CHAPITRE V
L'Exil en Italie (1528-1533)
Venise et Padoue. — Les six amis de Toulouse
— Les ambassadeurs du roi de France à Venise. — Etienne Dolet et Simon de Villeneuve,
— Jean de Caturce. — Rome et La Sapienza.
— Turin. — Mort de l'archevêque de Toulouse.
Jehan de Boysson s'empressa de payer l'amende et les frais de procès auxquels il avait été condamné par Pofficialité de Toulouse ; puis, il se dirigea vers l'Italie, ainsi que l'avaient déjà fait ses deux amis, Mathieu du Pac et Othon, bien assuré de trouver au berceau de l'humanisme les consolations dont il avait si grand besoin.
Malgré les chevauchées belliqueuses de François Ier et de Charles-Quint, la péninsule tout entière s'abandonnait au brillant essor de la renaissance artistique et littéraire ; l'Italie était devenue comme une immense école, où travaillait une jeunesse d'élite, accourue de tous les pays d'Europe; elle formait comme un splendide atelier, où les beaux-arts étaient également protégés par l'Eglise et par les princes, par les nobles et par les bourgeois; il n'existait plus, à la tète des provinces et des villes, qu'une seule aristocratie, celle de la fortune généreusement mise au service des lettres et des arts; toutes les autres distinctions sociales avaient disparu.
Dante venait de dire : « La noblesse est un manteau que
le temps use bien vite, si l'on n'en relève pas l'éclat à. tou-
« tes les générations ». Le seul éclat réellement apprécié
pendant toute cette période, fut celui que donnaient les poè-
et les artistes. Dans cette aristocratie nouvelle, les fem-
mes jouissaient des mêmes prérogatives que les hommes; elles obtenaient les mêmes titres ù l'admiration publique, lorsqu'elles mettaient leur influence à favoriser les succès do la Renaissance.
Il «si vrai que l'état de guerre était permanent : mais il ne troublait pas l'activité prodigieuse des universités; il n'entravait pas le luxe éblouissant des villes: les plus beaux monuments dont l'Italie est justement Ûère, les plus beaux objets qui décorent où garnissent ses palais et ses mus< datent de ce grand siècle, si cruellement trouble par les invasions étrangères. Home seule, après le sac désastreux de h>27, resta pendant quelques années en dehors du merveilleux rayonnement des lettres et des arts, tandis que la République vénitienne qui, jusqu'à ce jour, avait donne toute sa vitalité puissante au développement de son immense commerce, entrait à son tour, avec un élan prodigieux, dans Je beau mouvement qui, dès le xv" siècle, plaça l'Italie à la tète de toutes les nations civilisées du monde entier.
Venise fonda des bibliothèques incomparables et construi sit les splendides palais qui font l'admiration de tous les voyageurs; son université de Padoue, créée eu 1228, acquit tout-à-coup, à la tin du xv >ieclc, une réputation justifiée par le choix des professeurs et par l'émulation de ses nombreux étudiants. Lorsque la désastreuse invasion des lansquenets de Bourbon eût fermé les portes de La Sapierua, le recteur de l'université Padouane appela les maîtres les plus renommés de Home. Bembo et Buonamici, qui lurent suivis par leurs meilleurs élèves, (le même élan avait attiré déj.'i du Ferrier, du Faur, Daffis et Bunel. Michel de L'Hôpital s'était empressé d'aller les retrouver. C'est à Padoue que L'Hôpital et du Ferrier contractèrent l'étroite amitié qui les rapproche» d'abord au parlement de Paris et plus tard dans l'hérésie calviniste.
Boysson résolut d'aller passer ayee ses anciens .uni- de Toulouse le temps de sou exil ; il n'avait pas d'ailleurs l'intention de faire nu voyage d'agrément; il voulait utiliser ses loisirs obligés, en se perfectionnant tout à la t«»i- dan- la
science du droit et dans l'art de parler correctement la belle langue de Cicéron. Il espérait qu'il lui serait permis d'entrer en relations avec les plus célèbres latinistes et de prendre à leur contact le talent de s'exprimer et d'écrire comme l'avaient fait les grands orateurs et les plus savants jurisconsultes de Rome.
Tl lit une première halte à Turin, où la réputation de savant humaniste l'avait devancé; les étudiants le reçurent avec un très flatteur enthousiasme; mais il ne resta pas auprès d'eux aussi longtemps qu'il en avait eu l'intention. Peu de jours après son arrivée, il reçut une lettre d'Arnaud du Ferrier, lui faisant part du trouble que mettait dans son âme le choix d'une vocation: il était fatigué de l'étude aride du droit, et l'idée d'abandonner les codes pour se consacrer aux belles -lettres commençait à réjouir son esprit; mais sa famille ne lui permettait pas de renoncer à la carrière vers laquelle on le dirigeait depuis son enfance ; il ajoutait :
« l'aurais voulu porter toute mon aptitude aux lettres
« si pleines de charmes et d'éloquence: mais voilà que je « suis contraint à me lancer dans les odieux et barbares a commentaires du droit, en transformant le plan de mes « travaux. Telle est la vie; nous paraissons lutter contre la « volonté de nos parents, lorsque nous ne dirigeons pas nos « études suivant leurs désirs... (1). »
Michel de L'Hôpital éprouvait les mêmes sentiments que son ami du Ferrier; il écrivait à son père pour lui communiquer ses hésitations; mais il trouvait aussi dans sa famille une énergique résistance à ses projets (2).
Jehan de Boysson précipita son départ de Turin, avec la ferme intention de réveiller au cœur de ses deux amis l'amour de la jurisprudence, basée sur la connaissance de l'histoire el sur l'état moral des peuples. Quelle joie devront éprouver Stables humanistes, lorsqu'ils développeront devant une jeunesse enthousiaste les nobles pensées de Cicéron, de
Lettri u« 19, Arnauld du Ferrier à .1. de B. (2) Dupré-Lasale, Vie de Michel de L'Hopilal.
Saint-Paul et d'Ulpicn, en s^exprimanl avec une éloquence égale à colle des orateurs «lu grand Siècle ?
L'université dé Padoue étail en ce moment la plus importante «les universités de la péninsule italienne: elle avait
ouzo chaires de droit canon, quatorze de philosophie el de théologie, quinze de médecine et de mathématiques, dix-sepl de droit civil. Les chaires de belles-lettres grecques et latines avaient été supprimées en 1524, par l'autorité religieuse, comme étant altérées par un dangereux paganisme, èl les régents en droit, pour un motif analogue, avaient du renoncer à leur méthode historique, pour revenir aux commentaires d'Accurse et de Bartole.
Les étudiants réclamaient avec une grande insistance la réouverture des cours publics d'humanités : on leur donna satisfaction en 1530. Boysson put suivre avec un grand intérôl les dernières leçons professées par Simon de Villeneuve et fréquentées aussi par ses amis de Toulouse. L'étude des lettres et de l'éloquence n'empêchait pas ces jeunes humanistes de se perfectionner dans l'étude du droit. Arnauld du Ferrier et Michel de L'Hôpital s'étaient laissé convaincre par Jehan de BoySSOn, malgré la fatigante aridité de la méthode scol as tique, imposée aux régents de Padoue; le remarquable talent des professeurs Fabius, Socien, Corté le jeune. Buonamici, etc., donnait un certain attrait aux odieux commentaires de Bariole.
La persévérante union des six étudiants de Toulouse l'âge où l'esprit humain choisil sa voie définitivd amena chez eux une concordance de goûts et d'idées qu'ils garderont jusqu'à la mort : ils étaient tons poètes autant et plus que jurisconsultes ou théologiens, et la poésie latin»' facilitera le succès (le leur carrière an>>i bien que la x'ience du
droit: ils sont tons restes ties tolérants sur les questions religieuses, avec des faiblesses phi- ou moins accentu pour la Réforme ou les réformateurs; Jacques du Faur luimême put vivre pendant près de vingl an- auprès il'trtdcl de Coligny, cardinal de Châtillon ! ! Plusieurs d'entre <'n\ seront aussi les amis de Dolel ci de Rabelais, >an> imiter jamais la
violence intolérante du premier et le langage parfois grossier du second.
Bunel fut le premier des six Toulousains qui s'éloigna de Padoue; ses faibles ressources financières ne lui permettant plus de subvenir à ses dépenses d'étudiant, il alla prendre les fonctions de secrétaire auprès de Lazare de Baïf, ambassadeur de François Ier à Venise ; Boysson lui fournit l'argent nécessaire à son déplacement.
Les relations internationales n'avaient pas alors une organisation permanente et régulière comme aujourd'hui ; le roi de France envoyait des ambassadeurs spéciaux dans les villes étrangères, où quelque circonstance extraordinaire rendait leur présence utile à la Couronne, et ces ambassadeurs revenaient en France dès que leur mission était accomplie.
Venise était en ce temps-là un centre diplomatique des plus importants; nous verrons les ambassadeurs se succéder dans cette ville avec une rapidité qui nous étonnera. George de Selve, évêque de Lavaur, remplaça Baïf et garda Bunel comme secrétaire ; ils reçurent ensemble le futur évoque de Tulle, Pierre du Châtel, l'ami d'Érasme, qui revenait d'un long et fort intéressant voyage en Egypte, en Syrie, en Asie- Mineure et en Turquie. Du Ghâtel s'arrêta pendant quelques semaines à Venise et à Padoue ; il y connut les six Toulousains et il devint leur ami, sans se douter que, bientôt, la faveur du roi lui permettrait de devenir aussi leur protecteur.
Peu de temps après le départ de Bunel, Jacques du Faur partit pour Bologne, où il voulait terminer ses études de droit canon, et du Ferrier, nommé régent en droit civil à l'Université de Bourges, par la bonne grâce de Marguerite de Navarre, alla rejoindre le savant professeur Alciati.
Arnaud du Ferrier et Jacques du Faur furent remplacés, dans 1 intimité de Jehan de Boysson, par un étudiant français, originaire d'Orléans, qui s'appelait Etienne Dolet et qui fréquentait les mêmes cours que les Toulousains ; Simon de Villeneuve le traitait comme son élève préféré; mais I. Hôpital et Daiïis ne paraissent pas avoir eu pour lui l'amitié que lui témoignait Boysson.
Dolet était venu d'Orléans ù Padoue pour se perfectionner dans L'étude du grec ,ii du Latin : passionné pour Les œm de Cicéron, il mettait tous ses efforts et toute son intelligence à imiter le célèbre orateur dans La forme énergique de ses harangues et dans la pureté de son style. A la morl de Simon de Villeneuve, il partit pour Venise, en qualité de secrétaire d'ambassade près de Jean de Langheac, évéque de Limoges, «jui venait de remplacer Georges de Selve el à qui, <lix ans plus tard, en signe de reconnaissance, il dédiera deux de ses plus remarquables ouvrages.
Les relations de Jehan de Boysson avec Etienne Dolcl ne furent pas interrompues par ce départ; les deux ami> se retrouvaient souvent, soit à Venise, soit à Padoue; parmi accord tacite, ils étaient devenus le maître et L'élève l'un <\<l'autre. Dolet apprenait le droit civil, et Boysson se perfectionnait dans l'art d'écrire et de parler correctement le Latin; il suffira cependant de lire leurs œuvres pour reconnaître qu'Etienne Dolet resta toujours supérieur à son élève, comme latiniste: mais il est probable qu'il lui fut toujours inférieur comme jurisconsulte. Nous constaterons aussi bientôt mie Dolet exerça sur le caractère de notre humaniste toulousain une influence désastreuse. Boysson était naturellement bienveillant et doux : nous le verrons devenir acerbe <'t caustique avec ses compatriotes; il avait jusqu'à ce jour lutté pour la propagande de L'Humanisme, sans jamais attaquer personnellement ses adversaires; Dolet, orgueilleux »'t violent, L'entraînera dans ses luttes ardentes <•! le rendra parfois agressif connue il l'était lui-même, pour le plus grand malheur de sa vie.
Dans ses fréquents voyages à Venise, Boysson allait avei Dolet consulter le célèbre professeur de belles-lettres, Baptiste Egnazio : ils écoutaient ensemble avec respect ses Leçons d'éloquence et de poésie, <'i tous deux L'entendirent souvent repeter que « nul n'a le droit d'instruire la jeunesse, >ur « quelque connaissance que ce >• »i t . > i 1 ne sait pas revêtir « sa pensée d'un Langage correct
Les deu\ amis se plaisaient a visiter les riches biblio-
thèques de la ville et les superbes ateliers d'Aide Manuce, qui sut acquérir alors, comme imprimeur, dans l'Europe entière, une réputation égale à celle des Estienne. Ces visites fréquentes leur permirent de constater que l'invention de l'imprimerie n'avait pas fait disparaître encore la corporation des enlumineurs et des copistes ; car les rois, les princes et les Universités entretenaient, à Venise, de véritables ateliers, chargés de reproduire à la main les antiques manuscrits récemment acquis par la République vénitienne, en Egypte, en Grèce ou en Orient. Nous verrons, en 1540, l'ambassadeur du roi de France occuper douze artistes à copier tous « les bons livres grecs que pourroit treuver » (1).
Au mois de juillet 1532, une grande nouvelle vint tout à coup réveiller chez les Toulousains dispersés en Italie, leurs sentiments de lutte contre les scolastiques et de colère contre l'Inquisition. Un régent en droit, Jean de Gaturce, avait été brûlé vif à Toulouse, pour avoir professé des doctrines contraires à l'enseignement de l'Église ! ! Gaturce était un jeune professeur de la petite Université de Limoux, ancien élève de Boysson. A l'occasion de quelques imprudentes théories, par lui soutenues en public, il fut obligé de quitter Limoux et il vint à Toulouse comme professeur libre ; déjà suspect, il était étroitement surveillé par l'Inquisiteur de la foi, qui ne tarda pas à relever contre lui de nouveaux motifs de poursuites; il fut dénoncé comme hérétique au procureur général du roi ; le parlement se montra beaucoup plus impitoyable envers lui que ne l'avait été l'official envers Jehan de Boysson. Calurce fut condamné à la potence et son corps fut ensuite brûlé, le 23 juin 1532.
Le récit de son supplice produisit une vive émotion chez
3 humanistes français; le plus impressionnable et le plus violent d'entre eux, Etienne Dolet, exhala son indignation dans Mes harangues empreintes d'une farouche éloquence.
Lorsque ( Georges de Selve, après avoir accompli sa mission diplomatique, dut revenir dans son diocèse de Lavaur, il
îi-apr -, chapitre VII t.
avail résolu de conserver Pierre Bunel commi re;
mais Bunel ne voulait pas rentrer en France 541ns avoir visité Rome; il proposa à Jehan de Boysson de faire ce voj avec lui. Retenu peut-être à Padoue par son cours de droit, Boysson lui demanda d'attendre la fin de l'année scolaire. Georges de Selve engagea fortement sou secrétaire â ne pas retarder son départ, s'il louait à voir les derniers vestiges de la splendeur romaine, car les Turcs devaient bienlùl , disait-il, consommer L'œuvre de destruction, si bien commencée par les Lansquenets du connétable de Bourbon (1).
C'était en ce moment un pressentiment général. Pierre Bunel partil doue seul: mais à la fin du mois d'août, Boysson prit ;'i son tour le chemin de Home: il s'arrêta pendant quelques jours à Bologne, qui possédait la plus ancienne université d'Italie: il y trouva Jacques du Faur, nui terminait ses éludes de théologie, et le professeur O thon, expulsé de Toulouse en 1528. Florence le retint plus Longtemps; Les Médicis étaient rentrés en possession île leur duché cl, malgré les menaces perpétuelles de guerres ou d'invasions nouvelles, ils avaient su ramener autour d'eux les grands artistes, les poètes et les savants qui tirent de leur capitale la plus brillante cité d'Italie.
A Sienne, Boysson suivit avec intérêt quelques Leçons de droit données par Philippe Dèce; il vit aus>i Pérouse et lit enfin son entrée dans la ville <\(^ papes.
En arrivant au chef-lieu de la catholicité. Jehan de Boj sson dut sentir renaître en son neur le cruel souvenir de sa condamnation de Toulouse; il tant constater à sa louange
qu'il témoigna toujours le plus grand respect pour le souverain pontife, pour Les évéques et pour le clergé. Pierre du Ghatel, racontant son voyage en Italie, n'a pas craint 'le publier contre Les mœurs du clergé romain de très vives critiques ; Jehan de Boysson, [dus réservé, sut garder à cet ég un silence discret; mais il protesta très énergiquement contre L'impiété du peuple, qui profanait souvent les noms ou
[]) Butiaili, ép., p Df
les œuvres des évangélistes, en travestissant leurs pensées, pour adressci- des allusions injurieuses au pape et aux cardinaux.
Le saint siège commençait à reprendre un grand ascendant sur l'Europe. Le sang et le feu répandus autour du Vatican, en 1 5*27, avaient réveillé la plus noble ardeur apostolique au cœur du souverain pontife. Pendant les dernières années du moyen-âge, la papauté s'était occupée du pouvoir temporel plus que des intérêts spirituels de l'Eglise ; elle releva tout son prestige sur les ruines de Rome, en défendant son institution divine contre les attaques des réformateurs hérétiques. Jehan de Boysson constatait ce progrès avec son habituelle loyauté, quand il blâmait dans les termes suivants l'attitude des masses populaires d'Italie :
« Est-il donc permis au peuple de jeter ainsi l'injure, con- « tre les pontifes, les rois et les ducs, en se dissimulant der- « rière les noms vénérés de Luc ou de Marc? C'était un de- « voir, pour le chef de l'Eglise, d'interdire semblables blas- « phêmes et d'empêcher qu'on se plaise à mêler le texte des « livres sacrés aux plus odieuses injures. Que le sel de ces « plaisanteries te devienne amer, oh! peuple!
« Puisse-tu sentir à ton tour les traits acérés de la médi- « sanec et de la satire! Compose des élégies, si ce genre ne « te déplaît pas. ou bien fais des iambes pour raconter com- « ment se produisit la fureur d'Archiloque ( 1 ) ; mais cesse de « profaner avec tes méchants vers la parole du Dieu Très- « Haut, du Dieu terrible (2). »
L'université de Rome avait été particulièrement éprouvée par le sac désastreux de 1527; les bibliothèques avaient subi des dommages irréparables; tous les humanistes avaient quitte la ville et s'étaient dispersés vers les autres universid'italie; le pape Clément VII n'avait pu rien faire pour ramener les maîtres et les étudiants à La Sapienza; nous
1 Poète grec du vu* siècle av. J.-C, exilé pour avoir attaqué le -'■s satires.
'""//./, Elégie m* 5, Ad populum Romanum.
avons rencontre à Padoue Bembo et Buonamici. Sadolet, dont la maison avait été pillée, s'était réfugié dans son i ché «le Carpentras; Jehan de Boysson eut cependant le bonheur de le voir à Rome, car le pape, qui lui réservail un chapeau de cardinal, lui faisait souvent remplir les fonctions • le secrétaire aux brefs; le clergé le vénérait pour sa grande foi, basée sur une profonde érudition, et pour l'irréprochable pureté de ses mœurs; il signalai! les réformes utiles; mais il voulait qu'elles fussent entreprises et réalisées par l'Eglise catholique elle-même, et non par îles schismatiques disp* à tout détruire.
Les nombreux écrits de Sadolet prouvent qu'il avait, aussi bien qu'Erasme, cherché les modèles de son éloquence auprès des meilleurs écrivains de Home.
L'Illustre évêque de Carpentras lit à l'humaniste toulousain un accueil très affectueux et très flatteur; il m* i pas de lui témoigner, dans ses futures épreuves, le plus bienveillant intérêt (I).
En l'absence de tous ses professeurs humanistes, La SdLpienza ne voyait pas revenir les étudiants étrangers; les quelques régents <jui faisaient les cours indispensables ne pouvaient pas être accusés de tendances exagérées vers les méthodes nouvelles; Jehan de Boysson a formule sur leur éloquence l'appréciation suivante :
« Celui-ci voudrait enseigner le droit civil: mais avec
« quelle sécheresse? On peut l'apprécier par ce fait : tandis
« qu'il insiste fortement sur les com ntaires, il évite de
« toucher aux textes et il ne frappe l'oreille de ses auditeurs « qu'avec des mots. Il s'imagine qu'il a de la scieuce; mais
« il n'a sûrement pas celle de Paul et de Trébucien 2
« Celui-là voudrait commenter Gicéron quoiqu'il ne
• sache pas traduire le latin; et ce malheureux ne craint
(t) Lettre h* 196 au cardinal d'Armagnac.
(2) Maître de Labéon; plusieurs de Bea décisions font s t sa
p&ndenles.
pas de critiquer les écrits arpiniens (1) dans une école de « Rome (2). »
Toutefois, dans une lettre adressée, quinze ans plus tard, à Baptendier, Boysson dit que, parmi les régents de La Sapienza, « il en était un, natif de Pérousc. dont le nom
a disparu de ma mémoire, qui me donnait de véritables « émotions, quand il faisait son cours de droit sur le « Titre Ier : De legatis(3). »
Toujours hypnotisé par le génie antique, Boysson appréciait Rome sur rinsutïisance de l'Université. Les sévères impressions laissées dans son esprit par un séjour de quelques mois, ont pour unique origine le mauvais latin que les régents parlaient dans des écoles désertes; s'il ne formule aucune critique sur les mœurs du clergé romain, il flétrit sans pilié la grossièreté du peuple et, dans ses vers comme dans ses lettres, il n'adresse pas un seul éloge à cette ville hospitalière et malheureuse.
Pendant l'hiver de 1 53*2 à 1533, Jehan de Boysson apprit que François i*r, le Père des lettres, le fidèle bienfaiteur des régents, avait résolu d'aller, vers le mois d'août, à Toulouse pour y vénérer les reliques de Saint-Sernin; c'était, pour notre humaniste en exil une occasion bien imprévue d'obtenir des lettres de grâce et de rémission; Boysson ne dit pas quel est le correspondant qui lui donna ce précieux renseignement. L'ôvêque de Rieux, son protecteur des premiers jours, était tout désigné pour servir d'intermédiaire à l'exilé, dans cette grave circonstance.
Jehan de Boysson résolut de se rapprocher immédiatement des frontières de la France, afin de pouvoir suivre plus efficacement les démarches qui seraient tentées en sa faveur ; il ipmta Rome et se dirigea vers le Piémont, en faisant un «mut arrêt dans l'université de Pise. Il lui tardait d'arriver ■ i Turin; les étudiants lui tirent le même accueil enthou-
(1) Arpino esl lu patrie de Cicéron.
armma. IJpndccasyllabe 3. In lociun Rornœ, qui Sapicnlia Uur. f
1 • 191. Ad \nt. Baplendierum.
siuste qu'en 1528, et le prièrent de donner quelques leçons
de droit civil. Son éloquence ^ si vaste érudition soulevèrent l'admiration do* clives ci des maîtres; il fui complimenté par le savant professeur Alexafider ab Alexandro, qui devint son ami; il engagea surtout des relations très aflertueuses et suivies avec le régenl endroit, Claude Sacchino. Parmi les diverses lettres ou poésies adressées à ce jurisconsulte, nous avons trouve, dans une épitre en vers latins, cette jolie définition de l'amitié :
« Pourquoi négliges lu les amis opprimés par les puis- « sants? Tu me pardonneras, si je le parle avec abandon;
« mais as-tu pratique cet h; vertu que je ne veux pas Dom- « mer et que je vais décrire ?
« G'esi la vertu qui nous porte a croire que tout esl bien « chez quelques-uns de ceux que nous fréquentons, el qui « nous fait tout accepter de leur part : c'est la vertu qui sup- ■< prime toute distinction entre ce qui leur est utile el ce qui « nous est utile à nous-mêmes.
« Si tu ne veux donner ces témoignages qu'à ton fine, oe » le suis-jepas7 Nous avons reçu le même baptême, •'! le « Christ regarde, connue étant frères, tous ceux qui recon- « naissent L'infinie puissance du Père Eternel.
« Que dire sur nos étude- ? Ne sont-elles pas el n'ont-el i pas été toujours les mêmes? A Turin, nous fréquentions '« les mêmes récents, appliquant tous deux notre espril aux a mêmes sciences 1 ). .. »
Quidstudiâ? An non sunteadem, semperque fuere? Nnc T&urini aiia, qxiâm tu versabar in ar/e Ambo hisdem studiis mentem que dabamus.
Dans une autre lettre. Boy s son compare la faiblesse des régents de La Sapienza <'t l'insouciance des étudiants de
Home, avec la science i\{^< r"égents de Turin ei L'assiduité de
(1) C&rmin&i ôpître XXI, \<i Clàudium Sacchinum. (2] Lettre a- 6 d< Claude des Ochea .< J. d< B,
— or, —
leurs élèves. Cela nous prouve que l'humaniste toulousain tlul Taire un assez long séjour en Piémont et qu'il y donna des leçons de jurisprudence. Il y lit aussi la connaissance du savoisien Claude des Oches(2), qu'il retrouvera plus tard bénédictin au monastère des Talloires, près de Chambéry.
Vers le mois de juin 1533, Jehan de Boysson reçut une lettre de son ami Daffîs, qui lui écrivait de Padoue :
« ...J'ai su par plusieurs toulousains que du Pac, cet « homme si savant, venait d obtenir, à la grande joie de « tous, aux applaudissements de la ville entière, l'autorisa- « tion de reprendre sa chaire de droit pontifical, devant une « assemblée plus nombreuse qu'autrefois. Je ne puis assez « te dire le bonheur que m'a causé cette nouvelle (1)... »
Le bonheur de Dafïis était aussi motivé sans doute par l'espérance de voir enfin Boysson libre de revenir dans sa patrie. Peu de jours après, une autre nouvelle vint fortifier la douce confiance de l'exilé : Michel de LTIopital avait également pu rentrer en France, grâce à la protection du cardinal de Gramont, qui devait le présenter au roi, dès que les lettres de bannissement auraient été régulièrement annulées.
Boysson ne mettait pas en doute que si du Pac et LTIopilal avaient obtenu leur grâce, semblable faveur lui serait accordée; mais il ne voulait pas quitter Turin avant d'avoir reconquis tous ses privilèges de régent.
Il apprit en ce moment qu'Andréas Alciati, qui professait encore à Bourges, venait d'être appelé, par le duc de Milan, à l'Université de Pavie, où les étudiants se proposaient de le recevoir triomphalement; il s'empressa de le féliciter, et il reçut la réponse suivante :
- ...Tu fais preuve, mon cher Boysson, d'une grande biem veillance à mon égard, lorsque tu t'affliges en apprenant « mon départ de France; c'est avec une vive douleur que je irais quitter Bourges, pour aller enseigner dans l'Université "le Pavie, où j'ai soutenu déjà tant de controverses