M. Tanara
CORRESPONDANCE DE PASOUIER QUESNÉL 105
Voilà le feu de la guerre allumé, et elle sera, selon toutes les apparences, universelle. Tout le monde y a contribué, les uns par ambition, d'autres par vengeance, par hauteur, parle faux zèle de la religion protestante, par un zèle mal réglé de la vraie religion, de la justice, des droits de la puissance spirituelle et temporelle, ou mal fondés ou mal défendus. Nous avons vu la lettre au cardinal d'Estrées et le manifeste et, de plus, un nouvel appel comme d'abus, du procureur général au concile, contre tout ce que la cour de Rome pourrait entreprendre. Quelle imprudence, quelle dureté, quelle obstination à n’avoir pas voulu écouter un homme de confiance, avec qui on aurait peut-être fini toutes choses et par là évité un monde de malheurs qui va inonder et l'Eglise et les états chrétiens. Cette méchante conduite, qui tient fort de l’orgueil de Moab, va rétablir l'empire du Turc, ruiner la religion en Angleterre, y opprimer et le roi et les catholiques (car ils y sont en mauvaise posture), donner aux protestants de Hollande, d'Angleterre, d'Allemagne et de tout le nord, des forces funestes à l'Eglise et à l'Empire, remettre sur pied les calvinistes en France, mettre toute l’Europe en feu et y causer une infinité de maux et de sacrilèges. Je ne suis pas prophète ; mais, sans l'être, toutes les apparences en doivent faire juger ainsi. Il y à une terrible partie liée contre le roi d’Angleterre. Il n’y a que le roi qui le puisse secourir ; mais comment fournir à tout ? Il y a sujet de craindre que son armée, qui est devant Philipshbourg, ne périsse par la saison qu'il fait.
Vous avez beau prècher, il n'y a pas moyen de modérer son zèle, sans regarder même les misères de l'Eglise d'Espagne et les maquignonnages de la cour de Rome à l'égard des bénéfices de ce royaume. Ce que je puis faire, pour l'amour de vous, Monsieur, est de couper ici tout court. J'ai, en vérilé, le cœur percé de
douleur de l’état où 1e vois les choses, car il va suiet de “ J ; À
craindre que le temps de la colère de Dieu ne soit venu, et pour Rome et pour la France et pour tous les autres Etats où l’iniquité est également répandue. Dieu punit les uns par les autres et, de quelque côté que tourne la victoire, le pape ne peut manquer d’afiliction. Je suis assuré que les victoires du roi de France ne le réjouiraient pas ; mais aussi de quel air pourraitil voir les Hollandais et les protestants d'Allemagne triompher des catholiques et se mettre en état de désoler l'Eglise ?
Quesnel à du Vaucel, à Rome.
22 octobre 1688.
La question de votre lettre du 2, — Si monsieur D... [Arnauld] doit demeurer où il est, — n’est pas si difficile à décider que vous le pensez, Monsieur. Il n’a quasi pas à choisir; au moins, il n’a que deux partis à envisager. Le premier, de demeurer où il est avec | l'agrément des puissances qui y commandent ; le second, de retourner incognito en son pays natal. Ce second est hasardeux, à cause de ses créanciers qui le pourraient déterrer. Le premier est d'autant plus préférable qu’il est tout porté et qu’un déménagement est fort incommode et que ce n’est pas une affaire d’obte-. nir les permissions pour cela. Tout le reste est fermé, car le pays où M. de Saint-Quentin [Casoni) voudrait qu’il allât est sur le point d'entrer en guerre ouverte
avec le nôtre. Les premières démarches sont quasi
faites et le sont effectivement, s’il est vral, Ce qu’on me mande de Paris du 19, que le bruit y courait que
les Hollandais avaient fait une descente sur les côtes
de Normandie et y avaient brûlé quelques villages. Cela n'est pas tout à fait assuré ; mais je crois que ce