DES JOURS SOMBRES
ses hommes aux «Ouvrages blancs.» Mais la blessure du brave caporal ne se cicatrisait pas et il était question de lui amputer la jambe droite. On ne prévoyait pas l’époque à laquelle il sortirait de l’hôpital où il s’ennuyait prodigieusement malgré les soins dont il était entouré.
Jean confiait ses peines à Noiraud. Le bon chien les comprenait et consolait son maître du mieux qu’il pouvait. . . .
Jean suivit la légion en Alsace, dans la Somme, à Verdun et de nouveau en Champagne.
Souvent, sur les routes, dans les cantonnements, quand il rencontrait des chasseurs à pied, il demandait :
— N’y a-t-il pas chez vous un certain Jérôme Drouais? C’est mon père.
— Jérôme Drouais? Nous ne connaissons personne de ce nom.
Jean ne se décourageait pas. Pourquoi le hasard qui lui avait fait retrouver le caporal Saigne, ne lui rendrait-il pas les siens?
Jean parlait souvent de son village dont le nom se lisait presque chaque jour dans les communiqués. Cette localité formait une position importante que les Allemands et les Français se disputaient âprement. C’était un tout petit point sur la carte, mais quelle
immense place n’occupait-il pas dans les cœurs et dans l’histoire!
Les jours s’ajoutaient aux jours; les semaines, aux semaines; les mois, aux mois. . . .
5 A l’heure de la soupe, un soir, le vaguemestre remit une lettre à Jean. Il l’ouvrit.
On le vit pâlir et tomber sans connaissance.
On s’empressa autour de lui. La lettre était du caporal Saigne. Elle commençait par cette 10 phrase :
«Fiston, ré jouis-toi! Ton père est vivant!»
Jean revint à lui. Mais comme il avait les yeux pleins de larmes, les mains tremblantes, ce fut le sergent vaguemestre qui continua la 15 lecture de ces pages que nous recopions ici sans en changer un mot, mais en rétablissant cependant l’orthographe. Voici le document:
Réjouis-toi! Ton père est vivant! Il me laisse la joie de t’annoncer cette nouvelle. Il a été amputé 20 de la main droite. Il ne sait pas encore se servir de la gauche. Il me dicte la suite.
Il y avait là un trait, et la lettre reprenait en ces termes: