‹ Un inédit de BalzacChapitre 11 sur 26 · Contrat naturel. — On pense naturellement ici à Rous · texte numérisé non relu

Contrat naturel. — On pense naturellement ici à Rous

commenta nu: s 173

seau. Dans le Mâlecin, Balzac n'a d'ailleurs pas béftfc reprendre l'expression même de Contrat social, pour bien marquer son opposition au système du philosophe genevois. Celui-ci avait écrit dans son contrat social : « Les lois sont toujours utiles a ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n'ont rien ». Balzac est d'accord avec lui sur ce principe, mais, au lieu de conclure comme Rousseau : « D'où il suit que l'état social n'est avantageux aux hommes qu'autant qu'ils ont tous quelque chose », il conclut à l'éloignement du pouvoir de la classe ignorante et pauvre, car l'égalité lu apparaît comme la plus misérable des chimères.

33. Un bonheur tout fait. — Cf. Médecin, page 157 : « Il faut aux peuples un bonheur tout fait ».

34. La satire des Philanthropes est un des thèmes préférés de l'œuvre de Balzac. Il y est revenu à maintes reprises, en particulier dans un article de critique paru dans la Chronique de Paris, le 25 février 1836, sur un ouvrage de M me Adèle Daminois : le Cloître au XIXe siècle.

« Il est une secte d'hypocrites qui versent d'abondantes larmes écrites sur les condamnés à mort et qui n'ont point de pleurs pour de nobles jeunes gens tués en duel ; qui s'occupent des fous avec une sollicitude purement éloquente et qui délaissent les malheurs de famille, qui pansent en paroles tous les pauvres et ne donnent pas de pain à leurs frères, qui sont encore au lendemain de Mélanie, de la Religieuse et des diatribes révolutionnaires sur les cloîtres ; ces charlatans vendeurs de drogues morales, ennemis des grandeurs de la religion catholique, de qui les pieds ne visitent jamais les églises et qui spéculent sur les bagnes, sont les philanthropes, race inepte et dure... » Et, un peu plus loin, il ajoute un mot très intéressant : « Le Chatterton de M. de Vigny procède de cette école antisociale qui voudrait attacher un gardien à chaque génie maladif, accueillir toutes les infirmités, donner des rentes à chaque enfant naturel, élever un garde-fou autour de chaque

poète, etc »... (Œuvres complètes, t. XXII, p. 248 et suiv.).

Quelques années plus tard, le romancier mettait en œuvre sa pensée dans le Curé de village où il opposait la charité catholique à la philanthropie.

« La philanthropie moderne est le malheur des sociétés, les principes de la religion catholique peuvent seuls guérir les maladies qui travaillent le corps social » (Curé de village, éd. Conard, p. 109).

De cette charité pratique et réelle, Bénassis, le médecin de campagne, est déjà une vivante illustration, avant même le curé de Montégnac et avant Mme de la Ghanterie, l'héroïne du dernier roman de Balzac : l'Envers de l'histoire contemporaine.

Quant à l'utilisation des scélérats, c'est aussi une idée très chère à Balzac. Gela fait partie de son machiavélisme. A ce point de vue, il serait très curieux d'étudier de près le rôle qu'il fait jouer à un Fouché ( Une ténébreuse affaire) ou à un Vautrin (Splendeurs et misères des courtisanes).

Ce passage nous montre assez clairement les limites du système social balzacien. Conservateur avant tout d'un ordre social qui lui paraît conforme aux lois éternelles de la nature, il est par définition opposé à tout système de réformes d'ensemble et, pour lutter contre les misères sociales, qu'il a vues mieux que quiconque, il n'a confiance que dans l'action personnelle de quelques individus, comme son médecin ou son curé, ou de petites associations très fortement disciplinées et liées par un idéal commun, comme celle qui s'est formée autour de Mme de la Ghanterie. Cf. Médecin,p. 160-161 : « Il existe dans plusieurs têtes d'autres idées, je le sais. Aujourd'hui comme autrefois, il se rencontre des esprits ardents à chercher le mieux et qui voudraient ordonner les sociétés plus sagement qu'elles ne le sont. Mais les innovations qui tendent à opérer de complets déménagements sociaux ont besoin d'une sanction universelle. Aux novateurs, la patience. Quand je mesure le temps qu'à nécessité rétablissement du christianisme, révolution morale qui

devait être purement pacifique, je frémis en songeant aux malheurs d'une révolution dans les intérêts matériels et je conclus au maintien des institutions existantes. »

35. Lorsque Balzac écrit cette phrase où se révèle un tel mépris de l'instruction et une telle confiance dans les qualités naturelles et héréditaires, en particulier la volonté, il ne peut pas ne pas évoquer le cas de son père, fils de paysan illettré, parvenu sous l'ancien régime jusqu'au poste fort important de secrétaire aux conseils du roi. Balzac a dit et répété à travers toute son œuvre que le génie — dans tous les domaines — était avant tout affaire de talent et de volonté. Presque jamais, dans les biographies de ses héros, il ne fait allusion à l'instruction qu'ils ont reçue, mais bien davantage à la formation que leur ont donnée soit le milieu social auquel ils appartiennent, soit les expériences qu'ils ont traversées.

En 1832, la question de l'instruction primaire était à l'ordre du jour. Guizot devait l'organiser entièrement très peu de temps après par la loi du 28 juin 1833 qui créait l'obligation pour chaque commune d'entretenir au moins une école primaire élémentaire et pour chaque chef-lieu du département une école primaire supérieure et une école normale primaire. Guizot, qui nous a laissé d'intéressants souvenirs sur l'élaboration decette loi dans ses Mémoires (t. II, p. 1-86), nous y indique en particulier qu'elle ne fut que l'aboutissement, d'ailleurs très délicat, d'un vaste mouvement d'opinion, depuis la Révolution, en faveur d'une instruction primaire de plus en plus répandue.

36. L'intérêt de l'État. — Nous touchons ici à l'essentiel, c'est-à-dire au principe même sur lequel s'appuie le système politique et social de Balzac : la raison d'État. De là son admiration pour Richelieu, Louis XIV, Napoléon, Talleyrand, Metternich, etc., et surtout Catherine de Médicis, dont il se fera l'apologiste. Balzac ei:t avant tout antiindividualiste et il est tout près d'être étatiste, allant ainsi

beaucoup plus loin qu'un Bonald par exemple et rejoignant presque le socialisme. On sent ici s'exercer très fortement sur lui l'action de la pensée saint-simonienne.

37. La faculté, pour les hommes capables, en quelque classe où le Ciel les fasse naître, de s'élever à leur destinée. — Cette phrase est capitale, car elle éclaire lumineusement la pensée de Balzac sur un problème essentiel qu'il a sans cesse étudié dans son œuvre : celui de l'arrivisme. Ses grands héros, et l'on peut bien dire, ses héros favoris sont tous des arrivistes : Rastignac, Rubempré, Vandenesse, Vautrin, Zaïd Marcas, A. Savarus, arrivistes heureux ou malheureux suivant que leur caractère ou les circonstances qu'ils traversent les favorisent ou les abattent. On pourrait tirer de son œuvre tout un code de l'arrivisme ; on pourrait même dire qu'elle se réduit tout entière à un conflit entre l'individu et la société.

Bonald avait soutenu, à plusieurs reprises, dans son œuvre (Cf. en particulier Démonstration..., chap. VIII, p. 135), que l'organisation sociale et politique de l'ancien régime permettait à l'ambition honorable et aux hommes de réelle valeur de parvenir au pouvoir. Mais nous sentons bien ici que Balzac va plus loin et qu'il désirerait un régime plus souple, permettant davantage à la jeunesse ardente et forte de prendre le pouvoir. L'observateur critique de la Restauration et aussi du régime de Juillet trop favorable à la gérontocratie et aux puissances d'argent se retrouve ici. Nous retrouvons aussi le fils du fonctionnaire impérial et l'admirateur de Napoléon, créateur d'énergies neuves ; enfin nous entendons le cri de l'homme qui sent sa puissance, qui aspire au pouvoir et s'en trouve encore écarté. C'est par là que le « réactionnaire » Balzac a pu apparaître à tant de critiques de bonne foi un « révolutionnaire ». Toute cette théorie est longuement reprise dans la Médecin (p. 156-157) : « Si je réclame des lois vigoureuses pour contenir la masse gnorante, reprit le médecin après une légère pause, je veux que le système social ait des réseaux faibles et comptai-

sants, pour laisser surgir de la foule quiconque a le vouloir et se sent les facultés de s'élever vers les classes supérieures. Tout pouvoir tend à sa conservation. Pour vivre, aujourd'hui comme autrefois, les gouvernements doivent s'assimiler les hommes forts, en les prenant partout où ils m trouvent, afin de s'en faire des défenseurs, et enlever aux masses les gens d'énergie qui les soulèvent. En offrant à l'ambition publique des chemins à la fois ardus et faciles, ardus aux velléités incomplètes, faciles aux volontés réelles, un État prévient les révolutions, que cause la gêne du mouvement ascendant des véritables supériorités vers leur niveau. »

38. Sur ce rôle social attribué à l'armée, théorie manifestement inspirée par les conceptions napoléoniennes, et qu'on pourrait aussi rapprocher de celles de Vigny, Balzac ne s'est pas souvent expliqué dans son œuvre, ou les militaires jouent un rôle uniquement militaire. Nous trouvons cependant dans un article de la Revue parisienne (Œuvres Complètes, t. XXIII, p. 7(55) une page qui est un vivant commentaire de ce passage à huit ans de distance.

39. L'accession de la classe pauvre à la propriété n'est nullement un danger. — Les idées de Balzac sur la grande et la petite propriété, son apologie pour la grande propriété sa critique du morcellement, ses plaidoyers pour le droit d'aînesse sont bien connus. Peut-être serait-il cependant nécessaire de les mettre au point d'une façon plus précise que ne l'a fait M. Marc Blanchard dans la thèse pourtant considérable qu'il vient de consacrer à ce sujet : la Campagne et ses habitants dans l'œuvre de Balzac (Paris, Champion, 1931, in-8, spécialement dans la 3° partie : les Idées de Balzac sur la grande propriété, p. 321-467). Cet ouvrage, par ailleurs si riche en documents de toutes sortes sur une question aussi complexe, est malheureusement inspiré par un parti pris très sensible de dénigrement des théories balzaciennes. Il s'agit d'arriver à cette conclusion : Balzac économiste

est donc un rêveur (p. 447). Naturellement l'exposé s'en ressent et M. Blanchard néglige l'essentiel, qui est de nous faire comprendre l'évolution de la pensée de Balzac. Ce qui est plus grave encore, c'est précisément qu'il n'a pas vu cette évolution et, tout en signalant l'opposition très visible qui existe entre le Médecin et les Paysans, il néglige de nous dire que, Balzac, dans le premier de ces romans, se pose en défenseur de la petite propriété (Cf. Médecin, p. 161).

« A chacun sa pensée, a dit le christianisme ; à chacun son champ, a dit la loi moderne. La loi moderne s'est mise en harmonie avec le christianisme. A chacun sa pensée est la consécration des droits de l'intelligence ; à chacun son champ est la consécration de la propriété due aux efforts du travail. »

M. Blanchard ignore, sans doute, l'article sur le Gouvernement moderne et ne cite pas cette phrase de Balzac en faveur de la petite propriété. Mais, si l'on considère qu'en 1824 Balzac a écrit sa brochure sur le Droit d'aînesse et qu'il reprendra plus tard les théories qu'il y exprimait déjà en faveur de la grande propriété, on conviendra qu'il y aurait intérêt pour l'histoire de sa pensée à savoir pour quelles raisons précises, en 1832, alors qu'il fait pourtant officiellement partie du parti légitimiste, il se pose en défenseur de la petite propriété.

Sans vouloir essayer de régler ici en quelques mots cette importante question, disons simplement que, selon toute vraisemblance, la brochure sur le Droit d'aînesse — si elle est vraiment de Balzac, ce qui reste fort douteux — ■ fut une fantaisie de journaliste affamé, et que le romancier n'adopta qu'assez tard, aux environs de 1834 et sans doute en grande partie sous l'influence de Mme Hanska, son attitude définitive en faveur de la grande propriété. Le problème est ainsi simplifié, mais il faut l'avouer, il n'est pas encore résolu.

Page 1