De Goncourt, La Société française pendant le birectoire
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La Commission des Monuments, instituée le 4 août 1792, fut remplacée, le 13 floréal an II, par la Commission temporaire des Arts, sur la proposition de Mathieu. On verra que l'ancienne Commission, malgré sa spécialité, fut souvent appelée à se prononcer sur des questions qui touchaient aux instruments de musique et à leur conservation ; telles, par exemple, les mesures à prendre pour protéger les grandes orgues contre des actes d'une véritable sauvagerie. C'était préparer la tâche de la nouvelle institution.
En parcourant les registres de l'ancienne Commission, nous voyons : « Qu'il y a inconvénient, sans aucun avantage, à enlever les soufflets d'orgues des églises, attendu que les orgues éprouvent de la dégradation par le déplacement des soufflets, qui sont peu propres d'ailleurs au service des forges. Les citoyens Grégoire et Varon sont chargés de se rendre auprès du Comité de salut public pour lui communiquer cette observation. » (Procès-verbal du 10 germinal an II de la République.)
Plus loin : « Il est enjoint au département de défendre la vente de tout instrument de musique ou d'ouvrage de musique provenant du mobilier des émigrés. » (30 ventôse.)
« Le sieur Molard fait son rapport sur la conservation des orgues de Paris, et la Commission arrête que le département sera invité à faire surseoir à leur vente; un extrait de cet arrêté lui sera envoyé. Elle charge le rapporteur de se transporter dans les différentes sections de Paris où se trouvent ces jeux pour aviser aux moyens de les garantir de toute dégradation en les faisant couvrir des anciennes toiles destinées à cet usage. Les citoyens Dallery et Cliquot, facteurs de ces instruments, doivent se concerter et avisera leur conservation. »
On dresse la liste des jeux d'orgues les plus complets : Notre- Dame, Saint-Sulpice, Saint-Merry , Saint-Germaine Auxerrois, Saint-Victor, Saint- Paul, Saint-Nicolas-des- Champs , Saint-Roch, Saint- Germain-des-Prés, Saint-Thomas-d'Açuin, Saint-É tienne-
xii UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
du-Mont, Saint-Laurent y Saint-Louis-en-Hsle, Saint-Médard , Saint -Jacques - du- Haut - Pas , Saint - Nicolas -du- Chardonnet , Saint- Augustin, Saint-Leu, Saint-Gervais. » (20 germinal.)
« Les commissaires Molard, Proni et Charles sont chargés de faire un rapport sur les orgues à conserver. Ce rapport doit être adressé au Comité de salut public. » (25 germinal.)
« Lecture est donnée d'un arrêté du Comité de salut public, par lequel il autorise les professeurs de Y Institut national de Musique à se transporter avec les commissaires du département dans les maisons d'émigrés et de condamnés pour y choisir les meilleurs instruments de musique et les faire servir à l'usage de l'Institut 1 . » On décide ensuite :
« Qu'il sera écrit au Comité de salut public pour lui observer (sic) que la Commission temporaire des Arts s'occupe journellement de l'inventaire et du transport dans un dépôt de tous les instruments de musique qui se trouvent dans les maisons des émigrés et des condamnés, et que c'est dans ce dépôt que les professeurs de l'Institut national de musique trouveront les instruments dont ils peuvent avoir besoin. » (10 floréal.)
Suivent les noms des citoyens proposés au département comme estimateurs.
Deux noms seulement sont inscrits pour la musique, et, comme le mandat des experts implique des connaissances variées, la Commission y pourvoit par l'adjonction d'un assez grand nombre de délégués appartenant à diverses spécialités. La liste est longue; mais, à l'exception des peintres et des sculpteurs désignés, dont les avis pouvaient être utiles en matière de décoration ou de sculpture, les autres commissaires, pris dans les sections de botanique, de minéralogie, de physique, d'anatomie et de chimie, ne pouvaient rendre des services appréciables à Cousineau et à Leduc; ceux-ci spécialement désignés à titre de musiciens.
1. Il s'agit ici de « l'Institut musical » dont Gossec et Sarre tte étudiaient la formation, et qui fut la base du Conservatoire de musique. (V. Appendice.)
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Cousineau était à la fois professeur de la Reine, facteur de harpes et marchand de musique. L'inventaire de Bruni enregistre plusieurs de ces instruments. Leduc était violoniste, membre du Concert spirituel et du Concert d'amateurs. Il avait fondé un magasin de musique, le plus important de l'époque. Les citoyens Julliot et Lignereux étaient préposés, l'un aux antiquités et aux bronzes, le second aux meubles précieux. Deux architectes, Bernard et Fouquet, figuraient également dans cette Commission.
Les procès-verbaux sont intéressants à feuilleter. On verra qu'ils préparent le travail de la Commission qui devait lui survivre. Bruni, par exemple, présente une partie de l'inventaire d'instruments de musique, « mis par lui en réserve pour la Nation et relevé chez l'émigré Chabert, rue du Grand-Chantier ». Dans la troisième saisie, opérée chez le marquis Chabert de Cogolin, on remarquera le nombre et la diversité des instruments recueillis : deux violons d'Amati, un autre de Steiner, plusieurs pianos de facture anglaise, des flûtes, des mandolines et des vielles. Chez l'émigré Debain (saisie 85), on relèvera jusqu'à dix-huit instruments.
Le 25 floréal, l'agent national près le district de Cadillac demande s'il doit faire convertir deux jeux d'orgues en matière propre au service des armes (sic). La Commission des Arts arrête : « Qu'il sera répondu à l'administration de ce district dans le sens de l'arrêté du 10 floréal pour la conservation des orgues qui auraient plus de quatre pieds ».
« Sur l'exposé d'un membre, que la musique et les instruments de musique qui se trouvaient dans différentes maisons d'émigrés ou condamnés avaient été transportés au département, la Commission décide que le département sera invité à donner à Bruni communication des dépôts de musique et instruments qui sont à sa disposition, et, le 25 messidor, Bruni dépose sur le bureau les inventaires de musique relevés chez les émigrés Caumont La Force
xiv UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
et Gilbert (25 messidor), chez La Borde, Thiron-Mondésir, Maubec, Clermont d'Amboise, Grimm, Gougenot (condamné) et Maillebois 1 . » (20 thermidor an IL)
Le 20 fructidor :
« La Commission de Commerce et Approvisionnements de la République informe celle des Arts qu'il a été retiré par le district d'Autun un superbe clavecin qui faisait partie du mobilier de l'émigré Quarré. On demande si cet instrument doit être retenu en France comme pièce d'art, et, dans ce cas, elle attend des ordres en conséquence. »
L'avis est renvoyé à Bruni.
Suit une demande « de changer l'orgue du Panthéon » : elle est renvoyée à la Commission temporaire des Arts par le Comité d'Instruction publique. Lannoy, de la section d'architecture, et Bruni feront exécuter le déplacement, s'ils n'y trouvent pas d'inconvénient. » (5 vendémiaire.)
La Commission de Commerce et Approvisionnements fait part des mesures prises pour faire transporter d'Autun dans le dépôt de musique à Paris le superbe clavecin provenant du mobilier de l'émigré Quarré*.
Plus loin, Bruni dépose l'inventaire des instruments de musique mis en réserve chez le condamné Brignard et chez l'émigré Morel.
Nous avons dit que la Commission des Monuments avait fait place à la Commission temporaire des Arts; ajoutons que l'honneur de cette fondation revient tout entier à l'abbé Grégoire. Sous le coup de sa patriotique adjuration, l'Assemblée avait voté à l'una-
1. Tous ces noms reparaîtront dans l'état dressé par Bruni, avec la liste détaillée des instruments saisis.
2. Cette délibération était digne d'attention; mais il ne parait pas que Bruni ait mentionné ce transport. Les différents catalogues que nous avons consultés ne nous ont rien appris à ce sujet.
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nimité les conclusions du rapporteur. De son côté, Lakanal avait éloquemment appuyé sa proposition.
En relisant aujourd'hui ces courageux plaidoyers, on se demande comment ce pacte ébauché avec la modération a pu rester stérile et ne produire qu'une éclaircie passagère. C'est que les meilleurs eux-mêmes subissaient la fièvre d'injustice et de destruction qui sévissait alors; témoin Fourcroy, un grand esprit, célébrant, dans le style du temps, « l'union fraternelle des sciences et des arts, trop longtemps séparés par des préjugés barbares, divisés par le despotisme, soumis à des formes qui comprimaient de toutes parts les élans de l'imagination, brisant enfin les fers que l'esclavage leur préparait sous le voile trompeur de la protection » ! .
Nous n'avons pas à répondre à cette accusation d'esclavage, inattendue de la part d'un homme de la valeur de Fourcroy : la thèse nous éloignerait quelque peu de notre inventaire. Il nous suffira de rappeler des noms d'artistes, l'honneur du siècle dernier : les Watteau, les La Tour, les Boucher, les Vanloo, les Fragonard et tant d'autres créateurs d'œuvres d'une si charmante inspiration. N'insistons pas; la cause, d'ailleurs, mériterait d'autres avocats.
La Commission temporaire des Arts était chargée d'inventorier et de réunir dans des dépôts convenables les livres, les instruments et autres objets des sciences et des arts propres à l'instruction publique. Ces mesures furent-elles prises avec toute la circonspection désirable, et les agents chargés de leur exécution, pour la plupart ignorants et grossiers, apportèrent-ils tous les soins désirables dans l'exécution de leur mandat? La vérité est que les triages et les classements judicieux n'étaient guère possibles dans ces temps enfiévrés : de là, des pertes regrettables et de
1 . Discours sur l'état actuel des Sciences et des Arts de la République française, prononcé à l'ouverture du Lycée des Arts, le dimanche 7 avril 1793, an II de la République, par A.-F. Fourcroy, et imprimé par ordre du Conseil général.
xvi UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
graves avaries résultant de l'humidité des locaux choisis sans tenir compte des intempéries des saisons.
La Commission des Arts était subdivisée en onze sous-commissions. Dans la onzième figuraient Sarrette et Bruni, préposés à la rédaction d'un Inventaire des instruments anciens et étrangers, ou les plus rares, par leur perfection, entre les instruments anciens et modernes. (Décret du 8 pluviôse an IL)
Le choix de Bruni pouvait s'expliquer : chef des violons au Théâtre Italien, compositeur à ses heures, peut-être se recommandait-il par quelques autres connaissances. Cependant rien dans le travail qu'il a signé ne révèle les connaissances techniques qu'on était en droit de réclamer d'un expert, ni même le moindre sentiment de l'art. Les estimations qu'il inscrit ont souvent lieu de surprendre de la part d'un artiste qui méconnaît la valeur des instruments italiens, déjà en faveur à cette époque, au profit de luthiers français peu connus alors et justement oubliés aujourd'hui. Un autre délégué, un luthier par exemple, était plus qualifié pour cette tâche. On peut aussi regretter que la collaboration de Sarrette 1 , désigné par sa notoriété, n'apparaisse ici en aucun endroit. Adjoint à Gossec*, Sarrette posait, en ce même temps, les bases de Y Institut musical, d'où devait sortir notre Conservatoire national.
Établi sans indications d'origines, aggravé d'attributions apocryphes, le document que nous a laissé Bruni ne répond ni à l'esprit, ni à la lettre du décret du 8 pluviôse an IL Un musicien plus compétent, ou seulement plus amoureux de son art, tel autre chef d'orchestre, devant un programme si nettement tracé, se serait peut-être mieux acquitté de son mandat : Mestrino 3 , par
1. Sarrettk (Bernard), 176. r i-1858, organisateur de la musique de la Garde nationale en 1789, avait fondé la première école gratuite, depuis l'Institut national de musique, d'où sortirent les corps de musique militaire envoyés aux quatorze armées de la République. (V. Appendice.)
2. Gossec (François-Joseph), né à Vergnies (Hainaut), en 1733, fut le véritable créateur de la symphonie instrumentale en France.
3. Mestrino, excellent violoniste, chef d'orchestre au Théâtre Italien.
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exemple, Puppo 1 ou La Houssaye 2 ; — Puppo surtout, connu par la passion qu'il avait pour son instrument.
Sans souligner davantage le défaut de compétence de Bruni, nous reconnaissons que cet inventaire, malgré ses lacunes et sa sécheresse, nous renseigne, dans une certaine mesure, sur le goût musical du temps chez les grands seigneurs et chez les financiers ; parfois aussi il nous révèle chez un simple bourgeois un véritable matériel d'orchestre. On y célébrait, comme sur les scènes des Petites-Maisons, ces légers opéras-comiques, ou plutôt ces comédies à ariettes, aux livrets bâtis sur une pointe d'aiguille, dont l'exécution était accessible aux talents des amateurs. Le goût inclinait vers ce genre aujourd'hui démodé, ces cantates à plusieurs voix qu'on peut consulter à la Bibliothèque Nationale, œuvres de compositeurs italiens ou français et qui forment une douzaine de volumes environ ; c'était là le véritable répertoire de la musique de chambre du xvin siècle : les salons en raffolaient.
Nous avons relevé, à ce propos, un document qui fixe le moment où les morceaux de bon style s'introduisirent dans les plaisirs des particuliers. Les Do?is de Latone, ouvrage d'un certain de Serre (1757), relate que M. Mathieu, curé de Saint-André-des- Arts pendant plusieurs années du siècle dernier, avait établi chez lui un concert toutes les semaines. On n'y chantait que de la musique latine composée en Italie par les plus grands maîtres : Luigi, Rossi, Cavalli, Carissimi à Rome, Colonna à Bologne, Stradella à Gênes, Bassani à Ferrare. Ces maîtres avaient triomphé du goût flamand qui avait sévi pendant plus de cent ans. « C'est par le curé de Saint-André-des-Arts que ces beaux ouvrages, ajoute de Serre, ont été connus pour la première fois à Paris. »
\. Puppo (Joseph), né à Lucques (1749), mort à Florence en 1827; chef à l'or^ chestre italien à la mort de Mestrino, puis à Feydeau et au Théâtre Français de la République.
2. La Houssaye, violoniste distingué, élève de Pagin, puis de Tartini ; violonsolo du comte de Clermont. Il fut nommé, lors de la fondation du Conservatoire, l'un des professeurs de cet établissement avec Gavinies, Guénin et R. Kreutzer.
xvin UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
Nous avons consulté, aux Archives nationales, les registres de la paroisse de Saint-André, détruite avant la Révolution, et la première signature du curé Mathieu se trouve inscrite en 1682. C'est donc bien dans les dernières années du xvn* siècle qu'on peut placer les séances musicales dont parle de Serre. Cette intéressante notice se trouve reproduite dans la méthode de clavecin de Michel Corrette (1753). L'auteur y ajoute des renseignements qui lui sont personnels : « Ce fut à ce concert, écrit-il, que parurent pour la première fois les trios de Corelli, imprimés à Rome. Cette musique, d'un genre tout nouveau, encouragea les bons auteurs à travailler dans un goût plus parfait : tel fut le caprice de M. Rebel le père. M. Marin, à l'exemple des Italiens, inaugura les cantates en français. MM. Darnel et Dandrieux, organistes, donnèrent les premiers des sonates en trio. »
Le mot cantate, dérivé de l'italien, n'avait pas alors le sens solennel qu'on lui prête aujourd'hui : les cantates italiennes sont presque toutes à voce sola, accompagnées du clavecin et d'une basse de viole jouant la ritournelle sur la chanterelle et doublant la basse, le continuo de clavecin. Quelques-unes ont un accompagnement de violon. Les paroles, souvent fort jolies, célèbrent l'amour, et les vers, malgré leur tour affecté, sont cependant d'une jolie facture. Les scènes dramatiques étaient l'exception ; tel l'air célèbre de Scarlatti : Povera pelegrina, délicieuse mélodie souvent reproduite dans les recueils manuscrits dont nous avons parlé.
Les compositeurs qui ont écrit pour la musique de chambre au xvm e siècle sont nombreux; nous retiendrons seulement la délicieuse cantate de Campra : Les Plaisirs de la campagne, — un véritable Watteau musical, — et nous envions les amateurs qui ont pu renlendrc exécuter certain soir chez notre ami L. Pillaut, un musicien aussi délicat qu'érudil. L'œuvre avait pour interprètes M me Fuchs, qui avait bien voulu prêter le concours de son beau talent et les excellents artistes Taffanel, Hasselmans et
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Mariotti. On devine les souvenirs qu'une telle audition a dû laisser aux assistants.
Mais revenons à Bruni, que nous avons quelque peu abandonné.
Les mesures de sauvegarde qui avaient précédé l'émigration devaient rendre incomplètes les investigations du délégué de la Convention; cependant Bruni avait visité plus de cent onze hôtels et maisons d'émigrés ou de condamnés. Le chiffre de 367 instruments inscrits dans son relevé est loin de comprendre tous ceux qu'une saisie antérieure aurait pu atteindre. Combien d'inslruments précieux, dans ces jours néfastes, avaient déjà pris le chemin de l'étranger, entre autres les beaux clavecins de Ruckers, si soigneusement décrits par Duvaux dans son livre-journal, et vendus par lui au poids de l'or aux Blondel de Gagny, aux Crozat, aux la Popelinière et à tant d'autres hauts financiers, providence des marchands du siècle dernier \
À l'exception d'un petit nombre de violons d' Amati, deSteiner et de Klotz, déjà cités, et d'un violoncelle de Castagneri, le procèsverbal ne relève aucun autre nom saillant de la lutherie italienne. Exceptons toutefois un alto-viola (sic) attribué à Stradivarius et saisi chez le fermier général Boulogne. L'instrument est mentionné au millésime de 1710. C'est la bonne époque. Toutefois Bruni n'ajoute aucune réflexion et ne s'arrête pas autrement sur cette riche trouvaille. — Il est vrai que Viotti, comme nous l'avons raconté ailleurs, n'était pas encore venu révéler aux amateurs la valeur exceptionnelle du grand Crémonais \
Le luxe d'un fermier général ne se déployait jamais mieux que dans les coûteuses dépenses de la musique; mais les instruments n'étaient pas toujours à la hauteur de ces somptuosités. Les Pagin,
1. Le Livre-Journal de Lazare Duvaux, marchand-bijoutier ordinaire du Roy (1748-4 758), passim, 2 vol. in-8. — Paris, Société des Bibliophiles français, 1873.
2. Les Luthiers italiens aux xvn e et xvm e siècles. Académie des Bibliophiles. — Paris, Jouaust, 1869.
xx UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
les Pugnani, les Gavinies et autres grands violonistes jouaient les instruments des luthiers français, parfois les violons du Tyrol et, par exception, les instruments d'Amati, peu nombreux à cette époque, malgré leur ancienne introduction en France. On citait cependant les collections du comte de Senneterre, des Sermentôt et des Noailles, celle du fermier général de la Haye. La musique de Thôtel de Soubise et les concerts spirituels de l'Académie royale de Musique étaient en grand renom. On y comptait, parmi les solistes : les Caperan, les Roget, les Mondonville, les Leduc, les Gossec et les Legros. Le fameux de la Popelinière maintenait sa musique à la hauteur de celle d'un prince du sang, et Gossec qui devint plus tard le chef de la musique du prince de Conti, y avait débuté en qualité de directeur de ces fêtes musicales. On sait que ce ne fut pas sans regret qu'il abandonna ce premier poste. « Que voulez-vous, disait Gossec à Rameau, qu'il n'avait pas consulté, j'étais mieux payé sans doute chez M. le fermier général, mais il faut bien faire un sacrifice pour l'honneur : c'est plus glorieux d'être le domestique d'une Altesse Royale. »
Ajoutons à cette raison d'amour-propre, dit le bibliophile Jacob, à qui nous empruntons l'anecdote, que le prince de Conti avait une maîtrise bien supérieure à celle de la Popelinière, et que son chef d'orchestre était en même temps son maître de chapelle '.
Les réunions en vue d'exécuter des œuvres purement musicales étaient plus rares sans doute au siècle dernier qu'elles ne le sont aujourd'hui ; mais les théâtres de société se comptaient par centaines. Les plus grands noms de France s'y donnaient rendezvous, et l'art musical, sans y prédominer, se trouvait étroitement associé à ces ballets mythologiques donnés le plus souvent dans les Petites-Maisons, où d'illustres amateurs ne dédaignaient pas d'avoir pour partenaires des comédiens de profession 2 . Ces re-
i. Le bibliophile Jacob, Les Arts au xvin e siècle.
2. Ad. Jullien, dans son intéressante monographie : « La Comédie à la Cour ».
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présentations exigeaient un orchestre nombreux, et des artistes en renom y occupaient les pupitres.
Sur l'inventaire de Bruni figurent les clavecins, les harpes et un petit nombre de pianos. Érard n'a pas encore imposé au goût français la supériorité de sa facture et beaucoup de pianos sont de provenance anglaise ou allemande '. Viennent ensuite des instruments variés, souvent réunis en quantité notable dans une même demeure. Un seul séquestre, celui du fermier général de Bain, ne comprend pas moins de 17 numéros, dont trois violoncelles (n 0i 252 à 268).
La saisie opérée chez Vente, autre fermier général, comprend un clavecin, deux violons, cinq flûtes, etc. ; chez le comte de Montmorency-Laval, Bruni relève douze instruments, dont deux violons d'Amati; chez le marquis de Lusignan, neuf instruments différents.
L'énumération a toujours la même sécheresse , et les estimations de l'expert sont aussi rares qu'elles paraissent peu justifiées.
Les catalogues des collections des Choiseul, des Duras, des Bussy et des Chevreuse (1770-1786), sans oublier les célèbres cabinets d'amateurs, les Brou, les Fallu, les Mélian, qui avaient porté dans leurs provinces le bon goût parisien, étaient, à coup sûr, plus éloquents dans leur simple langage d'huissier-priseur que la nomenclature du délégué de la Convention.
Puisque nous parlons des estimations de Bruni, nous relèverons la singularité de certaines évaluations : la basse de viole de l'émigré Thuezi (n° 276), par exemple, et le pardessus de viole de l'émigré d'Oppède, estimés aux prix dérisoires de 5 francs.
D'un autre côté, Bruni porte à 1000 francs, prix considérable pour l'époque, un violon d'Amati avec cassures (1665). Ces chif-
1. Zumpe, Pohlraan, Backers, Kirkman,J. Grieb,Schrœder, Broadwod, avaient contribué à introduire le piano en Angleterre et en Allemagne, et balançaient la faveur naissante de Sébastien Erard et d'Ignace Pleyel.
xxii UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
fres sont relevés dans la saisie Laval-Montmorency. Un autre violon intact cT André-Jérôme Amati est évalué 400 francs. Chez l'émigré de Brange, un piano de Beck est estimé 5 000 francs... Ces disproportions ont le droit de nous étonner, et l'expert a eu ce jour-là des préférences difficiles à expliquer.
A ce propos, disons que, depuis un siècle, le prix des instruments italiens a constamment progressé. Les ventes des collections Glandaz, Durand et Bonjour, nous ont fait assister à une véritable explosion de hausse : les prix de 3000, 4000 et 5000 francs ne sont déjà plus qu'un souvenir, et les enchères tapageuses de 20 et de 25000 francs pour les violoncelles et les violons de Stradivarius sont couramment enregistrées. Où s'arrêtera-t-on dans cette voie? Nous l'ignorons; et, sans méconnaître la supériorité des instruments de Crémone et de Brescia (nous entendons parler des spécimens hors de pair), il nous sera permis de regretter ces exagérations qui barrent la route aux artistes, dignes, à coup sftr, d'être plus favorisés que des amateurs fantaisistes.
Dans cette longue nomenclature d'instruments inscrits au fur et à mesure de la saisie, sans distinction de maîtres, Bruni, suivant sa coutume, ne s'est pas attardé dans le détail ; nous ne nous arrêterons qu'aux pièces dignes de mention.
Les clavecins, les harpes, les violes et les guitares figurent en nombre. Les instruments à vent sont en minorité : les cors-dechasse, les vielles, les musettes richement ornementées, ces dernières souvent employées comme accessoires de pièces villageoises tout à fait dans le goût du temps; enfin quelques pochettes, instruments des maîtres à danser.
Les vielles, à en juger par celles qu'on rencontre dans certaines ventes de collectionneurs, méritaientmieux qu'une simple mention. On connaît ces jolis instruments aux têtes sculptées en ronde-bosse, aux touches incrustées de filets d'ivoire, aux chevilles d'ébèue, aux caisses bombées ou à pans, aux ponts laqués et à décors chinois,
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ces raretés que Ton se dispute aujourd'hui à des prix invraisemblables, la société du xvm e siècle les avait prises en goût ; c'était l'occasion de faire admirer la main et le pied de la vielleuse, la sveltesse de la taille entourée de la ceinture qui retient l'instrument. On connaît la dissertation pédantesque et galante de l'abbé Terrasson, qui, s'adressant à M Uo de ***, célèbre les mérites de l'instrument du moyen âge à grand renfort de citations :
« Ne pensez-vous pas, Mademoiselle, qu'en examinant l'origine de la vielle chez les Grecs et les Romains, j'ai trouvé de grands secours dans Hérodote, Thucydide, Tite-Live, Tacite, etc.? » Nous abrégeons la période. Le plaidoyer de l'abbé est pourtant éloquent et convaincu ; mais l'avocat d'office, pas plus que les grâces de Fanchon-la-Vielleuse, auxquelles ont souri nos pères, n'ont réussi à sauver de l'oubli l'antique instrument, tombé aujourd'hui aux mains des petits Savoyards.
Dans la saisie de Noailles-Mouchy, Bruni signale une vielle qui pourrait bien être le joli instrument inscrit au catalogue du Conservatoire sous le n° 124, et qui passe pour avoir appartenu à la princesse Adélaïde, fille de Louis XV. Comme toujours, Bruni reste sobre dans la description, et il annote sèchement : « Ci-devant aux armes de France ».
Ces vielles « aux armes royales » étaient généralement ornées de dessins sculptés ou découpés à jour, enrichies de médaillons en nacre et quelquefois séparés les uns des autres par des turquoises, comme celle de notre musée. Au xvui siècle, le goût des ballets et des danses scéniques avait introduit dans maints salons fréquentés par la noblesse ces petits instruments. Marie Leczinska jouait de la vielle, et le duc deLuynes rappelle, dans ses mémoires, que Madame Henriette jouait du pardessus de viole et du violoncelle. Nattiernous a conservé les traits de cette jeune princesse aux prises avec cet instrument peu féminin, et l'on sait que Madame Adélaïde avait pris des leçons de violon, sous la direction du célèbre Mondoville et de Guignon.
xxiv UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
Les pochettes, dans leur usage familier pour les leçons de danse, se paraient aussi de charmantes coquetteries, et souvent les étuis eux-mêmes, richement armoriés, révélaient au premier coup d'œil le maître-gaînier à la mode.
Bruni relève aussi quelques musettes.
La musette, — nous entendons la musette riche, aux clefs d'argent et au soufflet revêtu d'étoffes, — se fait rare aujourd'hui. La musette ordinaire paraît reléguée exclusivement dans le département du Cantal. Nous lisions dernièrement, que les trains d'Aurillac avaient amené en juillet dernier plus de huit cents personnes à Vic-sur-Cère, parmi lesquelles beaucoup de journalistes de l'Auvergne. 11 s'agissait d'une fête votive, avec un concours de musettes, fort réussi, dit-on. Le soir, retraite aux flambeaux, feux d'artifice, et, comme couronnement, exécution de la Marseillaise par toutes les musettes concurrentes... L'exécution de la Marseillaise était, à coup sûr, inattendue de la part du rustique instrument.
Nous avons hâte d'arriver aux clavecins. Ils méritent de nous arrêter quelques instants.
On sait que cet instrument, qui a charmé nos pères, a lutté jusqu'aux approches de la Révolution avec les premiers pianos d'Érard. La puissance du son de l'instrument rival devait bientôt lui assurer une place d'honneur dans les salons de la noblesse et de la haute bourgeoisie. Toutefois, la déchéance n'alla pas sans tristesse ni regrets ; et, aujourd'hui encore, c'est le privilège du clavecin de réveiller les plus doux souvenirs. Il inspirait naguère ces jolis vers à un jeune poète :
Là dort ensevelie une musique exquise,
Ces vieux airs qu'on dansait en robe de marquise,
Aigrelets et vibrants comme un son de ducat,
Et, le soir, doucement si l'on ouvrait les portes, Peut-être entendrait-on un scherzo délicat Sous les doigts effilés des châtelaines mortes 1 .