‹ Un janséniste en exilChapitre 90 sur 146 · TEA · texte numérisé non relu

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tout eût été joint, il y a un mois, et qu’on eût pu se rendre dans la Manche de bonne heure, l'affaire était faite. | |

On crie victoire du côté de Paris, on crie victoire de ce côté-ci. On ne sait qui croire. Les nouvelles de ce côté-ci se contredisent fort, et on y voit tant de fausseté qu’on est fort tenté de croire le tout faux.

M. de Meaux ne parait pas avoir encore quitté les armes contre M. Du Pin, et il assura, la semaine dernière, qu il prétendait toujours en avoir raison.

Notre cher malade me servit hier la messe et y communia, etila mangé aujourd'hui un pigeon; c'est tout vous dire.

Quesnel à du Vaucel, à Rome

13 juin 1692.

Je laisse à M. D. | Arnauld] de vous dire le désastre arrivé à l’escadre de M. de Tourville, aussi bien que les

nouvelles de Namur. Le roi y est en personne et y

commande ; c'est bien assez. J’admire comment M. de Lestrade dit en même temps « qu'il ne serait point de la prudence qu'il s’exposât à la mêlée dans une bataille » et qu’il le blâme de ne s’y être jamais exposé durant tant de campagnes. Est-ce qu'il faut être quelquefois imprudent et que c'est un vice de ne l'être jamais? Et qui sont ces « contre-tenants » avec qui on le puisse mesurer, et qui s’exposent? Est-ce l’empereur ? Est-ce le roi d'Espagne? Car de le vouloir comparer avec un aventurier, avec un usurpateur, qui est obligé de risquer tout pour ne pas tout perdre, ce serait se moquer du monde. Le prince d'Orange, votre héros, n'est à la tête de l’armée des alliés que comme leur général et parce qu’on ne se remucrait guère s'il ne se

mettait à tout. Il fait de grandes merveilles, à vous entendre parler. Il a vu prendre Mons à la tête de 50.000 hommes, à six lieues de cette ville, et il a déjà laissé prendre la ville de Namur, dans la même posture, à la tête de 100.000 hommes, à leur compte. Nous verrons s’il sauvéra le château.

Vous demandez comment l’Empire et les alliés se tiendront assurés qu'on leur tiendra parole plus relisieusement que par le passé. Je vous réponds que c’est l'Empire et les alliés qui ont donné lieu au roi de rompre la trêve, par la ligue qu'ils ont faite avec les protestants pour faire détrôner un roi cathoïique et mettre en sa place un usurpateur. Le roi offrit au roi d'Angleterre des armées de terre et de mer pour se maintenir. Ce prince crut que cela le rendrait trop odieux à ses sujets ef pria le roi de ne lui en pas envoyer. Il ne pouvait pas cependant l’abandonner, et il ne pouvait le secourir que par une diversion et en donnant de la besogne aux princes de l’Empire. De plus, il y a sujet de croire que le changement de ministère change beaucoup la face des choses, et il y a sujet de croire que l’on tiendrait parole, tant parce que le roi serait bien aise d’avoir la paix que parce que ses ministres ont de la religion et de l'équité.

Les deux que vous nommez, M. de Croissy et M. de Châteauneuf, n’ont pas grand’part aux affaires. Le premier n'en à qu'autant que sa charge de secrétaire d'Etat lui en donne, et le second n’y en a point du tout. Et puis, quand on dit qu'un prince a dans son conseil l'élite de son royaume, on ne dit pas qu'ils soient tous d'élite. C’est une façon de parler qu’on entend D quand on la veut entendre.

On dit que M. l'archevêque, officiant le jour du Saint- Sacrement, parut en si bonne santé qu'on ne lui aurait donné que cinquante ans.

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Quesnel à M" de Fontpertuis

20 juin 1692.

Je me suis acquitté de ma commission, ma très chère et honorée sœur, en rendant la lettre que vous m'aviez fait l'honneur de m'adresser. [1 n’y avait point de précautions à prendre, tant parce que nous savions déjà la nouvelle! que parce que la personne [Arnauld est toujours préparée à tout; enfin, parce qu'en vérité une telle mort n'est pas un sujet de larmes et de douleur, sinon par rapport aux enfants, qui perdent leur père et qui ne savent entre les mains de qui ils vont tomber. Nous avons célébré pour lui les saints mystères, avec toute la pompe que souffre la pauvreté de notre église que vous n'avez point encore vue.

Notre pauvre ami n'a fait que changer de sépulcre?. Dieu le veut encore dans l’ombre de la mort et dans le sein de la baleine. Quand celui qui lui a commandé de l’engloutir lui ordonnera de le laisser aller, nous le verrons aussi ressusciter comme un autre Jonas.

Quesnel à du Vaucel

Bruxelles, 20 juin 1692.

Permettez-moi de vous dire, à l’occasion de la relation qu’on a faite au P. Patrice [/e pape] de l'affaire de Douai, qu'il eût été bon que quelqu'un en eût fait un narré en italien, qui püt courir dans Rome et qui aurait pu être lu à ce bon Père. Ce serait une excellente chose, si on

1. La mort d'Henri Arnauld, frère du grand Arnauld et évèque d'Angers.

2. L'infortuné P. du Breuil venait d'être transféré à Alais, où il devait mourir.

pouvait embaucher quelque Italien virfuoso qui pût faire, pour la vérité et l'innocence, de petits écrits de cette nature et à qui on pourrait pour cela apprendre le français.

Voici encore ce qu'on me mande : M. Du Pin ne paraît pas encore quitte des poursuites de M. de Meaux. Ce prélat s’en est encore déclaré depuis peu. M. le chancelier a dit au P. Massillon que, comme ce docteur a du mérite, il ne fallait pas le perdre, mais qu'il faudrait qu'il fit une nouvelle édition de ses livres où il corrigerait les endroits dont on se plaint. M. de Meaux est surtout fort en colère de ce qu'il a dit de saint Augustin.

Vous savez sans doute s’il est vrai ce qu’on écrit de Paris, que le feu a pris à la citadelle de Turin, qu'une partie est sautée et a fait un grand fracas dans la ville, et que, le duc de Savoie perdant par ce moyen toute la poudre, les bombes et les carcasses dont il prétendait se servir contre Pignerol, ce dessein pourrait bien échouer. Le roi a reçu d’un air fort ferme la nouvelle de la perte de ses vaisseaux. Les ennemis disent vingt, on n'en avoue que quinze ou seize, en comptant les deux qui se sont brisés sur les rochers de la Ceuta sur la côte d'Afrique. Le roi en a encore soixante-dix en mer et pourra avoir une flotte de près de quatre-vingts à opposer à celle des ennemis. Tout le malheur est arrivé de ce que le roi, ayant eu avis que les ennemis n'avaient que cinquante-cinq ou cinquante-six vaisseaux, avait envoyé ordre à M. de Tourville de les combattre ; mais, depuis, quarante autres vaisseaux joignirent la flotte ennemie, et, sur cela, on envoya un contre-ordre par trois bâtiments différents et par divers endroits; mais tous trois tombèrent entre les mains des ennemis. Ainsi le premier ordre fut-il exécuté. L'action en ellemême est des plus glorieuses. Car on n’a point été vaincu dans le combat, mais faute de ports de retraite en

Normandie; un ou deux vaisseaux ont élé brûlés par les ennemis, et les nôtres obligés d’en brûler douze ou ireize autres, mais après avoir sauvé à terre la poudre, les agrès, les canons et tout l'équipage. Car, durant trois ou quatre jours, vingt-deux felouques combattirent contre quatre-vingts que les ennemis avaient envoyées et donnèrent le temps de tout décharger, et, comme le roi ne manque pas de corps de vaisseaux, l'équipage servira à les armer. Le roi a fort bien reçu au camp M. de Tourville, qui lui est allé rendre compte, après avoir été au lit deux jours pour se remettre de sa fatigue. On assure que l’amiral d'Angleterre à coulé à fond avec tout l'équipage et un autre grand vaisseau pareillement, et trois ou quatre ont encore sauté en l'air durant le combat, sans qu'aucun des nôtres y ait péri n1 ait été démâté.

Quesnel à du Vaucel

Bruxelles, 27 juin 1692.

Il est bien important que M. de Siron [P. de Noris] soit bien informé de toutes les histoires et de toutes les affaires. Car, comme il verra quelquefois M. Patrice [le pape}, que l’on tâche de remplir de fausses idées sur tout, ce qui est odieux, il pourra. en donner des idées véritables et lui faire connaître les personnages qu’on lui rend affreux et ceux qui y travaillent par leurs émis-

saires et par leurs artifices.

Quesnel à du Vaucel, à Rome €

4 juillet 1692.

Quand M. Siron P. de Noris| aura quelque chose à imprimer incognito contre de telles gens, on pourrait le

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faire faire en ces côtés-ci, s’il n'en avait pas la liberté ailleurs.

Ce que vous dites de la bonne disposition de M. Héron [Fabroni] est une fort bonne chose. Il faut prendre garde néanmoins qu’il ne fasse le « faux Arnauld » pour tirer les vers du nez!. Le sieur Siron peut infiniment, tant auprès du P. Patrice [/e pape] qu'auprès des autres, pour leur faire prendre d’autres idées sur toutes les affaires.

M'° des Gordes [de Vertus] nous mande que M*° des Arquins [Harlay, archevéque de Paris] l'a mortifiée autant qu'il peut et qu'il lui a Ôôté toute la liberté de voir ses amies, c’est-à-dire que personne n'entre plus pour la voir. Il s’est loué, au contraire, de la dame de la maison [Agnès de Sainte-Thècle Racine, abbesse de Port-Royal] et de sa bonne conduite. Mais je m'imagine que sa bonne conduite consiste en ce qu’elle est tante d’un homme? qu'il n'est pas bon de désobliger.

On vous mandera sans doute la réduction du château de Namur. Depuis la prise de la ville, le 23 juin, on trouva chez les Pères jésuites de Namur 1.260 bombes toutes chargées avec leurs amorces.

Ces bons Pères gardaient ce dépôt dans un grand silence ; ils espéraient peut-être le rendre aux Espagnols quand ils auraient fait leverle siège. Mais on ne l’a levé que pour entrer dedans. Le roi a envoyé le recteur à Dôle. Le P. de La Chaise dit que le roi est trop bon et que les supérieurs de la compagnie seront plus sévères que lui.

L. Méfiance justifiée ! Fabroni sera un des plus terribles parmi les ennemis du jansénisme et de Pasquier Quesnel. Saint-Simon nous le peint «plus ardent jésuite que les plus forcenés de l'espèce », et, lorsqu'il deviendra secrétaire des brefs, l'abbé Renaudot pourra écrire de Rome : « On craint le secrétariat depuis l'Orient jusqu'aux montagnes du Nord. » (Archives du Vatican, Francia n° 6, 2068.)

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