Sur le Torysme français, Cf. plus haut, note
54. Achever au XIXe siècle la pensée que saint Louis eut au XIIIe. —Allusion à la politique religieuse de saint Louis qui accorda solennellement à l'Église et au pape, à Cluny, en 1244, sa promesse de les défendre, mais cependant maintint toujours très fermement l'indépendance de l'État à l'égard du pouvoir religieux, refusant par exemple au pape Innocent IV de le laisser présider à Reims un concile général pour régler ses démêlés avec Frédéric II : n'acceptant pas la décision du concile de Lyon où Frédéric fut déposé ; enfin approuvant même une Ligue formée en 1246 par des barons
français pour combattre les prétentions ecclésiastiques.
Nous ne sommes pas étonnés outre mesure de voir Balzac prendre parti pour le gallicanisme : cela est conforme à son éducation première libérale et aussi à une certaine conception de la monarchie française très traditionnelle. Cependant le fait est assez curieux à cette date où précisément il semble adopter franchement certaines thèses très chères à Lamennais et à ses disciples ultramontains, en particulier celle de la séparation de l'Église et de l'État. Cf. Médecin, pages 151-152 :
« L'Église, dit le curé Janvier, a eu des possessions territoriales, et ses intérêts temporels, qui paraissaient devoir la consolider, ont fini par affaiblir son action. En effet, le prêtre a-t-il des propriété sprivilégiées, il semble oppresseur ; l'État le paie-t-il, il est un fonctionnaire, il doit son temps, son cœur, sa vie ; les citoyens lui font un devoir de ses vertus, et sa bienfaisance, tarie dans le principe du libre arbitre, se dessèche dans son cœur. Mais que le prêtre soit pauvre, qu'il soit volontairement prêtre, sans autre appui que Dieu, sans autre fortune que le cœur des fidèles, il redevient le missionnaire de l'Amérique ; il s'institue apôtre, il est le prince du bien. Enfin, il ne règne que par le dénuement et il sombre par l'opulence. »
55; La discussion des lois sur la presse remplit presque entièrement l'histoire de la Restauration et finalement cette question de la liberté de la Presse fut l'une des principales causes de la chute de Charles X. La liberté absolue avait été proclamée dans la Charte, mais, dès 1815, la censure et l'autorisation préalable étaient rétablies. Le 22 mars 1819, les lois de Serre les supprimaient, mais instituaient un cautionnement de 10 000 francs et un timbre de 5 centimes par feuille. En 1820, nouveau retour (temporaire) à la censure et à l'autorisation préalable. En 1822, une nouvelle loi enlève la connaissance des délits de presse aux jurys pour la donner aux tribunaux correctionnels et l'autorisation préalable
est rendue obligatoire pour tous les journaux fondés après le 1er janvier 1823. En même temps, les poursuites pour tendances sont autorisées, d'où d'innombrables procès. Enfin, en 1826, Peyronnet fait voter par la Chambre des Députés la fameuse loi de justice et d'amour, mais, devant l'énergique opposition de la Chambre des pairs, le ministre retire son projet.
Balzac a souvent examiné dans son œuvre l'attitude que devrait avoir un gouvernement à l'égard de la presse (Cf. en particulier dans Illusions perdues, éd. Conard, t. II, p. 181-599) une grande discussion sur ce sujet entre journalistes : Blondet, Vignon, etc.). Mais sa pensée a souvent varié et elle a même passé plusieurs fois d'un extrême à l'autre. Sur ce point de sa politique comme sur tant d'autres, une étude consciencieuse et précise reste à faire.
56. La pairie héréditaire. ■ — L'hérédité de la pairie est alors une question tout à fait à l'ordre du jour. Établie par ordonnance du 19 août 1815, elle venait d'être supprimée par la nouvelle Chambre. Défendue non seulement par les orateurs légitimistes comme Berryer et le duc de Fitz-James, mais par les partisans les plus sincères du nouveau régime : C. Périer, Thiers, Guizot, R. Collard, elle avait été violemment attaquée par Odilon Barrot et finalement abolie par 206 voix contre 86 « comme privilège contraire à l'égalité ». Ce fut un des premiers « gestes symboliques » de cette Chambre.
Les pairs offrirent une belle résistance et ne votèrent l'abolition qu'après la nomination d'une nouvelle « fournée » qui changea la majorité. Quant au gouvernement de C. Périer qui était opposé à l'abolition, il finit par céder de peur de provoquer des troubles.
A la Chambre des pairs, le 22 décembre 1831, le duc de Fitz-James prononça à cette occasion un des plus beaux discours de sa carrière parlementaire. Il commença par annoncer que, après le vote, qu'il prévoyait défavorable, il
donnerait sa démission de pair pour se présenter aux élections législatives. Puis il commença son plaidoyer en protestant contre les accusations de « féodalité », « aristocratie » et « privilège ». Il montra l'égoïsme à courte vue et l'illogisme de ces bourgeois eux-mêmes privilégiés et surtout il essaya de mettre en lumière la double menace que la suppression de la pairie héréditaire faisait peser sur la royauté héréditaire et la propriété héréditaire. Ce discours fut imprimé l'année suivante chez Dentu, et Balzac, qui entrait alors en relations avec le duc de Fitz-James, ne dut pas manquer de le lire. Il s'en inspire visiblement ici. D'ailleurs, pour trouver des arguments en faveur de l'hérédité de la pairie, il n'avait que l'embarras du choix, chacun des nobles pairs qui avait prononcé un discours sur la question ayant jugé bon de le faire imprimer. Voici par exemple ce qu'il trouvait dans le discours du duc de Noailles (p. 9 et 10) :
« Le pouvoir aristocratique créé seulement dans l'intérêt général, chargé du dépôt des lois et des traditions, gardien intéressé de la Constitution de l'État, inaccessible par sa nature à la mobilité des passions démocratiques et par son indépendance aux attaques du despotisme, formant un corps dont les membres, par le fait de leur naissance, se vouent aux affaires publiques et à la vie politique et en font leur étude spéciale et comme leur profession, ce pouvoir, existant par lui-même, puise sa force dans son privilège qui peut seul le rendre capable de jouer le rôle qui lui est imposé, privilège tout politique, non d'intérêt et de vanité personnels, mais d'ordre et de conservation, et qui rapporte à la Nation bien plus qu'il ne peut lui coûter ».
57. Son action constante (Cf. Rénovateur, II, 1, 148, l'article de Bonald sur l'Aristocratie et la noblesse, où sont développés ces mêmes arguments). — Nous retrouvons ici encore — et c'est assez naturel • — un des arguments essentiels de Gh. Maurras en faveur d'un retour à la monarchie. Mais Balzac l'emploie à défendre la Chambre des pairs, c'est-à-
dire l'aristocratie, car — nous le verrons plus loin — il est bien plus préoccupé de la constitution et du maintien d'une aristocratie que d'une monarchie. Dans d'autres passages de son œuvre, il a d'ailleurs développé en faveur du système monarchique cet argument classique de la stabilité, condition essentielle pour la formation des hommes d'État et la continuité d'une politique (Cf. Revue parisienne, sept. 1840, Œ. C-, t. XXIII, p. 706 et suiv.).
58. Son luxe et ses arts. — Sur l'importance accordée par Balzac à cet argument d'ordre purement esthétique, Cf. plus haut, note 3. Balzac avait longuement développé cet argument en faveur du droit d'aînesse dans sa brochure de 1824 :
« En joignant ainsi la splendeur aux soins sacrés de la patrie, ces supériorités sociales résolvaient les deux problèmes qu'offre l'établissement d'une société, mais ils contribuaient bien plus puissamment encore à sa gloire à venir, en se rendant les protecteurs des sciences et des beaux arts. Les muses ont toujours avoué le patronage des dieux et les lettres n'ont jamais fleuri qu'à l'ombrage éternel des grandes fortunes possédées par des noms illustres... De nos jours mêmes, ce patronage fut exercé par des riches puissants, des administrateurs éclairés, qui, à leur mort ou à leur chute, n'ont malheureusement pas laissé de successeurs i (Œ. C, t. XXIII, p. 4-5).
59. Rome..., Venise..., l'Angleterre..., Cf. Médecin, page 155 : « L'histoire se charge d'appuyer mon principe. La République romaine a dû la conquête du monde à la constitution du privilège sénatorial. Le Sénat maintenait fixe la pensée du pouvoir. »
Ces arguments historiques sont repris par tous les défenseurs de l'hérédité :
« Non, à Rome, ainsi qu'à Venise, ainsi qu'en France, le principe héréditaire n'a jamais été que la commémoration, d'âge en âge, de services éclatants rendus à la patrie » (discours du duc de Fitz-James, p. 13).
« Si je voulais tirer des arguments des succès de l'hérédité dans les Sénats, les exemples de Rome et de l'Angleterre m'en fourniraient de victorieux » (discours du comte de Sesmaisons, p. 25).
« Voyez le beau spectacle qu'offre depuis tant d'années l'Angleterre, la plus belle société d'hommes libres qu'ait eue la civilisation moderne, et peut-être, à la bien prendre, celle du monde entier. Sans parler du degré de puissance et de prospérité où elle est parvenue, dans quel pays la liberté a-t-elle été plus complète, plus étendue, plus durable ? Où respecte-t-on davantage les droits du citoyen, et cependant où vit-on jamais une aristocratie plus puissante ? N'est-ce pas à cette aristocratie que l'Angleterre a dû la conservation de ses franchises, alors que l'Europe entière s'inclinait sous le pouvoir absolu ? » (discours du duc de Noailles, p. 17).
60. Pour ce principe, voir plus haut, note 37. Il n'est pas difficile de sentir ici l'ambition personnelle de Balzac et nous savons d'ailleurs par sa correspondance et en particulier les Lettres à l'Étrangère que devenir pair de France et académicien comme l'était Hugo furent toujours ses deux ambitions les plus chères.
61. Pour cette critique de la gérontocratie, Cf. plus haut, note 17.
62. Pour cette critique de la Chambre des pairs sous la Restauration, Cf. plus haut, note 40 ; Cf. aussi le Rénovateur (II, 2, 246 et suiv.).
63. Ce passage est le seul que Balzac consacre dans un si long article à la défense de la monarchie ; on peut trouver que c'est un peu mince, et le « tout absurde qu'elle puisse paraître » laissait peut-être rêveurs les purs monarchistes du Rénovateur. Serait-ce là une des raisons de la non-publication de l'article ? Quoi qu'il en soit, rien de ce paragraphe
COMMENTAI II !fl 191
n'est passe'1 dans h; discours de Bénastll (Cf. sur ce point essentiel notre Introduction, p. 35-36).
64. A chacun selon ses œuvres. — Cette conclusion est la même que celle de Bénassis;Cf. Médecin, page 161 : A chacun sa pensée, a dit le christianisme. A chacun son champ, a dit la loi moderne, etc. ». A cette formule un peu trop égoïste, le docteur Bénassis ajoute les modérations nécessaires apportées par la religion chrétienne (Cf. sur cette importante différence entre les deux textes notre Introduction, p. 33-35).
Il est à remarquer que cette dernière formule est une formule saint-simonienne. Nous ne pouvons ici aborder la question si importante des rapports de Balzac et du saintsimonisme. Contentons-nous de signaler que l'influence de la pensée saint-simonienne s'est exercée sur Balzac beaucoup plus profondément qu'on ne serait tenté de le croire.
65. Des institutions. — Cf. Curé de village (éd. Conard,p.227): « Faire dépendre le honneur de la sécurité, de l'intelligence et de la capacité de tous, n'est pas aussi sage que de faire dépendre le bonheur de la sécurité, de l'intelligence des institutions et de la capacité d'un seul ». C'est un thème familier à Ch. Maurras et qui vient en droite ligne de Bonald chez qui nous le trouvons exprimé à maintes reprises (Cf. en particulier Pensées, p. 11).
66. Le peuple ne voit jamais, il sent. Le gouvernement doit voir. — Encore un thème familier à Ch. Maurras.
Cf. Curé de village, éd. Conard,page 227 : « Les peuples ont un cœur et n'ont point d'yeux, ils sentent et ne voient pas. Les gouvernements doivent voir et ne jamais se déterminer par les sentiments. Il y a donc une évidente contradiction entre les premiers mouvements des masses et l'action du pouvoir, qui doit en déterminer la force et l'unité. »
67. Cf. Curé de village, éd. Conard, page 226 : « Un effet universel démontre une cause universelle... »
68. Cf. Curé de village, éd. Conard, page 227 : «Rencontrer un grand prince est un effet du hasard, pour parler votre langage ; mais se fier à une assemblée quelconque, fût-elle composée d'honnêtes gens, est une folie. La France est folle en ce moment ». Comment, ici encore, le rapprochement avec les idées de Ch. Maurras ne s'imposerait-il pas ?
69. La liberté de conscience comporterait comme conséquence la liberté civile Cf. sur cette théorie très importante pour Balzac le Catéchisme social, page 122 et notes.