‹ Un italien d'AngleterreChapitre 4 sur 14 · OF PARENTAGE MAINLY ITALIAN · texte numérisé non relu

OF PARENTAGE MAINLY ITALIAN

se trouve affirmé un fait dont nous nous proposons d’étudier

(1) Ici repose Gabriel Charles Dante Rossetti honoré sous le nom de Dante Gabriel Rossetti parmi les peintres comme peintre et parmi les poètes comme poète, né à Londres, d’origine en majeure partie italienne le 12 mai 1828 mort à Birchington le 9 avril 1882.

les effets. C’est par son italianisme que Rossetti se différencie des écrivains et aussi des artistes qui, avant lui et à la même époque que lui, cultivèrent le moyen-âge. C’est par là qu’il se détache en haut relief sur son temps. L'élément italien est, chez lui, si developpé, il absorbe à tel point les autres éléments de sa nature qu'il nous a semblé pouvoir faire l’objet d’une étude particulière. Rossetti lui doit la plus grande part de son originalité et de sa gloire.

Les ancêtres de Dante Gabriel Rossetti avaient vu le jour dans une petite ville des Abruzzes, Vasto d’Ammone. Peutêtre le nom de Rossetti fut-il donné à quelque arrière grandpère du poète-peintre à cause de la couleur rousse de ses cheveux. Le nom survécut à la disparition de cette caractéristique. Les circonstances qui entourèrent la naissance et la jeunesse de Dante Gabriel expliquent ses tendances, la nature de son génie et son tempérament. C’est par accident qu’il naquit sujet britannique. Son père, Gabriele Rossetti, conservateur des bronzes anciens au Museo Borbonico de Naples avait été chassé d'Italie en 1821 par le gouvernement des Bourbons, à cause de ses idées révolutionnaires. Peu de temps auparavant, en 1819, Sand avait, au nom de la patrie et de la liberté, poignardé l’écrivain Kotzebue à Mannheim et, dans sa haine pour les Bourbons, Louvel avait, en 1820, assassiné le duc de Berry. Le roi Ferdinand IT qui, avec l’aide des Autrichiens, avait reconquis le trône de Naples sur Murat, supprima les garanties constitutionnelles. Il ne crut pas prudent pour sa vie de faire bénéficier de l’amnistie l’homme dont la main avait tracé ces lignes menaçantes :

« Che à Sandi ed à Louvell.

non sono mort ancor. »

Gabriele Rossetti s'était enfui à Malte, revêtu d’un uniforme britannique ; recueilli par un navire de guerre anglais, il s'était établi à Londres. En 1826, il avait épousé Frances Mary Lavinia Polidori, fille de Gaetano Polidori qui, après avoir exercé les fonctions de secrétaire auprès du poète tragique Alferi, s’était fixé en Angleterre en 1789. En 1831, Gabriele Rossetti était nommé professeur d’italien à King's College de Londres. Exilé, le professeur ne voulut jamais rompre les liens qui lattachaient à la mère-patrie. Sa maison fut un lieu de rendez-vous pour les patriotes et les artistes italiens qui habitaient ou traversaient la capitale de l’Angleterre et auxquels, bien souvent, il vint en aide de sa bourse. Mazzini, Panizzi, Paganini furent, entre autres, les hôtes du professeur. À tout instant, on entendait, chez lui, des diatribes contre les tyrans, contre les Autrichiens, des tirades où il n’était question que de l’avenir de l'Italie et que ses enfants écoutaient avec avidité. Ils furent, tout jeunes, habitués aux inflexions de la langue italienne dont, d’ailleurs, ils se servaient constamment dans leurs entretiens avec leur père. En 1844, Dante Gabriel, de passage à Boulogne, s’excusait de lui écrire en anglais, ce qui semble indiquer que, jusqu’à ce jour, il n’avait employé que l'italien. Son frère William Michael devait donner plus tard, comme fruit de son éducation première, une traduction en vers blancs de l’Znferno. Dante Gabriel et sa sœur Christina écrivirent de courts poèmes italiens qui, si inférieurs qu'ils soient à leurs œuvres anglaises, ne sont dépourvus ni de grâce ni d’habileté prosodique. Une autre sœur, Maria, publia un plan très clair du grand ouvrage de Dante.

La nature ardente et enthousiaste du professeur, le mystère qui planait sur sa vie romanesque de conspirateur devaient faire une impression profonde sur l'esprit de son fils, Dante Gabriel. Le jeune homme, dans un conte mystique inachevé qui date de 1848 et dont, seuls, quelques amis intimes eurent connais-

sance, Saint Agnes of Intercession, nous livre sur lui-même des confidences pleines de saveur :

« Parmi mes tout premiers souvenirs, aucun n’est plus vivace que celui de mon père debout devant le feu, quand il revenait à la maison par les soirs d’hiver londoniens, chantant pour nous de sa voix douce et généreuse tantôt de vieilles ballades anglaises — de ces chants qui pourraient être la traduction du chant des oiseaux et auxquels le murmure des ruisseaux pourrait servir d’accompagnement —; tantôt ces airs avec lesquels ses voyages à l’étranger avaient familiarisé sa jeunesse et, parmi eux, les grands airs qui ont annoncé les changements du monde depuis 1789. Assis sur le tapis de la cheminée, je l’écoutais regardant, entre ses genoux, le feu qui, à la longue, me brülait le visage ; alors les visions qui y surgissaient en foule semblaient se modifier et se modifier encore avec la musique, jusqu’à ce que la musique et le feu et mon cœur se confondissent en un unique brasier ; et je prenais papier et crayon et j’essayais de fixer tant bien que mal, comme un enfant, les formes qui s’éveillaient en moi. Car mon ESpOir, même à cette époque, était de devenir peintre. »

Dès l’âge de 5 ans, Rossetti griffonnait un dialogue entre un esclave et un tyran, intitulé The Slave ; à 13 ans, il écrivait un poème d’allure romantique, Sir Hugh the Heron, dont il déclara plus tard ne pas faire cas. Son grand-père, Mr. Polidori, en donna, en 1843, une édition réservée exclusivement aux membres de la famille. Sir Hugh the Heron, afhïma Dante Gabriel, ne méritait nullement les honneurs de l'impression. Si débiles que pussent et dussent être les premiers pas de Rossetti dans la voie littéraire, ils n’en étaient pas moins le signe d’une activité aussi réelle que précoce.

Avant la composition de Sir Hugh the Heron, Dante Gabriel avait été envoyé à une petite école voisine de la maison pater-

nelle ; en 1835, il entrait à King’s College School où il devait rester jusqu’en 1843. Il y montra une certaine indolence intellectuelle qui le rendait inapte à l’effort d’un raisonnement rigoureux : il fut réfractaire à l’étude des mathématiques. En revanche, le latin, le français, l’allemand lui réservaient des succès scolaires. Entre temps, il se plaisait à esquisser des scènes inspirées par ses lectures et aussi par les étranges histoires que narrait son père. Ses premiers dessins révélaient une vive imagination. Ne consultant que son goût impérieux pour la peinture, se faisant scrupule d’entraver une vocation qui paraissait irrésistible, ses parents le laissèrent suivre les cours de l’Académie Cary dans Bloomsbury Street. En 1846, il entrait à la Royal Academy dans la section de l’Antique. Dante Gabriel se donnera désormais comme un professionnel de l’art ; mais sa vie littéraire se mêlera à sa vie artistique au point de se confondre avec elle.

Qu'il nous soit permis d'interrompre l’ordre chronologique des faits et, pour l’instant, de ne pas suivre plus avant Rossetti dans la formation de sa nature artistique.

Nous ne faisons pas œuvre de biographe. Les détails biographiques que renferme cette étude ne sont donnés que pour mieux fixer les traits de sa physionomie. Ce qu’il importe de déterminer, c’est la tournure d’esprit italienne de Dante Gabriel, ce sont les caractères de son génie littéraire. L'écrivain a, en effet, guidé et inspiré l’artiste dans le choix de nombreux sujets et dans sa façon de les interpréter.

L’intransigeance du professeur Gabriele Rossetti, alliée pourtant à une exquise délicatesse de sentiments, ne réussit qu’à rendre la politique odieuse à ses enfants. Le professeur avait fait de Dante l’objet exclusif de ses études ; il l’étudiait, il est vrai, à un point de vue spécial : en farouche carbonaro qu’il était, il passa sa vie à chercher dans le Convivio, dans la Divina Commedia les preuves du parfait carbonarisme de Dante, Dans

le Commenio analtico alla Divina Commedia, il s’eflorça de démontrer que l’œuvre du grand poète n’était que le cri d’indignation d’un protestataire, qu’une manifestation d’hérésie religieuse et politique. Il n’est d’ailleurs pas en cela tun isolé. Si ses théories sont en opposition avec celles de Schlegel, d’'Ozanam, de Cesare Cantu, elles ne sont nullement en désaccord avec les idées d’Ugoni, de Delécluze. Delécluze, dans un article inséré le 15 février 1834 dans la Revue des Deux Mondes, écrivait : « De toutes les clefs données jusqu’à présent pour entrer dans le sanctuaire de Dante, celle qu’a forgée M. Rossetti est encore celle qui ouvre le plus de portes. » Si profonde qu’ait été l’impression produite par le père sur le fils, elle ne se traduisit pas par une influence immédiate sur ses goûts littéraires. Le Professeur s’efforçait de lui inculquer l’amour de Dante, Il n’y parvint pas dès l’abord : « Indubitablement », écrit William Michael, « les études de notre père sur Dante remplissaient l’atmosphère familiale d’effluves et d’échos du puissant Alighieri ; aussi l’enfant respirait-il Dante, si j'ose m’exprimer ainsi, mais sa pensée ne reflétait pas Dante et celui-ci ne lui tenait pas au cœur. Âu contraire, les spéculations et les conversations auxquelles se livrait notre père au sujet de Dante (malgré sa profonde admiration pour sa poésie en elle-même, elles prenaient toujours un tour abstrait et théorique), rebutaient plutôt mon frère qu’elles ne l’attiraient.. Pour nous tous, les enfants, le cas était le même. Je me demande si mon frère avait jamais lu vingt vers consécutifs de Dante avant l’âge de quinze ou seize ans ; nul doute que, par la suite, il n’ait rattrapé rapidement le temps perdu.» (W. M. Rossetti. « Dante Gabriel Rossetti : His family letters, with a memoir. »}

La physionomie austère du Florentin remplissait D. G. Rossetti d’effroi. La seule mention du Convivio le mettait en fuite ainsi que son frère William Michael. L’heure n’avait pas encore

sonné où d’imaginaires terreurs s’évanouiraient devant l'instinct et le culte du Beau, où il se sentirait attiré dans le cercle du plus grand des poètes italiens.

…Cédant à sa nature, peut-être aussi à un mouvement de réaction plus ou moins involontaire contre les tendances et les goûts de son père, Dante Gabriel se jeta avec avidité sur les œuvres de pure imagination. Ses passe-temps intellectuels n'étaient d’ailleurs soumis à aucun contrôle. Suivant en toute liberté son penchant, il fit ses délices de récits qui l’emportaient dans les régions habitées par les lutins et les fantômes. Le théâtre de Shakespeare le remplit d'enthousiasme ; mais ce qu’il en goûtait principalement, c'était l’élément merveilleux. Rien ne le charmait tant alors, nous dit William Rossetti dans sa préface aux œuvres poétiques de son frère, que Melmoth the Wanderer, le roman de lIrlandais Maturin dont l'esprit était hanté de visions fantastiques.

Vers cette époque, il prit contact avec la littérature allemande ; il lut et relut Faust de Gœthe, les ballades de Schiller : Der Gang nach dem Eisenhammer et Der Kampf mit dem Drachen, les contes d’Hoffmann, de Chamisso Peter Schlemihl, de Meinhold Maria Schweidler die Bernsteinhexe, histoire de sorcellerie, de Gæœthe encore Der Erlkœnig, de Bürger Lenore. Il ne connut la plupart de ces œuvres que par des traductions ; ce qu’il avait appris à l’école ne le préparait qu’insuffisamment à la lecture des originaux. Un heureux hasard lui permit de se fortifier dans la pratique de l'allemand. Il devint l’élève du Dr. Adolf Heimann, alors professeur à University College de Londres qui, en échange, reçut des leçons d’italien de Gabriele Rossetti. L'influence des œuvres allemandes avec lesquelles Dante Gabriel se familiarisa et l’enseignement du Dr. A. Heïmann portèrent leurs fruits. Nous verrons plus loin dans quelle mesure Rossetti fut le tributaire de l’Allemagne.

Dante finit cependant par exercer le prestige de son génie sur le jeune homme, assez grand pour ne plus s’effrayer des traits du poète, assez mûr déjà pour apprécier les beautés de son œuvre. Il traduisit la Vita Nuova et les poèmes lyriques de Dante, ainsi que les sonnets ou les Canzoni des poètes qui, précurseurs, contemporains ou héritiers du Florentin, semblent escorter sa marche dans la gloire — Cino da Pistoia, Guido Cavalcanti, Cecco Angiolieri da Siena, Dino Frescobaldi, Giovanni Quirino, Guido Guinicelli, Rinaldo d’Aquino, Mazzeo di Ricco da Messina, Bonaggiunta Ufrbiciani da Lucca, Fra Guittone d’Arezzo, Jacopo da Lentino, Nicolo degli Albizzi, etc. Rossetti travailla à ces traductions de 1844 à 1850, mais ne les publia qu’en 1861 sous le titre de The Early Italian Poets. Cet effort intellectuel marquait l’adhésion définitive de Rossetti au culte des vieux poètes de l'Italie et particulièrement de Dante.

L'esprit de Rossetti est désormais formé. Sa connaissance intuitive des mœurs italiennes se révèle dans Hand and Soul. Évoquant le spectacle des fêtes qui se donnent à Pise, il sait nous envelopper de l'atmosphère voluptueuse au milieu de laquelle elles se déroulent. Il sait également retracer en termes aussi vigoureux que pittoresques les scènes de violence auxquelles se livrent deux factions rivales, les Ghergiotti et les Marotali.

Dans le poème À Last Confession, il expose d’une façon puissamment dramatique les terreurs religieuses d’un paysan qui a assassiné une jeune fille qu’il aimait ; ce poème nous permet de voir à quel point il avait étudié la complexité d’une conscience italienne.

Les poètes que Rossetti avait traduits façonnèrent son âme. Il se laissa peu à peu gagner par le charme mystique de leur pensée. L'influence d’une mère tendrement aimée avait déposé le germe du sentiment religieux dans son cœur. Son père lui-

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