concertata causa clarissimorum virorum testimo-

- la? -

niis munita brevi terminetur. Qaod tibi facile fa et U m est. N'am quid in co negocio, quantum (juc me juvare posais non sum ignorus. Id si dedederis, promittôet spondeote beneficii accepti

mcmorcm me esse, et gratum cogniturum.

Va le.

Jehan de Boysson obtint un siège au parlement <1»1 Chambéry ; il avait espéré trouver la paix dans ce sénat; il y trouva la discorde Le plus docle de la compagnie, Benoit Crassus, injustement attaque par le procureur-général Tabouet, était menacé de perdre tout à la fois son honneur et sa fortune. La dignité du parlement exigeait qu'il lut énergiquement défendu par tous ses collègues. Boysson parlait au nom de la famille parlementaire, quand il écrivait au président Bertrand :

Bertrando prœsidi.

Cum Benedictus Crassus unus ex iis qui Chàmberiaci régis consiliis consiituti sunt eorurnque Omnium et doctissimus et eloquentissimus in aula ob negotia quœdam publica proflçiscerelur et in iis eonficiendis tua opéra illi, non soluin percommoda, sed etiam pernecessaria futurs videretur, a me petiil ut ad te

nuiie SCriberem, quod CgO illi non modo non oegavi, sed etiam

oblatam mihi ad te scribendi occasionem libenter arripui. Prœ-

sertim cum persuasum omnibus hie sit, mihique omnium maxime, me a te uniee dili^i, res siquidem cujus gratta hic regem adiré jussus est non levis est ncque a nobis aegligenda

non enim lieri potest ut jus lue commode a nobis reddatur si

potentiores aliquot qui legem se non putanl tenere ullara juraque uegant sibi esse Data et omnia vi armis que sibi arrogant,

impune sibi lieere persuadeant, nobis imo vero pegl uni\crsœque dictioni Gallicce obsistero quod In régis animo ut *>pi

nanuir numpiain luit buie nos inorbo priusque CODValescerel

SUb ipso station initio ut medicareinnr atquc ob non multa alia

hune e\ nostro ordine facile primura ad regem tnisimus in qua re tu nobis magno adjumento gratis et auctoritate qua apud regem plurimum vales, esse potes. Quart te etiam atque etiam

rogamus ut nobis si re tanta déesse minime velis. Vale. Chamberiaci Idibus decembris.

Tibi addictissimus.

Malgré les cruelles épreuves que notre humaniste a déjà subies à cause de ses imprudentes relations avec Clément Marot, Mélanchton, Etienne Dolet, il persistait à ne rechercher qu'une seule qualité dans le choix de ses amis; c était l'éloquence latine; or, l'un des meilleurs latinistes du Piémont et de la Savoie était alors Claude-Louis Alardet, abbé de Filly, personnage très suspect aux représentants de l'autorité royale, parce qu'il avait été le précepteur du prince Emmanuel-Philibert, et parce qu'il était resté le principal agent du duc Charles III.

Claude-Louis Alardet devint cependant l'un des plus fidèles correspondants de Jehan de Boysson en Savoie. Parmi les nombreuses lettres ou poésies que l'humaniste toulousain composa pour lui, nous publierons la lettre suivante :

Allardeto abbati.

Quis parum ocii in manu mihi esset, cum hec ad te scriberem, et quod mihi gravius et molestius est non bona valetudine uterer, ut cui multos dies pituita varios capitis dolores et torpores, nolui tamen non aliquid respondere tuis literis, quas nuper ad me mense januario scripsisti.

Ego, in primis, tuas literas Prœsidi Pelissono ostendi, ut si quid is in te pecasset decedendo de ea sententia quam Breysliaco de te dixerat, ille ipse emendaret; lectis tuis literis respondit nihil omnino esse cur tu in provinciam redire non possis; seque Carpinello dixisse tibi sine metu ullo nec periculo factam esse redeundi potestatem. Ea cum Carpinello renuntiassem et is de ea re cum Prœside sermonem, ab eodem intellexi omnio in tuto tibi esse ubi veneris; quod si cujus rei in manu mea fuisset jam dudum hic esses. Sed ego, ut scis, ea tantum causa in magistratu positus sum, ut in dirimendis, forensibus, conlroversiis

rôgatus suffragium meum conferam, non ut de Lis rébus qualis

tua est causa sententiam dicam aut aliquid statuam; niliil aatem csi quod mireris si Prœess sententiam mutarit in tua causa, cura et is homo sit et régis mandato non possit non obsequi.

Ta vero qui scis quid Hex jusserit, an non œquum censés parère illum régi suo. Xam quantum ad voluntatem Prœsidis erga te pertinet, solet is de te honorilice sentire et predicare et semper visus est mini te propter ingenii tui dotes non parum admirari et suspicere quare non est cur tu de illius voluntate dubites. Quod nos tuis literis usquc adeo nummatos lacis, vobis vero relictam esse summam egestatem et paupertatem, quereris videris mihi cuin Ovidio Nasone sentire qui fertiliorem segetem in agris alienis existimari solere dicit; quantis cum jacturis et damnis isto bello Galli afiecti sint, quantis calamitatibus oppressi, quot et quantis cladibus perculsi, quantum œris exhaustum quot Eridanus et Matrona scuta virum galeas et fortiora corpora volvunt ! unum soluin nos solari potest quod in lis malis socios habemus : quamvis misera sit hec eonsolatio : Ilispanos, Halos, Germanos, Sabaudos multos que alios, hœc omnia et vobis et nobis ut viros decet fortes ferrenda sunf œquo animo.

De consilio Tridentino mirum quam cepere minores, qui de eo passim dissipât! erant hic frigere, nihil que de ea re nunc auditur, nisi aliquando futurum ut congregetur de die autem illa nemo scit, nisi is qui celum tonitru concutit. Aliuil non seribam, ncque vero tam longam meditaram scribeie epistolam. Salutant te Crassus et Lampignanus ; saluta tu etiam mihi Pomeranium.

Vale. Xonis Martiis.

Les procès, les disgrâces et les plus cruelles condamnations no pouvaient pas interrompre les incessants progrès littéraires de Jehan île Boysson; au milieu des plus cruelles épreuves, il l'ut toujours soutenu par deux invincibles puissances : Le Christ

ei Marcus Tullius Cicero Chassé «lu parlement

de Chambéry par le terrible arrêt de Dijon, notre humaniste aurait pu Renfermer dans sa villa deTus-

euluin el vivre on paix avee les mailres de l'éloquence

latine; il préféra revenir à sa première vocation de régent en droit civil; sa lettre à Gribaldi de Mophée nous montre, à cet égard, le fond de sa pensée :

Ad Matheum Mopham jurisconsiiltum.

Nactus hune tabellarium que m doctissimus et humanissimus collega meus D« Richerius affirmavit primo quoque tempore Patavium esse profecturum, lias ad te scripsi, ut intelligeres me hic in tui locum suffectum esse, suscepisse prœlegendi provinciam in ac academia unacum D» Richerio. Causas autem hujus men1 in hanc urbem profectionis aperiem tibi pluribus verbis, nisi existimarem omnia tibi jam esse nota quantum calamitatis et miseriœ nobis accederit, qui Régi operam navavimus in Sabaudia, ut nemini bene successise adhuc videam. Ego in his meis afflictis rébus cum revoluerem animo quo in loco tutus possem consistere, et legitimis studiis (quœ mihi semper chara fuerunt et jucunda) incumberem procul a curis et negotiis omnibus valerem, non alius se locus ante oculos ponebat, quam Patavium, qua in urbe olim cum Ferrerio et Daffo jucundissime vixeram, et nunc tecum, nempe cum candido et optimo amico, essem victurus. Verum vix ex his fluctibus emerso, et de rébus meis cum Carpinello et Villa nostris conferenti, ecce Bucherius Camberium venit, conditionem que eam obtulit, quam tibi per literas Ripœ Taurinensis superiore anno consules Gratianopolitani detulerunt, quam accipere àmici omnes suaserunt. Cogito autem alio si fieri potest, idque extra Galliam proximis annis demigrare, ut professionem juris Pontifici quando in hujus sacris, non initiatus modo, sed plane confirmatus sum, exerceam et meam operam in eo studis prœstem.

Tu quid mihi agendum sit rogo, ut bona fide mihi consulas. Xunc enim restanfortuna magis te mihi esse amicum ostendes, si me tua opéra, studio, consilio juveris, quam olim cum omnia mihi salva et intégra manerent. Quod si facis, et te veri solidi que amici officio functum esse ostendes, et Christiana, et celesti philosophia maxime imbutum re ipsa manifestissime comprobabis.

Vale Gratianopoli.

Ces dix lettres, prises aux différentes périodes de la vie tourmentée de Jehan de Bovsson, nous donnent

une idée très exacte du style épistolaire de notre

humaniste toulousain.

Sa phrase est généralement élégante, el les pensées, exprimées avec une clarté parfaite, se succèdenl sous une cadence harmonieuse et facile. On voit aisément que la langue latine était la langue habituelle du célèbre régent.

Ce n'est pas sans doute le style majestueux de Cicéron ; mais il est cependanl regrettable qu'en raison de cette infériorité, Jehan de Boysson n'ait jamais voulu faire imprimer ses leçons de droit civil.

Page 1