‹ Un italien d'AngleterreChapitre 5 sur 14 · THE GIRLHOOD OF MARY VIRGIN · texte numérisé non relu

THE GIRLHOOD OF MARY VIRGIN

même ne fut pas étranger aux élans de son fils vers les régions de l’au-delà. Gabriele Rossetti était libre-penseur, mais il ne laissait pas d’être préoccupé par le problème de la destinée future de l’homme. Il cherchait à résoudre ce problème en dehors de l'Église et des églises. On le trouvait constamment penché sur des livres cabalistiques.

Dante Gabriel ne pouvait échapper aux lois de l’atavisme qui furent les alliées de ses lectures et de ses études dans la formation de son génie. |

Afin de montrer comment et dans quelle mesure se fit sentir sur Dante Gabriel Rossetti l’influence de l'Italie médiévale, il nous paraît indispensable de remonter à plusieurs siècles en arrière. Ainsi seulement nous pourrons établir les liens de parenté qui existent entre le poète anglais et ses ancêtres italiens. !

Dans le cours du xre siècle et jusqu’à la fin du xrre, les intrigues dont la cour papale était le foyer, les scandales dont elle était le théâtre, la corruption des mœurs ecclésiastiques désolaient les fidèles et engendraient en eux le découragement. L'Église n’était plus, comme au temps de Grégoire le Grand, l’asile où les âmes blessées ou idéalistes allaient chercher un refuge et trouvaient la consolation et la paix. La papauté était d’autant plus tyrannique qu’elle était plus faible. Elle multipliait l’anathème, l’interdit, tandis que sévissaient les pratiques simoniaques. L’âme humaine, timorée, repliée sur elle-même était devenue incapable de toute envolée vers un idéal de bonheur. La joie n'habitait plus le regard du croyant. La pensée de la mort le hantait et le croyant n'avait d’autre perspective au delà de la mort que celle de la damnation éternelle. Des réactions se produisirent contre l'esprit qui animait alors l’Église. Les Cathares et les Vaudois s’élevèrent contre la corruption et l’amour du lucre qui souillaient les mœurs cléricales ; mais l’ascétisme fa-

rouche des premiers et laustère rationalisme des seconds entravèrent l’essor de leurs doctrines. Le moine cistercien Joachim de Flore ouvrit une fenêtre sur la région des espoirs éternels en annonçant le règne prochain du Saint-Esprit : mais l'idéal monastique qu’il offrait aux hommes était de nature à ne séduire que le petit nombre. L’âme laïque languissait et la dernière étincelle d'espérance allait s’éteindre en elle, quand la lueur d’une aurore nouvelle éclaira l’horizon. Aux ténèbres succède la lumière ; à l'impuissance du découragement, le réconfort des promesses d’une immortelle félicité ; à Pétreinte de l’angoisse, la détente d’une sérénité confiante. Sur le tombeau qui emprisonne les âmes se développe et s’épanouit la fleur de vie dont la racine trempe dans la source intarissable d'amour. La pauvreté est exaltée. Un flot d’humaine tendresse s’élève qui envahit l'Italie avec d’autant plus de force qu’il a été longtemps contenu. Enfin une transformation s’opère dans les conditions morales de l’existence, transformation dont l'artisan est saint François d'Assise.

Réconcilier l’homme avec Dieu et, par là, lui procurer le bonheur, telle est l’œuvre du sublime mendiant. Pour que le but soit atteint, il ne convient pas que la religion ait une physionomie rébarbative. Saint François prêche la parole de Dieu, mais d’un Dieu de bonté et de pitié. Par sa bouche, la douceur infinie du Sermon sur la montagne dissipe les terreurs inspirées par les menaces d’un Dieu inflexible et chasse les lugubres visions qui planent sur la vie comme de sinistres nuages et dérobent au croyant le spectacle du ciel. La foi ne saurait être une cause d’anxiété perpétuelle. « Dieu veut la miséricorde et non le sacrifice 1, » La bonne humeur sera la règle de l’ordre

(1) Liber Conformitatum. Cap. xxx1. De Loœtitia spirituali semper babenda.

franciscain. Saint François hait le pharisaïsme. Il préfère une . prière mentale au mouvement machinal des lèvres et aux formules d’une scolastique rigide les libres effusions de l’âme. La foi soulève le mendiant d’Assise et l'emporte vers les régions célestes. « Quelquefois, en priant, il était baigné de larmes ; quelquefois, il appelait la clémence divine par des cris et des gémissements.. Quelquefois le bienheureux François passait une nuit entière à prier ; il ne disait que : « Seigneur très saint, je voudrais t'aimer ; Seigneur très doux, je voudrais t'aimer et, quand il disait ces mots, le Seigneur Jésus-Christ lui apparaissait 1. » S’étant retiré sur le mont Alverino, il reçoit, raconte saint Bonaventure, les stigmates de la Passion. « Quelquefois il priait dans l'attitude de la plus grande humilité ; quelquefois il priait avec une telle ferveur que des flammes ardentes semblaient s'échapper de son visage et de sa bouche ?. » Saint François ne sort de son extase que pour mieux voir Dieu dans les merveilles de la nature, que pour mieux sentir le lien qui l’unit aux autres hommes. Avec l’amour du Créateur, il enseigne l’amour de la créature. Il loue le Seigneur sous lempire de l’allégresse que lui procure la contemplation de l’univers. Il chante « en compagnie des oiseaux un lætare perpétuel ® ». Il invite « les rivières et les mers, les monts et les vallées, les prés et les troupeaux, les hommes et les anges à glorifier le Créateur et il se tient au milieu de ce concert comme un musicien inspiré 4. » C’est dans cette disposition d’âme qu'il improvise le Cantique du Soleil, hymne à Dieu et à la nature 5. En

() Liber Conformitatum. Franciscus exorator.

() Zdem. }

(5) L'Italie Mystique. Emile Gebhart.

(4) Thomas de Celano. Vita Prima — C. xxix.

(5) Laudes Creaturarum — Th. de Celano, Vita Secunda — €. CXxXxVITI.

résumé, saint François embrasse dans l’universalité de son amour Dieu, source de toute beauté, et les créatures qu'il regarde comme ses frères et ses sœurs. Les êtres les plus repoussants eux-mêmes sont l’objet de sa sollicitude. Pour lui, nous rapporte son biographe, Thomas de Celano, rien n’existe qui n’ait un sens symbolique. Malgré lui, une relation s’établit entre un arbre et la croix de Jésus-Christ, entre un agneau et l’Homme- Dieu qui s’est immolé pour le salut des hommes, entre une plante et la fleur mystique épanouie au sommet de l’arbre de Jessé, entre l’eau et la scène du baptême. Sous l'influence de saint François, ce monde-ci et les sentiments propres à l’homme se colorent de lumière céleste et le ciel se rapproche de la terre. Le croyant se reprend à aimer la vie ; il ne la regarde plus comme une malédiction. Sa foi ne s’élève plus comme une barrière entre le Visible et l’Invisible ; au contraire, elle est le pont qui relie l’un à l’autre. Notre planète n’est plus un coin perdu dans l’immensité. Elle est le seuil même de la demeure divine.

Le prestige de saint François est immense. Partout où il passe, il est accueilli trromphalement ; à Savurniano, les habitants veulent quitter leurs maisons et s’attacher à ses pas ; à Borgo San Donnino, à Gaëte, la foule venue pour l’entendre est si dense qu’il est sur le point d’être étouffé ; par la puissance persuasive de sa parole, il met fin à des querelles anciennes entre barons et vassaux ; il court au-devant du martyre en Égypte ; le sultan Melik-el-Kamel, frappé par son intrépidité apostolique, le comble d’honneurs (1219). Deux ans après sa mort (1226), il est canonisé par le pape Grégoire IX. En quelques années, sa doctrine se répand sur l’Europe entière. Les épisodes de son existence inspirent maint artiste ; Dante déclare que sa «vie admirable serait plus dignement chantée parmi les gloires du ciel 1. »

(2) Divina Commedia — Paradiso XI.

Un fait significatif permet de se rendre compte du prestige qu’exerçait le nom de saint François plus d’un siècle et demi après sa mort ; c'est la rédaction entre 1385 et 1399 du ZLaber Conformitatum. L'auteur de cet ouvrage ne se proposait rien de moins que de mettre en lumière les points de ressemblance entre le Poverello et Jésus-Christ !.

Ce prestige se traduisit par une influence dont les chefsd'œuvre littéraires et artistiques de l'Italie médiévale reflètent les effets. La doctrine de saint François d’Assise repose sur l’union mystique de la créature et du Créateur, sur l’interpénétration du monde terrestre et du monde céleste. Aussi l’humanité se trouve-t-elle idéalisée, car elle se confond avec l'infini, et l’immatériel se revêt-il de formes sensibles. En même temps, la main de l'artiste est guidée vers une représentation aussi fidèle, aussi respectueuse que possible de la nature aimée comme une émanation de la puissance divine.

Idéaliste et réaliste, tels sont les deux termes qui caractérisent les manifestations de la poésie et de l’art en Italie, jusqu’à l’époque de la Renaissance, sous l’influence de la prédication franciscaine. Comment cette influence s’est exercée, par l'intermédiaire des Italiens, sur Dante Gabriel Rossetti poète et peintre, c’est ce que nous nous proposons de montrer.

(1) A — Liber Conformitatum (vitæ beat Francisci ad vitam Domini Jesu Christi, auctore fratre Bartholomæo Albihio de Pisio, editus a fratre Francisco Zenone).

Mediolani per Gotardum Ponticum 1510 — in-folio. Bib. Nat. Rés. D. 670.

B — Liber aureus inscriptus Liber Conformitatum viiæ beaii ac seraphici patris Francisci ad vitam Jesu Chrisii Domini nostri. — Bononiæ apud Alexandrum Benatium 1590. Bib. Nat. Rés. D. 1185.

Le Liber Conformitatum est inscrit au catalogue de la Bib. Nat. au nom de B. Albizzi. À

IT

Avant le xirre siècle, la devise du chevalier « Dieu! et ma dame » impliquait la notion de deux cultes d’essénce distincte, entre lesquels même il pouvait y avoir antagonisme. Galahad, Percival, les chevaliers de Saint-Graal demeurent les représentants de l'enthousiasme religieux ; Lancelot, l’amant de la reine Guinevere, Tristan, l’amant d’Ysolde, de l’amour terrestre. Au xirIe siècle, l'amour prend tous les caractères d’un sentiment religieux, de l’exaltation mystique. Il participe de la foi. La disposition d'âme résultant de cette façon de concevoir l'amour avait été connue des Provençaux qui lui avaient donné le nom de joy. À la fin du xre siècle, les troubadours Pierre Vidal, Cadenet, Raimond de Vaqueiras, Bernard de Ventadour avaient pénétré dans le nord de l'Italie et avaient été accueillis avec grande faveur dans les petites cours féodales d’Este, de Montferrat, de Malaspina, de Vérone. Ils avaient contribué à l'agrément des fêtes en faisant entendre leurs chants d'amour. Ils avaient rempli leurs auditeurs d’admiration et François mêlé, dans sa jeunesse, à ceux qu'attiraient les divertissements de cour, s'était lui-même épris du gai savoir des troubadours. Il n’y a pas de doute que ceux-ci n’aient répandu autour d’eux le goût de la courtoisie et de l’élégance. À vrai dire, ils déposèrent, dans l’âme italienne, la semence de maint noble sentiment. Mais ils étaient « pour tuostètes par l'expression etipar

le rythme 1 ». « Leur dame n’était que « l’idée de la dame », leur passion que « l’idée de la passion » ; tout se passait, « dans leur tête, en conceptions abstraites, non dans leurs cœurs en vivantes émotions. Et tout était dans leurs vers artificieuse rhétorique et invention verbale. » (Gustave Lanson, Histoire de la Littérature française. ) I appartenait au courant de ferveur déterminé par l'influence de saint François d’Assise de donner au sentiment désigné sous le nom de joy une autre valeur qu’une valeur de forme, de changer ce qui était devenu un lieu commun en un principe directeur de l’âme humaine. Il était réservé à la conception mystique de la vie, telle qu’elle se dégage des enseignements franciscains, de revêtir le culte de fa femme d’un caractère sacré et de le porter ainsi au degré suprême de la dignité morale.

L'amour, pour Platon, précurseur du Christianisme sur ce point, comme sur tant d’autres, l’amour est déjà un élan vers Pinfini. Il interprète et porte aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux ? ; il est le médiateur entre le monde terrestre et le monde divin ; mais l’amour demeurait pour le philosophe grec un pur principe métaphysique auquel était subordonné le bien de l’État qui, seul chef de la famille, ne consultait que l’intérêt de la race pour décider ou dissoudre les mariages. On comprendra aisément combien Platon, en décrétant la communauté des femmes, était encore loin de la conception chrétienne de l’amour.

Guido Guinicelli, dans la canzone

Al cor gentil vipara sempre amore

(:} Paul Andraud — La vie et l’œuvre du troubadour Raimon de Miraval.

(2): Epunvedov Ka Starop0 LeI09 Oo Ta mao” ay0owWnwV xat dvdowTors Ta napa Dewv.

” \Euet XXIII.

se demande si Dieu à qui toute louange est due ne lui reprochera pas l’amour qu'il porte à sa dame. Il lui répondra que l’amour s’est présenté à lui sous les traits d’un ange et que, dans ces conditions, Dieu ne saurait blâmer son sentiment. Chez les vieux poètes italiens, tant de pureté s’attache à la personne aimée qu’elle est une émanation de Dieu lui-même : en elle se trouvent rassemblées toutes les marques de la perfection céleste. Guido Guinicelli écrit, au sujet de sa dame, dans le sonnet :

To vo del ver la mia donna lodare :

« Elle est ici-bas ce que sa Sainte est là-haut. » L’admiration de l'Éternel lui-même pour Béatrice s'exprime dans la Vita Nuova. Béatrice est envoyée du ciel pour séjourner quelque temps sur la terre. L’atmosphère paradisiaque est son élément naturel. « Béatrice est allée au haut du ciel, dans le royaume où les anges vivent en paix ; elle est avec eux et elle vous a abandonnées, ô dames ! Mais elle n’a été enlevée ni par le froid ni par la chaleur des saisons, comme il arrive pour d’autres ; seule, sa grande bonté en fut la cause. L’éclat de sa modestie a tellement resplendi à travers les cieux que le maître éternel s’en est émerveillé et qu'il a éprouvé un tendre désir d’appeler à lui une âme si sainte. Il l’a fait monter vers lui d’ici-bas, voyant que cette triste vie n’était pas digne d’un si noble objet 1, » La même idée

(1) Tia n'è Beatrice in l'allo cielo Nel veame ove gli angeli hanno pace, E sta con loro ; e voi, donne, ha lasciate.

Non la ci tolse qualità di gelo, Nè di calor, siccome l’altre face ; Ma sola fù sua gran benignitate.

Chè luce della sua umilitate Passo gli cieli con tanta virtute, Chè fè maravigliar l’eterno sire,

est exprimée avec une tendresse infinie dans la première canzone de la Vita Nuova.

Dans la quatrième canzone, Dante dit au sujet de Béatrice : « Le charme de sa beauté, en disparaissant de notre vue, s’est transformé en une grande beauté spirituelle qui répand dans

les cieux une lumière d’amour dont les anges se réjouissent 1, »

Le poète anglais Dante Gabriel Rossetti célèbre l’aimée en termes hyperboliques. Non seulement elle éclipse, mais elle absorbe tout ce qui l’entoure. C’est l’idée qui se dégage du sonnet The Moonstar de The House of Life. Dans ce sonnet, Rossetti demeure encore dans les limites du sentiment humain ; mais dans le sonnet Wid-Rapture, l’idée de l’élévation de l’aimée à un état supérieur à la condition terrestre et voisin de la condition des élus, s'exprime d’une façon manifeste :

« Quelle parole peut répondre à ta parole ? Quel regard à ton regard qui maintenant absotbe dans sa sphère mon visage adorateur au point que je m'y trouve réfléchi, légèrement nimbé en un ciel resplendissant de rayons issus de ses profondeurs ?,

Si che dolce desire.

Lo giunse di chiamar tania salute, E fella di quaggiuso a sè venire ; Perchè vedea ch'esta vita noiosa Non era degna di si gentil cosa.

Vita Nuova — Canzone III.

Cf. John A. Symonds — Dante, Son temps, son œuvre, son génie. Traduction française de Caroline Augis. — Lecène et Oudin. Propriété de MM. Boivin & Cie, libraires-éditeurs.

(1) … 1 piacere della sua beltate Partendo sè dalla nostra veduia, Divenne spiritual bellezza grande, Che per lo cielo spande Luce d'Amor, che gli angeli saluta.

(2) Whai word can answer io thy word — what gaze

UN IFALIEN D’ANGLETERRE

Le sentiment qui unit l’aïmé à laimée dans le sonnet The Birth-Bond de The House of Life a un caractère de haute spi-

ritualité.

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