SUR LA RELIGION
Une matière, être indestructible et néanmoins sans repos, a-t-elle dit aux hommes : passez ? Ou une création supérieure lui (sic) dit-elle : va vers un état meilleur ?
Prouver que l'unité sociale n'est pas l'individu mais la famille 56.
Une fois la famille étant admise pour la seule unité possible, chercher les lois de la famille. La conservation des terres57.
Un des avantages de l'État constitué par les familles est l'immensité des garanties. La famille riche sert sans appointements (la justice). Le gouverment n'a plus d'injustice à commettre ni à choisir.
Tous les moyens se simplifient.
Aujourd'hui, l'homme qui a sa fortune à faire veut aussi faire les affaires du pays 58.
Au lieu d'une concurrence entre les familles, il y a concurrence entre les individus 59 ; au lieu d'avoir des familles riches et puissantes, il y a des individus qui veulent fonder des familles, le problème social est renversé.
Voir (1), percevoir, penser, idéer 60, se souvenir, induire et déduire, abstraire, concevoir, spécialiser.
Science et puissance.
Raison d'agir et action.
Instinct, sentiment, calcul.
Il y a une souveraineté au-dessus des lois des rois et des peuples, c'est celle des intérêts nécessaires.
Concilier le libre arbitre et la raison.
Que devient le libre arbitre dans les cas de nécessité absolue où il n'y a pas lieu de délibérer.
S'il n'y a pas de libre arbitre, y a-t-il une nécessite fatale ? Ou le fatalisme ou la délibération ?
L'Église a inventé la grâce, mais la grâce ôte tout mérite à l'homme, c'est Dieu substitué. Mais cette doctrine est plus parfaite socialement parlant, en ce sens qu'elle donne à l'homme le désir d'appeler Dieu en lui par l'observation des bonnes actions (2).
Si nous ne sommes ni soumis à une nécessité, ni à un libre arbitre, à quoi sommes-nous soumis ? Quelle
(1) A partir d'ici les peiuées de Balzac sont Inscrite* iur de petits feuillets de papier jaune très différents des autres feuillets du manuscrit. Peut-être ces notes sont-elles comme un premier brouillon de certains passages de l'ouvrage '?
(2) En marge.
est la loi de nos actions ? Une loi de rapport entre nous et les choses, appelée raison.
L'homme voit, perçoit, pense, et il donne naissance à un être appelé idée.
Cette idée née de lui est déjà plus forte que lui, la partie est déjà plus forte que le tout, une idée a plus de vie que l'homme, peut soumettre les hommes, etc..
Il obéit à sa propre création. L'attribut régit la personne. L'organisation d'où sort la pensée est déjà complètement distincte de la pensée, le mécanisme qui le produit est tout aussi distinct de ce produit que la machine à vapeur est distincte du mouvement qu'elle donne 61.
Les philosophes qui ont fait ce dilemme : la cause de la détermination est-elle hors de nous ou en nous ? c'est ou le fatalisme ou la liberté, ont oublié que c'est l'un et l'autre.
En débarrassant le débat des questions personnelles, la France est évidemment le théâtre d'une grande discussion politique 62 :
Le peuple est-il souverain ?
Telle est la question.
il CATÉCHISME SOCIAL 1 13
Subsidiairement,
S'il est souverain, doit-il gouverner, et, s'il le doit, le peut-il ?
Et, avant tout : qu'est-ce que le peuple ?
Un enfant, une femme font grammaticalement partie du peuple et politiquement ne doivent pas en faire partie.
Voici donc tout d'abord deux tiers du peuple annulés.
Maintenant les lois ont créé pour l'homme deux majorités distinctes.
La loi française ne permet pas d'être notaire ni d'exercer certaines fonctions avant l'âge de vingtcinq ans, et certes l'usage des droits politiques exigerait la même restriction.
Le peuple souverain serait le peuple consulté à chaque acte politique important.
Mais alors l'acte ne serait souvent plus faisable quand la décision arriverait.
Il serait rejeté par les localités qui ne comprendraient pas, car on n'assemble pas 10 000 hommes.
Il pourrait y avoir négation 5 contre 5.
On a inventé l'élection.
Examiner et prouver que par l'élection on arrive à l'absurde.
Rapporter la décision souveraine, ce qui a été dit
du libre arbitre 63, et prouver que le décret doit venir de la connaissance de tous les rapports, ce qu'ignore le peuple.
Cette loi de rapports qui se promulgue par les choses elles-mêmes et qui est leur résultante perpétuelle et dont les termes constitueraient la souveraineté nationale sont au-dessus du peuple, ainsi, dans ce sens, il n'est pas souverain.
Ce n'est pas les boules, mais les raisons qu'il faudrait compter, ainsi les 280 boules ministérielles peuvent ne représenter que 280 raisons.
Et les 100 boules de l'opposition 1000 raisons.
Dans ce cas, c'est la minorité qui a raison.
Le (1) grand défaut de la politique française actuelle est de croire que la liberté soit le but social, quand elle n'est qu'un moyen.
La possession fait voir les choses dans leurs véritables propriétés, tandis que le désir trompe; aussi l'homme de l'opposition changera-t-il toujours d'idées
(1) Ici reprennent les feuillets ordinaires du manuscrit.
en exerçant le pouvoir : il y a des niais qui nomment ce changement trahison. %
L'esprit a ses ordures comme le corps, il y a des littérateurs qui, dans ce temps-ci, ont trouvé que les ordures étaient dans le vrai.
La philosophie ou la politique ne peuvent jamais rassembler les hommes sans qu'il en sorte de grands maux, et la religion les rassemble une fois par semaine pour leur bien 64.
Nommer des représentants, ce n'est pas dire sa volonté, mais donner procuration ; aussi jamais une chambre ne représente le peuple.
Le peuple dans le gouvernement, c'est la force voulant être la machine.
La Révolution française fut un échange de préjugés payé par des flots de sang.
Le libre arbitre serait possible si l'homme pouvait rester sans manger. Il n'est libre que de manger telle ou telle chose, mais il doit manger, et ce qui est vrai delà nourriture est vrai de l'esprit. Or, qu'est-ce qu'un libre arbitre soumis à une condition primordiale, essentielle nécessaire, fatale.
Le pouvoir est le moyen, le bonheur de tous est le résultat. Quand le peuple a le pouvoir, il veut le résultat sans le moyen et il y a des penseurs qui lui disent aujourd'hui qu'il a raison. Voilà ce qui s'appelle une mauvaise action.
La royauté est plus qu'un principe. Elle est une nécessité, le peuple a plus besoin de son roi que le Roi n'a besoin de son peuple.
Quand une loi refusée par une Chambre est con-
sentie par l'autre et par le roi, ce devrait être une loi ou le mot majorité ne signifie rien, cela seul rendrait le gouvernement représentatif possible, m;iis le privilège majorité s'arrête là précisément où il devrait être appliqué.
Tous les partis, tous les systèmes peuvent avoir leurs trois jours*6, mais la durée n'appartient qu'à un corps politique en harmonie avec les besoins du pays.
Pour(l) atteindre à de hautes places, ce sont deux choses, il faut être aigle ou reptile66.
Les lois sur l'usure ne sont pas des lois justes en droit, elles sont justes en politique 67 ; de même que les lois restrictives de certaines cultures contre les blés en faveur des prairies et des bois.
L'argent et l'or sont des marchandises, mais, une fois l'argent et l'or élevés à l'état de signes, ils entrent dans le domaine de la loi.
(1) Retour aux petits feuillets jaunes détachés.
Tenter une réforme subite, c'est remplacer une misère supportable et supportée par des désastres longtemps sans remède, la corruption par le désespoir : toute réforme doit se faire lentement et par imitation.
Dans la nature, il n'y a rien d'isolé, tout s'enchaîne et, comme tous les faits moraux s'enchaînent entre eux comme tous les faits matériels il y a donc une démonstration évidente de l'existence d'un pouvoir 68.
(Expliquer le fait moral -~ le fait matériel.)
Discerner ce qu'on sent et sentir est deux. Le souverain est la personnification constante de l'intérêt national 89.
Un citoyen (1) serait donc un homme de vingt-cinq ans accomplis, il y aurait alors huit millions de
(1) Sur un folio isolé très différent de tous les autres composant lr manuscrit.
LE CATÉCHISMi; SOCIAL 149
citoyens en France et le suiïrage sciait universel, le souverain serait cette masse ; niais il s'élève une petite difficulté, vous ne pouvez pas l'assembler. Si vous l'assemblez en 86 portions de chacune environ quatre-vingts mille têtes, le souverain divisé n'existe plus, chaque portion est soumise à l'esprit de sa localité.
Mais examinons ce qui se passerait infailliblement dans l'assemblée de tous les citoyens âgés de vingtcinq ans au moins répandus sur la surface d'un département? Les prolétaires, les paysans et les pauvres seraient sept contre un ; les moins intéressés comme fortune seraient les maîtres des plus intéressés. S'il s'agissait alors de se faire représenter, il est hors de doute qu'on aurait une représentation de gens qui ne représentent rien.
L'élection (1) n'est possible que dans les sociétés où tous les individus sont égaux ou également éclairés70.
Il y a une corrélation visible et flagrante entre l'athéisme et la démocratie. La démocratie ne veut
(1) Sur folio isolé, au crayon.
pas plus dans la Société de pouvoir unifié que l'athéisme ne veut de Dieu dans le monde, elle place le pouvoir dans les citoyens comme l'autre Dieu dans les effets de la matière ou dans la matière même 71.
Qu'est (1) le pouvoir absolu si ce n'est le pouvoir ministériel d'aujourd'hui ? En effet, il n'y a rien de plus terrible que l'exécution d'une loi votée par tous ou censée votée par tous.
Les sociétés fondées sur les vrais principes renaissent malgré la révolution; une seule révolution renverse à jamais celles dont les bases sont contre l'ordre naturel.
S'il n'y a pas de libre arbitre ni de liberté, vous tombez dans la prédestination et le fatalisme.
Oui, si vous êtes athée.
Non, si vous êtes chrétien.
Car l'éducation est le contrepoids donné aux tendances innées 72.
(1) Sur le même folio, au verso, à l'encre.
Quand le pouvoir vient du peuple, il est vacillant ; quand il vient de Dieu, il est fixe ; il est contestable ou incontestable. Telle est la science de l'histoire.
1. Une dynastie de premiers ministres. — ■ Cf. Médecin, pages 158-159 (1) :
« Tôt ou tard une assemblée tombe sous le sceptre d'un homme et, au lieu d'avoir des dynasties de rois, vous avez les changeantes et coûteuses dynasties de premiers ministres» Au bout de toute délibération se trouvent Mirabeau, Danton, Robespierre ou Napoléon : des proconsuls ou un empereur. ■
2. Feu Casimir Périer. — Casimir Périer venait en effet de mourir, atteint par la grande épidémie de choléra-morbus qui dévasta Paris en mai 1832. Libéral modéré sous la Restauration, il s'était aussitôt rangé du côté de la « résistance » après la Révolution de Juillet. Le roi avait fait appel à lui, après l'échec du ministère Lafïitte et du parti du mouvement, le 13 mars 1831. C'était un homme énergique et volontaire et qui avait su imposer aussitôt sa volonté non seulement à la Chambre, mais à ses ministres et au roi luimême. Comme il fit essentiellement une politique d'ordre, de conservation et de paix, il se trouva surtout en butte aux attaques de la gauche. Il embarrassait au contraire l'opposition royaliste. Cependant, celle-ci, tout en reconnaissant ses qualités, l'accuse de « tyrannie », comme le fait ici Balzac, ou encore, ce qui revient au même, d'illogisme àl'égard
(1) Sauf indications spéciales, nous renvoyons toujours à l'édition Conard.
des principes de la Révolution de Juillet. Ainsi le Rénovateur (I, 1, 18) écrit : « M. Casimir Périer, qu'on regarde comme un homme d'ordre, ne peut être qu'un homme de despotisme par la seule raison qu'il est, sans trop le vouloir peut-être, un homme de révolution... Ce qu'il peut faire, c'est de parler durement et d'agir de même. Il y est obligé, dût-il céder ensuite, car la dureté n'est pas la force, et un ministre colère est souvent contraint de fléchir. Ainsi toute cette gloire disparaîtra et M. Casimir Périer en sera pour ses boutades, comme les vacillants 221 pour leur soumission. »
N'est-on pas frappé en lisant ces critiques de la ressemblance étrange qu'il y a entre elles et les attaques toutes récentes de l'école d'Action française contre certains hommes spécialement « autoritaires » de la IIIe République ? Ce n'est pas la seule fois que nous aurons à faire ce rapprochement entre les théoriciens actuels d'extrême-droite et ceux d'il y a cent ans.
3. Tous les malheurs d'une cour, moins les manières et la politesse, moins la gloire des arts. — Nous retrouvons là une critique du gouvernement bourgeois de Louis-Philippe et, parallèlement, une apologie de l'ancien régime du seul point de vue esthétique qui se rencontre presque à chaque pas dans l'œuvre de Balzac ; dans les romans : César BirotteaUy Pierre Grassou, le Cabinet des Antiques, la Vieille fille, etc., et dans les œuvres critiques réunies au tome XXII des Œuvres complètes. Cf. en particulier l'essai intitulé des Artistes, XXII (143-146), où se trouvent par exemple des phrases comme celle-ci : « D'où peut donc provenir l'insouciance qu'on professe pour les artistes ?... Faut-il en demander raison au gouvernement constitutionnel ? A ces quatre cents propriétaires, négociants ou avocats rassemblés, qui ne concevront jamais qu'on doive envoyer cent mille francs à un artiste, comme François Ier à Raphaël, lequel, par reconnaissance, faisait pour le roi de France, le seul tableau sorti tout entier de son pinceau ?»et la Lettre
aux écrivains français du XIXe siècle (Œ. C, t. XXII, 211- 229). On sait d'ailleurs que Balzac partage avec un grand nombre d'écrivains contemporains cette nostalgie d'un passé aristocratique où les artistes étaient riches et honorés par les rois et les grands seigneurs.
1. Un directeur de journal. — Balzac semble annoncer ici quelques-uns des chapitres les plus remarquables du second volume d'Illusions perdues, un grand Homme de province à Paris, qu'il devait publier en 1839.
5. Cf. Médecin, page 154. «Si, à Uieu ne plaise, la bourgeoisieabattaitsous la bannière de l'opposition les supériorités sociales contre lesquelles sa vanité regimbe, ce triomphe serait immédiatement suivi d'un combat soutenu par la bourgeoisie contre le peuple, qui, plus tard, verrait en elle une sorte de noblesse, mesquine il est vrai, mais dont les fortunes et les privilèges lui seraient d'autant plus odieux, qu'il les sentirait de plus près...
« Donc, le triomphe de la bourgeoisie sur le système monarchique ayant pour objet d'augmenter aux yeux du peuple le nombre des privilèges, le triomphe du peuple sur la bourgeoisie serait l'effet inévitable de ce changement. »
6. Cf. Médecin, page 155 : « Si cette perturbation arrive, elle aura pour moyen le droit de suffrage étendu sans mesure aux masses. »
7. Jadis l'élection a élé excellente dans l'Église. — Cf. Médecin, page 152 : « Le suffrage universel que réclament aujourd'hui les personnes appartenant à l'opposition dite constitutionnelle fait un principe excellent dans l'Église, parce que, comme vous venez de le faire remarquer, cher pasteur, les individus y étaient tous instruits, disciplinés par le sentiment religieux, imbus du même système, sachant bien ce qu'ils voulaient et où ils allaient. »
S. Par amour d'une égalité impossible. — Cette réaction
violente contre une égalité entre les citoyens qui lui paraît absolument chimérique est un des principes les plus constants de la politique balzacienne. Toute son observation de romancier proteste contre une affirmation aussi théorique, qui est d'autre part contredite par l'assimilation qu'il fait de l'humanité sociale aux séries hiérarchisées des êtres vivants (Cf. sur ce point essentiel notre Introduction du Catéchisme social, p. 13).
9. Nous comprendrons, même aujourd'hui, la constitutionnalité sur un terrain étroit. — Encore une idée par laquelle Balzac se rapproche de Charles Maurras, admirateur de la démocratie athénienne et contempteur des grandes démocraties modernes. Le terrain était d'autant « plus étroit » dans les républiques anciennes qu'elles constituaient en réalité des aristocraties, la masse principale de la population étant composée d'esclaves et de métèques n'ayant pas de part à la vie publique.
Cette distinction entre le gouvernement de la commune ou même de la province et celui de l'État est une idée chère alors (comme aujourd'hui) aux théoriciens royalistes qui, en même temps qu'un pouvoir central très fort, réclament une décentralisation administrative. « C'est une chose à présent admise de tous qu'il est impossible que la France n'arrive pas plus tôt ou plus tard à une immense réformation gouvernementale, dont l'affranchissement des communes et des provinces sera la base » (Rénovateur, Préliminaire, I, p. 1). Cf. aussi l'article signé E. P. (I, 1, p. 246 et suiv.) sur les Franchises provinciales.
10. Les coquilles de noix du camp de Boulogne. — Cette idée du débarquement en Angleterre, et qui échoua comme on le sait, est une des idées de Napoléon que Balzac admirait le plus, et c'est aussi une de celles qu'il aime à citer pour prouver la stupidité des masses ou des foules devant les idées de l'artiste ou de l'homme de génie, qu'elles ne pourront comprendre que plus tard et dont elles se
moquent d'abord. Cl Œuvres complètes, t. XXII, p. 151 à la fin d'un article sur les Artistes : « Il a tous les symptômes de la folie, parce que les moyens qu'il emploie paraissent toujours aussi loin d'un but qu'ils en sont près. La France entière s'est moquée des coquilles de noix de Napoléon au camp de Boulogne et, quinze ans après, nous comprîmes que l'Angleterre n'avait jamais été aussi près de sa perte. L'Europe entière n'a été dans le secret du plus hardi dessein de ce géant que quand il était tombé. Ainsi, l'homme de talent peut ressembler dix fois par jour à un niais. »
11. L'Angleterre. — On sait l'extraordinaire fortune qu'avait eue en France le système politique anglais, popularisé par Montesquieu, Voltaire, etc. et que Louis XVIII avait en somme presque copié dans la Charte. Les opposants français d'extrême droite qui critiquaient le gouvernement représentatif, s'efforçaient donc d'expliquer que la situation de la France et celle de l'Angleterre n'est pas la même et qu'il est absurde de vouloir donner à l'une exactement le même régime qu'à l'autre. Balzac insiste ici sur la permanence de la politique anglaise, réalisée par une chambre haute héréditaire. Il voit là aussi le salut pour la France et il y insistera à la fin de son article. Bonald, au contraire, rejette complètement pour la France le système anglais. « Le système politique de l'école anglaise ne lui convient pas plus que celui de l'école américaine », écrit-il dans son article sur le Gouvernement représentatif et il ajoute : u Les effets ne se développent pas également ni en même temps dans toutes les sociétés. En Angleterre, bien moins occupée de politique que de commerce et d'entreprises maritimes et qui s'attache bien plus à troubler la politique des autres États qu'à affermir la sienne, les effets du gouvernement à trois pouvoirs et à chambres délibérantes ne se sont faits sentir depuis 1688 que dans ce moment » (Rénovateur, II, 2, p. 150 et suiv.).
12. La France a secoué un jour son cavalier. — On reconnaît ici l'image fameuse de Barbier dans ses ïambes :
C'était une cavale indomptable et rebelle.
Balzac avait pour ce poète une très vive admiration : « Envoyez-moi promptement Barbier, écrit-il à son libraire, Urbain Canel, le 25 novembre 1831 ; c'est, avec Lamartine, le seul poète vraiment poète de notre époque ; Hugo n'a que des moments lucides. »
Nous voyons se révéler dans tout ce passage l'admiration que Balzac professait pour Napoléon. Elle éclate presque à chaque page de son œuvre, mais elle est spécialement vive chez lui à cette époque où il rêve d'écrire son grand roman de la Bataille. Quelques mois plus tard, il écrira pour le Médecin de campagne le fameux épisode de la Vie de Napoléon racontée par un vieux soldat dans une grange. Enfin, il commence à réunir dès ce moment des Pensées et maximes de Napoléon qui seront publiées quelques années plus tard par un certain Gaudy jeune, à qui Balzac les vendra dans un moment de détresse financière. C'est une importante question pour qui étudie les idées politiques de Balzac de savoir comment s'accordent son admiration fanatique pour Napoléon et ses professions de foi monarchistes. Nous ne pouvons la traiter ici. Remarquons seulement que l'opposition entre les deux attitudes n'est pas aussi forte qu'on pourrait le croire et que d'autres collaborateurs du Rénovateur font des allusions flatteuses à Napoléon. Cela rentre dans la politique de la revue qui ne veut négliger aucune des gloires de la France et qui se place surtout à un point de vue national. Cette attitude se marque bien dans une ode d'A. Guiraud au sujet de la mort du duc de Reichstadt (Rénovateur, II, 2, p. 26-27) :
Où se montrent les droits, s'attachent les devoirs; Mais tout ce qui, sortant de la sphère commune, S'est hautement empreint de gloire et d'infortune
Suscite dans mon âme ou des chants ou des pleurs. Je suis homme et français jusqu'au fond des entrailles Et ne puis, sans gémir, suivre les funérailles Où passent toutes nos grandeurs.
Quelques pages plus loin, dans un petit article non signé, intitulé Héritage du duc de Reichstadt, nous lisons ceci :
« A présent que la mort du duc de Reichstadt vient d'éteindre le dernier espoir des hommes pour qui le nom de Napoléon était plus qu'un souvenir, on se demande ce que deviendra le parti bonapartiste ; le républicanisme ne répondra en aucune manière aux idées de pouvoir d'hommes qui sont restés fidèles aux traditions de l'Empire, et, sur ce point, nous nous en rapporterions à la loyauté de ceux qui ont mis un instant le bonapartisme sous le patronage de la république. Nous ne voyons que l'opinion royaliste qui puisse offrir à ce parti quelque sympathie. Il trouverait chez nous une appréciation des faits du grand homme qui n'exclut pas notre admiration pour son génie et pour ses victoires. Quant au juste milieu, ce n'est pas assurément avec lui que pourrait se fondre le parti bonapartiste ou toute autre opinion fondée sur des affections, sur des croyances ou sur des idées de gloire : la gloire est aussi étrangère au juste milieu que les affections et les croyances. »
13. Ce paragraphe contient les seules allusions que Balzac fasse ici à la politique extérieure. Il devait préciser sa pensée sur ce point dans la revue qu'il fonda en 1831, la Chronique de Paris, où il se chargea des articles de politique étrangère. Ses articles ont été réunis dans le tome XXIII des Œuvres Complètes (p. 379-510). Ils contiennent l'essentiel de la politique extérieure de Balzac, qui n'a guère changé. Nous ne pouvons naturellement l'exposer ici. Signalons seulement quelques phrases qui se rapportent à notre texte :
« Avant cinquante ans, l'Europe sera républicaine ou cosaque », a dit Napoléon. Peut-être l'Europe scra-t-cllc
russe parce qu'elle sera républicaine, car, dans la bouche de Napoléon, le mot république signifiait une fédération d'états sous une présidence, à la méthode américaine. Or le système fédératif appliqué aux états de l'Europe est un système affaiblissant, qui les laisserait sans défense contre la force aveugle de la barbarie » (p. 380).
Et encore :
« Pour sauver l'Europe, il faut cimenter une coalition d'états et d'idées, devant laquelle s'inclinent les intérêts, afin de déployer le système répressif le plus étendu contre la Russie » (p. 381), etc., etc.
14. Elle nous mettait dans la voie du torysme anglais. — Pour cette apologie du torysme anglais, Cf. l'article publié par Balzac quelques mois avant dans le Rénovateur : Sur la situation du parti royaliste (Œuvres Complètes, XXIII, p. 359-377). Il y fait allusion aux « fortes têtes » du parti royaliste qui concevaient « la grande pensée de constituer nationalement le royalisme à l'instar du torysme anglais » (p. 367). Et plus loin : « Les royalistes français n'ayant pas pu se constituer, comme firent les torys anglais, Juillet fut donc une révolution » (p. 373).
15. Les ordonnances de Charles X. — Les fameuses ordonnances étaient apparues comme un attentat contre la plus chère des conquêtes révolutionnaires : la liberté de la presse. Et la Révolution de 1830 fut faite en grande partie par des journalistes. Cependant, dès ses débuts, le nouveau gouvernement, harcelé à droite et à gauche par une presse hostile etimpérieuse, fut obligé de poursuivre sans arrêt les journaux et les revues, et les procès de presse se multiplièrent pendant les premières années de la monarchie de Juillet. Balzac en savait quelque chose, lui qui collaborait alors à plusieurs de ces « petits journaux » violemment hostiles au gouvernement et au roi lui-même, en particulier à la Caricature dirigée par Ch. Philippon et qui fut plusieurs fois poursuivie. Le jeu était facile, évidemment, pour la presse de droite de
faire apparaître ainsi l'illogisme du nouveau gouvernement et elle ne s'en privait pas.
« Qu'a fait M. Lafïitte pour la liberté ? s'écrie le Innovateur, ou plutôt que n'a-t-il pas fait contre la liberté ? N'est-ce pas lui qui nous donna M. Barthe, M. d'Argout et M. de Montalivet en personne ? N'est-ce pas d'abord avec lui que ceux-ci s'engagèrent dans la voie des persécutions de la presse, des conspirations de police, des visites domiciliaires, des attentats contre la liberté individuelle ?» (I, 2, p. 132, 133).
16. Nul ministre... n'a su régénérer l'administration. — Balzac a longuement développé dans son admirable roman les Employés, publié en 1837-1838, ses idées sur la réorganisation de l'administration et le remaniement de l'impôt qu'il ne fait ici que suggérer. Sa conclusion, qu'il indique d'ailleurs ici déjà, est que tout projet de réorganisation administrative et financière est voué à l'insuccès sous un régime soumis à l'élection et par conséquent instable. On trouvera un résumé des idées de Balzac (très peu approfondi d'ailleurs, mais accompagné de quelques critiques intéressantes) dans G. Strauss, Balzac et la réforme administrative (Révolution de 1848, 1922-23).
17. Une série de vieillards... aucun homme jeune. — Cette critique de la gérontocratie est un des points essentiels de la politique balzacienne : il y revient sans cesse dans tous ses articles de politique et dans un grand nombre de romans. Cf. en particulier les Lettres sur Paris (Œuvres Complètes, t. XXIII, p. 99-211). Ainsi, page 100 : « Savez-vous d'où vient cette pusillanimité du pouvoir ? De la gérontocratie que Louis XVIII nous a imposée. » Et page 102 : « Peut-être, aujourd'hui, nos vieux pantins montrent-ils au roi quelque croquemitaine dans la grande, dans la puissante et noble jeunesse qui, silencieuse, attend le pouvoir ; tandis que les hommes généreux qui la voudraient aux affaires se taisent encore sur le danger dans lequel les vieillards, les doctrinaires,
les trembleurs vont jeter la France », etc., etc. (Cf. p. 104, 105, 119, 121, 122, 127, 138, 141, 143, 148, 151, 154, 158-59, 170, 183, 198-99). C'est un véritable leitmotiv. Balzac l'a développé largement dans la courte nouvelle de Zaïd Marcas, publiée en 1840 dans le premier numéro de la Revue parisienne (la seconde revue que Balzac dirigea). Elle était précédée de cette épigraphe qui résume tout le sens du récit : « La jeunesse comprimée éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur » (Zaïd Marcas).
La loi électorale établie par la Charte fixait l'âge d'éligibilité à quarante ans. Cet âge avait été ramené à trente par la loi électorale de 1831, mais les conditions de cens — celui d'éligibilité, quoiqu'ayant été abaissé, se trouvait encore à 500 francs — - écartaient naturellement de la Chambre un grand nombre de jeunes gens, — Balzac en tête, — qui n'étaient pas encore arrivés à une situation de fortune suffisante pour payer de tels impôts (environ 5 000 francs actuels).
18. Louis- Philippe contre V Hôtel de Ville. — Allusion à l'habile politique de Louis-Philippe qui, porté au trône par le pouvoir populaire de l'Hôtel de Ville, après l'avoir, pendant les premiers jours de son règne, flatté par des manifestations extérieures (serrements de mains, accolades, etc.), révéla rapidement sa véritable pensée : régner, être obéi, faire régner l'ordre et, par conséquent, maîtriser ce pouvoir populaire auquel il devait le trône.
19. Un pouvoir discuté n'existe pas. — Cf. Médecin, pages 155-156 : « Qui vote, discute. Les pouvoirs discutés n'existent pas ».
20. Heureux peuple... glorieux surtout. — Il y a là une double critique du Gouvernement de Juillet. Critique de sa politique financière, critique de sa politique extérieure. On sait que la Révolution s'était faite aux cris de : « Mort aux honteux traités de 1815 ». Or, sagement d'ailleurs,
Louis-Philippe affirmait de plus en plus nettement devant l'Europe sa volonté de paix et proclamait le principe de non-intervention. On avait dit d'autre part à l'avènement de ce roi bourgeois, aux mœurs très simples, que son règne serait un « gouvernement à bon marché ». Mais la politique financière des premiers ministères fut en fait déplorable et la dette publique ne cessa de s'accroître. Le Rénovateur (II, 2, p. 286) ne manque pas de publier un tableau de l'accroissement progressif de cette dette :
1829 Charles X 4 260 000 000
Début 1831, Louis-Philippe 5 185 438 457
Juin 1831, Louis-Philippe 5 417 595 017
et il conclut ironiquement : « Nouvelle preuve des avantages de la « monarchie populaire » et des bienfaits du « gouvernement à bon marché ». Les attaques de l'opposition furent surtout très vives au moment de la discussion publique et détaillée de la liste civile.
21. Juillet s'est menti à lui-même. — C'est l'argument classique de toutes les oppositions, et l'opposition de droite en use largement alors, en profitant pour faire une espèce de surenchère démagogique à propos de l'impôt, de la liberté de la presse, de la politique extérieure, etc.. (Cf. notre Introduction). Balzac lui-même revient sans cesse à ce manque de logique du Gouvernement de Juillet. C'est sa méthode de combat préférée dans les Lettres sur Paris. Et cela correspond à un désir profond de son esprit qui a reçu la formation intellectuelle du xvme siècle et qui est surtout épris de logique.
22. La guerre étrangère et la guerre civile. ■ — ■ La guerre civile, ce sont surtout les insurrections de novembre 1831 à Lyon. La guerre étrangère, elle existe plutôt alors à l'état de menace qu'à l'état de réalité, à moins que Balzac n'appelle ainsi l'occupation d'Ancône (23 février 1832) ou l'intervention française en Belgique (septembre 1831).
23. // est en proie aux banquiers et aux avocats. — C'est la grande attaque contre le nouveau régime : une nouvelle noblesse s'est constituée, bien plus tyrannique que la première : la noblesse d'argent. L'opposition de gauche dans le National le répète sans arrêt et Henri Heine, alors à Paris et qui suit de très près nos mouvements politiques, s'en indigne. Quant à l'opposition de droite, elle ne cesse naturellement d'avertir le peuple qu'il n'a renversé ses anciens maîtres que pour s'en donner de plus mauvais et elle avertit d'ailleurs ceux-ci qu'ils courent le grand danger de voir se lever bientôt contre eux la masse du peuple qu'ils ont frustré à leur profit de la Révolution. « Que l'on y fasse attention, s'écrit le duc de Fitz-James dans son discours sur l'hérédité de la pairie, le privilège électoral aujourd'hui, c'est toute la souveraineté. Quoi ? Seize mille citoyens qui ont le droit de dire à huit millions de français : « Au nom de la loi, nous sommes tout ; vous n'êtes rien», etc. ... Balzac, naturellement, qui, en sa qualité d'artiste, n'éprouve pas pour ces bourgeois une grande inclination, revient sans cesse sur ce point, dans les Lettres sur Paris, dans les articles de la Caricature et dans son Médecin de campagne. Cf. page 153 : « Abolissez la pairie, tous les gens riches deviennent des privilégiés ; au lieu de cent, vous en aurez dix mille et vous aurez la plaie des inégalités sociales ».
Il a naturellement mis très fortement en lumière ce caractère ploutocratique du Gouvernement de Juillet, dans tous les romans de la Comédie humaine qui se passent après 1830, et en particulier dans César Birotteau.
24. Ici commence très nettement la deuxième partie de l'article. Après avoir présenté une critique assez sévère du « ministérialisme », c'est-à-dire à la fois du système électif et du système parlementaire, Balzac nous propose un système positif de gouvernement. Malheureusement, il faut bien avouer que sa pensée ne paraît pas ici parfaitement ordonnée. Pour commencer, nous voyons très mal en quoi consiste
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cette « grande question » qui selon lui n'est qu'une i question de mots ». D'autre part, après la critique qu'il vient de faire de l'élection et du ministérialisme, comment peut-il commencer cette seconde partie en disant : « Nous croyons le gouvernement constitutionnel possible »? Il y a donc ici un flottement dans sa pensée, et son système positif ne découle pas logiquement de sa critique. Il n'en est pas de même dans l'exposé qu'il fait faire à Bénassis dans le Médecin de campagne,elt sur ce point, le roman est très supérieur à l'article. Mais, une fois admis ce manque d'unité entre les deux parties de l'exposé, il faut au contraire reconnaître avec quelle extraordinaire fermeté de pensée Balzac raisonne dans la seconde partie de l'article. Seulement, au lieu de partir de la critique qu'il vient de faire, il part d'une réalité sociale observable et qui est la division en trois zones nettement distinctes de la masse sociale a gouverner.
25. Aujourd'hui, Machiavel n'eût pas intitule son livre le Prince, mais le Pouvoir. — Balzac en effet, dans son Catéchisme social consacrera le premier chapitre à l'étude du pouvoir.
Son machiavélisme particulier. — Ballanche, le grand philosophe social pour qui Balzac professait la plus grande admiration et qui venait de faire paraître sa Palingénésie, s'était violemment indigné contre la persistance d'une politique machiavélique dans notre civilisation chrétienne :
« Aristote, sous l'empire nommé immoral du polythéisme, a dit cependant que la politique était une partie de la morale ; Machiavel, sous la loi chrétienne, si éminemment morale, puisque c'est la morale même, Machiavel a osé séparer la politique de la morale et a fondé une école qui dure encore, la plus perverse de toutes » (Palingénésie, Prolégomènes, IIIe partie).
Balzac, au contraire, affirme l'absolue nécessité du machiavélisme pour la bonne marche des affaires d'un État. Il se rapproche ici d'hommes d'État comme Talleyrand, Met-
ternich el Louis XVIII, dont il parle sans cesse dans son œuvre avec admiration, en raison de leur machiavélisme même. C'est un point important de la politique balzacienne que cette justification du machiavélisme. Il faut la rattacher à sa conception de l'homme de génie ou du grand homme, qui doit avoir selon lui d'autres vertus que celles de l'homme ordinaire ou du bon bourgeois. Les textes sont ici très nombreux, en voici quelques-uns :
« S'il y a vide dans la théorie actuelle, s'écrie le journaliste Blondet dans la Maison Muingen, à qui la faute ?... A ces grands hommes d'arrondissement que la province envoie bouffis d'idées morales, idées indispensables dans la conquête de la vie, à moins de se battre avec la justice, mais stupides, dès qu'elles empêchent un homme de s'élever à la hauteur où doit se tenir le législateur... Un grand politique doit être un scélérat abstrait, sans quoi, les sociétés sont mal menées. Un politique honnête homme est une machine à vapeur qui sentirait, ou un pilote qui ferait l'amour en tenant la barre ; le bateau sombre... Entre Richelieu, Mazarin, Potemkin, riches tous trois à chaque époque de 300 millions, et le vertueux Robert Lindet, qui n'a su tirer parti ni des assignats, ni des biens nationaux, ou les vertueux imbéciles qui ont perdu Louis XVI, hésiteriez-vous ? » (Ed. Conard, p. 403-404).
Et, comme on pourrait croire qu'ici Balzac pousse un peu au paradoxe la pensée de son personnage, voici sa pensée personnelle : « Loin de moi l'idée de condamner les convictions, quoique entre vous et moi je trouve ce qu'on appelle une conviction quelque chose de bien stupide. Lafayette, homme à principes politiques, n'a fait que du mal à son pays que M. de Talleyrand, algébriste impitoyable a deux fois sauvé » (Revue parisienne, juillet 1840, Œ. C, XXIII, 579.) Cf. aussi dans la même Revue parisienne son admiration enthousiaste pour le héros de la Chartreuse de Parme, le comte Mosca, qui lui paraît être le portrait de Metternich (Œ. Cf., XXIII, p. 696-697).
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2i\. Trois classes distinctes se sunt dessinées franchement Cette vision de la masse sociale divi te en classes ou en rone.s distinctes est de la plus haute importance pour Balzac. Elle est en effet à la base même de cette grande construction qu'est la Comédie humaine. Le romancier ne voit pas la société autrement que comme un vaste édifice comportant un certain nombre d'étages. Les mots de classes, de zones, de sphères sociales, reviennent constamment sous sa plume. Il a longuement développé cette vision hiérarchisée du monde social, dans le magnifique préambule de la Fille aux yeux d'or (le troisième épisode de l'Histoire des 13) qui fut publiée en 1834. C'est un morceau capital pour l'étude de la sociologie balzacienne. Il va de soi qu'on ne saurait bien comprendre cette vision du monde si l'on ne la rapproche de toutes les théories biologiques de Balzac et de sa comparaison bien connue des espèces sociales avec les espèces animales. Il s'est expliqué lui-même très clairement sur ce point dans l' Avant-Propos rie la Comédie humaine.
27. La masse aristocratique dans laquelle il faut comprendre toutes les supériorités créées par l'argent, le pouvoir et l'inteligence. — Cf. Médecin, page 157 : « Nos quarante années de tourmente ont dû prouver à un homme de sens que les supériorités sont une conséquence de l'ordre social. Elles sont de trois sortes et incontestables : supériorité de pensée, supériorité politique, supériorité de fortune. N'est-ce pas l'art, le pouvoir, l'argent, ou, autrement, le principe, le moyen et le résultat. » Remarquez entre ces deux textes la différence capitale dans la place donnée à chacune de ces supériorités. Dans le Médecin, Balzac est plus libre pour exprimer sa véritable pensée. Aussi place-t-il au premier rang la supériorité de l'intelligence. Quoi qu'il en soit. I l'ancienne aristocratie constituée par la noblesse héréditaire et que d'ailleurs il va défendre, Balzac ajoute les éléments nouveaux et mouvants constitués par les puissances financières, politiques et intellectuelles. Malgré ses attaques
contre le gouvernement des banquiers, il fait donc sa place à l'argent, et c'est une preuve nouvelle de son réalisme. Ce qui est remarquable ici, c'est l'importance donnée à l'intelligence, comprise dans le sens le plus large et dans toutes ses manifestations artistiques, littéraires, philosophiques. Il est inutile de faire remarquer, la chose est trop évidente, que l'ambition personnelle de Balzac se découvre ici. Quelques années plus tard, ce sera plus clair encore lorsqu'il projettera de fonder le « parti des intelligentiels ». Il ne fait d'ailleurs que suivre un courant d'idées très fort à cette époque tendant à donner à l'artiste et au poète, c'est-à-dire au « penseur », la place qu'il mérite dans la direction des affaires de la cité. C'est un thème romantique bien connu : Hugo, Lamartine, Vigny l'ont assez développé. C'est aussi l'une des idées les plus chères aux saint-simoniens, et Balzac, malgré les critiques ironiques qu'il adresse volontiers à la Secte, ne lui emprunte pas moins beaucoup de ses idées, en particulier celle-là. Nous la trouvons exprimée dans nombre de pages de son œuvre et de sa correspondance, mais nulle part mieux que dans cette dédicace inédite à Mme Hanska (datée de février 1834) d'une œuvre à laquelle il songea longtemps, mais qui ne devait jamais paraître : le Prêtre catholique :
« Le temps des dédicaces n'est plus. Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le prêtre, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples ; il est prince, il est mendiant ; il console, il maudit, il prophétise ; sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre ; l'humanité, devenue son troupeau, écoute ses poésies, les médite et une parole, un vers ont maintenant autant de poids dans les volumes politiques qu'en avait jadis une victoire... Le pontife de cette majestueuse et terrible puissance ne relève donc plus ni des rois ni des grands ; il tient sa mission de Dieu ; son cœur et sa tête embrassent le monde et tendent à
le sertir en une seule famille » (Lov. A, 167, folio 311 ; lettre reproduite inexactement dans la Correspondance in-16, II, 96-97).
Cf. encore une lettre à Mme Hanska du 20 octobre 1834 : « Nous avons atteint l'ère de l'Intelligence. Les rois matériels, la force brutale s'en vont. Il y a des mondes intellectuels et il peut s'y rencontrer des Pizarre, des Cortes, des Colomb... »
Et dans sa Lettre aux écrivains français (Œuvres Complètes, XXII, 227) : « La civilisation n'est rien sans expression. Nous sommes, nous savants, nous écrivains, nous artistes, nous poètes, chargés de l'exprimer. Nous sommes les nouveaux pontifes d'un avenir inconnu, dont nous préparons l'œuvre. »
28. Les intérêts et les idées. — M. Siegfried dans son beau livre sur les Partis politiques en France, nous a montré combien aujourd'hui encore cette distinction de Balzac entre les intérêts et les idées reste juste. Une politique qui n'est qu'une politique d'affaires ■ — et que les droites ont toujours tendance à désirer et à pratiquer — ne peut jamais réussir complètement en France. Les fautes de la Restauration ont consisté presque uniquement en un froissement perpétuel des idées les plus chères de la bourgeoisie. Balzac l'a très bien vu et nous l'a révélé dans un grand nombre de ses récits.
29. La marche inévitable des siècles. — Balzac durant les années 1829-1831 s'est beaucoup occupé de philosophie de l'histoire. Nous avons un écho de ces préoccupations dans le Feuilleton des journaux politiques qu'il rédigea au début de 1830 avec E. de Girardin, H. Auger, H. Varaigne, etc. Nous y voyons combien il a été profondément impressionné par le saint-simonisme, le comtisme, les philosophes allemands et, d'une façon générale, par ce grand courant de synthèse historique qui apparut alors (Œuvres Complètes, t. XXII, p. 23-142).
30. Il ne prépare que des orages. — Pour le commentaire de ce paragraphe sur les conditions essentielles à la vie du pouvoir, Cf. le Catéchisme social, chapitre I.
31. Balzac naturellement établit tout son système politique et social sur la défense de la propriété (sans s'attacher cependant, comme nous le verrons plus loin, spécialement à la défense de la grande propriété). Il est ici d'accord avec tous les théoriciens politiques de l'époque, en particulier avec les hommes issus de la révolution de 1830 qui venaient de voter une loi électorale encore établie sur la propriété. Cependant, déjà le principe de la propriété privée avait été discuté. Proudhon n'avait pas encore poussé son fameux cri : « La propriété, c'est le vol », mais l'école saint-simonienne avait fait du droit de propriété une critique très serrée (Cf. Exposition de la doctrine, 7e et 8e séances, éd. Bouglé- Halévy,p. 252 à 317). On verra plus loin, dans le Catéchisme social, sur quels arguments philosophiques et historiques Balzac se fonde pour se poser en défenseur de la propriété. Il reprend tout ce développement dans le discours de Bénassis. Cf. Médecin, p. 157 : « Or, comme, en supposant table rase, les unités sociales parfaitement égales, les naissances en même proportion et donnant à chaque famille une même part de terre, vous retrouveriez en peu de temps les irrégularités de fortune actuellement existantes, il résulte de cette vérité flagrante que la supériorité de fortune, de pensée et de pouvoir est un fait à subir, un fait que la masse considérera toujours comme oppressif, en voyant des privilèges dans les droits les plus justement acquis. Le contrat social, partant de cette base, sera donc un pacte perpétuel entre •ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. D'après ce principe, les lois seront faites par ceux auxquels elles profitent, car ils doivent avoir l'instinct de leur conservation et prévoir leurs dangers. Ils sont plus intéressés à la tranquillité de la masse que ne l'est la masse elle-même. »