‹ Un janséniste en exilChapitre 55 sur 146 · VAT · texte numérisé non relu

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n'ai pas Cru que cela fût de l'espèce des ouvrages que vous désirez qu’on vous envoie par la poste.

Quesnel à l'abbé Nicaise, à Paris!

Je n'ai recu, Monsieur, que depuis deux ou trois jours votre dernière, qui porte les marques ordinaires de votre amitié si obligeante. Ce serait à moi de vous justifier mon silence, mais il me semble qu'il est tout justifié par mon état. Je suis mort et enseveli, comme vous savez, et Je garde dans mon tombeau le silence

qui convient aux morts. Je parle quelquefois, il est

vrai; mais vous Jugez bien que c'est par miracle et que les miracles ne doivent pas être multipliés sans nécessité. Vous êtes une des personnes pour qui je fais celui-là plus volontiers, parce que je suis d’une certaine espèce de morts qui n’a pas perdu la reconnaissance du bien qu’on leur fait, et que vous ne croiriez peut-être pas que j'en aie pour vous, Monsieur, autant que jen ai véritablement, si je n'avais soin de vous le dire. J'avais sujet de croire que vous aviez pris, aussi bien que moi, le parti de vous ensevelir; mais je vois par votre lettre que vous êtes occupé à fouiller dans le tombeau d’un inconnu, au lieu d’en chercher un pour vous y cacher et y goûter ce repos si nécessaire pour mourir aux bagatelles de la vie présente et pour vivre dans l'attente de la vie du siècle à venir, qui est la

seule occupation vraiment digne d’un chr étien. et d'un prêtre, et qui doit être recherchée avec empressement par ceux qui ont donné une bonne partie de leur vie à des occupations qu’on appelle dans le monde les occupations des honnêtes gens, et qui seront consumées comme la paille par le feu du jugement, si nous ne nous pressons nous-mêmes de les consumer par le feu

1 Bibl. Nat., ms. 9363. Correspondance de l'abbé Nicaise, t. V.

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de la pénitence, dont la retraite et le silence sont une partie considérable. Ces occupations douces, agréables, honnêtes, qu'on goûte dans le commerce des gens de belles-lettres, trompent et séduisent le cœur, si on n'y prend bien garde. Tel se réveillerait au bruit des grandes occupations, des intrigues du siècle et de ces emplois tumultueux de la cour, qui s'endort doucement comme au bruit d'un ruisseau ou d’une fontaine dans ces petits commerces amusants et dans la douceur de ces agréables rendez-vous des beaux esprits. Cependant la vie se passe, et il n'y a pas une parole oisive dont il ne faille rendre compte à celui à qui nous devons tous les moments de notre vie, et devant qui sont comptés tous ceux que nous comptons pour rien. J'avoue que rien n’est plus difficile à quitter que la douceur de la société qui se trouve dans une petite troupe d'amis choisis, où l’on s’entretient de tout ce qui flatte l’inclination naturelle. Mais, si nous attendons que nous ne trouvions plus de douceurs dans le monde pour le quitter, nous attendrons peut-être jusqu'au moment où il faudra quitter, par force et sans mérite, les choses dont Dieu veut bien maintenant recevoir le sacrifice volontaire.

Il ne faut pas cependant que j'oublie de vous remercier, Monsieur, du présent que vous me faites du livre nouveau de M. Antelmi ! d’une manière si prévenante. Je vous en suis extrêmement obligé. Je ne l'ai pas encore reçu, et je n'ai d’'empressement de le recevoir et de le lire qu’autant qu'il en faut pour répondre à l’'empressement si obligeant qui vous me l’a fait envoyer. Je ne sais ni si} y répondrai, ni quand. Au moins, rien ne presse, et, si cet auteur a bien pris

1. Joseph Antelmi, chanoine de Fréjus, en Provence, publia, en 1689, une dissertation latine sur saint Prosper et saint Léon. C'est certainement l'ouvrage auquel Quesnel fait allusion. Chaudon, dans le Nouveau Diclionnaire historique, dit qu’Antelmi « se livrait un peu trop facilement à ses conjectures », j

treize ou quatorze ans pour le faire, j'en puis prendre à peu près autant pour y répondre. Il a mandé à quelqu'un qu'il me donnait bien du fil à retordre. K se peut faire que par sa grande érudition il embarrasse beaucoup un homme qui en a très peu; mais j'ose dire, sans avoir vu ses preuves, qu'il se trompe quant à l'attribution à saint Prosper des livres de la Vocation deseGentils et de la Lettre à Démétriade, et je dis hardiment qu'ils ne peuvent être de saint Prosper. Je voudrais qu'un homme bien intelligent dans le discernement des styles se voulüt donner la peine de lire attentivement ces opuscules et les comparer avec le style de saint Léon et celui de saint Prosper ; je suis fort trompé si cet habile homme ne le condamnerait pas. Je puis me tromper, et je parle peut-être trop hardiment; mais j'ai pour moi déjà le sentiment de plusieurs habiles gens; et il y a certains ouvrages que l’on peut décider n'être pas de tels auteurs, quoiqu'il soit difficile de dire de qui ils sont. Je vous rends grâce, Monsieur, de vos nouvelles de littérature. Je ne laisse pas de les aimer, quoique je n’approuve pas qu'on s'arrête dans le commerce du monde pour s'en faire une occupation, quand Dieu appelle ailleurs. J'ai lu l'Esther!, et je l’ai trouvée parfaitement belle, pleine de grands sentiments et très édifiante pour la piété; mais je voudrais qu'elle ne fût que sur le papier. Il y a beaucoup de danger et de grands inconvénients dans ces représentations qui se font par de jeunes demoiselles, qui font montre de tout ce qu'elles ont de beau et d'agréäble dans un spectacle où elles sont exposées à tout le monde?. Si les Pères jésuites, tout mortiliés

1. Représentée pour la première fois à la fin de janvier 1689, à Saint- Cyr.

2. 11 s’agit vraisemblablement de la seconde représentation d'Esther, le 30 janvier, où étaient invités plusieurs prélats et huit jésuites, ce qui fit dire à M" de Maintenon ; « Nous jouons aujourd'hui pour les saints, »

qu'ils sont, y pleurent de tendresse, qui répondra du cœur des autres, qui ne sont pas si à l'épreuve? J'ai peur que l'exemple de cette maison ne porte l’amour de la comédie dans tous les monastères qui prennent des pensionnaires et qu’on n'en fasse des comédiennes, et que les religieuses même ne montent sur le théâtre. Mais il ne m'appartient pas de faire de mon trou le censeur du monde, ni de reprendre ce” que tant de têtes si sages ont examiné avant moi et mieux que moi.

PS. — D'où vient, Monsieur, que les Pères bénédictins, qui ont donné le premier volume de saint Ambroise, tardent tant à donner le second ? Qui est-ce qui y travaille ? Et quand font-ils état de le donner ?

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Quesnel à ” 8 mars 1689.

Toute notre petite famille se porte bien, Dieu merci. Les bruits de guerre sont grands sur notre frontière, mais ce ne sont que des bruits, et, Jusqu'à ce que nous l’apprenions dans les formes, nous n’en croirons rien et nous attendrons l'extrémité, au cas qu'il faille nous retirer dans une ville. Nos frères Ernest [Ruth d'Ans)! et Simon [Guelphe] ne sont pas ici; vous jugez bien qu'ils ne seraient pas inutiles en cas de mouvement. La. personne du dehors, qui est ici?, sera peut-être obligée

4. Ernest Ruth d’Ans, chanoine flamand, naquit à Verviers en 1653. I] vint en France à vingt ans et connut alors M. Arnauld,' auprès duquel il se fixa lors de la retraite de celui-ci, pour ne le plus quitter. Il ne reçut la prêtrise que le 24 septembre 1689 et fut plusieurs fois exilé, lorsqu'il revint en France après la mort d'Arnauld, pour son opposition à la bulle. A sa mort (24 février 1728), on lui refusa les sacrements. Nous verrons plus tard qu'il ne sympathisait pas avec le P. Quesnel comme avec le grand docteur, et qu'ils durent cesser la vie commune.

2. M. de Pontchâteau, l'intrépide voyageur du parti, était venu voir M. Arnauld à Bruxelles.

de faire un voyage dans le voisinage, et alors la famille sera encore plus petite.

Je vous supplie de continuer, Monsieur, de prier Dieu pour nous, afin qu'il nous prenne en sa main et qu'il nous couvre de ses ailes; car il n'ya guère que lui qui puisse protéger des gens de campagné et posés au passage des gens de guerre.

Ce n’est pas qu’il y ait sujet de se plaindre. Le roi fait observer une si bonne discipline à ses soldats qu’on sera en sûreté tant quil ny aura que les siens qui tiendront la campagne ; mais, si la guerre vient, nous aurons peut-être affaire à d’autres dans notre frontière,

Nous n'avons point eu la liste des prédicateurs cette année. C'est pourtant un petit plaisir de voir quels personnages font ceux qu on connait sur ce petit théâtre. Ne croyez pas pour cela que je les regarde comme des comédiens. Il y en a quelques-uns parmi eux; mais il nele sont pas tous.

Nous avons eu bien de la joie d’apprendre que les affaires du roi d'Angleterre semblent prendre un bon train!. Dieu sait humilier et sait relever, et il fait voir tous les jours par tant d'endroitsqu'il estle maitre de tous les hommes, pour grands qu’ils soient, que, si cela fait trembler ceux qui ne veulent pas dépendre de lui, cela console ceux qui ne se reposent que sur la puissance de son bras et qui ne veulent faire que sa volonté. |

Quesnel à du Vaucel, à Rome

15 avril 1689.

Rien n’a plus nui à Rome que les petits efforts qu'ils ont fait faire, ou que leurs émissaires ont faits indiscrè-

1. Louis XIV, après avoir, pendant deux mois, comblé le roi Jacques IT.

de présents et d'honneurs, le rembarque pour l'Irlande avec une flotte

tement, pour soutenir la prétendue infaillibilité ou

supériorité sur les conciles. D'où est né le Richérisme, sinon d'une thèse des dominicains de Paris qui donna lieu à toute la dispute? D'où sont nés les quatre articles du clergé ? Des six de Sorbonne. Et les six de Sorbonne furent une suite de la contestation qui s’éleva à l’occasion d’une thèse des jésuites, pour la créance du fait de Jansénius comme décidé infailliblement par le pape. D'où sont nés les écrits faits contre M. Hayaerts? D'une censure indiscrèle de la faculté de Louvain, extorquée par l’internonce. Les Romains y ont-ils gagné beaucoup et ne doivent-ils pas reconnaitre, au contraire, qu'ils ont été très mal servis par leurs faux zélateurs et que, dans la situation où sont les choses, le meilleur parti pour eux est de ne pas remuer les esprits?

Quesnel à du Vaucel, à Rome

24 avril 1689.

À une heure d'ici, les capres français! viennent enlever les pêcheurs hollandais. Jugez si nous n’avons pas fait beaucoup de chemin depuis peu de temps.

Dieu veuille bénir les soins et les efforts de ceux qui travaillent pour le Coram°! Il faut tâcher de persuader au cardinal Aguire de n’y pas mêler ses difficultés dans le lieu où il le veut placer. Cela ne pourrait servir qu'à

de treize vaisseaux, suivie, en mai 1689, d'une flotte plus nombreuse encore, sous les ordres du comte de Château-Renaud.

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