Albert Méràt, Revue moderne. Paris, 1883, L. Vanier
ÀVANT-PKOPOS. xxv
Les grands seigneurs, les financiers et quelques bourgeois déjà en possession des charges avaient naturellement le monopole de ces précieux instruments, et par ceux qui nous sont parvenus on peut juger de la richesse de leur ornementation. Ces peintures si délicates, si élégantes, étaient le plus souvent l'œuvre d'artistes de premier ordre, qui ne croyaient pas déroger en se livrant à de tels travaux. C'est qu'à cette époque, propice aux plaisirs tranquilles, chacun rivalisait dans son art. Ici, Dandrillon prodiguait ses ors; là, Bachelier répandait ses fleurs, et les harpes aux colonnes cannelées et enguirlandées de feuilles d'acanthe, aux crosses curieusement fouillées, aux tables semées de bouquets de roses ou rehaussées de fêtes galantes, soutenaient victorieusement le voisinage redoutable des toilettes du siècle dernier. Les clavecins de l'École d'Anvers surtout, par leur richesse et leur diversité, ressortissaient aux diverses professions affiliées à la Gilde de Saint-Luc. Cette confrérie imposait une épreuve aux récipiendaires : peintresdécorateurs, brodeurs, doreurs, verriers et batteurs d'or étaient soumis à un véritable concours 1 . Depuis les clavecins de Scaliger, que de progrès réalisés 2 !
Plus heureux que le musée de notre Conservatoire, le Kensington-Museum a pu acquérir quelques-uns de ces précieux instruments. Ils auraient été exécutés, dit le Catalogue, d'après les ordres de Marie- Antoinette. Clapisson, lui aussi, lorsqu'il s'est séparé de sa collection, a pu croire à d'illustres origines pour plusieurs des instruments qu'il cédait au Conservatoire; mais, sur ce point, nous n'avons d'autres témoignages que le sien.
Quoi qu'il en soit, la reproduction héliographique qui figure en tête de ces pages représente assez exactement un de ces splendides instruments que la noblesse et la haute finance se disputaient à prix d'or. Celui dont nous donnons le spécimen fut longtemps la
1. Ch. de Burburr, Recherches sur les facteurs de clavecins. Bruxelles, 1863.
2. J.-C Scaliger, Voetir.es, lib. I, cap. xlviii. Lyon, 1561.
xivi UN INVENTAIRE SOUS LA TERREUR.
propriété d'un collectionneur parisien ', avant d'appartenir à la baronne douairière de Rothschild.
Ce rare instrument est d'une entière conservation, et les peintures qui le décorent sont d'une suprême élégance. « Un juge compétent, M. Emile Pfeiffer, signalait, il y a quelques années, ce magnifique clavecin comme une des plus belles œuvres de la facture de Kuckers, — sans parler des améliorations techniques qui en font un modèle accompli de facture instrumentale, la disposition de deux claviers permettant d'obtenir l'octave sur chaque note par un simple mouvement de la main. « De nos jours, ajoute M. Pfeiffer, des facteurs célèbres, ayant eu l'honneur d'avoir été les émules de Philippe de Girard et presque ses confrères, ont à peine réussi, après les recherches les plus laborieuses et les essais les plus coûteux, à faire octavier le piano moderne 2 . »
M. le chevalier de Burbure, à qui l'on doit beaucoup d'intéressants détails sur l'antique École des clavecins d'Anvers, cite parmi les noms les plus marquants de la famille de Ruckers (xvi° et xvn e siècles) les deux Hans (Jean) et les deux André, qui ont surtout porté l'art du facteur à une remarquable hauteur 3 . Il ajoute qu'aux xvi e et xvii siècles l'instrument, au point de vue de l'ornementation, était beaucoup plus sobre. Le décor consistait le plus souvent en courtes devises ou maximes morales 4 .
Il y a deux ans, le conservateur de notre Musée instrumental, M. L. Pillaut, a consacré à la musique de clavecin un intéressant
i . M. Pigeory.