‹ Un italien d'AngleterreChapitre 12 sur 14 · ASTARTE SYRIACA · texte numérisé non relu

ASTARTE SYRIACA

Vor diesem Schmuch, mit dem sie einzig prangt | Wenn sie damit den jungen Mann erlangi, So lasat sie 1hn sobald nicht wieder fahren \1

Ces quatre derniers vers avaient été transcrits en 1866 par William Rossetti et remis à son frère qui en fit une traduction presque littérale :

Hold thou thy heart against her shining hair, If, by thy fate, she spreads il once for thee ; For, when she neis a young man in that snare,

So twines she him he never may be free.

Il est à nouveau question dans Eden Bower de Lilith qui exerça sur Rossetti sa puissance fascinatrice.

L'influence de la littérature allemande sur notre poète est donc un fait indéniable. Elle a pu faire l’objet d’une conférence où, comme nous-mêmes, notre lecteur puisera d’utiles renseignements ?. Le professeur L. A. Willoughby, l’auteur de cette conférence, va même jusqu’à affirmer que l’origine du mouvement préraphaélite est plutôt allemande qu'italienne. Il a été admis jusqu’à ce jour, dit-il, comme un dogme infaillible que la reproduction des fresques de Pise fixa les tendances encore flottantes des jeunes réformateurs. En consultant la biographie de Holman Hunt, on constate, ajoute-t-il, que les fresques du Campo Santo sont laissées au second plan, tandis qu’une

(1) Faust. Qui est-ce là ?

Méphisiophélès. Regarde-la bien. C'est Lilith.

Faust. Qui ?

Méphistophélès. La première femme d'Adam.

Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux, contre cette parure qui la distingue entre toutes. Dès qu’elle a touché de ses cheveux un jouvenceau, elle ne lui permet pas de repartir de si tôt.

(2) Dante Gabriel Rossetti and German Literature, by L. A. Willoughby, M. A., Ph. D. Fellow of University College, London Taylorian Lecturer in German. — Oxford University Press.

106 ÿ UN ITALIEN D’ANGLETERRE

place prépondérante est donnée à une collection d'illustrations du peintre autrichien Joseph Führich. Mais Joseph Führich n’avait-il pas étudié l’art pictural en Italie ? En fait, il fut un imitateur du Titien et du Pérugin. Mr Willoughby reconnaît d’ailleurs qu’il se mit à l’école d'Overbeck qui, à l’âge de 27 ans, s’établissait à Rome et, remontant de Raphael aux peintres primitifs, puisait chez ces derniers les principes de l’art mystique dont il voulait doter son pays. Est-ce que Ford Madox Brown, dont les cartons frappèrent si vivement Rossetti d’admiration et qui peut être considéré comme l’aïeul du Préraphaélisme anglais, n’avait pas, dans un voyage en Italie, été à même de contempler les toiles des vieux maîtres qui l’inspirèrent dans son œuvre de rénovation artistique, dans sa recherche du détail vrai et caractéristique, dans l'expression: de l'émotion ? En somme, les voies suivies par Rossetti dans sa vie de peintre, nous ramènent toujours soit directement, soit indirectement de l'Italie.

Mr Willoughby reconnaît également que plusieurs passages de la traduction de Lenore contiennent déjà de ces touches lumineuses, colorées, précises: qui émailleront plus tard le style de Rossetti. Notons que dans la sixième strophe, Dante Gabriel remplace Water unser par Ave Maria. « Ainsi », dit Mr Willoughby, « dès ses premiers ouvrages, il manifeste pour le Catholicisme cette sympathie qui est en complète harmonie avec Ia nature du Romantisme en art et en littérature. »

Il paraît indubitable toutefois que: Rossetti vit se développer en lui, sous l'influence de l’Allemagne, son goût pour le fantastique, pour ce que les Anglais appellént %eirdness. Nous avons vu quels ouvrages captivaient son attention pendant sa jeunesse. Nous avons dit que l'élément merveilleux du théâtre de Shakespeare séduisait principalement son imagination. Rappelons qu'il se sentait particulièrement attiré par les récits qui lem-

portaient dans les régions peuplées de lutins et de fantômes. En même temps que les œuvres des écrivains de l’Italie médiévale, ces récits, la géniale fantaisie du grand dramaturge déposaient en Rossetti des semences qui, bien des années plus tard, devaient éclore et se transformer en fleurs dont les Ballades nous montrent le plein épanouissement. Dans les ballades, nous respirons l'étrange parfum de la poésie romantique de la vieille Angleterre dont l’évêque Percy fut le propagateur et dont l'influence s’exerça sur un si grand nombre d’écrivains à la fin du xviie et au cours du xix® siècles. Par ses ballades, Rossetti se rattache à la lignée des poètes de son temps. Comme eux, il est hanté de rêves que son-imagination peuple de forces menaçantes et inexplicables.

: Dans Rose Mary, Rossetti attribue un rôle primordial à la pierre de béryl dans laquelle se reflète l’avenir pour des yeux de vierge. Rose Mary a eu une défaillance charnelle et la pierre de béryl ne lui dévoile pas la chute de son fiancé, Sir James of Holycleugh, dans une embuscade mortelle. — Sister Helen est l’histoire, sous forme de dialogue entre Helen et son jeune frère, de la cruelle vengeance d’une jeune fille abandonnée par celui qu’elle aime. Elle fait brûler une statue de cire, image de l’ämant indigne et, dès que la statue commence à s’embraser, celui-ci se sent pris dans l’étreinte de la mort. La haine amoureuse de la jeune fille insensible à toute supplication se poursuit implacable jusqu’au troisième jour où la statue achève de se consumer etloù l’infidèle agonise. — Dans The King's Tragedy, récit de la mort tragique de Jacques Ier, roi d'Écosse, que ne sauve pas le dévouement de Catherine Douglas, paraît une vieille femme en haïillons, sorte de sorcière qui a le don de double vue et qui révèle l’avenir au malheureux roi. D'autre pärt, le goût de Rossetti pour le fantastique et le: mystérieux inspire certains de ses tableaux ; un des plus caractéristiques

à cet égard, est le How They Met Themselves, sujet étrange traité de différentes manières, médiocrement d’ailleurs, au crayon, à l'encre, à l’aquarelle, où deux amants voient, éperdus, leur ombre venir au-devant d’eux. C’est l'illustration de la théorie des Doppelgänger.

Dans Stratton Water revit l'esprit des ei ballades amoureuses.

Quelquefois il emprunte le thème de son poème à l’histoire de l’Angleterre. Il écrit alors The White Ship où est relaté le naufrage du vaisseau qui ramenait en Angleterre, en l’an 1120, le prince William, fils de Henri Ier.

Troy Town est d’origine hellénique.

Dans The Staff and Scrip, il redevient pieusement passionné comme aux jours où il se faisait l'interprète de l'Italie médiévale.

Il met le Talmud à contribution dans Eden Bower dont le. sujet est la légende de Lilith, serpent changé en une femme qu'aime Adam aussitôt après sa création.

Les légendes arthuriennes lui fournissent le thème de mainte œuvre artistique.

À quelles sources Rossetti n’a-t-il pas puisé ? Quels écrivains certains passages de ses poèmes ne rappellent-ils pas ? Il en est un qui devait faire sur lui une impression profonde, John Keats. Les membres de la Confrérie des Préraphaélites lui vouêrent un véritable culte. Ils le citaient à tout propos.

À Keats, Millais emprunta le sujet de son tableau Lorenzo and Isabella. D’après Keats, Holman Hunt peignit The Eve of Saint Agnes. Entre ce poète et Rossetti, il y avait de grandes affinités. Des poèmes tels que la Belle Dame sans Merci et Lamia où des amants sont victimes du pouvoir fascinateur de la Femme, une ode telle que l’Ode on a Grecian Urn, Hyperion, Endymion qui sont des hymnes à la Beauté étaient de nature à séduire

Rossetti. Comme celle de Dante Gabriel, l’imagination de Keats aime à prendre son essor vers les régions du Rêve. Comme sur la pensée poétique de Dante Gabriel, le mystère plane sur certaines œuvres de Keats. Dans The Eve of Saint Agnes, l'étrange lueur qui flotte sur le visage de Madeline fait pressentir les clartés venues on ne sait d’où que Rossetti projette sur maint de ses personnages.

Les points de contact qui existent entre les deux poètes permettent-ils d’affirmer que la pensée de Rossetti s’est formée à l’école de Keats ? Nous ne le croyons pas. Ce que l’on peut dire, c’est que Rossetti a senti, à la lecture de Keats, se fortifier sa foi en son idéal poétique. Certes, Keats aima la Femme, mais il ne l’aima pas exclusivement comme Rossetti. Rossetti aima la nature, mais il ne s’abîma pas, comme Keats, dans un nirvâna de jouissances dont la nature était la source. Les sens des deux poètes étaient affinés au suprême degré ; mais tandis que Rossetti est sensual, Keats est bien plutôt sensuous. Le premier s’abreuve à longs traits à la fontaine de volupté qu’alimente l’amour de la Femme et la Beauté, sous les espèces de la Femme, est, à ses yeux, une manifestation de la puissance divine ; le second cède à la griserie que l’amour de la nature, sous tous ses aspects, communique aux sens de celui qui s’y abandonne sans réserve. — Enfin il ne faut pas perdre de vue que Keats est, avant tout, un fils intellectuel de la Grèce mythologique. L'esprit du paganisme imprègne son œuvre. Dans les poèmes où revit le moyen âge, il y a, nous l’avons dit, du mystère : il n’y a pas de mysticisme. Madeline est une créature idéalisée, d’un charme infini ; toutefois elle demeure une créature terrestre.

C’est par son style que Keats a pu avoir de l'influence sur Rossetti plus que par la tournure de sa pensée poétique. Rossetti goûtait le caractère concret de sa langue. Chez Keats, en effet,

frô UN ITALIEN D'ANGLETERRE

les idées se présentent toujours sous une forme tangible. Notre peintre-poète aimait également chez lui la profusion de détails fixés dans la trame d’un style nombreux, chatoyant, somptueux. Enfin le décor où se meuvent les personnages de Keats offre parfois un assemblage d'objets, d’accessoires disparates l que, d’une façon évidente, les Préraphaélites ont pris pour modèle dans la composition de mainte de leurs œuvres artistiques.

Ce qu'il y a de romantiquement septentrional en Rossetti se reflète dans la plupart de ses œuvres artistiques. Il y a certes de l’enjouement dans quelques-unes d’entre elles, dans l’aquarelle qui représente la famille Borgia, dans le vitrail de l’église Saint-Martin à Scarborough. L'accès des régions sereines de l’art ne lui est pas interdit, comme le montre le triptyque de la cathédrale de Llandaff. Mais, considéré dans son ensemble, l’œuvre, principalement l’œuvre artistique de Rossetti, offre un caractère MATQUE de mélancolie, d’ inquiétude et même de tristesse angoissée. La note tragique de quelques-unes de ses ballades affecte indirectement mainte de ses toiles. Les femmes qu'il a peintes « ressemblent toutes à des exilées », dit M. Gabriel Mourey, dans son livre-sur les Préraphaélites anglais. « Rossetti a beau les parer des plus riches étoffes, des plus somptueux joyaux, il a beau déployer autour d’elles les plus Sr

(1) Her shadow, in uneasy guise, Hover’d about, a giant size, On ceiling-beam and old oak chaïr, © The parrol's cage, and panel. square ; And the warm angled winter-screen, On which were many monsters seen, Call'4 doves of Siam, Lima mice, And legless birds of Paradise, Macaw, and tender Av'davat, And Ssilhen-furred Angora cat.

The Eve of St. Mark.

ù ae

décors, elles demeurent plongées dans leur mélancolie presque douloureuse ; elles semblent indifférentes au parfum des fleurs, à l'éclat des vaisselles d’or, d’argent et d’émail, aux sourires de la lumière à travers les pierres précieuses des vitraux, aux reflets dont s’enflamme l’eau profonde des miroirs. »

Les tableaux d'inspiration religieuse de Rossetti ne seen pas, comme ceux des primitifs italiens, le bonheur de vivre et de croire. Sur la physionomie de ses Vierges ne se traduit pas l’allégresse maternelle. Nous ne retrouvons pas chez lui cette note délicatement enjouée que nous rencontrons dans le Siabat Mater Speciosa, par exemple :

« Elle était debout la gracieuse mère : auprès de la paille, elle se tenait joyeuse tandis que son enfant était couché.

«Son âme réjouie, tressaillante et tout embrasée, était tra-

| versée d’un Lt de ; re

Li L ud D]

« Quel est time qui ne se réjouirait, s’il voyait la mère du Christ en un si doux passe-temps ?

«Qui pourrait ne pas partager sa félicité s’il contemplait

la mère du Christ jouant avec son jeune fils 1 ? »

… Siabat Mater speciosa Juxta fœnum gaudiosa Dum jacebat parvulus.

Cujus animam gaudeniem Lœtabundam et ferventem Pertyansivit jubilus.

Quis est qui non gauderet

Christi matrem s1 viderei In tanto solatio ?

Quis non posset collætari Christi Maitrem contemplari Ludentem cum Filio ?

Lorenzo di Credi, fait remarquer Ozanam dans les Poëtes Franciscains en Italie, a su peindre chez la Vierge Marie « tout le recueillement d’une sainte et toute la joie d’une mère ». La physionomie de la Madone dans le tableau de Domenico Ghirlandajo, la Vierge à l’Eglantine !, est grave; mais à sa gravité ne se mêle aucune tristesse. On a même l’impression qu’elle voudrait sourire et que son sourire est sur le point d’éclore discrètement.

A la mélancolie diffuse dans l’œuvre religieuse et profane de D. G. Rossetti, on peut donner comme explication les épreuves de toute sorte dont sa vie fut traversée. Le fond de sa nature n’était certes pas morose. D'instinct, il saisissait le sens comique des choses et découvrait le côté ridicule des gens ; son instinct le poussa souvent à donner une forme caricaturale à ce qu'il entendait ou à ce dont il était le témoin. Il avait un tour d’esprit humoristique et son humour se traduisait par des gestes et des paroles d’une exubérante jovialité. Mais, comme tous les êtres impulsifs et d’une sensibilité raffinée, 1l était sujet à des regrets qui empoisonnèrent une partie de son existence. Nous avons vu à quel acte de désespoir il se livra à la mort de sa femme. Faut-il en conclure que Rossetti l’ait vraiment aimée ? D’après Mr Hall Caine, il semble qu’après s’être fiancé à Miss Siddall, il connut les amères douceurs de l’amour platonique pour une femme mariée. Se considérant chevaleresquement comme prisonnier de la parole donnée, il laissa s’accomplir son mariage. Il en souffrit. Vingt ans plus tard, dans un entretien intime avec Mr Hall Caine, il proféra ces mots douloureux :

« Épouser une femme et découvrir ensuite, quand il est trop tard, qu’on en aime une autre, c’est la plus cruelle tragédie qui puisse traverser la vie d’un homme !» Il semble que Mrs Ros-

(1) Musée de Lille.

DANTE GABRIEL ROSSETTI ‘ya

setti ait deviné le secret de son mari, malgré les efforts qu’il faisait pour le dissimuler, malgré son désir d’entourer de bonheur celle dont la beauté n’avait cessé de le fasciner. Il semble que la vie ait perdu pour elle toute saveur. Il semble enfin qu’elle se soit donné volontairement la mort, profitant d’une courte absence de son mari, et que celui-ci la trouvant inanimée à son retour, se soit laissé aller à un accès de désespoir dans lequel il faudrait voir une explosion de remords. Il eut alors une idée très nette de la douceur de Mrs Rossetti ; il se rendit compte de la volonté avec laquelle elle s’appliquait à affiner son goût, à développer son intelligence. Et il souffrit d’avoir enterré ses manuscrits. Il souffrit encore quand ils lui furent rendus.

Comme un homme dont les instincts sont généreux, mais dont la conscience, ne s’appuyant pas sur un critérium moral de toute solidité, cherche, chancelante, à tout instant la voie du devoir, Dante Gabriel fut le jouet de sentiments contraires ; il se demanda longtemps s’il n’avait pas outragé la mémoire de sa femme et profané les souvenirs qui se rattachaient à leurs premiers entretiens, en cédant à la requête de ses amis et aux secrètes sollicitations de son ambition littéraire. Cette question à laquelle il n’arrivait pas à fournir une réponse décisive le tortura. Puis, les attaques de Buchanan lui infligèrent une cruelle blessure. Survint une maladie noire qui lui faisait rechercher la solitude. L’insomnie qu'il combattait par l’absorption de chloral à des doses de plus en plus fortes mina sa robuste constitution. Seule, sa foi en l’Art le soutenait encore. Par bonheur, il rencontra au déclin de sa douloureuse existence, des amitiés solides, fidèles et dévouées chez Mr Hall Caine, Mr William Sharp, les peintres Scott et Watts, le poète Philip Bourke Marston, Mr Leyland. Au mois de septembre 1887, il quitta Londres en compagnie de Mr Hall Caine pour se soigner dans

la vallée de St-John, près de Keswick, dans le Cumberland. Il y puisa une certaine vigueur physique. Il se sentit même assez fort pour gravir une colline. La gaieté lui: revint : il passait volontiers en revue les diverses étapes de Sa, vie littéraire et artistique et il s’animait aux souvenirs de son passé. Hélas ! ce FÉERR de santé physique et morale fut de courte’ durée. Il rentra à Londres, déprimé ; « Diew merci, chez moi enfin! » s'écria-t-1l, en se retrouvant dans sa maison de Cheyne Walk, au milieu de ses objets familiers » « e: n’en sortirai plus ! » I! Ja devait quitter cependant une os encore. Ses amis pensant que l'air salin lui serait favorable le décidèrent à se réndre à Birchington-on-Sea, En voyant sur le tapis de son wagon les initiales de la Compagnie London Chatham and Dover Raïlway, il se mit à plaisanter : « On à déjà écrit nos noms sur le plancher », dit-1l à Mr Hall Caine assis à ses côtés : «L. C'and. DR. = Lily Caine and Dante Rossetti. » Phénomène que l’on observe souvent chez ceux qui sont sur le point d'atteindre Pétape suprême de Pexistence : la nature foncière remonte à la surface. De l’abîme de détresse où Rossetti était plongé, des réflexions, des boutades humoristiques jaillirent au cours des derniers mois qui lui restaient à vivre. Plus d’une fois, I /petite maison de bois qu’il occupait à Birchington-on-Sea retentit des éclats de son rire sonore. Ft dicta à Mr Hall Caine une ballade dans le genre burlesque Yan Van Hunks — qui ne fut jamais publiée. En décembre 1887, il avait été frappé de paralysie. Le rer avril 1882, Williäim Michael Rossetti écrivait dans son journal que son frère était dans un état de prostration complète, ‘à peine capable de faire quelques pas, à demi-aveugle et en proie à de vives douleurs. Le 8 avril, Dante Gabriel disait : « Je crois que je vais mourir cette nuit.» Le jour de Pâques, à neuf heures et demie du soir, il expirait ayant, à ses côtés, sa Ne re sa sœur Christina, Mr Hall Caine et Watts. ».:

"PIN co

Les misères dont la vie de Rossetti est remplie ont certainement assombri son imagination ; nous croyons cependant que le caractère tragiquement fantastique des légendes septentrionales dont, au cours de sa jeunesse, il faisait ses délices, ont plus encore contribué à voiler de tristesse son génie créateur. Ce qui tend à le prouver, c’est que ses premiers tableaux, antérieurs aux souffrances que la vie lui infligea, ne sont pas exempts de mélancolie. |

Les influences qui ont agi sur notre peintre-poète sont, nous l’avons vu, multiples ; : mais c’est à l'influence italienne qu’il doit la plus grande part de sa renommée.

L' esprit de lTtalie médiévale prédomine dans son œuvre, C’est lui qui lui donne une physionomie insolite au milieu des manifestations littéraires et, artistiques du xix siècle. L'œuvre de Rossetti pourrait être comparée à un fleuve dans lequel se

refléterait l’azur du ciel méditerranéen Ge dont les affluents aux

teintes sombres. ne parviendraient qu’à foncer là couleur originelle sans réussir à en dénaturer l'aspect général. Quelles que soient les sources où Rossetti puise ses. inspirations, nous demeurons toujours avec lui dans, le domaine de la pure imagination et de la sensibilité.

Nous avons essayé de faire voir quelle influence le génie de l'Italie a exercée sur Rossetti, sur la formation de son esprit, sur le cours de ses idées, sur son caractère. Se manifeste-t-elle au même degré dans sa manière d’écrire ? Encore que moins apparents, les effets de cette influence ne sauraient être niés.

Avant de montrer en quoi la connaissance que Rossetti avait de la langue italienne a pu affecter la forme de ses inspirations, disons un mot de ses rimes.

La rime est, dans la prosodie anglaise, un ornement accessoire. Dans le rythme réside principalement le charme du vers, aussi les poètes anglais n’attachent-ils à la rime qu’une importance secondaire. Ils proscrivent la consonne d’appui ; en revanche, ils évitent d’accoupler une syllabe accentuée avec une syllabe non accentuée, Rossetti se montre fréquemment, en apparence du moins, peu scrupuleux à cet égard. Rose Mary, entre autres poèmes, renferme plusieurs exemples de sa liberté d’allures. En voici quelques-uns :

Styetched aloft and adown I see Two roads that part in waste-counitry.

Nay, the flags are stirred in the breeze, And the water’s bright through the dart-vushes

Bui calm is the pulse that shakes the sea To the prisoned tide of doom set free In the breaking heart of Rose Mary.

The altar stood from its curved recess In a coiling serpents life likeness.

Ces groupes de vers se terminent de telle façon qu’il y a, pour nos oreilles aujourd’hui, un réel manque d’équilibre dans l’économie du son ; pour rétablir l’équilibre, il est nécessaire d’affaiblir, en la prononçant, la syllabe accentuée ou |d’appuyer sur la syllabe non accentuée d’une façon anormale. Robert Buchanan ne devait pas laisser échapper une occasion de railler Rossetti. Parodiant, ingénieusement d’ailleurs, les libertés que notre poète prenait avec la prosodie et l’accent tonique, il écrivit dans The Fleshly School of Poetry :

When winds do roar and vains do pour, Hard is the life of the sailor :

He scarcely, as he veels, can tell

The side-lights from the binnacle :

He looketh on the wild water.

Faut-il penser, comme Mr A. C. Benson, qu’un Anglais de sang absolument pur aurait été mis en garde, par son oreille, contre la disparité des valeurs sonores ? Nous croirions plus volontiers que Rossetti voulait imiter jusque dans les effets acoustiques les vieilles ballades anglaises où l’accent tonique était placé fréquemment sur la dernière syllabe du mot. Bien des poètes contemporains offrent des exemples de ce défaut d'équilibre dans la disposition des sons. Personne ne mettra en doute le caractère bien britannique de Robert Browning entre autres qui a écrit, dans The Pied Piper of Hamelin :

An hour they sate in council, At length the Mayor brohe silence

‘“ For a guilder l’d my ermine gown sell ; I wish I were a mile hence ! ”

et plus loin :

And just as.a bulky sugar puncheon, :. .::

AU ready staved, like, a great sun shone….

. Dante emploie des mots.qui avaient cessé d’être d’un usage courant.en. son temps: peccala, pour, peccat, corpora Pa, corpt, dicere pour dire, facere pour. fare, loco. pour, luogo, viro pour uomo, etc. 1, Dans l’œuvre littéraire de Rossetti, on rencontre des mots tombés en-désuétude, tels que galiot, chevesayle, stound, grout.… Faut-il supposer que le poète anglais a cherché, en se servant de vocables anciens, à se rapprocher du poète italien ? Nous. ne le croyons pas. La présence de, termes n'ayant, plus cours, chez le. Florentin, est un'westige de la langue dont la langue italienne est la fille. Chez Rossetti l’usage de mots disparus est la marque de son goût pour les formes archaïques. C’est pour la même raison que dans certains, ‘de ses poèmes, Sister Helen, Troy Town, Eden .Bonwer, le: poète ponctue les strophes de refrains dont l'usage étaït si fréquent dans les ballades du moyen-âge. Il reste attaché aux procédés rythmiques an viéux bardes., Dans une note qui sert de courte préface

The King's Tragedy, il juge nécessaire, en s’en excusant CRE de réduire le.vers de dix : à huit syllabes SA être en harmonie avec le mètre de la ballade.

En revanche, bien des termes employés par Dante Gabd exhalent un, parfum dantesque très- -pénétrant. Comme chez le F lorentin, des effluves de spiritualité émanent souvent de son vocabulaire. Des expressions telles que he halo of his hair — le halo de sa chevelure, dans Bridal Birth : le mot shrine - — châsse — appliqué au visage de l’aimée nRe le sonnet The Portrait de The House of Fais : presque tous les mots de ce passage de Lovesight : t | (TOC à th,

ÿ apr, À

(1) Cf. Dante — Eugène Bouvy — Garnier, éditeur. »

fé the Spirits of mine eyes Before thy face, their aliar, solemnize The worship of that Love through thee made knoum.

[Les esprits de mes yeux devant ton visage, leur autel, célèbrent le culte de.cet amour qui par toi me fut révélé.

sont des fleurs de langage écloses dans l'atmosphère d’une

admiration fervente pour l’auteur de la Vita Nuova. Cette expression he spirits of mine eyes ne fait-elle pas songer à ce fragment de la première canzone :

De gli occhi suoi, come ch'ella gli mova Escono spirti d’'amore inflammati.

[De ses yeux, de quelque façon qu’elle les meuve, sortent des esprits enflammés d'amour ?|

Quand on lit The Early Ttalian Poets, on est frappé à tout

instant de l'intelligence avec laquelle D..-G. Rossetti entra dans

la pensée de,ses originaux. Il lui arrive quelquefois de s’écarter du texte. Dans la canzone

+ Donne ch'avete intelletto d'amore à

voici comment notre poète traduit le passage suivant :

Dice di lei Amor : ‘* Cosa mortale Comoesser puo Si adorna.e st pura ? ” Poi. la viguarda, e:fra.sè stesso giura Che Dio ne intende di far cosa nova.

» Loversaith concerning her :: How chanceth That flesh, which is of dust, should be thus pure ? ” Then, gazing always, he makes oath : ” Forsure, "This is a creature of God till now unknown. ”

" y a dans ce passage un-commentaire de l'original. Rossetti

tient. à être.aussi littéral que possible ; mais quand la traduction

littérale fait tort à la beauté du style, il y renonce. Dans son introduction à son ouvrage : The Early Italian Poets, Rossetti laisse clairement entendre que traduire littéralement n’est pas traduire fidèlement.

Déclarons toutefois que le poète anglais ne reproduit pas toujours la forte simplicité de l'original. Dans le premier son-

net de la Vita Nuova, par exemple :

A ciascun' alma presa e gentil core les deux vers du second quatrain

Quando m'apparve Amor subitamente Cui essenza membrar mi dà ovrore

sont ainsi rendus

When Love was shown me with such terrors fraught As may not carelessly be sbpohen of.

Les deux vers de Dante sont pleins et sonores ; le second complète le premier et le mot « orrore » placé à la fin du vers lui communique une force extraordinaire. Le second vers de Rossetti, au contraire, est faible et même flasque. On sent qu'il est amorcé par la nécessité d’une quatrième rime. Des taches de ce genre qu’il est toujours facile de relever dans un ouvrage aussi considérable que fhe Earcy Italian Poets — ajoutons qu’elles sont rares — ne sauraient empêcher l’œuvre de Rossetti de figurer parmi les modèles de la traduction. Les termes sont choisis avec scrupule. Souple, Rossetti suit sans effort les inflexions de l'original. Un usage judicieux de tours anciens donne à son œuvre une saveur archaïque exquise et conserve, autant que cela est possible, le charme primitif des poètes de l'Italie médiévale. Il serait intéressant de comparer la traduction de Rossetti et celle de Sir T'heodore Martin. Dans son livre sur D. G. Rossetti, Mr William Sharp met en regard des fragments

DANTE GABRIEL ROSSETTTI I2I

de l’une et de l’autre de nature à montrer leur caractère respectif. Tout en appréciant l’exactitude, l’élégance de Sir Theodore Martin, nous devons constater à quel point la trame du style est plus solide chez Rossetti, le vers plus alerte, le terme plus rare et plus pittoresque, le mouvement de la phrase plus harmonieux. La traduction de Dante Gabriel donne au lecteur l’impression d’un original. Dans son Jntroduction to the Study of Dante, le critique John Addington Symonds témoigne à Rossetti sa gratitude pour le service qu’il a rendu aux amis de la poésie italienne et son admiration pour la perfection de la forme anglaise dont il a revêtu les compositions des vieux Italiens. Il convient de citer comme un hommage rendu à Rossetti le fait que Ruskin garantit généreusement les fonds requis par les éditeurs pour la publication de The Early Italian Poets.

Ajoutons que Rossetti, à l’instar des Italiens, eut une prédilection marquée pour le sonnet et qu’il lui rendit la dignité de sa forme première. En ce qui concerne l’agencement des rimes, il ne s’écarta pas du modèle qui lui avait été tracé par Dante et Pétrarque.

La langue de Rossetti est parfois pleine de vigueur, notamment dans les ballades. Cette qualité se manifeste dans le naufrage de The White Ship, dans le récit de la mort du roi Jacques Ier d’Ecosse de The King's Tragedy, dans Sister Helen. Son style a quelquefois l’ampleur du style de Wordsworth. Nous signalerons, entre autres poèmes, Lovesight, dont le dernier tercet se déroule avec tant de majesté :

How then should sound upon Life’s darkening slope The ground-swirl of the perished leaves of Hope, The wind of Death's imperishable wing ?

Une qualité toutefois nous paraît dominer, chez Rossetti, toutes les autres : c’est l’harmonie générale de la phrase qui

ne UN ITALIEN D’ANGLETERRE

est comme un prolongement, sous une plume anglaise, de l’harmonie de la phrase italienne. Grâce aux rimes affaiblies qui se dissimulent dans les enjambements nombreux. de sa versifcation, grâce à l’extrême mobilité des césures, grâce à:une heureuse alternance d’iambes, de trochées, d’anapéstes, l'anglais de Rossetti a quelque chose de suave, de fluide, quivrappelle la fluidité, la suavité de la langue toscane, du Pate Si Nogroë:

Byron:a écrit: }

« J'aime l'italien, ce doux-latin bâtard qui sine comme des baisers des lèvres d’une femme et sonne: comme s’il devait être écrit sur du satin, avec des syllabes où le-suave Midirespire et des liquides qui tombent toutes si harmonieusement et-si à propos que pas un seul accent n’y paraît bizarre... » Ces vers pourraient, d’une façon générale, s in pri à: la langue poétique de Dante Gabriel. 0 ent

Ce qui frappe encore chez) Rossetti écrivain, € est les sentiment des proportions. Sauf peut-être dans le poème inachevé The Bride’s Prelude, chaque détail est à sa véritable place. Avecun seul mot, un trait discret maïs toujours. juste etprécis, notré poète sait jeter la note pittoresque attendue au moment voulu.

Si le style de Rossetti pèche en quelque endroit, c'est par sa perfection même ou plutôt par une recherche parfois excessive de la perfection. Dante Gabriel est souvent-subtil. Certains sonnets de The House of Life notamment laissent voir à quel point, comme ses maîtres italiens, 1l se complait dans le raffi-

(1) I love the language, that soft bastard Latin, Which melts like hisses from a female mouth, And sounds as if it should be writ on satin, | With syllables which breathe of the sweet South, And gentle hiquids gliding all so pat in, That not a single accent seems uncouth..

Beppo XLIV.

nement du sentiment, L’expression suivant la pensée dans ses complexités devait fatalement avoir un caractère de rareté où se devine parfois l'effort littéraire. Ilen résulte quelque froideur. Il est malaisé, sinon impossible, de montrer l’analogie : qui . existe entre,le raffinement des Italiens et celui de Rossetti par

la. comparaison de passages concordant avec exactitude. L'impression-que, nous:avons de cette analogie: se. fonde bien plus sur l'observation: d’une commune tournure d’esprit que sur un choix! de textes-précis. Rossetti était subtil et raffiné par tempé- . rament;; il n’est pas surprenant que cette disposition naturelle se soit développée, grâce à son commerce constant avec les écrivains. de l'Italie médiévale.

Dès le xiv£ siècle, l'Italie exerça une sorte de charme sur É écrivains anglais. Chaucer, Sackville, Sidney, Shakespeare, Ben Jonson, Webster, Ford, Cyril Tourneur, John Marston, Milton, Sir Fhomas Browne, Jeremy Taylor, Otway, Rogers, Coleridge, Leigh Hunt, Byron, Shelley, Robert Browning, entre autres, émpruntèrent main sujet soit aux inspirations romanesques de ses conteurs ou de ses poètes, soit aux annales tragiques. de son. histoire. Ils nous transportent sous son ciel bleu, créent autour.de nous une atmosphère chargée de parfums, nous révèlent les complexités de son âme amoureuse ou bien ils nous présentent le sinistre.tableau de ses mœurs politiques. Si imprégnés qu ilssoient d’italianisme, ils demeurent anglais par quelque côté. Ils ont,. plus ou moins, une préoccupation moralisatrice, Ce que dit M. Legouis à propos de l’auteur de Troilus.et Crisède peuts’appliquer à d’autres poètes anglais que Chaucer.« Chaucer né peut comprendre cette conception toute, méridionale. de :la . vié d’après laquelle l’amour est divinisé en même temps que la

ne femme. .méprisée. » (Émile. Legouis, Geoffrey Chaucer. Bloud

etCie.) À vrai dire, c’est par l'étude ou par un. phénomène de puissance ‘imaginative que les poètes cités transforment leur

nature foncière pour devenir ou essayer de devenir italiens. L’italianisme de Rossetti n’a rien de volontaire. Ce n’est pas à force d’art qu'il réussit à ressusciter en plein xix® siècle l’esprit de l'Italie médiévale. Ce n’est pas grâce à un effort cérébral même devenu facile par l’habitude qu’il est en grande partie Italien. C’est en dépit de lui-même. Aussi son inspiration offret-elle un caractère de spontanéité où se manifeste toute son originalité. L’âme du grand Florentin a passé en lui ; il est son porteparole ; la personnalité de Rossetti est une émanation de Dante et son œuvre marque le degré suprême de la renaissance du Dantisme en Angleterre. Ayons toutefois la franchise de le reconnaître : la pensée italienne de Rossetti n’est pas aussi robuste que celle des écrivains du Dolce Stil Nuovo et, cela va sans dire, de Dante grand philosophe, grand théologien en même temps que grand poète. Il y a, chez Rossetti, plus de tendresse passionnée que de force véritable. Nous lui sommes pour cela redevables d'œuvres d’un caractère un peu frêle quelquefois maïs d’une grâce exquise, d’un charme berceur qui plonge le lecteur dans une atmosphère d’enivrante et mystique rêverie. L’Angleterre n’avait jamais été à même d'’en goûter aussi pleinement la douceur avant l’apparition de Dante Gabriel.

À dix-huit ans, Rossetti écrivait la Blessed Damozel qui demeure un pur chef-d'œuvre tant pour la forme que pour le fond. Fut-il jamais un maître dans l’art de manier le crayon, un de ces maîtres devant lesquels on s’incline, ému et silencieux ? Nous avons vu à quel point, au début de sa carrière, il fut réfractaire aux travaux d’ordre technique qui font le grand dessinateur. Les gaucheries d’exécution qu'il avait relevées chez les primitifs italiens ne l’avaient rendu que trop indulgent pour ses propres défauts. Quelle satisfaction ne dut-il pas éprouver en lisant ces lignes de Ruskin dans lesquelles il trouvait la

justification de ses imperfections : « Il n’y a pas de plus mauvais symptôme dans l’œuvre des jeunes artistes qu’un excès d’habileté dans l’exécution ; cela indique en effet qu'ils se contentent

de ce qu’ils ont fait et n’ont point essayé de faire plus qu'ils pouvaient faire. Leur œuvre devrait être remplie de défauts, car les défauts sont le signe de l’effort 1. »

Ces déclarations n’étaient pas hors de saison en un temps où le savoir-faire tenait lieu d’inspiration. Dans l’esprit de Ruskin, elles devaient pousser l'artiste à reculer indéfiniment les bornes de son idéal, le mettre en garde contre lui-même et contre le danger des succès faciles et éphémères, le déterminer

enfin à travailler sans relâche pour atteindre la perfection ;

mais elles étaient de nature à flatter le goût de Rossetti pour l’idée au détriment de la forme et à l’encourager dans son excessive indulgence pour ses errements. En fait,ses premières aquarelles, ses premiers dessins sont remplis de fautes matérielles. Vers 1853 il avait voulu illustrer des scènes de Pippa Passes de Robert Browning. Ses efforts n’aboutirent à rien de satisfaisant. Il fut rebuté par les difficultés de son entreprise. Ces diffcultés, il les rencontrait dans le dessin plus encore que dans le coloris ; finalement il détruisit une œuvre sur laquelle il avait peiné de longs mois. Holman Hunt rapporte, sur un ton plaisant et humoristique, quel malaise Rossetti éprouvait et en même temps quelle conscience un peu puérile il apportait dans la représentation de la réalité :

« La dernière fois que Rossetti et moi travaillâmes ensemble,

(1) Nothing is so bad a symptom in the work of young artists as too much dexterity of handling ; for it is a sign that they are satisfied with their work, and have tried to do nothing more than they were able to do. Their work should be full of failures, for these are the signs

of efforts. À Ruskin — Modern Painters.

ce fut à Seven Oaks. Près de l’endroit où je travaillais, il se mit à peindre un bocage pour un fond de tableau. J’allais quelquefois le voir à l’ouvrage, mais je le trouvais presque toujours engagé, pour ainsi dire, dans une querelle mortelle avec une feuille qui s'était fait un malin plaisir de se détacher de la branche juste au moment où il avait commencé à la peindre ; en fin de compte, il se lassait de son attitude et retournait à son garni pour écrire ou pour essayer des dessins. » (Holman Hunt, The Preraphaelite Brotherhood. Contemporary Review. May 1886.)

Rossetti donna une preuve d’inhabileté technique dans une circonstance mémorable. En 1857, il entreprit de décorer la salle des débats de l’Union à Oxford. Rossétti et les artistes qu’il associa à son entreprise, Burne-Jônes, Prinsep, William Morris, Arthur Hughes, résolurent de réprésenter des scènes de la légende arthurienne. Lui-même choisit comme sujet le sommeil de Sir Lancelot devañt la chôsse du Saint-Graal. On se mit à l'ouvrage avec une ardeur, un enthousiasme dont Dante Gabriel donnait l'exemple. La tentative aboutit à un échec. Ni Rossetti ni ses collaborateurs ne connaissaient les procédés de la peinture à fresque. Pressentant l’insuccès de ses efforts, Rossétti n’acheva pas l’œuvre commencée. À l’heure actuelle, les murs de la salle des débats transformée depuis 1857 en bibliothèque n’offrent plus que des plaques de couleurs ternies où flottent des personnages dont les traits sont, en certains endroits, étrangement durcis, ‘en d’autres, indistincts. La porosité de la brique les a, en grande partie, absorbés. :

L’Ancilla Domini, The Girlhood of Mary Virgin sont des œuvres d’un charme à la fois noble et familier, auquel nul ne saurait demeurer insensible. Elles sont l'expression d’une émotion délicate et profonde ; mais une indéniable timidité d 'exécution s’y révèle.

Plusieurs œuvres artistiques de Rossetti manquent de consis-

tance ;c’est que, chez lui, une certaine langueur efféminée essentiellément méridionale s’alliait à l'extraordinaire énergie qu'il savait 7 lorsque les intérêts de l’art étaient en jeu. :

+ Faute de ob el “AU il est arrivé: plus d’une fois à Rinbetti d’aller au delà de ses intentions premières dans l’expression du Sentiment. Il tombe alors dans la sensiblerie.

Tournons-nous maintenant vers The Writing on the Sand. Combien l'homme qui écrit sur le sable est dégingandé ! Quelle absence de souplesse dans tous ses membres ! Dans King Arthurs Tomb, que de raideur dans les bras, particulièrement dans le bras gauche de la reine Guinevere ! Quel effet désagréable produit le bouclier posé comme un élytre sur le dos du chevalier Lancelot ! Devant The Gate of Memory, d’où se dégage une si forte impression de mystère, l'œil du spectateur est malheureusement choqué par l’exiguité du bras de la femme qui se tient debout au premier plan. Pourquoi faut-il qu’une œuvre aussi

. “éloquente que La Donna della Finestra soit gâtée par la flaccidité “du métacarpe de la main droite et la longueur antiphysiologique

des phalanges de lasmain gauche ? Les mains d’ailleurs sont

souvent traitées d’une façon défectueuse par Rossetti. Ajoutons

qu'il ne sait pas toujours les disposer avec art. Dans Rosa Triplex, par exemple, œuvre cependant d’une rare élégance, Paccumulation des mains au premier plan s’impose à l’attention du spectateur d’une façon gênante. Il s’agit là d’une question de composition. La composition, chez Rossetti, ne nous satisfait pas toujours pleinement. Il est regrettable qu'il ne rejette pas suflisamment dans la pénombre ce qui n’est qu’accessoire. On déplore parfois chez lui l'absence du trait, du coup de pinceau

décisifs qui donneraient sa véritable valeur au détail essentiel.

AFinstar des primitifs ‘italiens, il se complaît dans la représentation de nombreux objets mobiliers ; mais il ne les groupe

pas toujours avec toute l’habileté désirable. Il est souvent la victime de son goût pour le symbolisme qui le pousse à accorder, au détriment de la perspective générale, une importance excessive à de simples attributs. Poète, il est guidé par un sûr instinct ; peintre, il se condamne systématiquement à exprimer trop de choses. Des critiques intransigeants, des critiques « d’extrêmegauche », pour employer l’expression dont M. Mourey s’est servi dans son étude sur les Préraphaélites anglais, ont reproché à Rossetti d’avoir cultivé le genre « littéraire » en art et, pour cette raison, ont prononcé contre lui une condamnation formelle — jugement bien rigoureux, selon nous, les genres ne nous paraissant pas, en eux-mêmes, condamnables. Nous nous plaçons pour apprécier l’œuvre de Rossetti sur le terrain de la technique.

Les erreurs commises par les primitifs italiens étaient excusables, parce qu’elles étaient commises innocemment ; s’ils avaient pu connaître les moyens de les éviter, ils y auraient vite eu recours. Les fautes de Rossetti méritent moins l’indulgence ; car il avait, pour se guider, l’expérience des siècles. Elles donnent à beaucoup de ses premières œuvres un air faussement naïf.

Notre peintre-poète se rendit bien compte des lacunes de son éducation première, il les déplora ; il en souffrit même et, par un travail opiniâtre, il s’efforça de les combler. On peut voir, en lisant My Story de Mr Hall Caine, en quels termes dédaigneux il parlait, vers la fin de sa vie, des membres de la Confrérie des Préraphaélites : « Les Préraphaélites ! un groupe de jeunes gaillards qui ne savaient pas dessiner ! » et, ce disant, il riait à pleins poumons. « Quant à tout ce bavardage au sujet des Préraphaélites », ajoutait-il, « je vous avoue que j’en suis fatigué et cela depuis longtemps. Pourquoi continuer à parler des billevesées visionnaires d’une demi-douzaine d’enfants ? » Rossetti se montrait en vérité trop sévère pour un mouvement artistique

Page 1