‹ Un jeune legionnaireChapitre 16 sur 43 · JEAN SAUVE LE CAPORAL · texte numérisé non relu

JEAN SAUVE LE CAPORAL

Jean avança. Au seuil de l’abri, il eut un moment d’hésitation; puis, avec précaution, il inspecta l’intérieur de la demeure souterraine.

Une voix terrible ordonna:

— Entre, mon Fiston! Entre! N’aie donc pas peur! C’est moi!

— Caporal Saigne!

— Mon petit gosse!

Le vieux soldat et l’enfant s’embrassèrent; ensuite ils demeurèrent silencieux et éclatèrent de rire.

Saigne caressa sa moustache et grogna :

— Tout va bien.

Jean interrogea:

— Vous êtes blessé, caporal?

Saigne fit la grimace:

— Oui! Je suis blessé! La patte cassée. Et caressant le chien, il ajouta: — Comme Noiraud! Impossible de marcher. . . .

Et très gravement:

— Fiston, dit-il, il faut saluer monsieur. . . .

Sur un signe du caporal, Jean se retourna. Un homme était derrière lui, la tête et la jambe bandées.

Saigne poursuivit:

— Fiston, je te présente le capitaine von . . .

je ne sais pas trop quoi ... de la garde royale bavaroise . . . compagnie de mitrailleurs. . . .

Et avec la même emphase burlesque :

— Monsieur le capitaine, j’ai l’honneur de 5 vous présenter le légionnaire Jean Drouais du 1er Étranger. . . .

Et s’adressant à Jean, toujours avec la même jovialité:

— Monsieur le capitaine est un homme îo charmant. Il a eu l’amabilité de m’offrir l’hospitalité dans son château. Je suis sûr qu’il sera enchanté de t’avoir pour invité. Assiedstoi, mange et bois!

Il y avait à côté des deux blessés un mais gnifique jambon de Westphalie, un pâté de foie gras et quatre bouteilles de bière.

Saigne continua:

— Le jambon et le pâté ont été envoyés au capitaine par madame son épouse. Us sont 20 excellents. Goûte-moi ça, mon petit gosse. Fais le service.

Jean coupa quatre larges tranches de jambon: une pour Saigne, une pour Noiraud, une pour lui, une pour le capitaine bavarois qui ne par- 25 venait pas à articuler une parole.

Saigne plaisanta:

— Excuse-nous, mon Fiston. Nous manquons de pain. Mangeons!

JEAN SAUVE Le caporal

Il raconta ses aventures. Il était parti à l’attaque avec son escouade. Elle avait gagné trop de terrain et avait dû se replier. En exécutant ce mouvement, Saigne avait perdu contact avec ses hommes et avec sa compagnie. Une balle lui avait alors brisé le tibia. Il était tombé. Des Allemands l’avaient aperçu. Il avait été sur le point d’être pris, mais grâce à l’obscurité il avait pu ramper vers un boyau voisin où il avait entendu des gémissements.

— C’était monsieur le capitaine von ... je ne sais pas trop quoi. Les siens l’avaient abandonné. Il demandait du secours. Je lui ai dit: «Présent!» Je l’ai fait prisonnier et il m’a offert l’hospitalité dans son abri pour me remercier. Attaque le foie gras, Fiston!

Tout en obéissant, Jean examinait l’intérieur de l’abri:

— C’est bien construit, hein, Fiston? lui dit Saigne. Ces messieurs s’étaient installés ici fort confortablement.

Jean interrogea:

— Et depuis deux jours, que faites-vous, caporal?

Saigne caressa sa barbe; ses yeux étincelèrent.

— Ce que je fais? Mais je t’attends, mon Fiston !

De nouveau les deux légionnaires s’embrassèrent.

5 Le canon interrompit cette scène d’attendrissement.

Saigne renifla comme le lion du désert auquel il se comparait, se frotta le nez, et dit à Jean:

— Va vite chercher les brancardiers! Voilà îoque la fête recommence et comme nous ne pouvons pas danser, il vaut mieux rentrer chez soi. Dans cinq minutes il ne fera pas bon ici!

Mais Jean n’eut pas besoin de se déranger.

15 Sitôt sa tranche de jambon dévorée, Noiraud avait couru à l’arrière.

Une heure plus tard, il revenait. Des territoriaux l’escortaient.

Les blessés furent installés sur des brancards. 20 Au moment où le cortège se mettait en marche, Saigne s’écria:.

— N’oubliez pas le jambon et le pâté de foie gras.

Le lendemain Jean était cité à l’ordre du 25 bataillon. Le commandant le félicitait pour avoir ramené son caporal blessé et un prisonnier qui put fournir des renseignements précieux.

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