‹ Un inédit de BalzacChapitre 17 sur 26 · Sur un petit espace, Cf. plus haut, note · texte numérisé non relu

Sur un petit espace, Cf. plus haut, note

71. Le naturel, c'est la famille, Cf. sur ce point capital, le Catéchisme social, note 10, et Introduction, pages 99-100.

Cf. Curéde village, éd. Conard, page 226 : « Il n'y a de solide et de durable que ce qui est naturel, et la chose naturelle en politique est la famille. La famille doit être le point de départ de toutes les institutions. »

1. Pour le commentaire de cette curieuse page de titres Cf. notre Introduction (pages 89-90). Il y a certains mots dont le retour obsédant est significatif des préoccupations dominantes de Balzac. Ainsi le mot « pouvoir ». Il avait écrit dans l'article sur le Gouvernement moderne :

« Aujourd'hui, Machiavel n'eût pas intitulé son livre le Prince, mais le Pouvoir. Le pouvoir, être moral, créature de raison, devant rester un et fort, est quelque chose de plus grand que le prince étudié par le célèbre Florentin ».

Aussi consacre-t-il à la question de l'origine du pouvoir le premier des chapitres de son ouvrage. Il ne fait que suivre en cela la tradition des grands philosophes politiques ses devanciers : Hobbes, Bossuet, Rousseau qui avaient, eux aussi, commencé leur système par cette discussion fondamentale sur l'origine du pouvoir.

Le retour des mots d'ordre et d'unité n'est pas moins significatif et nous disent à eux seuls la tendance essentielle du système de Balzac. Il y a tout au travers de son œuvre une véritable passion de l'ordre et surtout de l'unité. Son esprit est profondément rétif à tout dualisme : aussi ne peut-il accepter le dualisme de la matière et de l'esprit et, dans Séraphita, il réduira l'un à l'autre pour aboutir à une espèce de panthéisme. Dans sa vision de l'humanité vivante, il est guidé par la grande loi, énoncée par Geoffroy-Saint- Hilaire, de l'unité de composition organique. Et, dans son

œuvre même, pourtant si diverse, il n'aura pas de cesse qu'il n'ait fait entrer un vaste principe d'unification.

2. Serait une science absolue, impossible. — Balzac fait ici allusion à Lamennais et à VEsquisse d'une philosophie, qu'il citera d'ailleurs plus loin dans une note (p. 12). Voici la phrase que Balzac cite ici presque textuellement :

« Mais, pour que la philosophie offre dans ses résultats un caractère déterminé, un travail plus ou moins long est indispensable ; il faut que la connaissance acquise embrasse une sphère assez large déjà et que des conceptions premières aient pu coordonner les faits et en suggérer quelques applications préalables. C'est ainsi que se forment les systèmes, les doctrines qui croissent, comme tout croît, par une évolution progressive, simples éléments d'un tout futur, jamais achevé, jamais complet. Car une philosophie complète serait la science absolue, la science infinie » (Préface, p. 11, édition de 1840, chez Pagnerre).

3. Cf. Bonald, Essai analytique, page 68 : a II y a des lois qui gouvernent le monde sensible ou des corps et des lois générales qui gouvernent le monde social, le monde des intelligences ».

Cf. Fille aux yeux d'or, éd. Conard, page 372 : a Cette loi de la statique en vertu de laquelle deux forces identiques s'annulent en se rencontrant pourrait être vraie aussi dans le règne moral ».

4. Tout ce développement sur le pouvoir est presque textuellement emprunté par Balzac à Bonald (Cf. Pensées, p. 340) :

a II y a dans la société des idées vagues ou fausses sur le pouvoir. Le pouvoir est volonté et action; il est, dans sa volonté, absolu ou arbitraire ; dans son action, limité ou illimité.

Le pouvoir illimité n'existe nulle part, pas même en Dieu, dont l'action dans l'univers est bornée par l'essence

des choses qu'il a créées ; et,dansles gouvernements humains par la résistance passive des existences indépendantes, comme sous la monarchie ; ou par des résistances actives et souvent armées, comme sous le despotisme.

Le pouvoir absolu est celui qui n'a aucun moyen de changer les lois fondamentales « contre lesquelles tout ce qui se fait, dit Bossuet, est nul de soi ».

Le pouvoir arbitraire est celui qui a un moyen légal et toujours présent de changer ses lois même fondamentales...

Le pouvoir, considéré en général, est-il de droit divin ? Oui, sans doute, puisque le pouvoir domestique est de « droit naturel » et le pouvoir public de droit nécessaire et que l'Auteur de la nature est l'auteur de toutes les nécessités des êtres, et qu'il ne pourrait anéantir les nécessités qui font durer les êtres, sans anéantir les êtres eux-mêmes qui composent la nature. »

(Cf. encore sur ce point si important d'autres passages dans Bonald : Démonstration, ch. VII, p. 121, 122-123 ; Essai analytique, ch. II, p. 45 et suiv. ; Principe constitutif, p. 22-23.)

Cette identification du droit divin au droit naturel que Balzac adopte et qu'il emprunte à Bonald vient en droite ligne du xvine siècle où la confusion entre Dieu et la nature se retrouve constamment chez Montesquieu, Rousseau et tous les réformateurs politiques. Nous la retrouvons encore dans la doctrine sainte-simonienne (Cf. Expositiondela doctrineyéd. Halévy-Bouglé, p. 247) : « La conscience a toujours reconnu à chaque époque, dans l'expression de ses volontés, celles de Dieu lui-même, ou, pour parler le langage critique, celles de la nature ».

Encore faut-il s'entendre sur le sens du mot « nature ». C'est ce qu'a fort bien vu de Bonald qui a écrit sur ce point dans son Essai analytique (p. 150-152) une admirable page, dont Balzac ne semble pas — et c'est dommage — avoir tiré parti :

«Tous les publicistes, absolument tous, écrit-il, tiennent

le même langage ; tous s'accordent à reconnaître la nature qui n'est que l'ensemble des rapports entre les êtres et des lois qui en résultent, comme la seule régulatrice des lois. Mais, lorsqu'il faut déterminer le sens qu'ils attachent à ce mot Nature, ils se divisent et ne s'entendent plus.

« Les uns, comme Mably et J.-J. Rousseau, suivis par la foule des sophistes modernes, ne voient la nature de l'homme que dans l'être imparfait et purement domestique de société : philosophie vaine et trompeuse qui veut ramener le monde à ses éléments, dit saint Paul aux Colossiens, et faire rétrograder la religion révélée à la religion naturelle, et l'état politique à la famille. De là viennent les éloges extravagants que J.-J. Rousseau donne à l'homme des bois et à la société sauvage et la faveur dont jouit la religion naturelle auprès de nos modernes philosophes. « Ils voient la nature, dit très bien Leibniz, dans l'état qui a le moins d'art (c'est-à-dire de développement), ne faisant pas attention que la perfection emporte toujours l'art avec elle »... et c'est parce que cet état naturel et accompli opposé à l'état natif ou originel est pour l'homme moral comme pour l'homme physique un état d'effort, d'art et d'action, qu'on dit communément et avec une grande vérité qu'il n'y a rien de plus difficile à atteindre que le naturel soit dans les ouvrages d'esprit, soit dans les manières. Verum, dit Quintilien, id est maxime naturale, quod natura fieri optime patitur. »

Balzac a développé cette idée de l'origine divine de la société dans son roman d' Ursule Mirouet daté de Paris, juinjuillet 1841 (Cf. éd. C. L., in-12, p. 276) :

«Nous avons en nous, dit un vieux prêtre à M. Mirouet, un sentiment du juste, chez l'homme le plus civilisé comme chez le plus sauvage, qui ne nous permet pas de jouir en paix du bien mal acquis selon les lois de la société dans laquelle nous vivons, car les sociétés bien constituées sont modelées sur l'ordre même imposé par Dieu aux mondes. Les sociétés sont en ceci d'origine divine. »

COMMENTAI il Wi

î). Les limites du pouvoir ubsolu. — Sur cette idée « ; Balzac que la démocratie aboutit fatalement au césarisme, Cf. Du Gouvernement moderne, p. 39-40 et notes. Cette idée encore se trouve dans Bonald (Cf. Démonstration, ch. X, p. 156).

6. La suite des idées n'est plus sensible à partir d'ici ; pourtant le manuscrit ne marque aucune solution de continuité. Ce paragraphe trouverait au contraire normalement sa place quelques pages plus loin.

7. Les Kanchadales, que Ton doit écrire Kamtchadales, sont les habitants dû Kamtchatka, presqu'île de Sibérie située entre la mer de Behring et celle d'Okhotsk. Pays au climat très rude, avec une température moyenne de — 15° en hiver, et infesté de volcans aux éruptions fréquentes. Il n'y avait pas si longtemps qu'il était connu et exploré scientifiquement. Sans doute, parmi tous les récits de voyages qu'il a dévorés et auxquels il fait allusion dans ce Catéchisme, Balzac connaissait-il l'ouvrage d'E. de Lesseps, Journal de voyage du Kamtchatka en France (Paris, 1790, 2 vol. in-8), qui avait apporté pour la première fois aux Européens une connaissance un peu précise de cette région reculée du monde .

8. Pour le naturalisme de Balzac, Cf. notre Introduction pages 84 et suivantes.

9. Le gouvernement « mixte » est celui qui essaie de concilier les deux principes, celui de la souveraineté du peuple et celui du pouvoir divin, .la monarchie et la démocratie. Balzac emprunte l'expression aux théoriciens anglais ; le gouvernement anglais contre lequel il s'insurge à la suite de Bonald est précisément le type du a gouvernement mixte ». Dès les premières lignes du Catéchisme, Balzac a répondu à la question qu'il pose ici.

10. Pour cette importance donnée à la famille, Cf. Bonald passim,

11, Sur cet examen de l'homme sauvage par Balzac, Cf. Introduction, pages 91 et suivantes.

12. Hobbes a dit... — La formule que donne ici Balzac est un résumé un peu simpliste de la pensée du fameux philosophe anglais ; elle n'en est pas cependant une déformation véritable ; il est bien certain en effet que l'homme est naturellement mauvais aux yeux de Hobbes et que seul un état social très fort où ses mauvais instincts seront puissamment contenus lui permettra de devenir meilleur ou du moins de vivre dans un état de bonheur relatif. C'est ce qu'explique fort bien l'un des historiens de sa pensée, M. G. Lyon, dans son ouvrage la Philosophie de Hobbes (Paris, Alcan, 1893), Cf. en particulier, page 152 :

« Sa pensée est claire : tant que la société ne s'est pas constituée, et avec elle la morale, rien ne garantit personne contre les mauvais desseins de personne, non pas même aucun devoir ni aucune loi de quelque genre que ce puisse être, puisque loi et devoir impliquent une association humaine au moins en voie de formation. Cette association a-t-elle pris naissance et, par conséquent, la morale est-elle apparue, les égoïsmes individuels sont mis hors d'état de se nuire : toute personnalité est rendue inviolable pour les autres... »

Remarquons au passage que Balzac aura beau affirmer un peu plus loin que « l'homme n'est ni absolument bon ni absolument méchant », l'ensemble de sa pensée et de son œuvre proteste contre cette affirmation et nous sentons qu'il incline bien davantage vers la position de Hobbes que vers celle de Rousseau. Cela est très net, par exemple, dans son attitude à l'égard de la religion chargée de réfréner les mauvais instincts de l'homme.

13. Pour les sources de Balzac, Cf. Introduction, pages 92 et suivantes.

14t Improprement dit sauvage. — Parce que, pour Balzac,

comme il va l'expliquer plus loin, l'homme à l'état sauvage n'existe pas, en tant qu'on oppose le mot étal sauvage au mot société. Partout où on a rencontré l'homme, on l'a rencontré à l'état de société, si rudimentaire que soit cette organisation sociale. Balzac préfère donc employer l'expression d'étal naturel (Cf. plus loin).

15. Est-il nécessaire de faire remarquer quelle lumière projette un pareil texte sur la philosophie sociale de Balzac à travers la Comédie humaine. Il transporte sa vision de la nature primitive dans celle de la société contemporaine et là encore il nous montre le triomphe des forts sur les faibles. D'ailleurs il ne s'en attriste ni ne s'en indigne, car il se trouve en face d'une loi naturelle, t Image de la naturey ou plutôt nature moraley écrit-il dans un article sur le Cloître au XIXe siècle, par Mme Adèle Daminois, où il dit au passage sa réprobation contre le Chatterton de Vigny, la société doit imiter dans la haute région de ses principes constitutifs, l'indifférence que la nature physique témoigne à ses créatures ; elle les doue d'une force suffi >ante à leur développement, amasse les substances vitales autour d'elles et n'y revient plus ; insouciante de celle qui périt, heureuse de celle qui grandit * (Œ. C, t. XXII, p. 249, 25 févr. 1836).

16. Sur les sources de Balzac, Cf. l'Introduction, pages 02 et suivantes.

17. Essentiellement imparfait. — Sur cette formule, Cf. note 12 ad fmem. Balzac l'a insérée presque textuellement dans son Avant-propos de la Comédie humaine : « L'homme n'est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des aptitudes » (éd. Conard, t. I, p. XXX).

18. L'éloquence des sauvages. — Cette admiration pour le sauvage, admiration purement esthétique le plus souvent, se retrouve dans de nombreux passages de l'œuvre de Balzac. Il a eu de bonne heure pour les œuvres de F. Coopcr

une admiration enthousiaste et Léon Gozlan (1) nous a raconté l'histoire de Balzac payant sa consommation dans un salon de thé par le Lac Ontario qu'il venait de lire et qui l'avait transporté de bonheur. Peut-être ne faut-il pas aller chercher beaucoup plus loin les sources de documentation du romancier sur les sauvages, et les milliers de récits de voyageurs, pourraient fort bien se réduire à quelques romans de Fenimore Cooper. Ce qui est important ici, c'est que Balzac a transposé cette peinture du monde sauvage dans sa peinture du monde civilisé, et que souvent les Parisiens du xixe siècle lui sont apparus comme aussi « sauvages » que les héros indiens de F. Cooper. Cependant les héros qu'il compare le plus aux Mohicans ou aux Iroquois sont en général des paysans, des forçats, des natures restées violentes et primitives au milieu de la civilisation contemporaine. Ainsi les Chouans, ainsi la cousine Bette qui devient « en un moment le Mohican dont lès pièges sont inévitables, dont la dissimulation est impénétrable, dont la décision rapide est fondée sur la perfection inouïe des organes ». Ainsi Michu qui traque ses ennemis « à la manière des sauvages » dans Une ténébreuse affaire ; ainsi Vautrin ce « sauvage personnage » dont les nerfs ont atteint « à la solidité métallique des nerfs sauvages » et qui dit à Rastignac à la fin du Père Goriot : « Paris, voyez-vous, est comme une forêt du nouveau monde, où s'agitent vingt espèces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hurons, qui vivent du produit que donnent les différentes classes sociales » (Cf. sur cette question l'excellente thèse de Miss Margaret Murray Gibb, le Roman de Bas-de-Cuir, Élude sur Fenimore Cooper et son influence en France, Paris, Champion, 1927, in-8).

19. Feu Klaproth. — ■ Nous avons dit dans notre Introduction (p. 96), ce qu'était Klaproth et ce que Balzac lui devait. Il semble à vrai dire qu'il ait fort mal compris

(1) Léon Gozlan, Balzac intime, p. 45-49.

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la pensée du savant allemand, soit quVn 1840 (ou plus) il ait oublié Tous rage de 1828, soit qu'il s'appuie sur des textes plus tard ils et plus modérés de l'orientaliste allemand. Mais, si nous nous reportons à l'ouvrage du baron de Mérian que Balzac imprime en 1828 et à la préface de Klaproth, nous trouvons des idées exprimées aussi clairement que possible et qui semblent aller à rencontre de celle que Balzac exprimait ici :

« L'ouvrage que l'on va lire, dit Klaproth, a pour objet de démontrer que les racines de toutes les langues du monde sont originairement les mêmes, et que des formes semblables se montrent dans les idiomes des peuples qui présentent entre eux les plus grandes dilïérences, sous le rapport des traits du visage et de la conformation du crâne...

« Chargé par l'auteur de surveiller la publicité de sonlivi e, j'ai vérifié autant qu'il m'a été possible tous les faits qui y sont présentés... Les savants qui ont examiné les langues avec l'œil scrutateur du philosophe se sont aperçus sans peine que les radicaux de tous les idiomes sont de nature monosyllabique. Les prétendues racines sémitiques paraissaient seules faire une exception à la règle générale. Afin d'éclairer ce point important de philologie, je me suis occupé, sur l'invitation de M. F. Mérian, de soumettre ces racines à un nouvel examen. Il est résulté de ce travail que les véritables radicaux sémitiques ne diffèrent en rien de ceux des autres langues et qu'ils sont également monosyllabiques. »

Et voici d'autre part quelques textes très nets que nous empruntons à l'ouvrage de F. Mérian, de l'Unité et delà pluralité.

«I. Une même loi règne à la fois dans le monde intellectuel et dans le monde physique, c'est celle du développement progressif de l'esprit et de la matière, celle de la multiplicité provenant de l'unité. Cette loi a été reconnue et proclamée par plusieurs philosophes anciens et modernes (les Hindous, Pythagore, Schelling, Linné, Cuvier. Gœthe, etc.).

« II. Le langage est naturellement soumis à cette loi immuable. »

a V. Il n'y a eu à l'origine qu'une seule langue. Ce qu'on appelle communément langues ne consiste réellement que dans des dialectes de cette langue primitive. La forme des mots varie, leur essence ne varie jamais. L'essence est dans les racines et dans les éléments de ces racines, éléments qui subsistent dès l'origine et peuvent être analysés physiologiquement. »

Voici sans doute enfin le passage auquel Balzac fait allusion à contresens :

« Ainsi l'on sait ce que l'on doit penser du système suivant lequel une foule de mots essentiels et indispensables ont été importés chez les différents peuples : ceux qui se retranchent derrière cette faible barrière ont la douleur de la voir aussitôt renversée par force irrésistible de la doctrine analogique. On peut bien importer des termes techniques aussi bien que des noms d'animaux, de plantes, de minéraux, de coutumes étranges, mais comment concevoir qu'on ait importé chez tous les peuples des mots dont l'usage est d'une nécessité absolue, même pour l'être le plus misérable, par exemple ceux de soleil, lune, terre, etc., ceux qui désignent les membres, l'habitation, la nourriture, les occupations journalières ? On serait donc forcé d'admettre qu'un homme, un peuple, auraient été condamnés à rester muets jusqu'à l'arrivée d'un commis-voyageur qui leur aurait offert officieusement un choix varié d'échantillons de langues, ou jusqu'à ce qu'un conquérant étranger fût venu leur imposer un peu moins civilement celle du vainqueur » (op. cit. p. 15).

20. Sur cette question de l'origine du langage, Cf l'excellent exposé qu'en fait M. Moulinié, dans sa thèse sur Bonald (Paris, Alcan, 1915, 2e partie, ch. IV, la Théorie du langage, I, Sources de la théorie, p. 210-226).

Il résume ainsi la thèse de Bonald :

« La pensée est liée à la parole qui l'exprime, elle fait

corps avec elle, elle n'est possible que par elle. Par suite, l'homme n'a pu inventer le langage. Pour l'inventer, en effet, il aurait fallu d'abord qu'il eût l'idée de cette invention et il ne pouvait avoir cette idée sans la parole. Autrement dit : la parole était nécessaire à l'invention de la parole, contradiction évidente, d'où il résulte que le langage ne saurait être une invention humaine et qu'il ne peut être en conséquence qu'un don de Dieu. »

Condillac, dans son fameux Essai sur l'origine des connaissances, avait montré l'importance des mots dans la pensée et finalement fait des opérations intellectuelles humaines les produits même du langage. Après lui, cette question occupe une place prépondérante dans les préoccupations philosophiques du xvrne siècle ; d'où la question mise au concours par l'Académie des sciences morales et politiques sous le Directoire : déterminer quelle a été l'influence des signes sur la formation des idées. Le prix fut donné à Degérando, auteur du mémoire : des Signes et de l'art de penser considérés dans leurs rapports mutuels. On y sent influence nette de Condillac : tous deux soutiennent que le langage est créateur de la pensée, mais qu'il est né d'une lente évolution, provoquée par le besoin des hommes de communiquer entre eux.

Bonald ne pouvait (par respect de la tradition religieuse) admettre cette théorie. Il inventa donc la sienne. Il avait des modèles : le P. Lamy, oratorien : la Rhétorique ou l'art de parler (1670) ; l'Écossais H. Blair, Cours d'éloquence et de Belles-lettres ; l'abbé Sicard, Grammaire générale (1799), enfin Court de Gébelin (1725-1784), auteur du Monde primitif (1775) (3e partie: Histoire naturelle de la parole), qui conclut :

« Le langage est de Dieu qui a donné les signes radicaux, que l'homme a étendus par dérivation, ou bien qui se sont modifiés par la succession des temps et les variétés dans les organes ».

En réalité, la thèse de Court de Gébelin est surtout une explication mécanique de la formation des langues où il

reprend les idées de Leibniz (Nouveaux essais) et du président de Brosses (Traité de la formation mécanique des langues). C'est un essai de reconstitution de la première langue ou langue type de l'humanité. C'est surtout contre cette théorie que s'insurge Balzac ici. En tout cas, lui et Bonald sont d'accord pour refuser de voir dans le langage œuvre humaine et fruit d'une convention.

La véritable source de Bonald est Rousseau, qu'il se plaît à citer contre les philosophes. Rousseau avait, en effet, combattu Condillac dans son Discours sur l'inégalité et traité son hypothèse de « roman ». « Si les hommes, dit-il, ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser pour trouver l'art de la parole. La parole paraît ainsi avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la parole ». On peut d'ailleurs discuter sur l'interprétation véritable de la pensée de Rousseau (Cf. Renan, Origines du langage, p. 77, note 1).

21. Ce serait une nécessité humaine. — On trouvera plus loin un chapitre entier consacré à des réflexions sur la religion. Nous avons cependant respecté le manuscrit de Balzac et conservé ici cette phrase. Elle exprime une idée déjà banale au moment où Balzac l'écrit. A la fin du xvine siècle, l'abbé Barthélémy s'écriait :

« Supposons qu'après un long examen quelqu'un ait pu apercevoir un caractère de fausseté dans les motifs de notre foi. Devra-t-il publier cette prétendue découverte ? Non, sans doute, et le parti le plus raisonnable serait de s'imposer un silence absolu sur ces matières... Si l'on ne veut pas que la religion soit divine, il faut au moins la regarder comme la plus belle des institutions politiques... Contiendrez-vous le peuple par le seul appareil de la justice des hommes, et vous croirez-vous en sûreté au milieu d'une foule de domestiques qui, tous également intéressés à vous ôter les biens et la vie, n'auront qu'à réfléchir aux moyens de le faire impunément ? La religion chrétienne, dépouillée de toutes

les petitesses que les hommes y ont ajoutées, est le plus beau système de morale et de bonheur » (cité par A. Monglond, Histoire du préromantisme français, II, 11).

Bonald, lui aussi, naturellement, avec bien d'autres arguments, a repris cette apologie « sociale i de la religion.

Pour Balzac, c'est une idée essentielle, un thème qui lui est cher plus que d'autres et qu'il a développé plusieurs fois dans son œuvre, en particulier dans le Médecin de campagne et dans l'Avant- Propos de la Comédie humaine (Cf. d'ailleurs sur ce point notre Introduction a l'article du Gouvernement moderne, p. 33-34).

Remarquons simplement ici la légère contradiction que la pensée de Balzac offre avec elle-même. Il disait tout à l'heure que l'homme n'est ni bon ni méchant, mais soumis à des besoins nécessaires : philosophie sociale purement matérialiste et indépendante de la morale. Il dit maintenant que la religion développe les bons penchants et réfrène les mauvais. C'est donc qu'il croit à une morale sociale et qu'il admet la possibilité d'un progrès, par conséquent, il fait ici une brèche à son déterminisme naturaliste.

22. Rechercher les lois de la société dans celles de la nature. — Sur le naturalisme balzacien, Cf. Introduction, pages 84 sqq.

23. Unité variée. — Cette phrase et une autre que nous trouverons quelques lignes plus bas : « Le but de la nature ne serait-il pas une chose insensée si nous n'apercevions que des parties égales en toutes choses ? », nous révèlent un aspect très original de la pensée de Balzac et que l'on pourrait appeler son esthétisme social. Balzac est un artiste et se complaît à une vision du monde complexe et bariolée. Non seulement l'égalité paraît à ses yeux d'observateur social une « terrible chimère », mais elle apparaît surtout à ses yeux d'artiste, de conteur et de romancier, comme la source de la plus parfaite monotonie, du plus mortel ennui. Quelles que soient ses opinions politiques, il se réjouit en tant que romancier qu'il y ait des milieux sociaux forte-

ment différenciés, des individus originaux et inégaux en intelligence, en sensibilité, en puissance de toute sorte. De là son attirance instinctive vers un régime aristocratique, de là sa répugnance irraisonnée, spontanée à l'égard de toute forme de démocratie.

24. Le problème des espèces. — La pensée de Balzac, ici, n'est pas très nette. Qu'entend-il par « problème des espèces?» Cependant le texte suivant de V Avant- Propos nous paraît jeter sur celui du Catéchisme une certaine lumière : « L'animal est un principe qui prend sa forme extérieure, ou, pour parler plus exactement, les différences de sa forme dans les milieux où il est appelé à se développer. Les espèces zoologiques résultent de ces différences. La proclamation et le soutien de ce système, en harmonie, d'ailleurs, avec les idées que nous nous faisons de la puissance divine, sera l'éternel honneur de G. Saint-Hilaire, le vainqueur de Cuvier sur ce point de la haute science, et dont le triomphe a été salué par le dernier article qu'écrivit le grand Goethe » (éd. Conard, I, p. xxvi). (Cf. encore sur ce problème des espèces Bréhier, Histoire de la philosophie au XVIIIe siècle, p. 448- 449.)

« A la classification hiérarchique, il (Buffon) oppose la notion de série ou chaîne qui se propose, prenant comme seules unités réelles les espèces (définies comme un groupe d'animaux physiquement identiques et susceptibles de reproduction indéfinie par accouplement), de les ranger en une file unique et continue où chacune ressemble plus à ses voisines qu'à toutes celles qui sont plus éloignées. L'axiome leibnizien de la continuité qualitative, ou du « plein des formes » est considéré comme la règle que la nature a suivie dans sa production et que l'esprit humain doit retrouver. « Il faut supposer que tout ce qui peut être est », tel est l'énoncé de Buffon. Lui-même, partisan de la fixité des espèces vivantes qu'il représente dans les Époques de la Nature (1779) créées une à une, au fur et à

mesure que le refroidissement de la terre présentait les conditions d'habitat voulu, il croit pourtant à l'unité d'un type vivant qui, varié de toutes les manières possibles, se manifeste par la continuité des espèces, qui n'est pas autre chose que l'unité du plan naturel. L'idée de série est, on le voit, sans aucun lien avec l'idée, presque radicalement éteinte au xvine siècle, de la descendance des espèces ; elle consiste plutôt à affirmer la dépendance idéale dans les moments du plan naturel ou divin et l'on doit dire, avec M. Daudin, que le postulat de cette théorie est que l'état actuel du monde vivant a sa raison « non pas dans les circonstances des processus qui l'y ont amené, mais dans certains rapports inhérents à cet état lui-même ».

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