CHAPITRE VI
Coffres-forts, Coffres faibles
— Mon inconnu a parlé, dit le Chef de la sûreté, en abordant M. René. Je suis loin de connaître son identité, mais il a déclaré se nommer Paramour (Alphonse), être âgé de trente ans et avoir été élevé à Paris. Son père occuperait une situation officielle dans une administration de l'Etat. Ses confidences se sont arrêtées là, et il est resté impénétrable sur sa profession, son domicile et son séjour ici.
Vous allez le voir, il est dans cette voiture aux stores fermés.
Nous attendons l'arrivée du juge d'instruction, elle ne peut tarder. C'est un excellent juge, ferme et bienveillant tout à la fois. Le Procureur de la République le charge des affaires désignées sous le nom de « Randes ». Il connaît à fond leur recrutement, leur langage, leurs
manières de procéder. Avec tact il sait classer tous les malfaiteurs dans les spécialités oii ils opèrent, et sa sûreté de diagnostic donne aux agents une certitude dans l'instruction.
Justement le voici.
Chacun de nous va prendre position. Tenezvous près de moi.
Paramour, placé entre Oiseau-Mouche et Porthos, fit son apparition dans le bureau-caisse de la maison C. D.
— Etes'vous, lui dit le juge, disposé à entrer dans la voie des aveux ?
— Pourquoi pas? J'étais avec les voleurs qui ont enlevé les coffres-forts.
— Combien étiez-vous ?
— Quatre.
— Désignez-nous vos trois complices.
— Je ne connais pas leurs noms.
— Indiquez-nous leur signalement.
— Ne vous fiez pas aux signalements.
— Où les avez-vous connus?
— En voyage.
— Vous avez un lieu de rendez-vous?
— 11 est partout.
— Vous ne voulez rien dire?
— Interrogez-moi.
— Paramour n'est pas votre nom?
— C'est le sobriquet sous lequel je suis connu de mes camarades. Ma famille est honorable, et je ne veux pas, je ne veux pas, entendezvous , qu'elle apprenne mon arrestation par d'autre que moi-même, et quand je le jugerai convenable*
— Vous pouvez, du moins, nous expliquer les circonstances qui ont accompagné, précédé et suivi le vol et l'enlèvement des deux coffresforts ?
— Je ne sais qu'une chose : mon rôle, celui que j'ai joué ; il a consisté à faire principalement le guet, pour maintenir le chien en respect. J'ai réussi, l'animal n'a pas plus donné signe de vie que le concierge.
^ — Quel moyen avez-vous employé ?
— Je l'ai amadoué, caressé, nourri avec du cœur de bœuf un peu avarié, les chiens en sont plus friands que de viande fraîche, et je n'ai pas oublié d'y ajouter la pilule nécessaire pour l'endormir. L'effet du soporifique a été long à se produire.
— Combien de temps êtes-vous resté dehors?
- — Une heure à peu près. On ne comptait que sur un coffre-fort, la présence du deuxième a dérangé les premiers plans. Nous ignorions dans lequel se trouvaient les valeurs.
— Et vous les avez descellés et enlevés, malgré leur poids et leur grandeur?
— Le poids et la grandeur importent peu, pour quatre hommes vigoureux et déterminés.
— Ce quij^'veut dire, qu'en cas de surprise, vous auriez fait usage des armes trouvées sur vous?
— Seulement; pour intimider les indiscrets.
— Yous^reconnaissez être entré dans le bureau 011 nous sommes, et avoir aidé à l'enlèvement des coffres-forts ?
— Je viens de vous le dire.
— Quel était votre premier plan ?
— La voiture, volée par l'un Je nous aux abords des Halles, devait transporter à notre dépôt le cofFre-fort, et celui-là on ne l'aurait jamais revu.
— Pourquoi?
— Vous le saurez plus tard.
— Continuez !
— La voiture, petite et faible, ne pouvant pas supporter les deux coffres-forts, il fallait donc faire deux voyages ; nous avons calculé le temps, il a paru court, et nous étions trop avancés pour nous retirer.
— Qu'avez- vous fait?
— Nous nous sommes emparés d'un camion à deux roues appartenant aux ponts et chaussées que des ouvriers paveurs avaient laissé à l'angle des rues de la Pompe et de Longchamps, 011 ils exécutaient des travaux. (Par économie, sans doute, il n y avait pas de veilleur de nuit.)
Dans le coffre de ce camion étaient jetés pêlemêle des outils , tels que poinçons à granit, ciseaux à froid, marteaux, pinces, tous instruments de première force, plus solides, mais moins fins aue les nôtres.
Cela nous donna l'idée de charger les deux coffres sur le camion et de profiter des outils pour les éventrer sur la voie publique.
— Personne ne vous a dérangé?
— Pas même la police.
— De sorte que, sans la présence de ce ca-
mion et des outils dont il était muni, vous n'auriez pu enlever qu'un coffre-fort?
— Evidemment; mais nous serions revenus plus tard chercher le second, si celui soustrait n'avait pas contenu les valeurs. Mes camarades penchaient pour le dernier scellé; moi j'ai parié pour l'ancien et j'ai eu raison; mais, dans le doute, l'enlèvement des deux nous a paru devoir être la meilleure solution.
— Où avez-vous abandonné le camion?
— Rue de la Faisanderie.
— Combien avez-vous mis de temps pour éventrer les coffres-forts ?
— Avec ces gros outils... quarante-cinq minutes.
— Vous persistez à ne pas désigner vos complices ?
— Oui.
— Si le temps ne vous avait pas fait défaut, où auriez-vous transporté les deux coffres-forts?
— Rue Boulainvilliers.
— C'est sérieux?
— Pourquoi vous Je dirais-je?
— Yous avez alors un puissant intérêt?
— Peut-être.
— Celui de gagner du temps pour faciliter le départ de vos complices?
— C'est possible.
— Ou de vous assurer de certaines choses qui nous échappent?
— Cherchez.
— A quel étage se trouve votre dépôt de coffres-forts?
— Parbleu, au rez-de-chaussée, il est inutile de se fatiguer...
— Le moyen pour y pénétrer?
— Celui employé par les serruriers.
— Les concierges vous connaissent-ils?
— Il n'y a qu'une femme, elle peut m'avoir vu mais elle ignore mon nom.
— Qui a signé la location?
— M. Monseigneur.
— Youlez-vous nous conduire tout de suite à cette maison?
— Volontiers.
Rue Boulainvilliers, dans une maison de belle apparence, le Juge d'instruction demanda lui-même à la concierge, une femme âgée, si elle connaissait M. Monseigneur.
— C'est mon locataire, répondit-elle au magistrat.
— Quelle est sa profession?
— ' Je crois qu'il fait le commerce des antiquités.
— Est-il chez lui ?
— Non, il est en voyage et habite ordinairement Anvers. Il ne couche pas ici, et lorsqu'il a loué la chambre du rez-de-chaussée, il y a six mois, pour un an, il m'a prévenu qu'on apporterait des bronzes serrés dans des caisses ou enveloppés dans des toiles d'emballage, et de fait il y a eu plusieurs envois.
— Qui apportait ces colis?
— Des individus.
— Convenablement mis?
— Comme vous et ces messieurs.
— Combien étaient-ils?
— Trois, quelquefois quatre.
— Reconnaîtriez-Yous M. Monseigneur?
— Parfaitement.
— Regardez cet homme inculpé de vol avec effraction, la nuit, dans une maison habitée et qui se fait appeler par ses complices Paramour.
— Ce n'est pas M. Monseigneur et c'est la première fois que je vois sa figure. Mon locataire est plus grand, plus fort, il porte une chevelure et une barbe longue et rouge.
— Comment les individus pénétraient-ils dans la pièce louée par ce M. Monseigneur?
— Avec la clé d'entrée.
— Avez-vous cette clé?
— Non. Le jour oii a été signé l'acte de location, le nouveau locataire a fait changer la serrure et m'a remis l'ancienne. La fermeture est solide et pour pénétrer dans la pièce vous aurez besoin du concours d'un serrurier.
Oiseau-Mouche, sur un signe de son chef, partit vivement et ramena le serrurier qui avait remplacé la serrure ordinaire par une à pompe.
Après plusieurs pesées faites à l'aide d'une pince la porte céda.
La fenêtre et les volets furent ouverts.
Le jour produit par cette unique ouverture permit de voir sur le sol trois coffres-forts entourés de caisses vides et d'une collection d'outils. Sur une des caisses se trouvait l'étiquette d'un chemin de fer portant cette mention : « Messageries. — Grande vitesse. — Marseille. »
Le Juge demanda à Paramour d'où provenaient ces coffre s-forts.
— Je l'ignore, répondit-il, et si j'en connaissais la provenance je ne crois pas le moment opportun de vous éclairer à leur sujet ; mais je puis vous montrer le moyen employé pour nous rendre maîtres de ces coffres que l'on s'imagine si forts et qui sont si faibles. Pas un ne résiste, môme ceux munis à l'intérieur de leur « ange gardien •», la sonnette électrique appelant le secours. Tenez, celui du milieu, placé de côté sur le paillasson, il est imposant; si sa façade est intacte le fond n'existe plus et ni locataires, ni concierge n'ont, dans cette maison, entendu le plus léger bruit le jour de son ouverture. Regardez ce vilebrequin, à son alvéole est fixé l'avant-courrier, je veux dire la mèche en acier qui a percé le premier trou, celui-là dans le coin à droite, près des rebords du chapiteau. Cette lime carrée a été ensuite introduite dans ce trou et, pour la rendre sourde, son manche est en plomb. Examinez son travail... Elle élargit le trou et permet de donner passage à cette jolie petite scie à métaux. Est-elle assez fine, mignonne, flexible et résistante? On la graisse fortement pour anéantir ses instincts criards. Elle fonctionne ainsi admirablement et coupe de droite à gauche le fond toujours mince et négligé de ces pauvres armoires de fer fabriquées, dit-on, d'un seul morceau, bardées de serrures à gorges avec combinaisons invisibles, inattaquables au burin, garanties contre les effractions, incombustibles et réfractaires.
Les fabricants les annoncent comme inviolables, d'une sécurité absolue, ayant résisté à tous
les sinistres et surtout à l'abri du vol mais
non des voleurs. Le chemin tracé et parcouru par la petite scie est-il assez coquet?
Les pesées de la pince et du levier terminent en silence l'opération.
J'ai, vous ne le croiriez pas, monsieur le Juge, une adoration pour ces outils si adroits, si dociles... Je les touche avec plaisir, je les examine avec complaisance. Ils coûtent si peu et rapportent beaucoup.
— Que contient, dit le Juge, la cloche de verre à l'usage des maraîchers, cloche enclavée dans l'intérieur de cette chaise dépaillée?
— Des acides et une cassette, répondit Paramour. C'est un essai.
Les ingénieurs-mécaniciens, après chaque vol important annoncent, dans un but de réclame, un nouveau perfectionnement pour la fermeture de leurs coffres-forts, nous cherchons également à perfectionner nos moyens et à faire disparaître les pièces à conviction par des dissolvants. Pour les matières d'or et d'argent les receleurs font usage du creuset, nous avons songé aux acides. Remuez avec ce bâton le
liquide la cassette a disparu Il ne reste
plus au fond de ce vase qu'une jmrée de fer. C'était le sort réservé à ces coffres-forts. J'ai réfléchi. Ils iront maintenant au greffe, à la recherche de leurs légitimes propriétaires, et c'est sur cela que je compte pour prolonger ma détention.
— Yous y tenez?
— J'ai mes raisons.
— Je crois bien que le coffre-fort sur lequel vous venez de nous faire une si savante démonstration a été volé à Lyon.
Une légère rougeur se produisit sur le visage de Paramour. Il répondit au juge :
— Yous pourriez dire vrai, mais encore faudrait-il l'établir.
— Le vol commis dans la maison C. D.vous a-t-il été indiqué?
— Il y a longtemps. D'après les notes et croquis, un seul coffre-fort figurait contenant la ^alette, cent mille francs.
— Cet indicateur a fait partie de la maison?
— Autant vous dire son nom.
— Je ne demande que cela.
— Je réfléchirai.
— Les détails que vous venez de nous donner sont extrêmement intéressants, pourquoi ne pas les compléter?
— Yous êtes trop gourmand, nous verrons demain. J'ai assez causé aujourd'hui, après être resté quarante-huit heures sans ouvrir la bouche. Faites-moi reconduire en cellule, vous n'aurez plus un mot de moi.
— Encore deux questions ?
— J'y consens.
— La somme trouvée sur vous appartenait à la maison CD. Consentez- vous à ce que je lui en fasse la restitution ?
— Pas encore, elle est riche et peut attendre, —^ Comment le savez-vous?
— Par le coffre-fort, notre plus précieux indicateur.
— Dans l'intérieur de votre chapeau , les agents de la sûreté ont trouvé, maintenu par une gance, une petite fiole remplie de chloroforme. Quel usage comptiez-vous en faire ?
— C'est une troisième question, je veux bien y répondre, mais, après celle-là, n. i. ni..., c'est fini. Le chapeau n'est pas à moi.
— Cette réponse est discrète et ne vous compromet pas.
Voulez-vous signer ce premier procès-verbal?
Sans prononcer un mot, le malfaiteur prit son temps et traça, en lettres gothiques, au bas de chaque page, le nom de Paramour.
Oiseau-Mouche, impatienté, lui saisit la main droite et lui passa autour du poignet un solide cabriolet (petite corde courte terminée par une double poignée).
— Je suis un voleur et non un assassin, s'écria Paramour. Pourquoi me traitez-vous ainsi ?
— Parce que vous pourriez bien être les deux, répondit Oiseau-Mouche.
— Faut pas faire r méchant, dit Portlios. Allons, laissez-vous faire... c'est de l'époque.
— Drôle d'homme, murmura M. René ; et quelle mesure allez-vous prendre ?
— Etablir une souricière ici, dans cette maison.
— Je voudrais bien revoir et toucher ces outils.
— C'est facile. Ils sont, en effet, curieux.
spéciaux, de fo'mes variées et de fabrication étrangère. Comme vous le voyez, ils ne portent aucune espèce de marque de fabrique. Les pinces, les mèches et les cisailles ont été faites à Londres. Les vrilles à hélices entourées de lames d'acier, en Allemagne. Les scies à métaux arrivent de New-York. Les coins, les ciseaux à froid, les masses en fer, les tarauds ne se vendent pas dans le commerce; leur trempe est particulière. Ils sont commandés par les malfaiteurs à des taillandiers connus d'eux. Les marteaux de plomb qui amortissent les coups sont d'importation anglaise. Quant aux vilebrequins ^ admirablement perfectionnés, manœuvrant dans tous les sens avec une facilité étonnante, ils se démontent comme une pièce mécanique; son inventeur connaissait à fond le perfectionnement de la serrurerie moderne.
On a prétendu que c'était l'œuvre d'un ancien élève de l'Ecole de Châlons.
Comme tous les autres outils, véritable matériel d'expédition, il peut prendre sa place dans des trousses confectionnées en forme de gilet, trousses portées sous les vêtements par certains voleurs cosmopolites.
— Que pensez-vous de Paramour?
— C'est un caractère qui sait se posséder, et se mettre à la portée des gens qu'il est appelé à fréquenter.
Ses réponses au Juge d'instruction ne manquent pas d'habileté ; il connaît la vie et les hommes. A coté d'expressions cherchées comme r alvéole d'un vilebrequin, V avant-courrier pour
désigner la mèche de ce même outil, il a prononcé, en parlant de valeur, le mot <( galette », terme dont se sert le filou du ruisseau et qui signifie argent volé.
Je crois que ce faux Paramour (1) et son ami Monseigneur (2) appartiennent à cette bande de malfaiteurs commettant les vols importants, étudiés, préparés par des indicateurs à la solde d'agences spéciales établies dans l'est et le nord de la France.
Cette immense société de voleurs internationaux a pour but de dévaliser les caisses publiques et privées de tous les pays.
Ce sont ces voleurs de profession qui, dans les wagons-poste en cours de marche, circulent avec assurance le long des trains, brisent les coffres et éventrent les sacs contenant les titres et les valeurs de toute nature.
Paramour est un être malfaisant, dangereux ; c'est un poseur de décors, un cabotin, qui ne manque pas de ressources. Je l'ai bien observé lorsqu'il était à genoux et montrait au juge, tout en admirant ces outils, son petit talent pour ouvrir les coffres-forts : mais cela n'est qu'un jeu qui doit ménager une surprise.
(1) Paramour, en argot, désigne le défenseur des beautés faciles.
(2) Monseigneur signifie :
1° Barre de fer ayant la forme d'une pince à l'usage des paveurs ;
2° Outil servant aux malfaiteurs pour faire des pesées et ouvrir une porte.