QUI RACONTE COMMENT NOIRAUD SAUVA SA COMPAGNIE
Et Y existence monotone recommença. Chaque fois que le téléphone du secteur demandait au cantonnement une voiture d’ambulance pour ramener, à la nuit, un blessé, le cœur de 5 Jean battait à se rompre.
— Pourvu que ce ne soit pas un de mes vieux amis! pensait-il.
Vivre ainsi loin de ceux qui lui étaient chers l’exaspérait. Il résolut de les rejoindre. Il 10 informa donc le caporal Saigne de sa prochaine arrivée. Le caporal Saigne en dit un mot au sergent Nicolas, lequel en informa le lieutenant qui raconta la chose au capitaine.
Tout se passa le mieux du monde. La con- 15 signe fut de fermer les yeux, mais il fut interdit à Jean d’amener Noiraud. Et le griffon fut confié aux ravi tailleurs.
Jean monta aux tranchées avec l’intention d’y accomplir quelque acte de courage.
20 II avait été singulièrement ému en entendant, peu auparavant, citer à l’ordre du jour du régiment un légionnaire qui, blessé, à cent mètres
des Allemands, debout sur le toit d’un abri incendié, en plein bombardement, avait éteint le feu avec la soupe des marmites, l’eau, le café et le vin des bidons. Evidemment le secteur avait été privé de boisson et de nourriture pendant une demi-journée, mais par contre, que de vies humaines sauvées!
Bref, Jean voulait se distinguer par un acte de bravoure. Cet acte ce ne fut pas lui qui l’accomplit, mais Noiraud.
Six heures après avoir été confié aux ravitailleurs, si bons pour lui cependant, le griffon se sentit incapable de rester plus longtemps séparé de son jeune maître.
A la tombée de la nuit, suivant les soldats qui étaient venus chercher les lettres et les colis au cantonnement, il se dirigea vers les tranchées. Il allait à petits pas, loin des hommes mais les observant. . . . Puis, quand il sut ce qu’il voulait savoir, il s’arrêta, se coucha dans la boue et attendit. . . .
Dans l’abri Jean se réveille et se frotte les yeux. Il est trois heures du matin. Tous ses amis sont là. Us reviennent du travail. Us sont très fatigués, trempés jusqu’aux os par
la pluie, leurs molletières transformées en bottes de boue. Mais on est vivant!
On tire les toiles de tente devant les orifices qui servent de portes et on allume des bouts 5 de bougies.
— Bonjour, Fiston. . . .
— Ca va, vieux frères? . . .
— Comme hier, s’écrie Saigne, et demandons à Dieu que ça aille aussi bien demain, à pareille 10 heure! Ni morts, ni blessés!
Le spectacle offert par l’abri est des plus étranges. Toute la place est prise par des armes, des outils et des ustensiles de toutes sortes, et c’est difficilement que les soldats 15 peuvent circuler dans tout ce bric-à-brac. Us y parviennent cependant et sur un feu de charbon font réchauffer la soupe et le café en se plaignant de la pluie et des fatigues de la guerre.
20 Voici que la toile de tente qui sert de porte se soulève et la face moustachue et barbue de Noiraud apparaît. On l’appelle:
— Noiraud? Bon chien!
Mais Noiraud demeure impassible. On 25 dirait que son attitude et l’expression de ses yeux recommandent:
— Silence, vous, les hommes!
Saigne invite:
Jean Drouais, Noiraud, le capitaine Junod et l’aumônier devant un abri en Champagne 1915 (d’après une photographie)
— Entre, Noiraud! Viens souper avec tes amis.
Tous les braves ont Pimpression que l’animal a fait: “Non!” de la tête.
Puis, Noiraud, après une réflexion, se précipite 5 non pas vers Jean son maître, mais vers le caporal Saigne qui, dans l’armée, actuellement, est le maître de son maître.
Il saisit doucement, entre ses dents, la capote du vieux caporal et s’efforce à tirer l’homme de- 10 hors.
Saigne, fatigué par huit heures de travail, refuse :
—Non, mon vieux! Si tu comptes sur moi pour te faire visiter le secteur, par une pluie 15 pareille, tu perds ton temps! Ça sera pour une autre fois, quand il fera sec et clair de lune. . . .
Mais Noiraud ne comprend pas la plaisanterie. Il insiste. Il gronde:
— Viens! Viens! Viens! 20
Il fit tant et si bien que Saigne consentit à
le suivre :
U y a certainement quelque chose là-
dessous!
Tout aussitôt il s’arme et sort de l’abri 25 précédé par le chien.
Il pleut. La boue liquide monte jusqu’aux genoux. Saigne suit le chien qui semble dire par ses mouvements:
— Viens! Viens!
5 Et le vieux caporal répond, résigné:
— On y va! On y va! Sait-on jamais?
Us avancent difficilement dans une tranchée abandonnée.
Noiraud s’arrête, se couche et semble écouter 10 la terre. . . .
Pas un coup de fusil, pas un coup de canon; pas de fusées. C’est nuit calme sur le front, mais il pleut, il pleut terriblement. . . .
L’averse s’arrête brusquement. Le silence 15 règne, l’indéfinissable silence qui impressionne si fort les sentinelles avancées, pendant les nuits calmes. Rien ne bouge, mais on sent que des milliers et des milliers d’hommes sont là, attentifs, le fusil à la main, l’œil sur 20 la plaine. . . .
Saigne tressaille. Il a perçu un coup sourd, puis un second, puis un troisième.
Noiraud agite sa queue. Il gronde sourdement:
25 — Tu entends, caporal? Tu entends?
Les coups se précipitent. Saigne se couche et
place son oreille contre le sol, à la manière des Peaux-Rouges. Il murmure:
— Bigre!
Guidé par Noiraud, il retourne aux tranchées et va réveiller le capitaine.
— Qu’y a-t-il, Saigne?
— Mon capitaine, l’ennemi est en train de nous préparer une vilaine surprise du côté de la tranchée abandonnée. Si nous ne voulons pas voler en morceaux un de ces matins. . . .
Le capitaine est debout.
— Comment avez-vous découvert cela, caporal? demande-t-il.
— Ce n’est pas moi qui ai découvert la chose, mon capitaine.
— Qui donc?
— Noiraud.
— Le chien du Fiston?
— Lui-même.
— En route!
Un brouillard intense avait succédé à la pluie. Les hommes purent étudier, tout à leur aise, le travail qui se faisait sous la terre.
Deux légionnaires sous les ordres d’un volontaire belge, ingénieur de son métier, eurent vite creusé une contre-mine, et ce ne fut pas les Français qui sautèrent, mais les Allemands.
Noiraud avait sauvé la compagnie. Il fut nommé patrouilleur.
Deux importants personnages vinrent féliciter le griffon : un monsieur et une dame en costume 5 de cérémonie. Le monsieur était en habit noir, cravate blanche, chapeau haut de forme; la dame en robe bleue et chapeau de plumes!
Ces deux importants personnages étaient deux légionnaires russes. Ils avaient trouvé 10 ces costumes dans les ruines et les avaient passés sur leurs capotes. Us étaient danseurs et obtinrent ce soir-là aux tranchées un succès qu’ils n’avaient peut-être pas encore obtenu au théâtre.
15 Les soldats sont comme les enfants: un rien les désespère et un rien les amuse.
Jean était un peu jaloux de Noiraud. Il se promit d’avoir sa revanche et il tint parole comme le prouvera la suite de cette véridique 20 histoire.