A l’Oratoire
Quesnel à M. du Vaucel, à Rome
22 juillet 1690.
Je commence ma lettre au bruit du canon, qui tire pour l'entrée de l'électeur de Brandebourg, qui a amené ses troupes jusqu'ici près, et quil aurait bien voulu faire entrer dans la ville ; mais la crainte qu'on a qu’elles n'en sortissent pas sans se faire bien payer de l’honneur qu'elles lui feraient a fait qu'on les a priées de passer par auprès.
On disait que, si le P. Guzman est vraiment content de ce qu'il avait contribué à l'élévation des évêque de Bruges et archevêque de Malines, il devrait au moins faire en sorte, par ses instructions à la cour de Madrid et par ses sollicitations à Rome, qu'on leur donne de bons ordres de conserver la paix, de faire bonne justice aux gens de bien, partout persécutés dans les Pays-Bas. Les Pères de l’Oratoire y sont fort mal traités, et ils ne
trouvent partout qu'injustice, et cependant tous leurs
crimes, dont il y avait quarante articles, se réduisent à avoir prêté quelques livres qu'ils appellent défendus, ou qu'ils prétendent l'avoir été, surtout le Nouveau Testament de Mons.
Quesnel aux trois amis de la rue des Macons, M. Vuillart!, MY de Joncoux
Fin juillet 1690.
Quelles pertes coup sur coup nous arrivent, mon très cher Monsieur, et que le bon Dieu nous tâte par des
1. M. Vuillart était, à Paris, le correspondant le plus autorisé de Quesnel et du parti janséniste. Simple laïque, plein de dévouement et de bon sens, ami de Racine, de Boileau et de Rollin, nous le verrons
PT Se SE
da:
endroits bien sensibles en peu de temps! Je n’en murmure pas; il est le maitre et un maitre dont l’autorité et la puissance sont la sagesse et la volonté même. Il est vrai que ces deux Messieurs de Pontchâteau et Hermant, amis de la vérité, laissent un grand vide par leur retraite de la terre et que ceux qui y restent se trouvent de jour en jour dans une plus grande solitude par de telles séparations. Mais ils n'étaient pas faits pour nous, et nous ne devons pas trouver étrange que celui qui les avait faits et sanctifiés pour lui-même les ait retirés à lui pour les consommer en lui. Votre douleur, mon cher Monsieur, aura été grande, aimant aussi tendrement que vous faites vos amis et de tels amis, si chrétiens, si sincères, si anciens.
La vôtre, Mademoiselle, n'aura pas été moins vive, ayant un attachement si vif, si tendre, pour tous ceux qui en ont pour Dieu même.
Pour le cher Didyme ! [Arnauld\, les sens ont si peu de part à l'amitié et à l'attachement qu'il a pour les gens de bien, que la mort de ses amis ne change guère sa situation. Son état est l’image de la vie de la foi, qui est aveugle aussi bien que lui. Il a cet avantage de ne reconnaître, pour ainsi dire, ses amis et ce qu'ils ont d’aimable que comme il connait Dieu, et 1l est heureu-
payer, par douze années de Bastille, sa fidélité aux vaincus. Les jésuites l’avaient surnommé « le procureur général de l'ordre des jansénistes à Paris », et Sainte-Beuve l'appelle « un lettré des plus lettrés et un saint homme ». Il y a, dans les archives d'Utrecht, plusieurs liasses de ses lettres inédites, qui mériteraient probablement de voir le jour. Une grande partie est adressée à Quesnel.
1. Jurieu, dans son Esprit d'Arnauld, nous le montre comme n'étant sensible qu'à ses propres disgrâces. Sainte-Beuve discute cette assertion, dans Port-Royal, en reconnaissant cependant qu'elle n’est « qu'a demi injuste ». Quelques traits, qu'on pourrait relever dans la correspondance de Quesnel, expliquent cette sorte d’indifférence pour ses meilleurs amis par un détachement absolu des choses humaines.
* Et cependant, comment la concilier avec la passion si ardente qu'il
apporte aux moindres controverses ?
Ce a MURAT TA
sement nécessité à ne s’y attacher que par des liens spirituels et sacrés. C’est pourquoi il'est tout accoutumé à ne voir qu'invisiblement ses amis, et la mort ne lui ôle rien en les ôtant du monde. Les yeux invisibles dont il voyait ont le privilège de les suivre où ils sont allés. Et, n'ayant été uni à eux que par le cœur, son union ne fait que se perfectionner dans l'union plus parfaite que ses amis ont avec Dieu par leur séparation d'avec nous.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Liège, 2 août 1690,
Il semble qu’il est plus à propos de ne pas changer d'adresse ni de voie, au moins Jusqu'à ce que l’on sache ce qu’on deviendra. Vos lettres nous venant par Bruxelles, nous ne les avons que le samedi matin, et la poste part d'ici le vendredi au soir. Si vous nous les envoyiez en droiture, nous les aurions à temps; mais c'est changer de voies, et il arriverait ce qui est arrivé depuis notre voyage, que nos lettres nous ont été chercher en Hollande pendant que nous étions 1e. De plus ce serait double port pour vous, M. Ernest [Ruth d’Ans] vous écrivant de Bruxelles, et nos lettres qui ne nous y coûtent rien nous coûteraient ici. Cela serait peu de chose, s’il y avait utilité considérable: mais Je n’en vois pas beaucoup. Nous verrons dans la suite.
M. Davy [Arnauld! est tout à fait guéri et fait comme à l'ordinaire toutes ses fonctions.
I faut se consoler du décret contre l’Amor pæœnitens ! el attendre pour voir ce qui en pourra arriver de mal et ce que Dieu en pourra tirer de bien. Ce serait quelque