LA VIE AUX TRANCHÉES
matériaux de toutes sortes, de vivres, de munitions, et la visite des aéroplanes. Chaque fois que se montre un taube ou un aviatiek, un ordre retentit :
— Tout le monde dedans! 5
Les hommes obéissent mais pour ressortir, peu après, afin de suivre les combats aériens et les évolutions des appareils au milieu des flocons blancs des shrapnells.
Puis la nuit tombe. La fusillade et le travail 10 aux tranchées recommencent jusqu’à l’aube, heure où se réveille le canon.
Jean qui avait dû rester au cantonnement, souffrait d’être séparé de ses amis du 4e bataillon, et surtout du caporal Saigne qui avait été 15 si bon pour lui.
Le gamin avait appris que pour ne pas penser à sa misère il ne fallait jamais rester inactif. C’est pourquoi dès l’aurore, il partait pour le «ravitaillement.» Il aidait à peser et à couper 20 les quartiers de bœuf, à compter les pains et les paquets de tabac, à mesurer le vin. Noiraud ne le quittait jamais. La nuit, l’enfant et la bête s’endormaient côte à côte dans un mauvais lit, et l’enfant répétait à la bête : 25
— Où sommes-nous, mon pauvre Noiraud?
Où est mon père? Où est ma mère? Où sont mes sœurs? La maison et le village n’existent plus. Existe-t-il encore, le grand chêne? Il y a sur le sol plus d’éclats d’obus que de mottes 5 de terre! Le blé repoussera-t-il jamais dans toute cette ferraille?
Mais l’enfant ajoutait, à travers ses larmes:
— Nous avons eu de la chance, mon pauvre Noiraud! Nous avons trouvé, au bataillon, 10 une autre famille. . . .
Souvent ce monologue était troublé par des bombardements. La propriétaire de la maison où logeait Jean, frappait à sa porte:
— Descendez à la cave, mon petit monsieur.
15 Mais Jean refusait. Son chien dressé près de lui sur ses pattes postérieures, il écartait la toile de tente posée contre la fenêtre et regardait. Le secteur que le village du cantonnement dominait, était embrasé. A intervalles presque 20 égaux, des projectiles éclataient en formant des gerbes de feu. Des fusées éclairantes s’élevaient et, par instants, leur nombre était tel que le terrain, si bien baptisé par nos amis anglais le no man’s land, en était entièrement illuminé. 25 Jean reprenait:
— C’est très beau, mon Noiraud, mais des hommes sont blessés, et d’autres tués par ce feu d’artifice. . . .