Sur cette critique de la monarchie de Louis-Philippe
du point de vue financier, voir plus haut, note 20.
47. Pour cet amour de la statistique chez Balzac (procédé un peu faible, un peu arbitraire et manquant certainement de souplesse), Cf. la Physiologie du mariage. Il y pousse le procédé jusqu'au paradoxe. Mais cela est assez révélateur de sa méthode de romancier habitué à faire sans cesse des classifications, à créer des catégories sociales qui seront représentées dans son œuvre par des personnages typiques. On peut étudier spécialement ce procédé dans le roman des Employés et mieux encore dans la monographie publiée par lui sur le même sujet en 1841 et réunie à ses Œuvres Complètes (t. XX, p. 315-364) sous le titre la Physiologie de l'employé. Le système de description « scientifique » avec classification par genres, sous-genres, etc., est là aussi visible que possible.
Remarquons que l'ambition est une des passions essentielles des personnages balzaciens : chacune des solutions envisagées ici par Balzac, nous pourrions la retrouver dans son œuvre romanesque.
48. Donnez-lui VÉtat à conduire. — Ce principe est essentiel dans le plan de Balzac. Si on l'admet, tout se tient ; si on le critique, tout s'écroule. Il se rattache à l'idée que le romancier se fait de l'humanité en général et de l'humanité sociale en particulier : une grande masse inerte « agie » par quelques individualités puissantes. C'est toute la conception inspiratrice de la Comédie humaine dont on peut dire aussi qu'elle n'est qu'une question d'hommes. Par là, le romancier est conduit à dresser dans son œuvre des personnages très fortement individualisés et à nous présenter toute une société à l'aide de quelques personnages typiques. Cette vision du monde est-elle parfaitement exacte ? C'est une autre question. Il faudrait savoir si Balzac en politique ne néglige pas trop les grands courants d'idées et de sentiments qui sont quelquefois indiscernables et qui pourtant dirigent souvent la marche d'un peuple. Réduire toute
l'histoire à l'action des grands hommes, à des jeux d'ambition purement individuelle, peut-être est-ce une conception un peu simple. Mais nous sommes ici en face d'une question éternellement débattue par les historiens. Contentons-nous de bien marquer simplement que Balzac, comme historien social aussi bien que comme théoricien politique, a pris parti très nettement.
49. La noblesse et la religion romaine ont été les deux causes de la Révolution de Juillet. — Balzac a fait dans un grand nombre de ses romans l'histoire des causes de la Révolution de Juillet, en particulier dans la Vieille Fille et dans le Cabinet des Antiques. Il a insisté surtout sur les froissements de vanité que, très maladroitement, la noblesse avait alors fait subir à la bourgeoisie.
« Je ne remettrai jamais les pieds ici, dit un des personnages d'une fille d'Eve. Cette marquise de papier mâché me vend son thé trop cher. Elle me trouve amusant. Je comprends maintenant pourquoi Saint- Just guillotinait tous ces gens-là ».
Et dans Illusions perdues :
« Dans les commencements, si quelques gentilshommes ou quelques femmes venus en visite chez Nais rencontraient Lucien, tous avaient pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec leurs inférieurs. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs patriciens préludent avec la haute société » (éd. Conard, t. I, p. 227).
Balzac lui-même, qui sortait d'un milieu de fonctionnaires impériaux et de petits bourgeois, avait connu ces froissements et en avait souffert.
Quant à la religion romaine, on saiî la place qu'ont tenue dans les attaques de l'opposition libérale la Congrégation et surtout les jésuites. On sait aussi quelle explosion violente et spontanée d'anticléricalisme accompagna les
débuts de la Monarchie de Juillet : elle devait aboutir au sac de l'archevêché. Sur cet aspect important de l'histoire de la Restauration on peut se reporter à l'excellent ouvrage de Thureau-Dangin : le Parti libéral sous la Restauration. Cf. en particulier le chapitre V, la Question cléricale sous M. de Vitlèle. Il cite un journal de l'époque :
« L'époque actuelle, disait en 1824 une feuille libérale, sera difficile à expliquer pour nos arrière-neveux. Il n'est plus question que d'évêques, de curés, de moines, de jésuites, de couvents, de séminaires ; on n'entend plus retentir que les mots de bulles, de mandements, de confession, de communion, d'indulgences et d'excommunication ; la controverse théologique est à l'ordre du jour. »
Et il conclut :
«A bas les jésuites! »; ce cri, lancé delà tribune, répété par la presse, commenté dans de gros volumes, fredonné par la chanson, hurlé par l'émeute, renvoyé d'écho en écho aux quatre coins de la France, éclatait chaque jour plus retentissant et plus formidable » (p. 319).