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CHAPITRE V

Pickpockets et pickpockettes

— Parmi les rapports de la Police municipale, reçus, hier soir, en votre absence, j'ai trouvé, dit le Chef du cabinet, ce manuscrit cousu avec de la soie rose. Il concerne la fille Manille. Permettez-moi, mon cher Préfet, devons en donner lecture.

— Je vous écoute.

« Rosella Fraisen, dite Manille, sobriquet qu'elle doit à l'habitude prise de fumer des cigarettes exotiques , est née à Prague en Bohême.

» Sa mère, d'origine allemande, a été établie marchande de primeurs dans une petite boutique peu éloignée du Théâtre-Royal de Berlin. Elle vit aujourd'hui d'une pension que lui fournit sa fille.

» Manille serait l'enfant naturel d'un acteur

i26 LA POLICE PARISIENNE

de talent très apprécié en Russie. Elle voit mrement son père, qui n'a pas daigné lui transmettre son nom. Elevée par des personnes étrangères à sa famille, elle n'a pour les siens qu'uTie affection médiocre.

» Instruite, intelligente, souriant toujours pour laisser voir deux rangées de perles à travers des lèvres charnues et roses, dessinant une bouche d'enfant, Rosella Fraisen est devenue la coqueluche de tous les viveurs parisiens.

» Grande, svelte, gracieuse, séduisante, et pourvue d'une opulente chevelure brune, elle attire tous les regards sur son passage. Ses yeux couleur noisette brillant d'un éclat particulier, possèdent une expression indéfinissable. Sa voix est douce, musicale; la parole vive et facile.

» Gaie d'habitude, elle se donne un air candide, des allures enfantines, pour dissimuler ce qu'il y a de fatal dans sa physionomie féline. Elle masque le tigre sous la peau de l'agneau.

» Lancée à dix-huit ans dans la vie aventureuse et galante, elle est prête aujourd'hui à franchir le cap de la trentaine, et fait malgré cela tourner bien des têtes, ruine les hommes qui s'accordent à reconnaître qu'elle n'a rien perdu, et qu'elle se trouve, au contraire, dans tout l'éclat et la saveur de son étrange beauté.

)) Ses nombreux adorateurs peuvent se diviser en deux catégories : ceux qui lui sont

aveuglément dévoués et qu'elle martyrise par la jalousie; et ceux, plus habiles, qui savent ne lui demander que le plaisir de ses charmes. La fortune, la réputation et l'honneur des premiers sont à son entière discrétion. Pour les autres, elle est cotée... primée comme un vainqueur de Derbij.

» Très hospitalière, complaisante et aimante sans passion, elle possède au plus haut degré l'art et les qualités particulières de son inavouable métier.

» Avec cela, capricieuse et inconstante comme la plupart des jolies femmes, elle est toujours à la recherche de sensations nouvelles.

» Le jeu, pour lequel elle a d'abord eu une véritable passion, l'ayant ruinée deux fois, elle y a renoncé pour s'adonner au théâtre ; mais ses débuts artistiques, dans une revue des Variétés ne lui ont valu qu'un succès de beauté.

)) Un riche banquier allemand , qui avait autrefois connu sa mère, l'a retirée du théâtre, en lui faisant jurer de ne plus reparaître sur les planches. Elle a tenu parole ; mais si elle ne joue plus la comédie en public, elle la pratique en particulier avec beaucoup d'adresse.

» Rosella Fraisen ne manque pas d'esprit, et s'en sert à propos. Elle sait écouter et encore mieux répondre.

» Ses dépenses sont énormes : l'argent lui coûte si peu... à gagner.

» Elle est fort riche en ce moment. Tout récemment un boyard russe lui a offert une pa-

rure en diamants valant trois cent mille francs.

» Toujours vêtue à sa façon, avec g"oùt, élégance, distinction, elle monte quelquefois à cheval. Elle est, dans ce cas, suivie d'un domestique portant sa livrée.

» Son équipage, attelé de deux superbes chevaux noirs, est fort remarqué. Plusieurs cavaliers appartenant au meilleur monde la saluent, au Bois de Boulogne, comme on salue quelqu'un qui représente quelque chose.

» Son hôtel est une merveille de richesses, de bon goût et d'originalité. C'est un entassement de tapisseries de choix, de meubles anciens, de bronzes d'art.

» Son boudoir, capitonné comme une boîte à bijoux, est particulièrement disposé pour le plaisir des sens.

» Les tentures murales en veloui^s noir, constellé de fleurs et d'oiseaux exotiques, sont reliées entre elles par des lianes d'argent symétriquement disposées et formant un encadrement coquet. Les lourdes portières de même étoffe sont retenues par des torsades également en argent.

» Une demi-obscurité, habilement ménagée, règne le jour dans ce boudoir, que l'on éclaire la nuit par un lustre-veilleuse lui donnant l'aspect d'une chambre mortuaire. Cette lueur sépulcrale disparaît à volonté, grâce à l'ingénieux système d'une lanterne artistique dissimulée derrière une glace dépolie Maniée par les mains habiles d'une négresse, cette lanterne projette une lumière variante qui fait passer le boudoir

de la demi-obscurité au blanc clair, du blanc au jaune, du jaune au vert, au bleu, au rose et, enfin, au rouge sang. Sous l'effet de cette dernière lumière, les meubles et les tentures paraissent en feu.

» Il y a là de quoi satisfaire tous les caprices, toutes les passions des hôtes de Manille, qui sortent hallucinés de ce sanctuaire de l'amour fait d'ombres et de lumières, de ténèbres et de clartés.

» Un seul tableau existe dans ce boudoir : c'est le portrait de Manille, peint par un jeune maître de la nouvelle école ; il a fait sensation au dernier Salon, oî^i il a eu les honneurs de la cimaise.

» Au-dessus de l'unique et grande glace de Venise se trouve une banderole avec cette devise : Rien à moi.

» La négresse, chargée de manœuvrer la lanterne magique, est un des plus beaux spécimens du bois cVébène. Sa tête est horrible à voir, avec ses cheveux laines , crépus , son nez large , écrasé, ses lèvres gonflées, blanchâtres, ses dents plates et en saillie. Elle a été ramenée par Manille, lors d'un récent voyage qu'elle a fait aux Etats-Unis.

» C'est la seule domestique qui ait le droit d'entrer dans le boudoir, sans y être appelée.

» Cette négresse, chaussée de babouches en peau de serpent, qui n'a pour tout vêtement qu'une large ceinture de soie blanche à franges dorées, nouée sur les reins et lui descendant

jusqu'au-dessus du genou, ne répond jamais aux questions posées par les curieux.

» Sans doute pour imiter, en le perfectionnant , le calendrier ambulant d'une ancienne maîtresse d'un grand-duc, Manille, sur la soie noire de ses jarretières aux agrafes diamantées, fait fixer le jour de la semaine, le mois et la date. Ce sont des jarretières professionnelles.

» Par des gestes savants qui lui sont habituels, elle sait adroitement déranger le fin tissu de son peignoir à longue traîne, garni d'un flot de dentelles.

» D'après les dires de ses nombreux amants, ce vêtement exhalerait un parfum spécial. Ellemême posséderait un fluide mystérieux, magnétique, très apprécié par les connaisseurs.

» Actuellement, Manille reçoit les assiduités d'un jeune Américain du nom d'Antonio, qui fait pour elle toutes les folies. Ce jeune homme, qui n'aurait pas vingt ans, au grand désespoir de sa famille, voudrait enlever Manille pour aller contracter avec elle un mariage en Angleterre.

» Heureusement pour lui, Manille ne tient pas au mariage ; elle ne se trouve pas encore assez mure pour aliéner sa liberté.

» Cela fait le désespoir d'Antonio, qui, à chaque nouvelle infidélité de sa maîtresse, jure, crie, tempête et pardonne... ou plutôt on lui pardonne , après une visite chez le premier joaillier de la capitale, qui sert de trait d'union. »

— Les renseignements de la proxénète indicatrice du Chef de la Police municipale sont établis

dans l'enquête de mon Contrôleur général ; ils n'apportent aucun fait nouveau et si la fille Rosella Fraisen a pour devise : Bien à moi, elle pourrait y ajouter: Tout aux autres.., y compris les secrets qu'entre deux baisers Ton lui révèle.

Je la connais, cette aventurière aux allures bon garçon, gaie et rieuse, maligne comme un ouistiti. Je connais aussi le cortège de ses vices avec sa rare puissance de séduction, l'ayant vue à l'œuvre avec les étrangers comme avec les Français, mais choisissant de préférence des hommes politiques.

Ce n'est point une fille, mais une femme mariée séparée de son mari.

A Berlin, elle a été la cause d'un duel suivi d'un suicide, ce qui lui a valu une expulsion de l'Allemagne.

Réfugiée ensuite en Russie, elle a passé par une série d'événements qui ont motivé son départ de ce pays.

xi Londres, elle a fait son apparition à Hyde- Park dans un landeau noir attelé de deux magnifiques chevaux blancs, dont la crinière et les sabots étaient peints en rouge.

Ses allures et ses mœurs excentriques l'ont obligée de quitter l'Angleterre.

Son séjour en France n'a déjà que trop duré.

Antonio, le Brésilien, est mineur; sa mère, veuve, a, dans un intérêt de famille, demandé mon intervention.

L'inconduite notoire de cette fille a été la cause d'une scène sanglante, scandaleuse ; le

terrain est donc solide, la raison plus que suffisante, pour couvrir l'administration, et je compte obtenir du Ministre de l'intérieur un arrêté d'expulsion contre cette guêpe exotique, que je soupçonne fort de bourdonner dans les chancelleries étrangères .

— Séduction et délation, dit le Chef du cabinet, voilà la vie de cette fille et de beaucoup de ses pareilles... Et l'on s'étonne qu'il n'y a plus de secrets d'Etat !

La tolérance dont l'autorité supérieure use à l'égard de ces drôlesses est par trop coupable : il faut qu^elle prenne fin. Avec un peu de courage et beaucoup de volonté, on peut arriver à se débarrasser des plus dangereuses. On excuse volontiers un scandale causé par la femme qui se donne, quand l'amour est en jeu ; mais on doit être inexorable pour celle qui se vend.

L'huissier annonça le Chef de la sûreté.

— Comme je vous l'ai promis la nuit dernière, je vous apporte, monsieur le Préfet, les rapports relatifs aux établissements que nous avons visités. Voici l'album contenant les chansons chantées chez le Père Lunette et les dessins illustrant son cabaret.

— Vous m'aviez aussi parlé de deux lettres que vous avait adressées un habitué dudit Père Lunette, un jeune homme que vous cherchiez à sortir de ce milieu.

— Les voilà.

Le Préfet déplia les deux autographes et lut ce qui suit :

« Monsieur le Chef de la sûreté,

)) Excusez la respectueuse liberté que je » prends de vous prier de jeter sur ces lignes (le » manuscrit des poésies) un coup-d'œil qui vous » montrera, à peu près à nu, le cœur d'un » pauvre enfant qui, pour marcher sur terre, a » grand besoin d'une main qui le soutienne.

» Agréez, monsieur, l'expression de mon » respect.

« Monsieur,

)) La visite que je vous ai faite, il y a quelques » jours, et votre offre gracieuse de vous occuper » de moi m'ont porté bonheur. Permettez-moi » de vous en remercier du fond du cœur. Le len- » demain, je suis entré comme employé chez » M. M..., architecte, aux appointements de » 225 francs par mois. J'y suis très bien, et j'es- » père y rester.

» Ne voulant pas vous déranger dans vos )) nombreuses occupations, je vous serais re- » connaissant de remettre au porteur mon ma- » nuscrit de poésies. Je crois que j'ai mis la )) main sur un éditeur.

» Encore une fois merci, et croyez au dé- » vouement respectueux de votre très humble » serviteur.

)) A. S..., » Rue de l'Ouest, Paris-Plaisance. »

— Ce pauvre garçon paraît animé des meilleurs sentiments. Continuez à l'aider de vos conseils et de votre appui. Pour l'encourag-er, invitez-le à venir me voir. Je veux m'intéresser à lui. Nous tâcherons, à nous deux, d'opérer son entier sauvetage.

M. René entra à ce moment dans le cabinet de son oncle et vint tendre la main au Chef de la sûreté, en lui disant :

— Ce matin, au rapport, j'ai demandé au chef de la Police municipale ce qu'était devenue Mémèche^ celle que nous avons vue ivre-morte dans la rue des Trois-Portes. Il a cru que je voulais le mystifier, et s'est fâché en disant que ses gardiens de la paix ne laissaient point traîner de la sorte les ivrognes sur la voie publique. Mais, voyant que je parlais sérieusement, il a télégraphié à l'Officier de paix du Y^ arrondissement, et j'ai su que cette fille, ramassée à deux heures du matin, avait été jugée gravement malade et envoyée d'urgence à l'Hôtel-Dieu, oii elle va finir ses jours.

— Rassurez-vous sur le sort de Mémèche, répondit le Chef de la sûreté ; ce n'est pas encore pour elle le coup de la fin. Elle sortira de l'hôpital, et nous la retrouverons une nuit ou l'autre dans les cabarets des Halles, à moins que nous n'allions la reconnaître prochainement sur les chariots de la Morgue, où sa place est déjà marquée.

— M. X... sort d'ici, dit le Préfet. Il est venu me faire sa confession.

UN JOLI MONDE i35

— Alors, il reconnaît les faits qui ont motivé son arrestation?

— Il avoue... à sa façon... Les articles de journaux rendant compte des exploits fréquents des pickpockets lui ont suggéré l'idée, m'a-t-il dit, d'étudier de près les agissements de ces malfaiteurs et les tours ingénieux du vol à la tire. Avec la pensée de s'instruire sur ce point, il fréquentait assidûment depuis un mois les magasins du Printemps... et, ne voyant pas de pickpockets, la pensée lui est venue de faire lui-même des expériences que vos agents ont si mal à propos interrompues.

— A propos de pick-pockets, dit M. René, on m'a raconté que, dans les pays voisins du nôtre, il existe des professeurs pour ce genre de vol. Mais c'est probablement une légende.

— Malheureusement pour ces pays, et plus malheureusement encore pour nous, des écoles professionnelles, spéciales aux vols, existent. Elles servent à initier à tous les secrets de Vart les apprentis voleurs, à l'âge où les enfants ne songent encore qu'à faire tourner leur toupie ou leur cerceau.

Après plusieurs leçons, ces professeurs font subir à leurs élèves des examens théoriques et pratiques sur un mannequin.

Ce mannequin d'épreuves, habillé comme un homme et surchargé de grelots, est suspendu au plafond par un fil de fer, de sorte qu'au moindre contact les grelots se mettent en branle.

Un enfant est jugé apte à travailler dans la

foule, lorsqu'à diverses reprises et sans faire vibrer un seul grelot, il enlève une bourse ou un portefeuille dans les poches du mannequin.

L'épreuve la plus difficile consiste, sur un mannequin d'homme, à défaire le bouton de gilet pour sortir la barrette de la chaîne et soulever la montre, et, sur un mannequin de femme, à retrousser la double-jupe pour atteindre la poche, dissimulée sous ce premier vêtement.

— A ce jeu-là, dit en souriant le Préfet, M. X... se serait donné plus de peine que de plaisir... Enfin, l'administration va être débarrassée de sa personnalité. Par raison de santé ^ il fait valoir ses droits à la retraite, et se retire à la campagne.

— Le grand air calmera son ardeur juvénile, ajouta M. René.

— Avez-vous du nouveau au sujet de ce vol de coffres-forts, commis l'avant-derniëre nuit à Passy, dans les bureaux de la Compagnie CD.?

— Une arrestation vient d'être opérée par mes agents.

— A la bonne heure... Et dans quelle circonstance a-t-elle eu lieu?

— Hier soir, aux Folies-Bergère, une fille Gloria, demeurant rue Mosnier, a été accostée par un individu correctement vêtu, mais possesseur d'une physionomie peu attrayante. Cet individu, dans un langage mélangé de français et d'allemand, a demandé à cette fille si elle était disponible, et, sur sa réponse affirmative, il a ajouté : « Etes-vous mscî^ite sur les contrôles du dispensaire ? »

Croyant avoir affaire à un agent des mœurs, et n'étant point en règle envers l'administration, par suite de ses habitudes de retard aux visites sanitaires, elle lui a répondu sur un ton indigné : « Pour qui 7ne pi^enez-vous donc? »

L'homme, pour toute réponse, l'a emmenée souper au Café Anglais.

Le repas a été court.

L'inconnu buvait plus qu'il ne mangeait. Il observait avec soin ses voisins de table et dissimulait mal une certaine inquiétude.

La fille Gloria a été frappée par une particularité : au dessert, son soupeur a mangé beaucoup de nougat en le trempant dans plusieurs verres d'eau-de-vie.

Cet homme ne lui inspirait qu'une confiance fort restreinte. Ses yeux verdâtres, son nez recourbé, sa forte moustache noire lui donnaient un air de dureté qui lui faisait peur. Elle hésitait, mais ses craintes ont disparu lorsqu'il lui a remis cinq louis.

A son arrivée chez elle, par un reste de prudence, elle a recommandé tout bas à sa domestique de veiller, sans se faire entendre, dans une pièce retirée de l'appartement.

En se déshabillant, l'homme a vidé ses poches remplies de monnaie blanche et d'étuis à or. Il a demandé à Gloria de placer cet argent dans son armoire à 'glace. Cela fait, il a donné lui-même un double tour à la serrure du meuble, et, retirant la clé, il l'a passée dans l'anneau brisé d'un revolver de fort calibre ; puis, il a placé cette arme et un poignard dé-

g-aîné sur la table de nuit, à portée de sa main.

Ce voleur avait peur d'être volé.

J'oubliais de vous dire, qu'au milieu de la monnaie blanche, figurait une petite fiole en cristal transparent contenant un liquide incolore. Le bouchon de cette fiole était recouvert d'un parchemin retenu par un caoutchouc.

Curieuse comme toutes les femmes, Gloria a demandé à son hôte ce que contenait ce flacon aux facettes brillantes.

Il lui a répondu qu'étant sujet à des crises d'épilepsie, il faisait usage de ce liquide pour les dissiper, ajoutant qu'à cause de cette maladie il était resté célibataire, et n'avait jamais pris une maîtresse attitrée.

Cette liqueur, disait- il, composée par un de ses amis, célèbre médecin autrichien, était souveraine ; quelques gouttes produisaient un effet magique instantané, et un sommeil bienfaisant succédait immédiatement à la crise.

Je supprime les détails de la nuit fournis par Gloria.

Le lendemain, à sept heures du matin, cet individu a demandé une tasse de chocolat.

Pendant que la bonne préparait ce premier repas, Gloria, convaincue de plus en plus qu'elle avait donné asile à un malfaiteur, m'a fait prévenir d'urgence.

J'ai fait aussitôt surveiller cet étrange vwew% et les agents, qui avaient des instructions particulières, l'ont arrêté dans la journée au moment où il se disposait à prendre le train rapide à destination de Calais.

— Et cet individu n'a pas protesté? demanda le Préfet.

— Ma foi non... car depuis son arrestation il est resté bouche close.

Ce mutisme m'inquiète. Si après la confrontation avec le personnel du Café Anglais, où il a soupe, je ne parviens pas à lui délier la langue, je serai forcé d'invoquer le témoignage de la fille Gloria, ce qui serait regrettable à tous les points de vue.

— Qui est-ce donc, cette Gloria?

— Une assez bonne fille, connaissant et mettant en pratique quelques-uns des sept péchés capitaux; elle est intelligente, très adroite, et toujours disposée à se rendre utile à l'administration comme indicatrice.

En décembre 1868, elle et son amant de cœur, un nommé Entouca, ont figuré comme témoins, dans une affaire d'assassinat qui avait eu lieu rue Mazarine.

Accusés tous deux par l'assassin, ils ont pris à tâche de faciliter l'enquête des magistrats chargés de découvrir le véritable coupable. Leur concours a été utile. Arrêté et convaincu de sa culpabilité, l'assassin s'est coupé la gorge à son arrivée à la prison de Mazas.

L'hiver dernier, la fille Gloria a failli être assassinée par Entouca. Après avoir été pendant plusieurs années son souteneur et avoir vécu du produit de sa débauche, celui-ci s'est avisé de devenir subitement très jaloux de sa maîtresse, et il a émis l'exorbitante prétention de la garder pour lui seul. Il voulait même

répouser, pour l'obliger à quitter un métier dont il a été le premier bénéficiaire.

— Le mot de Molière sera toujours exact, dit le Préfet : « Oh la vertu va-t-elle se nicher? »

— J'ai pu, reprit le Chef de la sûreté, décider Entouca à s'embarquer. Il est aux Antilles, et Gloria pleure son Entouca.

Enfants trouvés, poussés ensemble sur le pavé de Paris, ayant partagé leur misère et leurs joies, ils ne s'étaient jamais quittés.

Je crois que nous tenons, dans l'homme des Folies-Bergère, un habile malfaiteur.

De ses effets fouillés minutieusement pièce par pièce, on a retiré des poches et doublures dix-neuf billets de banque de mille francs et trois étuis contenant chacun cinquante louis ; mais on n'a trouvé en sa possession aucun papier d'identité. Ses vêtements, son linge, son chapeau ne portent pas de marque particulière ou de fabrique.

11 est du reste dans les habitudes des malfaiteurs adroits, voleurs, escrocs, pickpockets, de n'avoir aucun vêtement avec indice, et c'est ainsi que l'on reconnaît les plus sérieux.

Le poignard avec gaine de cuivre et le revolver sont de fabrication américaine ; mais, comme les effets, ils n'ont aucun signe distinctif.

Le revolver a dû servir récemment, car une des six cartouches que contient le barillet est vide, et le canon de l'arme porte encore à Tintérieur les traces du contact de la poudre enflammée.

Dans la coiffe de son chapeau de feutre mou se trouvait, retenu par une ganse, le flacon signalé par Gloria, et qui, au lieu d'un remède contre l'épilepsie, contient un liquide subtil vaporisable, extrêmement dangereux dans des mains criminelles : du chloroforme.

Ce malfaiteur, généreux comme tous les gens à qui l'argent ne coûte guère, n'est certainement point un vulgaire voleur. Je le crois Français et même Parisien, à en juger par cette phrase dite à Gloria : « Etes-vous inscrite sur les contrôles du dispensaire ? »

Elle indique un homme plus au courant que certains employés des termes et usages de la Préfecture de police.

11 doit changer souvent de nom et élire domicile chez les filles où il couche à la nuit. C'est une sécurité et un passe-temps agréable.

Les filles qui dénoncent les malfaiteurs se fiant à elles sont plus rares qu'on ne le pense. Gloria est une exception; c'est pourquoi je ne tiens pas à la brûler (faire connaître).

L'inconnu qui nous occupe a toutes les apparences d'un voleur cosmopolite. Discret sur son identité, sur son passé, sur le présent, il se réserve, ne se découvre pas et attend l'avenir.

— Ne m'avez-vous pas dit tout d'abord que c'était l'un des voleurs des deux coffres-forts de la Compagnie C. D.

— Oui.

— Comment, puisqu'il ne parle pas, avezvous appris sa participation à cet audacieux méfait?

— L'un des étuis à or trouvés sur lui provient de ce vol. Le caissier de la maison G. D. l'a reconnu à un trou qu'il avait dû faire dans le fond, avec un poinçon pour faire tomber une pièce de vingt francs qui s'y était collée.

Les deux coffres renfermaient quatre-vingt mille francs en billets de banque et douze étuis à or, contenant chacun mille francs. C'est donc une somme de quatre-vingt-douze mille francs soustraite.

L'inconnu ayant vingt-trois mille francs, si le partage a eu lieu par portions égales, on peut en conclure sans trop de présomption que les malfaiteurs étaient au nombre de quatre.

— C'est très logique.

— On peut encore supposer que cette bande a commis dans la ville de Lyon, il y a six mois, un vol de même nature, avec cette différence qu'à Lyon, ni les coffres, ni les valeurs qu'ils renfermaient n'ont été retrouvés.

On sait cependant que les malfaiteurs étaient au nombre de quatre, tous vêtus convenablement.

— Cela ne me paraît point suffisant pour établir l'identité entre la bande de Lyon et celle de Paris.

— \ moins, ajouta M. René, que l'on n'ait vu, puisqu'on a leur signalement, les quatre malfaiteurs de Lyon se diriger sur Paris.

— C'est tout le contraire, dit le Chef de la sûreté. On a suivi leur piste jusqu'à Marseille, où ils ont disparu à la suite d'une promenade en mer.

— Alors, c'est seulement sur le sig-nalement que vous basez vos soupçons?

— Sur le sig-nalement... un peu ; mais beaucoup plus sur une particularité insignifiante en apparence et qui, pour moi, est presque probante.

— Et cette particularité consiste?...

— En ceci : les quatre malfaiteurs ont été remarqués à Lyon dans un restaurant où ils dînaient ; au dessert, l'un d'eux a mangé beaucoup de nougat trempé dans de l'eau-de-vie.Or, vous vous souvenez qu'en soupant avec Gloria, le prétendu muet que nous tenons a agi de même.

— C'est vrai.

— L'inculpé est-il écroué? demanda le Préfet.

— Pas encore. Je l'ai consigné provisoirement dans mes bureaux, où il est gardé à vue. Demain, le juge d'instruction doit le confronter à Passy avec le personnel de la Compagnie C. D., et ouvrir l'instruction sur place.

— L'ez-vous avec le juge? demanda M. René*

— Certainement.

— Peut-on vous accompagner?

— Sans inconvénient. Vous passerez pour mon secrétaire-suppléant.

— Ce genre de malfaiteurs, dit le Préfet, fait-il partie de la catégorie des pickpockets?

— C'est un peu la même famille ; mais les voleurs de coffres-forts sont autrement dangereux que ceux qui volent dans les poches. En cas de surprise, ils jouent facilement du poignard, pour faire le silence autour d'eux. C'est l'arme muette et sûre par excellence.

— Vous devez posséder dans vos archives une nomenclature de tous les genres de vol, avec la manière dont ils sont pratiqués?

— J'ai commencé à ce sujet un véritable dictionnaire que mes successeurs continueront, et qui ne finira jamais. Il faudra toujours ajouter les nouvelles façons de s'approprier, avec adresse et ruse, le bien d'autrui... car autrui continue et continuera à se laisser prendre.

Ce travail deviendra curieux et sera diï à l'imagination fertile de messieurs les voleurs, devenant de jour en jour plus adroits dans les conceptions nuisibles à la société ; mieux que personne, ils savent utiliser les nombreuses découvertes de la science et profiter des avantages du progrès.

— Ce sont les agents qui inventent les noms des nouveaux genres de vol ?

— Nullement. Les malfaiteurs s'en chargent. Quelques-uns utilisent les loisirs que leur fait la prison à cataloguer en argot les différentes dénominations de leurs exploits. Le nom est modelé sur le procédé employé pour son accomplissement.

C'est ainsi qu'ils ont baptisé :

Cambrioleurs , les dévaliseurs de chambres (dérivé de cambriole, qui signifie chambre);

CarroubleurSy les voleurs à l'aide de fausses clés (carroubles);

Fric- frac, les casseurs de portes ;

Vaiiterniers, ceux qui s'introduisent dans les habitations par les fenêtres ;

BoucarmierSy dévaliseurs de boutiques.

Puis viennent les charrieurSj fourlineurii, goupilleurs, ramast'iqueurs, mastaroub leurs ^ bonjouriers^ roulottiers, tireurs.

Ces derniers sont les plus nombreux, l'opération étant simple, facile et à la portée de tous les malhonnêtes gens.

— En réalité, dit le Préfet, je vois qu'ils sont nombreux, ceux qui vivent de la société et en dehors de ses lois ; qu'on les appelle carroubleurs, tireurs ou autrement, ils sont tous voleurs, escrocs filous ou faussaires.

— Et faussaires, filous, escrocs et voleurs, ont une dénomination spéciale qui les désigne tous : Pègre, du mot latin pigritia, paresse, mère de tous les vices et de tous les crimes.

Le croirait-on?... les pègres ont aussi leurs castes et leur aristocratie. Ils se divisent en deux classes principales : La Haute et la Basse Pègre.

La Haute Pègre comprend les escrocs raffinés et de bonne compagnie, les beaux voleurs, qui savent mettre leurs mains dans nos poches pour les soulager de leur contenu, avec grâce et sous les formes les plus exquises.

La Basse Pègre réunit tous les prolétaires de la profession, ceux qui pratiquent le vol ordinaire et banal, souvent sans spécialité définie, vivant, comme les filles, de la rencontre et du hasard.

Dans leur langage imagé, les uns comme les autres appellent t?rwail leur coupable industrie.

La haute et la basse pègre travaillent quelquefois de concert ; mais alors c'est la basse

qui est l'instrument, la main d'œuvre, tandis que la haute se borne à l'initiative et à la direction ; elle ordonne et on lui obéit. Le travail fait, on partage le gain, puis on se sépare et l'on ne fraie pas ensemble.

L'apprenti voleur est nommé pégriot. On donne aussi ce nom à un voleur maladroit ou incapable ; dans ce cas, c'est un outrage pour celui à qui on l'applique.

L'apprenti voleur est un enfant que l'on dresse, ou qui se dresse tout seul en s'exerçant à certains vols, tels que ceux de \ étalage, du poivrier y de la tire ou du radin. Ce dernier vol consiste à s'introduire en plein jour dans un établissement ouvert , et à s'emparer d'une partie de la recette, à la faveur d'une distraction du commerçant. Il y a, dans ce genre, des enfants qui ont une habileté extraordinaire ; ils arrivent au tiroir du comptoir et le vident sans être aperçus du personnel de la maison.

L'apprenti voleur est aussi appelé rat ou raton, quand il sert à éclairer une bande pour s'introduire dans les maisons par les impostes j vasistas ou soupiraux, ou qu'il se cache le jour dans un immeuble, pour en ouvrir la nuit la porte à ses complices.

Quand il débute jeune, le pégriot devient par la suite très habile. S'il est arrêté plusieurs fois dans son jeune âge, il est envoyé à la Petite- Roquette, où il complète son instruction professionnelle par le contact avec les jeunes vauriens de son espèce. A demi perverti quand il entre à la maison d éducation correctionnelle, il

en sort complètement gangrené et pourvu de tous les vices moraux que l'imagination peut enfanter.

— Alors la maison de correction ne les corrige nullement?

— La maison de correction ne sert qu'à les tenir enfermés pendant un certain temps ; mais on peut dire de tout enfant admis à la Petite- Roquette qu'il est irrémédiablement perdu.

— Voyez-vous un autre système de répression préférable ?

— La colonie agricole, bien tenue et étroitement surveillée, est, selon moi, le meilleur moyen de moraliser les jeunes malfaiteurs et les enfants, qu'un peu trop à la légère certains parents placent en correction pour dégager leur responsabilité.

— Trouvez-vous beaucoup d'étrangers parmi les malfaiteurs arrêtés journellement ?

— La plupart des pickpockets sont de nationalité étrangère; les Anglais et les Italiens sont les plus nombreux.

— Quels sont, d'après votre expérience, les plus redoutables ?

— Ceux qu'on croirait ne pas l'être, qui ne font pas de bruit, dont on se méfie le moins, et auxquels vous serrez la main au moment où ils vous enlèvent des louis dans votre gousset. Leur grand art consiste surtout à dissimuler le vol. Prendre sans être vu, voilà la règle générale.

Toutes ces physionomies les plus variées sont étonnantes à étudier: on les rencontre aux courses, dans les théâtres, dans les églises, à la

Bourse, au cercle, dans les salons du monde et même à vos réceptions, monsieur le Préfet.

— Vous dites...

— Je maintiens ce que je viens de dire. A vos réceptions ; il y a des malfaiteurs, j'en ai vu dans le salon préfectoral que j'avais envoyés jadis au Dépôt.

— Et vous n'avez pas informé le Préfet?

— A quoi bon... Il m'aurait traité de visionnaire... C'étaient des hommes si charmants et des femmes si attrayantes, que tout le monde aurait été contre moi.

— On m'a parlé vaguement d'une association de malfaiteurs faisant usage de chloroforme.,. Croyez vous à cela?

— Cette bande existe certainement. En voyage, ses affiliés offrent le cigare qui endort et font usage d'un narcotique qui amène quelquefois la mort. Je crois que l'inconnu signalé par la fille Gloria pourrait, s'il le voulait, nous édifier sur son fonctionnement.

Les voleurs de coffres-forts, les chloroformistes forment, comme je lai déjà dit, une variété de pickpockets. Quant à ces derniers leurs mœurs sont spéciales.

Ils sont, comme nos ministres, d'humeur voyageuse ; restent dix jours à Paris, pour s'en absenter quinze, c'est ainsi qu'ils se forment l'esprit et plus encore la main. En gens pratiques, ils adorent la capitale, y reviennent constamment pour apprécier ses charmes, prendre place à ses plaisirs comme à ses débauches.

Pour enrayer les exploits de ces habiles

détrousseurs, il a fallu créer une brigade spéciale d'agents qui ont patiemment étudié leurs allures et leurs procédés. A la longue, ces agents arrivent à l'intuition de l'aveugle reconnaisant la fausse monnaie de la bonne ; ils devinent la présence du gibier dans la foule, se passionnent à cette chasse et la pratiquent avec un véritable talent, sans souci du danger qu'ils courent, rivalisant de fmesse et de ruse avec les plus madrés filous. Dans cette lutte acharnée, sans bruit, sans apparat ni appareil, l'agent trouve quelquefois la mort.

Cela ne décourage point les autres, et la lutte continue.

Les agents appliquent au bien les qualités et les habiletés que les coquins mettent au service du mal.

Agents et voleurs emploient les mêmes ruses pour se dissimuler, les mêmes allures, les mêmes déguisements, chacun avec la pensée de celer sa présence aux autres.

Comme le trappeur des forêts d'Amérique, l'agent suit la piste du pickpocket pour connaître son gîte, pour savoir où le retrouver s'il le perd ou lui échappe dans une foule compacte.

On voit fréquemment des ambassadeurs, des résidents, des consuls improvisés, sans aucun passé justifiant de leur compétence, sans la moindre connaissance des usages et de la langue du pays oiî ils sont envoyés, on ne verra jamais de bons agents obtenus sans travail et sans une longue expérience.

En présence d'une armée audacieuse de

malfaiteurs toujours croissante, se recrutant dans toutes les classes de la société, il faut aux agents de la patience, une étude constante, laborieuse, approfondie, pour tenir tête à l'envahissement, et faire renaître un peu de sécurité au fond des poches.

C'est surtout aux dernières expositions universelles que mes prédécesseurs ont pu se rendre compte de la situation. On a compris le danger, et des mesures énergiques furent prises pour opposer une digue à cette marée montante.

Durant l'Exposition de 1867, deux cents voleurs à la tire ont été capturés, et les commissaires de police des délégations judiciaires, chargés d'instruire contre ces malfaiteurs, ont fait une constatation très intéressante et bien significative.

Une trentaine de voleurs étaient nantis de montres à remontoir perfectionnées avec secondes indépendantes, toutes identiquement pareilles, mais ne portant aucune marque de fabrique. On a seulement vu sur le boîtier de chacune une étoile tracée au poinçon.

Portées dans la poche droite du gilet, sans attache, ces montres devaient servir de ralliement et de signe de reconnaissance pour cette bande de pickpockets internationaux.

Confrontés, ces individus ont prétendu ne pas se connaître, et, sans faire le moindre aveu, ils se sont laissé condamner à des peines sévères.

Récemment, j'ai appris qu'un riche Améri-

cain parlant plusieurs langues avait commandé, pour l'Exposition de 1867, cent montres de haute précision coûtant chacune cinq cents francs.

Celles trouvées en la possession des trente pickpockets provenaient évidemment de cette commande.

Ces montres uniformes devaient avoir pour but l'exactitude.

Un affilié, en manquant à un rendez-vous donné à heure £xe indiquait sans doute une arrestation, et la bande, dans la crainte d'un piège, d'une dénonciation ou d'un danger, même imaginaire, disparaissait provisoirement.

Le manquant pris recevait par voie d'anonymat, des secours pendant son séjour en prison.

L'organisation de la fran c -maçonnerie ^;?câ;pockette paraît donc remonter à 1867.

Depuis lors, on a toujours constaté la présence d'affiliés sur les paquebots et les chemins de fer, aux grandes solennités, aux réjouissances publiques, aux courses et notamment au Grand- Prix de Paris.

Toute agglomération de monde est pour eux un champ d'exploitation. L'inauguration des statues élevées à la mémoire de nos grands et petits hommes leur donne Toccasion d'exercer leur adresse. En personnes positives, elles sont plus préoccupées de la profondeur des poches des auditeurs que de l'éloquence et de la portée des discours des orateurs. Pendant que ceux-ci bavardent, faisant vibrer leur parole pour gran-

152 LA POLICE l'ARISIENNE

dir leur popularité, les pickpockets travaillent silencieusement et, plus heureux que les discoureiirSy ils trouvent leur récompense au milieu des applaudissements de la foule dont ils ramassent les porte-monnaie. Tandis que des phrases ronflantes sont prononcées pour les imbéciles, l'argent et les bijoux passent dans les mains des gens d'esprit.

— Vous êtes sévère pour les volés, dit le Préfet de police.

— Et je ne le regrette pas. La foule, cette masse inconsciente, facile à entraîner, quand elle n'est pas complètement béte, devient cruelle et sanguinaire.

Le vrai pickpocket n'est point un malfaiteur vulgaire, et vous serez étonné, monsieur le Préfet, en apprenant que bon nombre d'entre eux ont une position sociale bien assise. Les uns sont cafetiers ou débitants de tabacs, les autres bijoutiers, joailliers, établis soit en France soit à l'étranger. Tous ont l'apparence d'honnêtes commerçants ou de véritables gentlemen.

Ils ne pratiquent le vol qu'à certaines époques.

Dépensiers et viveurs, ce sont des solitaires, c'est-à-dire des malfaiteurs opérant sans complices.

En fouillant les poches, le hasard les sert ; c'est ainsi qu'ils prennent indifféremment des portefeuilles, des porte-monnaies, des montres et des tabatières.

Le pickpocket de nationalité anglaise est le plus connu — on le rencontre partout — mais

il n'est point le plus habile. On lui a fait une réputation qu'il ne mérite pas.

Il est raide, compassé dans ses mouvements et, tout en possédant une grande dextérité de mains, il se ressent du flegme national.

Par exemple, c'est un marcheur infatigable; dans une journée, il parcourt tous les principaux points de Paris où se porte la foule, et les agents qui lui donnent la chasse, guettant le moment psychologique du flagrant délit pour l'arrêter, sont brisés de fatigue, quand ils rentrent chez eux.

Prudent comme le serpent, il ne se laisse entraîner par aucune tentation dangereuse. Jamais il ne stationne plus de dix minutes dans la même foule, ne fait généralement qu'une victime au même endroit, n'ignorant pas que l'odeur de brouillard et de fumée qu'il répand autour de lui pourrait trahir sa présence.

Les champs de courses sont les seuls endroits où le tireur anglais travaille le mieux, et s'oublie en ne mettant pas en pratique les règles de sagesse qui, ailleurs, le guident constamment. Là, le terrain est favorable pour ses exploits, il se multiplie et commet des vols successifs.

La foule n'est nulle part plus considérable ; nulle part aussi les porte-monnaie et portefeuilles ne sont mieux garnis et plus en évidence, La fièvre du jeu rend les gens imprudents. Les paris sont engagés, les chevaux partent; dix mille regards anxieux les suivent ; chacun fait de vœux pour le sien, celui sur lequel il a mis quelquefois l'argent de la caisse de son patron

et qui emporte le reste de son honneur. La cavalcade approche du but, une clameur immense s'élève et grandit de seconde en seconde, comme la voix majestueuse de l'ouragan. C'est le délire, le cri de triomphe des uns; le rauque rugissement de désespoir des autres.

Un seul homme échappe à l'émotion générale : c'est le pickpocket. Sa tête est froide, son corps, presque rivé à celui de la victime qu'il a choisie, est immobile ; seules ses mains agissent, et la récolte est fructueuse dans un laps de temps relativement court.

Il se tient de préférence dans l'enceinte du pesage.

Habillés, comme lui, à la dernière mode, ses complices l'entourent lorsqu'il va opérer; chacun a son rôle assigné d'avance.

Quand un riche parieur s'avance vers le poteau d'un bookmaker, l'un des complices se trouve devant lui et l'empêche d'approcher, tandis que les autres le poussent par derrière.

Entouré par ces gens, qu'il croit être des parieurs comme lui, il se trouve bousculé, jeté par l'un sur l'autre, il rebondit comme une balle élastique, sa tête se trouble ; et, mettant à profit son embarras, l'opérateur lui déboutonne son paletot et lui enlève son portefeuille.

Le butin passe de main en main jusqu'au dernier complice, qui est généralement le caissier de la bande.

Le coup fait, les pickpockets s'écartent, prennent un instant de repos, et, sans même

vérifier le coûteim du portefeuille soustrait, recommencent sur un autre l'opération. ATheure du partage, on connaît la recette.

Les pickpockets ont leurs indicateurs, plus sérieux et plus sûrs que ceux employés par la Police municipale» Rien ne leur échappe ; ils signalent aux pickpockets venus d'Angleterre (( les bons coups à faire », et, chose curieuse, ces indicateurs, sujets anglais, ne fournissent de renseignements qu'à leurs compatriotes.

— Que vient faire là le patriotisme? dit M. René.

Le Chef de la sûreté poursuivit :

— Comme vous le voyez, nos voisins d'outre- Manche s'entendent à merveille pour dépouiller les Français, leurs ennemis héréditaires et cordialement détestés.

En général, tous les pickpockets du Nord : Anglais, Russes, Polonais, Allemands, sont froids, méthodiques, audacieux, tenaces. Rarement ils abandonnent la victime qu'ils ont choisie, avant de l'avoir dévalisée.

L'Allemand est un excellent tireur à Veshrouffey genre de vol très ancien, consistant à bousculer violemment une personne, et profiter de son ahurissement pour lui enlever son portefeuille.

Pour pratiquer ce méfait, ou tout autre, il s^associe avec n'importe quel malfaiteur, qu'il soit Anglais, Italien, Espagnol ou Français. Il ^ charge de l'opération, et jamais il n'agit au hasard ni ne perd son temps. Lorsqu'il a vu dans quelle poche Findividu a placé ses valeurs^

il s'attache à ses pas comme une ombre, et ne le quitte qu'après l'avoir dépouillé.

Il fréquente peu les courses et les magasins ; mais on le rencontre presque toujours dans les grands établissements financiers.

Là, il voit les gens qui reçoivent de l'argent, peut se rendre compte de Fimportance des sommes qu'ils encaissent et choisir sa victime.

h'enlevage du porte- monnaie a lieu entre deux portes, au tournant d'une rue, et souvent dans une vespasienne, si le pante bon à voler s'y engage.

Dans ce dernier endroit, dégagé de la foule, celui-ci estàladiscrétion du voleur, précisément parce qu'il se croit plus en sûreté.

Prétextant, comme lui, un besoin pressant, le voleur entre précipitamment, sort de même, bouscule en passant l'homme au portefeuille et le tour est joué. Lorsque la victime s'en aperçoit, le tireur est déjà loin.

L'Allemand excelle encore dans le vol au radin, consistant à profiter de la distraction d'un caissier, pour enlever tout ou partie du contenu de sa caisse.

\le vol se pratique généralement dans les banques et agences où il y a un grand maniement d'argent.

Les voleurs examinent attentivement la disposition des lieux, les habitudes du personnel de la maison, et lorsqu'ils ont constaté que la caisse se trouve dans un cabinet attenant au guichet du caissier, l'un des complices entretient celui-ci tandis que l'opérateur, feignant de

ramasser son mouchoir qu'il vient de laisser tomber au pied de la porte grillagée, ouvre doucement cette porte, va droit et toujours baissé au cabinet où est Targcnt, empoche tout ce qu'il trouve et sort tranquillement. Le complice, qui est au guichet, a terminé avec le caissier et disparaît à son tour.

Lorsque l'i^llemand est arrêté en tlagrant délit, il se dit bookmaker ; mais jamais il n'indique son domicile ni son nom véritable. Toutes les condamnations qu'il peut encourir sont prononcées sous des états-civils différents, de sorte qu'on ne peut lui trouver des antécédents judiciaires, à moins que les agents ne le reconnaissent pour l'avoir déjà arrêté. Même dans ce cas, il persiste à nier son idendité, et c'est encore sous un faux nom qu'il est condamné.

Ce n'est pas seulement le Nord qui nous expédie ses pickpockets. L'Italie et l'Espagne nous fournissent aussi un nombreux contingent de tireurs, reconnaissables à leurs cheveux noirs, à leur teint mat et à leur accent prononcé.

Les tireurs espagnols méritent une mention particulière.

Alliant le vol à la dévotion, ils sont pourvus de chapelets, reliques et scapulaires, plaçant ainsi leur coupable industrie sous l'invocation de la sainte Yierge.

Une fois arrêtés, ils affichent une tartuferie éhontée, se recommandant à Dieu, à la Madone et à tous les saints du Paradis ; c'est une kyrielle agaçante de Confiteor et de litanies.

A l'aide de ces mômeries, ils cherchent à en imposer aux agents qui les arrêtent, aux juges qui les condamnent et même aux directeurs des prisons où ils sont enfermés. Jamais ils ne se départissent de leur système, et malgré les preuves les plus évidentes, ils se disent innocents jusqu'à leur sortie de prison, protestant par les larmes, les serments et les supplications, prenant le ciel à témoin de l'iniquité dont ils se prétendent victimes.

La façon de procéder des tireurs espagnols est la même que celle de leurs congénères anglais. Les uns et les autres, après avoir vérifié le contenu de quelques bons porte-monnaie ou portefeuilles enlevés, vont au premier cabaret venu absorber quelques verres de liqueurs, pour se donner du cœur au ventre, comme disent les agents, et recommencer leur néfaste besogne.

Le pickpocket italien connaît son habileté, il a conscience de sa supériorité et il en arrive à se moquer de toutes les polices européennes. Il ne cesse de voler au même endroit, tout en sachant que des plaintes ont éveillé l'attention des agents. Plein de confiance en son art, jouissant de son triomphe, il finit cependant par se perdre.

Ah ! si l'Italien avait la prudence de l'Anglais, il pourrait narguer avec raison tous les agents de l'univers.

Par bonheur, il reste l'artiste du vol, s'abandonnant à sa fougue méridionale, il se fait prendre par sa présence obstinée dans la même

foule. Il n'abandonne point un endroit favorable, sans avoir enlevé tout ce qu'il en pourrait prendre.

— Et le Français, demanda le Préfet, comment opère-t-il ?

— 11 participe aux habitudes de tous les autres ; il est éclectique.

Si l'Anglais ne travaille qu'avec ses compatriotes, le Français s'allie indistinctement à tous.

— Dans une réunion internationale de pickpockets, à qui reviendrait la présidence ?

— A l'Italien. Il serait président sans contestation.

A son habile supériorité il joint l'élégance des manières, la vivacité du caractère et la courtoisie qu'il apporte à dépouiller sa victime.

Lorsqu'il a jeté son dévolu sur Vaile d'une poche — c'est l'expression consacrée, — son adresse défie toute concurrence. Il possède un rare talent d'escamoteur.

Par un mouvement tellement naturel qu'il passe inaperçu, il tàte le volume d'une poche, le soupèse et se l'approprie avec la plus grande dextérité.

Il pratique, en le laissant deviner à dessein, un léger frôlement qui l'autorise à présenter, avec un aimable et gracieux salut, ses excuses à la personne volée. Comme voleur à la tire, il a distancé le légendaire Cartouche.

Au point de vue de la dextérité, l'Espagnol est son rival ; il opère aussi sans brusquerie, avec aisance, souplesse et légèreté de main ; mais

ses mouvements ne sont point empreints de cette grâce charmante, dont seul l'Italien possède le secret.

Le vol à Fesbrouffe et à la bousculade devient de plus en plus fréquent. Il nécessite, pour l'opération, le concours de plusieurs complices, trois au moins, cinq au plus.

Jamais le pickpocket ne porte de gant à la main droite, et, pour masquer ses mouvements, un léger pardessus repose sur son bras gauche.

En hiver, un pardessus sur le bras serait suspect ; il se sert alors d'un foulard qu'il feint de déplier pour le passer autour de son cou.

A la sortie des églises, des bals, des cafés, des théâtres, le chapeau joue le même rôle que le pardessus et le foulard.

Pour dévaliser un voyageur, qui va prendre le train, la couverture de voyage est un auxiliaire précieux.

Le bras mécanique a disparu avec le progrès, et ce sont les vêtements qui masquent la main indiscrète, celte main qu'il faut savoir saisir, les normes échappant presque toujours.

— Que diable les nonnes viennent-elles faire là? dit en riant M. René.

— Absolument rien. Dans le langage de convention des malfaiteurs , c'est-à-dire l'argot , celui qui fouille s'appelle « la main », et remarquez, monsieur le Préfet, combien cette expression est juste autant que pittoresque. Ces sortes de bandes sont faites à l'image de notre corps : elles ont comme lui des membres ayant chacun leur fonction spéciale connue. C'est notre main

qui saisit les objets... Les voleurs ont appelé « main » celui qui prend les porte-monnaie. Les aides s'appellent « nonnes », ce sont les élèves, les coassociés, les factotums, les complices. Ils doivent, pendant l'exécution, et cela est capital, se placer entre « la main » et la foule. C'est une garantie de sécurité. Ils ont pour mission^ d'abord, de faire le guet pour reconnaître les agents, puis de disposer la victime choisie pour la plus grande commodité de « la main », soit en la poussant plus ou moins fort, soit en attirant son attention du côté opposé à l'opérateur.

Celui-ci, pour masquer sa main droite, élève le bras gauche, sur lequel son pardessus repose, à la hauteur de la poche qu'il désire explorer.

Que de précautions, de délicatesse et de légèreté de doigté il faut déployer, pour mener l'opération à bonne fin !

Deux doigts seulement sont introduits dans la poche ; légèrement, ils soulèvent le portefeuille, qui, pendant deux secondes, est tenu suspendu, pour que son propriétaire ne sente pas un allégement subit. A ce moment, le nonne, qui est derrière, pousse un peu la victime; celle-ci se retourne pour faire une observation et cesse alors de voir et de sentir ce qui se passe devant elle et sur elle.

Quand la poche où se trouve le portefeuille est très profonde ou fermée par un bouton, il y a complication, mais cela ne rebute pas le pickpocket. Au lieu de deux doigts, c'est alors la main entière qu'il faut mettre en œuvre, et,

lorsqu'il y a réussite, c'est le comble de l'art.

Si la somme que contient le portefeuille à enlever est importante, le pickpocket s'acharne sur la victime, la quitte, la reprend et ne l'abandonne qu'après un résultat favorable, à moins que, la convoitise l'emportant sur les règles de prudence, il ne soit découvert.

Dans ce cas, les nonnes viennent à son secours et cherchent à le dégager avant l'arrivée de la police, de sorte que presque toujours le voleur s'échappe.

Un agent expérimenté ne se contente pas d'arrêter « la main », il veut les complices.

Voici pourquoi « la main » passe les objets volés au premier nonne, qui les passe au deuxième, et ainsi de suite jusqu'au dernier suivant leur nombre.

Ce manège est doublement avantageux pour « la main ». Surprise par le volé, elle n'a rien sur elle, et cela lui permet de protester avec assurance et indignation.

— « Vous vous trompez, je ne vous ai rien pris, vous pouvez me fouiller. »

Parfois les nonnes se portent sérieusement garants de l'honnêteté de leur camarade, en affirmant que c'est un commerçant établi, et la farce est jouée par ces habiles comédiens.

Si la main est saisie par un agent inexpérimenté, elle fait valoir son innocence, et, comme les pièces à conviction sont parties avec les nonnes, cela le désoriente. Il craint une erreur qui peut le compromettre, le faire punir ou révoquer.

Pour les voyageurs qui vont prendre le train, voici comment les pickpockets procèdent:

Dès que l'homme qu'il faut dévaliser se dirige vers un compartiment, un des nonneSy en costume de voyage, valise à la main et sacoche en bandoulière, s'avance et, passant devant lui au moment où il tient la poignée, monte lentement le premier degré pour donner à la « main » le temps d'opérer à la faveur de la couverture de voyage.

Placé derrière la victime, le deuxième nonne la pousse, et c'est à ce moment que la main se presse aussi pour monter et enlève rapidement le portefeuille.

L'opération terminée, Xç^ nonne de devant s'écrie : « Mais je me trompe... ce sont des premières... » et, descendant du wagon, il disparaît avec ses complices.

L'exécution est simple, vite accomplie, et l'éclair n'est pas plus rapide.

Nos honorables sénateurs et députés, plus souvent en voyage qu'à leurs Chambres respectives, pourraient vous en dire des nouvelles : plusieurs ont été dévalisés comme de naïfs électeurs.

— Mais les pickpockets j»rennent-ils réellement le train ?

— Oui... pour descendre à la première station, quand le coup a réussi.

— Et si la victime s'apercevait du vol et les reconnaissait à la station suivante ?

— Eh bien, on trouverait sur eux de l'argent; mais le portefeuille aurait disparu, et on n'ose-

rait arrêter des gentlemen riches, sans preuves justificatives. Cependant, elles ne sont pas loin, car les ouvriers trouvent dans les wagons en réforme ou en réparation des portefeuilles et des porte-monnaie dérobés que les malfaiteurs ont eu la précaution de glisser dans les coulisses des portières.

Quelquefois, les pickpockets feignent de manquer le train, ils restent à l'intérieur de la gare pour prendre le suivant et faire une deuxième victime.

Le vol à l'aide de la couverture réussit en raison de l'effarement de bien des personnes disposées à croire qu'elles vont manquer le train.

Souvent deux brigades de pickpockets travaillent sur le même terrain, sans se connaître.

Manœuvrant dans la foule, obligés d'observer ce qui se passe autour d'eux, les pickpockets des deux camps se remarquent, croisent les regards , se prennent réciproquement pour des agents, et alors c'est un sauve-qui-peut général.

Comme je viens de vous le dire, dans une foule, les allures des agents et des pickpockets sont les mêmes : les uns guettent pour surprendre, les autres guettent pour ne point être surpris.

Aussi est-il arrivé quelquefois qu'en entendant crier au voleur, ou voyant les pickpockets aux prises avec les inspecteurs, des gens bien intentionnés et se croyant nés malins ont mis la main au collet de ces derniers, facilitant ainsi la fuite des voleurs.

Il est souvent très difficile à l'agent qui surveille de se bien cacher, car l'excès de précaution peut tourner contre lui.

Quand il se voit deviné par les pickpockets, le meilleur parti qu'il doit prendre est de se retirer à distance, ne pas perdre de vue les malfaiteurs et fondre rapidement sur eux, au moment de l'examen ou du partage du butin, ce qui a lieu dans un endroit écarté et convenu d'avance.

Ce système est d'autant plus pratique, que l'arrestation à'untireur, au milieu de la foule, ne s'opère pas sans apporter un certain trouble dans la circulation.

Peu de passants restent indifférents. On s'attroupe, on discute, on en commente la légalité et parfois on se montre hostile envers les agents.

La population parisienne devrait comprendre que de tous les genres de voleurs le pickpocket est assurément celui dont elle a le plus à craindre.

C'est en vain que nos femmes et nos filles se reposent avec confiance, sur le joli petit sac portatif, en cuir de Russie ou en peau de crocodile, dans lequel elles enferment imprudemment leur porte-monnaie et leur mouchoir.

Le pickpocket en aura toujours raison, et la statistique restera impuissante à faire le dénombrement des soustractions commises chaque jour.

— A combien évaluez-vous les vols de cette nature commis quotidiennement à Paris?

— De quatre à cinq cents.

— Nous ne recevons pas autant de plaintes.

— Certainement non... Pour des raisons diverses, beaucoup de personnes hésitent à se présenter devant la justice.

' — Alors la plupart de ces vols restent impunis?

— Au moins les deux tiers. Il nous arrive souvent de trouver en la possession d'un malfaiteur des objets évidemment volés et pour lesquels aucune déclaration n'a été faite.

— Comment se fait-il que les habitants de Paris, qui entendent continuellem.ent parler de ce genre de vol, ne se tiennent pas davantage sur leurs gardes ?

— Parce que chacun se croit fin, et suppose que les imbéciles seuls se laissentvolerde la sorte. Oui, il y a beaucoup de gens qui ont cette conviction, jusqu'au jour où ils acquièrent, à leurs dépens, la preuve du contraire.

Je vais vous citer à ce sujet un fait typique :

Un inspecteur, à la recherche d'une bande de voleurs à J'esbroufTe venant de dévaHser un garçon de banque passait devant la boutique d'un changeur ; sur le pas de la porte un garçon de recette était occupé à placer des rouleaux d'or dans un grand porte-monnaie, tandis qu'il tenait entre ses dents un paquet de billets de banque.

En passant à côté de lui, mon employé fit à haute voix cette réflexion :

(( Yoilà pourtant comme on se fait voler !

» Yenez donc essayer, vous, gros malin, » répondit d'un ton rogue et les dents serrées, le garçon de recette.

L'agent haussa les épaules et passa son chemin.

Il n'avait pas fait cinquante pas, que les cris « au voleur » se firent entendre.

L'inspecteur se mit à Ja poursuite de l'individu signalé par la clameur publique ; il allait l'atteindre^ lorsqu'après avoir été violemment poussé et jeté à terre, deux mains vigoureuses le saisirent à la gorge et une voix rageuse s'écria : « Je tiens le complice. «

C'était le garçon de recette volé qui prenait l'agent pour l'acolyte du voleur, en raison de l'observation qu'il venait de lui faire.

11 fallut s'expliquer. . . et pendant ce temps le malfaiteur, qui avait arraché de la bouche du garçon les billets de banque, se mettait à l'abri de toutes poursuites.

— Ce garçon de recette était un idiot, dit M. René.

— Les idiots de cet acabit ne manquent pas, et ils méritent leur sort.

L'agent qui sait son métier, doit plus se méfier du volé que compter sur lui.

Les voleurs choisissent leurs têtes, comme ils disent.

C'est ainsi qu'une femme, au même bureau d'omnibus, place du Ghâtelet, a eu, dans l'espace de six mois, quatre fois son porte-monnaie enlevé.

Mais ils profitent plus encore de toutes les occasions.

Que de fois les inspecteurs, ayant vu un pickpocket manœuvrer sur quelqu'un et n'étant

point certains si le vol avait réussi, se sont vu injurier lorsqu'ils disaient à voix basse à la personne : Fouillez-vous vite.,. Vous manquet-il quelque chose?

Il y a trois semaines, un magistrat du ressort de la Cour de Paris, tenant un enfant par la main, se pressait contre le marchepied d'un omnibus, à la station du boulevard des Italiens.

Des agents en surveillance sur ce point virent arriver trois individus bien mis, ayant chacun leur pardessus sur l'épaule. Ces nouveaux venus entourèrent le magistrat, le bousculèrent légèrement, et se retirèrent aussitôt.

Convaincus qu'un vol venait d'être commis, les inspecteurs, en se faisant connaître, demandèrent à ce monsieur s'il ne lui manquait rien.

Ebahissement du magistrat...

Après avoir réfléchi un instant, il consentit, d'assez mauvaise grâce, à fouiller ses poches et répondit sèchement : « Rien ne me manque. »

— Et votre montre? dit l'un des agents en voyant pendre le long du gilet, le tiers d'une chaîne d'or qui venait d'être coupée.

— C'est vrai... on vient de me la voler, répondit, tout penaud, le magistrat dévalisé.

Les pickpockets sont partout; ainsi, il y a quinze jours, au mariage de la nièce du Ministre de l'intérieur, un individu en toilette de cérémonie a soustrait une dizaine de porte-monnaie aux invités.

Son arrestation est due au hasard.

Deux agents passaient au moment où il

venait de jeter par un soupirail de cave plusieurs objets.

Un porte-monnaie en frappant un barreau de cette cave est venu rebondir sur la voie publique.

L'homme a voulu prendre la fuite ; mais appréhendé, conduit au poste, fouillé, il avait plus de deux mille francs, somme supérieure aux appointements annuels des inspecteurs de première classe.

La cave, depuis longtemps abandonnée, servait de débarras. Elle fut visitée et au milieu de planches de vieilles caisses, le Commissaire de police trouva plus de cent cinquante portemonnaie.

Le service s'occupe actuellement de rechercher les plaignants à l'aide d'indications laissées dans les porte-monnaie dont quelques-uns contenaient des pièces d'or échappées aux doigts des malfaiteurs.

On a connu des pickpockets remettant les porte-monnaie vides dans les poches de leurs victimes; mais le rendre à un mari, dont la femme vient d'être volée, c'est de la haute fantaisie.

Ainsi avant-hier, les époux B. demeurant rue de Valois sont montés, place du Palais- Royal, dans l'oninibus se rendant del'Hôtel-de- Ville à la Porte-Maillot. Ils occupaient les deux places libres et se faisant vis-à-vis.

Avenue des Champs-Elysées ils descendirent, et, au moment d'entrer à l'Exposition, le mari n'ayant pas sur lui la monnaie réglementaire, demanda la somme à sa femme.

Celle-ci s'aperçut de la disparition de son portemonnaie renfermant une douzaine de francs. Elle était d'autant plus certaine de l'avoir emporté que, rue Saint-Honoré, elle en avait retiré dix centimes, pour les donnera une fillette conduisant un aveugle.

Dansle salon de sculpture, M.B. , en s'asseyant, sentit un corps assez compacte dans la poche du pan droit de son paletot. Il en retira deux portemonnaie, celui de sa femme, vide, et relié par un caoutchouc avec un autre, contenant dans un compartiment dissimulé, une pièce de 20 fr. à Teffigie du roi Louis-Philippe.

M"^ B. se rappela que, dans la voiture-omnibus, une femme placée à sa droite, ayant un châle sur ses genoux, avait par un mouvement naturel placé ce vêtement sur une partie de sa robe pour faciliter son petit commerce en masquant le mouvement de la main.

Le complice, son voisin de face et assis à gauche du mari, souriait à cette femme.

A son arrivée à la station, le conducteur de la voiture a trouvé derrière le coussin, à la place occupée par M. B., deux autres portemonnaie vides.

llne réclamation aurait pu surgir pendant le trajet, parmi les voyageurs; et le couple voleur n'aurait pas manqué d'incriminer M. B., et M. B. aurait été provisoirement arrêté, malgré ses protestations d'innocence... Ma femme est la victime d'un vol, et c'est moi qui suis accusé!

— Votre femme, se serait empressée de dire la voisine de M""' B., mais c'est votre complice

puisque son soi-disant porte-monnaie est attaché au mien, et que tous les deux se trouvent dans votre poche, sans compter ceux que vous avez dissimulés derrière vous.

Ces exemples sont suffisants pour établir que les agents ont raison d'abandonner le volé pour suivre le voleur.

Ce n'est pas l'avis, je le sais, des avocats qui, pour sauver leurs clients, ne manquent jamais de réclamer au tribunal la présence des plaignants ou tout au moins celle des pièces à conviction.

— Les agents qui opèrent ce genre d'arrestation sont assermentés ?

— Non, monsieur le Préfet. Le garde champêtre, le gendarme, l'appariteur, le garde républicain prêtent serm.ent, cela leur donne le pouvoir de mentionner par des procès-verbaux les actes vus et les paroles entendues.

C'est une énorme supériorité qu'ils ont sur le personnel de la Police municipale, supériorité qui ne s'explique pas, puisque, dans la pratique le contraire devrait exister. En effet, gendarmes et gardes de Paris no sont, dans le département de la Seine, qu'accidentellement associés aux opérations ordinaires et quotidiennes des agents.

Le serment serait pour les inspecteurs et les gardiens de la paix une force morale de plus et simplifierait bien des formalités.

— La veille de l'ouverture de la chasse, dit M. René, un de mes amis a eu la poche de son pantalon coupée dans la gare du chemin de fer d'Orléans, et son porte-monnaie a disparu.

— C'est le travail d'une variété de voleurs appelés : » Coupeurs de poches », et leur costume diffère de la tenue des pickpockets. Ils changent souvent de vêtements, fréquentent plus spécialement les foires, les marchés et les hanlieues de Paris.

Ce genre de filous est inconnu dans les magasins et aux stations d'omnibus.

Le plus souvent, ils ont une longue blouse bleue qui , pour l'opération , remplace avec avantage le pardessus, le chapeau, le foulard et la couverture de voyage.

Leur travail est encore plus difficile que celui des pickpockets.

Il s'agit, pour eux, d'aller chercher au plus profond d'une poche de paysan soit un long sac de toile, soit un bas remplis l'un et l'autre dans toute leur longueur.

De plus ce sac ou ce bas pèse jusqu'à deux ou trois kilogrammes.

L'année dernière, à la foire aux cochons de Champigny, une somme de 950 francs a été soustraite à un éleveur et vendeur de ces animaux.

Il avait eu cependant la précaution de placer son mouchoir au-dessus de son sac.

Dans un rassemblement, formé à la suite d'une querelle prévue et faite par les complices, le voleur a commencé par enlever le mouchoir; puis, il a introduit deux doigts dans la poche, mais il n'a pu retirer le sac perdu dans la profondeur de ladite poche.

Il a fait alors usage d'un troisième doigt, le

pouce... Ce dernier agit extérieurement; il fait remonter à l'aide des deux autres doigts la poche avec son contenu.

Par ce mouvement, si légèrement exécuté, le volé ne sent pas le sac remontant le long de sa cuisse; quant au poids, il est le même et fait corps avec la doublure de la poche qui se trouve de la sorte élevée insensiblement et retournée comme un gant.

Arrivé à l'orifice, le sac tombe naturellement dans la main du voleur.

Celui-là fut pris d'une façon assez piquante.

Le fond du sac se trouvait en haut, au moment où la doublure de la poche était au terme de sa course. De son ouverture mal fermée se sont échappées les pièces de cinq francs qui ont attiré, parleur chute sur le sol, l'attention du propriétaire et de son voisin.

Le voleur, vigoureusement empoigné malgré le concours de ses camarades, n'a pu s'échapper.

C'est lui qui m'a développé et montré son système. Ce rare et vieux voleur a conservé la tradition : il résiste et ne veut pas se départir de certaines spécialités de vols. Son seul changement pour se rendre méconnaissable consiste à porter les cheveux longs et la barbe courte ou la barbe longue et les cheveux courts ; aussi, lorsqu'il est arrêté, pour le photographier on est obligé de le raser ou de lui couper les cheveux.

Il a soixante-cinq ans. Les états de service inscrits sur son casier judiciaire se chiffrent

i74 LA POLICE PARISIENNE

par neuf condamnations, dont huit varient de deux à cinq ans de prison.

La dernière lui a valu six années de réclusion.

Il avait, sur un champ de foire, affolé avec ses complices des bœufs dont quelques-uns ont entraîné les autres. Tous se sont, dans différentes directions, précipités sur la foule et au milieu de la panique, des cris poussés par les blessés, on dévalisait les marchands de bestiaux propriétaires de portefeuilles matelassés de billets de banque.

C'est lui qui m'a raconté le fait suivant :

Il connaissait un riche paysan, maire de son village, un malin, lisant sur le Petit Journalier exploits des pickpockets.

Ce magistrat campagnard ne comprenait pas comment on pouvait se laisser, avec impunité, voler par eux.

— Il n'y a qu'à prendre des précautions, disait-il dans les cabarets, et la plus simple, la mienne, est suffisante.

Je place mon portefeuille dans une double poche que ma ménagère a ménagé entre mon gilet et ma chemise.

Mon paletot boutonné de bas en haut, ma blouse par-dessus, les Piges-Poches^ comme il les appelait , seraient bien rusés pour s'emparer d'un argent aussi bien protégé.

Ce paysan parcourait la foire, coiffé sur l'oreille d'un chapeau vieux de plusieurs générations, narguant dans son for intérieur tous les passants inconnus, dans lesquels il pensait

reconnaître les fameux Piges-Poches dont il parlait tant.

Par surcroit de précautions, il croisait ses bras sur sa poitrine, indice certain, pour les coupeurs de poches, de l'existence d'uu « magot ».

Voici comment M. le Maire eut le sien enlevé.

Une étroite, mais assez longue mèche d'amadou, fut introduite très délicatement derrière son cou, entre la chemise et sa peau.

Un bout de cette mèche émergeait de un ou deux centimètres, de façon à ce qu'au moment opportun, à la faveur d'une presse ou d'une bousculade prévue, le feu y soit aisément mis au moyen d'un cigare ou d'une cigarette.

Main et nonnes attendaient à leurs postes respectifs.

Un cri terrible se fait entendre.

La mèche allumée brûlant le cou et la chemise du paysan, l'oblige à y porter ses mains.

Ce mouvement naturel, tout indiqué, il fallait le faire naître, pour dégager d'abord le portefeuille de sa protection, et permettre ensuite aux malfaiteurs, sous prétexte de porter secours à leur victime, de la déshabiller au plus vite en coupant ses vêtements. Le portefeuille était à eux, et aucun des spectateurs présents à cette scène n'a deviné ce qui s'était passé.

J'ai été le seul de compromis dans cette affaire, qui m'a valu trois ans de réflexions à Poissy.

J'avais dit à ce Maire, chez un aubergiste : « Vous serez volé, père Aquilas. » — Ben si\r que non, et pas par vous, surtout.

Je vous affirme, m'a dit ce voleur, que je n'ai joué, dans cette circonstance, que le rôle d'indicateur, dont je suis encore à recevoir le prix : la bande, composée de cinq pickpockets a disparu en emportant le portefeuille contenant une dizaine de mille francs.

Le vol au feu, inhumain, sauvage, a heureusement cessé. — Connu par les paysans, ils ont, dans les foires, dans les marchés, pris leurs mesures, et le plus grand nombre a le soin de coudre la poche renfermant les valeurs.

Le moyen était bon, mais l'habileté et l'audace des voleurs en ont eu encore raison.

Dans une gare, la victime une fois désignée, le rôle de « nonnes » devient important. Ils doivent faire en sorte de maintenir en avant et bien tendu, le bras du futur volé, celui correspondant à la poche convoitée.

A ce moment, « la main », à l'aide d'un petit canif très effilé, à pointe recourbée, appelé « saccagné », fait une incision, coupant à la fois le vêtement et la poche.

L'incision est pratiquée en forme d'angle droit, comme ceci : j^^^^^

De cette façon, le voleur sort le sac, le portefeuille ou le porte-monnaie un peu en arrière, ce qui lui assure toute sécurité.

Votre ami le chasseur a dû, monsieur René, constater à son pantalon une coupure de cette nature.

Deux exemples vous démontreront la dextérité des coupeurs de poches.

La première victime est le fils d'un notaire,

venu à Paris pour y toucher une somme de trente mille francs. Il eut l'imprudence de les serrer avec d'autres valeurs dans une sacoche portée par lui en bandoulière.

Son billet pris, el au moment de pénétrer sur le quai de départ, il s'aperçut que sa sacoche était vide et fendue horizontalement dans toute sa longueur.

Au guichet, il avait remarqué près de lui quatre ou cinq voyageurs pressés de partir, et qu'il a vainement recherchés dans le train et les salles d'attente.

La seconde victime est une cuisinière se rendant à Chaumont, son pays natal, rejoindre son mari, parti avant elle pour y acheter un fonds de restaurateur.

• Elle avait enveloppé ses valeurs, onze mille francs, dans un mouchoir plié en forme de portefeuille.

Le mouchoir et son contenu avaient été placés entre son corset et sa robe.

En se promenant dans la grande salle d'attente de la gare du chemin de fer de l'Est, elle dit à sa sœur : ce Je ne crainspas d'être volé, mon argent est là », et joignant l'action à la parole, elle porta la main droite sur son sein gauche.

L'heure du départ arrivée , elle est montée dans un compartiment de troisième classe.

A peine installée, quatre individus prennent place sur la banquette opposée.

Le train part, et une partie de cartes est commencée.

A propos d'une erreur volontaire, ces quatre

joueurs se sont traités de filous, et la querelle a dégénérée en voie de faits.

A Mormant, première station, ils sont descendus, et ce n'est qu'à Provins que la pa,uvre cuisinière s'est aperçue de la coupure faite à sa robe et de la disparition de son argent.

Elle a eu la satisfaction de bien préciser aux autorités les signalements des malfaiteurs encore introuvables.

On ne saurait jamais être assez prudent dans les gares, surtout à l'instant des départs : le voyageur le plus tranquille, le mieux expérimenté, est susceptible d'être volé, car il ne peut éviter un moment de presse, une bousculade, soit à l'arrivée de ses colis, soit au guichet pour prendre son billet, soit enfin à l'enregistrement de ses bagages.

L'imagination des pickpockets est fertile en ruses et en ingénieux stratagèmes.

Ils possèdent, sentent par intuition, les bons coups à faire, et aiment à opérer en grand.

Lorsqu'il s'agit d'un vol important, quand les voleurs sont certains de la somme , tous les moyens sont mis en usage pour l'obtenir.

Si le vol leur semble impossible à faire à la tire, à la bousculade, ils ne seront pas embarrassés pour réussir. Ils inventent et perfectionnent. La vivacité de leur intelligence enfante les plus savantes combinaisons. L'histoire arrivée l'année dernière à un entrepreneur de travaux mérite d'être racontée : il venait de toucher une somme de soixante-cinq mille francs à l'Assistance publique.

Son argent reçu, il le serra dans la poche fermée d'un grand portefeuille, et le remit à son cousin qui l'attendait dans une voiture, avenue Victoria.

— Veilles-y bien Ne t'absente pas?

— Soyez tranquille; je vais, dit-il en riant, m'asseoir dessus.

L'entrepreneur se rendit à pied dans les bureaux de l'Hôtel-de-YiUe, tout en se faisant suivre par la voiture.

Pendant le trajet, à peine cent mètres, le portefeuille fut enlevé.

Le cousin était resté dans la voiture, le cocher n'avait pas quitté son siège.

La chose devenait inexplicable.

Elle était siuipîe pour les voleurs.

Au moment où la voiture quittait l'avenue Victoria, des cris furent poussés par un individu bien vêtu, que l'on venait de relever sur la voie publique.

On le croyait victime d'un accident causé par la présence d'un omnibus, allant se ranger devant le bureau de sa station.

En apparence, ilparaissait grièvement blessé; en réalité, l'accident n'existait pas et la révélation du mystère était là.

D'habiles voleurs l'avaient imaginé pour attirer l'attention des passants, et grâce à cette circonstance, l'un des complices du soi-disant blessé dérobait, dans la voiture même, le portefeuille convoité en glissant sa main par l'une des portières, tandis que l'imprudent cousin se levait pour voir d'où partaient les cris.

d80 LA POLICE PARISIENNE

Le voleur, qui connaît à fond sa coupable industrie, et qui « travaille dans le grand », ne part jamais en campagne sans être muni de tous les outils spéciaux à l'accomplissement de ses méfaits. Il peut, à volonté, selon le besoin, approprier ses procédés au genre de vol qu'il doit pratiquer. Il a sur lui le couteau nécessaire pour entailler une poche, la petite et la fine cisaille en acier, à l'aide de laquelle il coupe les chaînes de montres et de médaillons, ainsi que l'instrument servant à fendre discrètement une sacoche.

Jamais un voleur à la tire, fier de sa valeur, de sa hardiesse , ne consentira à commettre un vol à l'étalage. Ce serait pour lui tomber au dernier degré de la déchéance et de l'avilissement.

Et comme je m'en étonnais devant l'un d'eux, il me répondit :

(( Demanderiez-vous à un grand peintre à faire une enseigne de cabaret ? »

En effet, ils considèrent le « fourline » comme un mendiant de la basse pègre.

— Quelle en est la raison? demanda le Préfet.

— Il forme la dernière catégorie des filous. — Leur quartier général est aux alentours des Halles.

Ce sont les Lazzaroni de Paris, incapables d'aucun travail régulier, honnête.

Comme leurs frères de Naples, ils vivent au jour le jour, en se livrant au vol ou à la mendicité.

Tout le monde les voit, les connaît, ils dorment sur le gazon des fortifications, sur les bancs des promenades et forment la principale clientèle des marchandes de soupe installées en plein vent.

Lorsqu'un de ces « philosophes » a fait un bon coup, il enlève ses loques, prend un bain pour tuer sa vermine, s'habille au Temple et devient souteneur, camelot, vendeur de programmes, de contremarques, et quelquefois l'aide d'un petit bookmaker.

Le « fourline » ou philosophe est de tous les malfaiteurs dont je viens de vous parler, le moins habile; toute prévoyance, même élémentaire, lui est inconnue, il ne dérobe que ce qu'il voit bien à sa portée.

D'abord, on se défie de lui, car sa misère et ses haillons, le font facilement connaître .

11 explore de préférence les poches apparentes, larges, et commet souvent le vol u au poivrier ».

Il a ses hôtels attitrés qu'il appelle communément, et selon l'argent qu'il donne pour la nuit, la chambre des Députés ou la chambre du Sénat.

Ces deux maisons meublées sont situées non loin des Halles.

Comme sa fainéantise incorrigible et l'amour du vagabondage le poussent constamment dans les endroits les plus divers, dans les milieux les plus corrompus , il fait connaissance avec des rôdeurs de barrière et finit par se laisser entraîner à devenir l'instrument de ces derniers.

Entre leurs mains, il se forme, se façonne et finit par être un criminel dangereux.

C'est parmi les « foiirlines » que s'alimentent les recrues, toujours nouvelles, du vice et du crime.

Je puis vous assurer que la plupart de ceux qui ont commencé par être les iraîneurs des Halles, sont voués fatalement à s'asseoir sur les bancs de la Cour d'assises, et deviennent les habitués des prisons centrales ou des futurs colons de Nouméa.

— Dans cette classe importante du pickpockage, dit M. René, vous n'avez désigné que des hommes; mais parmi les femmes, vous avez du trouver des types curieux à étudier?

— Beaucoup moins qu'on ne croirait. Les véritables pickpockettes ont les allures, les manières, la tenue de bonnes bourgeoises en villégiature et leur costume varie selon les endroits où elles doivent voler.

On les rencontre aux gares, aux guichets de chemins de fer, aux stations de bateaux, sur les promenades, dans les théâtrt-s, les musées et les grands magasins. Elles ne s'attaquent qu'aux femmes.

C'est surtout aux abords et dans les bureaux des voitures, que les voleuses à la tire font le plus de ravages.

Les omnibus sont pour elles des bonbonnières, où elles puisent à deux maini^.

En semaine, la récolte a lieu de une heure à sept; les dimanches elles jours de fête, toute la journée.

A chaque changement ou mouvement de voitures, le conducteur fait l'appel des numéros de classification ou de série. Souvent pendant l'appel, au plus fort de la poussée, la voilure, aux deux tiers pleine, se met en marche, pour remplacer la précédente, qui a quitté sa place. Une bousculade est inévitable, et c'est alors qu'une des pickpockettes saisit vivement les rampes de l'omnibus et veut y pénétrer.

Elle n'a pas de numéro, ou en présente un qui n'est pas celui de cette voiture. Le conducteur intervient, mais à toutes les observations qui lui sont faites, elle ne répond pas.

Les voyageurs se fâchent, et quelques-uns l'obligent par la force à descendre.

La pickpockette résiste, tient solidement la poignée, s'y cramponne, se met en colère et prononce des paroles inconnues dans toutes les langues, même dans celle dite universelle pratiquée par les volapiikistes. Cette macédoine de mots ne permet à personne de la comprendre, et indique à ses complices le moment favorable pour moissonner montres et porte-monnaie.

Enfin elle descend, mais le plus souvent en sa qualité d'étrangère, on la laisse occuper une place.

L'une d'elles, montée sur l'impériale, a joué ce tour à un conducteur peu délicat, qui lui réclamait, en lui montrant trois pièces de dix centimes, le prix de sa place.

— Mais ce n'est que trois soiis^ lui dit-elle.

— Tiens, vous parlez maintenant français... EïiYo'ûh une roublarde...

— Et vous un roublard... Donnons-nous l;i main, et passez-moi une correspondance pour la rue Vide-Gousset.

Les voleuses à la tire circulent autour des bureaux-omnibus en tenant à la main, d'une manière ostensible, un numéro d'ordre.

Leur regard se porte de droite à gaucbe, pour s'assurer qu'elles ne sont l'objet d'aucune observation. Se pressant ensuite autour de la personne à dévaliser, elles la serrent assez fortement tout en se plaignant elles-mêmes d'être poussées.

Celle qui a mission d'enlever le porte-monnaie est masquée par une complice qui reçoit l'objet soustrait et quitte la foule sans précipitation.

Si la volée s'aperç<ût de la soustraction et fait arrêter sa voleuse, cette dernière proteste et laisse tomber adroitem-mt le porte-monnaie. Elle a sa réponse prête :

« Votre porte monnaie... il est à vos pieds! » Vous êtes folle! »

Et au moment ou la personne beureuse de retrouver son ai'gent se baisse pour le ramasseï-, elle s'esiiuive.

Quelquefois la soupçonnée demande à être conduite en présence du commissaire de police; et naturellement, lorsqu'on la fouille, on ne lui trouve rien de suspect; la plaignante est alors mise dans l'obligation de faire des excuses, quand on n'exige pas d'elle une somme d'argent à titre de dommages intérêts.

Ce fait se renouvelle assez souvent et prouve

l'audace et le sang-froid de ces femmes, sachant adroitement profiter de toutes les péripéties que présente une affaire pour exploiter la victime sous toutes les formes.

Si les « tireurs » sont habiles et s'adressent plus particulièrement aux hommes, les « tireuses » ne le sont pas moins et s'occupent spécialement des poches apparentes ou cachées de leurs voisines.

Je les considère comme dangereuses et difficiles à surprendre.

En effet, l'ampleur des vêtements permet de cacher le jeu des mains, et la présence des agents dans les groupes où elles opèrent est facilement remarquée et rend les arrestations difficiles.

Rareuient, les femmes qui se livrent à ce genre de vol travaillent de complicité avec dos hommes.

Si le contraire se produit, ce sont elles qui se chargent de la soustraction, et leur mode est à peu de chose près celui employé par les pickpockets.

En cas de flagrant délit, le complice prend la qualité d'agent de la sûreté chargé de surveiller la voleuse ; il félicite avec chaleur la personne volée pour son courage, son adresse, et se charge de l'aider à maintenir l'arrestation, en attendant l'arrivée des gardiens de la paix.

La voleuse respire ; elle est lâchée par sa victime.

Quelques instants se passent, et le pseudoinspecteur avec sa complice prennent la fuite.

Les (( tireuses » de profession arrivent à se créer de beaux bénéfices.

Elles sont toutes intelligentes, astucieuses, et quelquefois poussent l'audace jusqu'à faire des compliments de condoléance aux personnes qu'elles viennent de dévaliser.

— Si les Italiens, dit le Préfet, sont, d'après vous, passés maîtres dans la façon de vider nos poches, en est-il de même pour les Italiennes?

— Oui, elles apportent une grande sûreté d'exécution dans leurs exploits, et l'arrestation d'une Italienne est chose rare.

C'est l'Allemagne qui nous envoie le plus grand nombre de pickpockettes ; mais ce ne sont pas les plus adroites.

Les Anglaises élèvent ce vol presqu'à la hauteur de l'art. Manœuvrant de préférence avec la main gauche ; elles conservent la droite gantée.

Les Espagnoles sont faciles à reconnaître : petites, sémillantes, le teint mat, elles vont se glissant dans les foules avec une grande vivacité.

Si la présence d'un agent leur est signalée, loin de s'en émouvoir, elles tournent autour de lui et cherchent à lier conversation.

L'une d'elles a dit à un inspecteur en surveillance à la porte des magasins du Bon Marché : « Mon ami, vous perdez votre temps ; vous n'arriverez pas à me prendre. Je mouille, mais il faut me faire maronne (je vole, tâchez de me prendre). »

— Et les Françaises? demanda M. René.

— Les Françaises?... les Françaises ne manquent pas d'adresse, mais elles sont trop préoecupées du résultat pratique du vol qu'elles viennent d'accomplir. Elles ont hâte de vérifier le contenu des porte-monnaie dérobés, et c'es ainsi qu'elles se font prendre.

Le vol à la tii^e tend à s'introduire dans les mœurs des malfaiteurs français. C'est un mal sans remède, résultat des agglomérations des grandes villes, et d'autant plus alléchant que le voleur n'a pas besoin d'avoir recours aux receleurs, ce qui lui évite d'être compromis et arrêté.

Nombre de femmes s'y adonnent, notamment dans les marchés, où les ménagères et les domestiques sont souvent dépossédées de leur porte-monnaie. Elles inventent constamment de nouveaux procédés. Ainsi, au marché Saint- Germain, une pickpockette ayant une quarantaine d'années, la mise convenable, portait sur son bras gauche un enfant de dix-huit à vingt mois dont elle avait disposé les jambes et les pieds de manière cà porter, en les remuant, sur l'ouverture des poches.

Au moment opportun, elle chatouillait légèrement de la main gauche les jambes de l'enfant , tandis que la droite , masquée par ce même enfant, accomplissait son ingénieuse opération.

Si la personne volée sentait un léger frottement et se retournait, la voleuse administrait quelques tapes à son enfant en lui disant :

« Tiens donc tes pieds, tu salis madame ! »

Paroles suffisantes pour empêclier de donner naissance au moindre soupçon.

Un nouveau et particulier cas de vol « à la tire )j vient de se produire.

Un enfant à peine âgé de dix ans, pas plus haut d'un mètre, a été surpris à une station d'omnibus.

Ce précoce filou, fort intelligent, était dressé par son frère, âgé de seize ans.

Les mains dans les poches de son paletot, il dévalisait ses victimes, et si, par une circonstance imprévue, la défiance de celles-ci était mise en éveil, en se retournant elles se trouvaient rassurées par l'attitude inoffensive du gamin.

En fait de poches, le paletot n'en possédait que les ouvertures extérieures, et l'enfant pouvait ainsi égarer ses mains dans les vêtements des personnes pressées par la foule.

Le vol d'une chaîne et de sa montre était un jeu pour lui. Il volait de huit à dix porte-monnaie par jour, et faisait ainsi des rentes à ses parents.

— Vous m'avez détaillé la manière dont les agents procèdent pour suivre et arrêter plusieurs pickpockets réunis. Agissent-ils de la même façon à l'égard des pickpockettes ?

— Non. Les femmes, une fois leurs méfaits commis, se séparent et ne se retrouvent que dans les hôtels où le partage des valeurs a lieu. Quant aux arrestations toujours pénibles, dangereuses, elles ne se font qu'isolément, et sur la voie publique d'ailleurs, tout autre mode

do capture, serait-il meilleur, est interdit aux agents.

Un récent fait, choisi entre mille, vous édifiera sur la difficulté des arrestations.

Il s'agissait d'une fille connue pour se livrer au vol à la « tire » et à la prostitution.

Contrairement aux habitudes des pickpockettes, elle pratiquait adroitement le vol aux étalages et le flagrant délit était insaisissable.

A sa sortie de la prison de Saint-Lazare, elle fut Tobjet de surveillances soutenues et deux inspecteurs de la sûreté Tarrêtèrent boulevard de Sébastopol, à une centaine de mètres des magasins de Pygmalinn, où elle venait de soustraire à l'étalage un parapluie représentant une valeur de douze francs.

Cette voleuse ne fit d'abord aucune résistance, elle reconnut la soustraction pour laquelle on la conduisaitau commissariat de police. Mais arrivée rue des Lombards, elle se laissa tomber, et se roulant sur le pavé elle se mit à crier : c Au secours. »

La foule s'amassa, et sans connaître les motifs de l'arrestation, prit parti pour la voleuse contre les agents. C'est si doux aux passants d'entraver l'action de la police, de lui montrer son hostilité en faisant acte d'autorité par un premier mouvement en faveur des malfaiteurs.

La fille profita de cette tendance pour dire avec animation aux inspecteurs !

« Je suis une honnête mère de famille, je » n'ai rien volé. Ce parapluie je l'ai payé. Vous » n'avez pas le droit de m'arrêter. » Et s'adres-

sanl au public assez nombreux sur ce point, elle ajouta : « Ces deux mouchards, souteneurs » de filles, ont dû tuer père et mère pour faire » un aussi sale métier et les ouvriers travaillent » pour engraisser tous ces salops-là. C'est dans » une mitrailleuse qu'on devrait les mettre pour )> les envoyer au Pape. »

Le groupe hostile applaudissait en criant : « Laissez-la .. laissez-la... A l'eau, les mou- » chards ! »

La position devenait critique.

Un gardien de la paix est intervenu ; mais au lieu de conduire la voleuse et les inspecteurs au poste, il exigea, sur la demande de plusieurs individus et malgré les explications d'usage entre agents de la Police municipale, l'exhibition de leur carte de sûreté, en leur disant : (( Après tout, je ne vous connais pas. »

Facilitée par le public et peut-être par des complices, la femme finit par disparaître, en abandonnant le parapluie volé entre les mains des agents. Ceux-ci, pour sortir d'embarras, eurent alors l'idée d'ouvrir le parapluie, et se plaçant dessous, ils se mirent ainsi sous la protection du gardien de la paix en le priant de les conduire à leur service.

Ils étaient sauvés, le rire avait désarmé la foule.

— Cette fille voleuse et prostituée a dû être arrêtée depuis ?

— Oui, sur mandat de juge, dans un garni de la rue Poissonnière. En sa qualité de récidiviste, elle a refusé de suivre les agents; et cette

honnête mère de famille, sans mari, sans enfants, à leur arrivée, a enlevé sa chemise et s'est étendue sur son lit en disant : « Je vous mets au défi de u\! enlever. »

Il a fallu l'intervention du commissaire de police, pour l'envelopper de couvertures et la conduire comme un paquet dans mes bureaux.

Cette façon nouvelle d'entrer au Dépôt lui a évité la visite de la fouilleuse.

— Toute personne arrêtée est donc l'objet d'une visite corporelle? demanda M. René.

— Elle est obligatoire, nécessaire, pour la sécurité de tous; on évite ainsi des assassinats, des suicides et la disparition des objets volés.

On comprend sans peine l'importance de la fouille, surtout pour les voleurs et les voleuses.

Ces" dernières, au moment de leur arrestation, bénéficient injustement de l'intérêt porté au sexe faible. En les obligeant à retourner leurs poches, elles ne livrent que les choses non susceptibles d'examen, et ce n'est qu'arrivées à la Préfecture de police qu'elles sont l'objet d'une visite dans les plus secrets attributs de leur toilette et de leur personne.

Des valeurs admirablement dissimulées sont trouvées dans les cheveux, d'autres sont cousues dans les ourlets des jupes, des jupons et le plus souvent des chemises.

Les hommes sont minutieusement fouillés et déshabillés.

Les agents passent méthodiquement en revue les chapeaux, les plis, replis de tous les vêtements sans oublier la chaussure.

Ils s'assurent qu'il n'existe aucune cachette dans les parties les plus intimes du corps où les voleurs dissimulent des billets de banque et des rouleaux de pièces de dix francs enduits de cire.

Il n'est pas rare de trouver des louis dans la bouche des malfaiteurs. L'un d'eux avala cinq pièces de dix francs restituées par le cours naturel des choses.

Un voleur avait eu l'ingénieuse idée de coudre des pièces de vingt francs eu dedans et tout autour du bas de sa flanelle ; un autre serrait ses billets de banque dans la doublure de sa redingote et entre ses chaussettes et ses pieds.

Le chapeau de haute forme leur sert de coffrefort. Dans l'intérieur, sous la coiffe, on trouve fréquemment des titres, des valeurs. A l'extérieur, sous le ruban qui en fait le tour, selon sa largeur, on y découvre des pièces de cinq francs, de dix francs et même de vingt francs.

Dans l'intérieur des bottes, sous les semelles, dans les talons, existent des cachettes assez grandes, pour y serrer des bijoux et de l'argent.

Yous avez entendu, monsieur le Préfet, combien la mission des agents de la sûreté appelés aux opérations de flagrant délit était périlleuse et délicate?

En regard du danger qu'ils courent, des émotions et des inquiétudes qu'ils éprouvent, les avantages attachés à la profession sont presque nuls au point de vue pécuniaire.

Les avantages moraux n'existent pas, et les agents comprennent que le public, quand il ne

lui est pas franchement hostile, se renferme à son égard dans une indifférence qui frise le mépris. Cependant, ils échenillentla société des malfaiteurs qui la désolent.

En embrassant cette carrière, l'agent ne doit compter absolument que sur lui-même.

Lorsqu'il est intelligent, il a contre lui la jalousie et quelquefois Fopposition de ses supérieurs qui souvent préfèrent Tignorance au savoir, la sottise au bon sens.

Un de vos collaborateurs, presque votre bras droit, a refusé tout avancement à un inspecteur de la sûreté des plus capables, parce que celui-ci l'avait froissé en lui démontrant, sur sa demande, la théorie et la pratique du vol à « la tire. ))

Après avoir pris quelques notes pour la forme, ce chef supérieur, congédia l'employé.

Ayant tout observé, j'acquis la certitude que ce haut fonctionnaire n'avait rien compris, puisqu'il ne s'était pas aperçu de l'enlèvement de son portefeuille que je lui tendis.

Une légère pâleur envahit son visage Et

depuis, Tagent, qui n'ignorait pas sa valeur, a été l'objet de surveillances suivies, soutenues; on voulait paralyser son zèle, tout en cherchant l'occasion de le révoquer.

Pris d'écœurement, il a fini par donner sa démission.

Au lieu de deux mille francs qu'il gagnait annuellement, il reçoit plus de cinq cents francs par mois du Ministère de l'Intérieur.

— Que fait-il? demanda le Préfet.

— Il est chargé par le Directeur de la Sûreté générale des enquêtes et des surveillances concernant le haut personnel de la Préfecture de police.

— Ce n'est pas sérieux.

— Très sérieux, et je n'ignore pas qu'il termine, en ce moment, le dossier de celui quia causé son départ de l'administration, a Vous serez, m'a-t-il dit, étonné, patron, d'apprendre, à un jour donné, ce qu'il y a de cadavres dans la vie de ce chef. »

— Cadavres! s'écria M. René.

— Oh! rassurez-vous, il ne s'agit pour lui que de mauvaises actions.

— Les agents doivent, dit le Préfet, faire un joli coup de filet le jour du Grand-Prix?

— Cela devrait être, mais...

— Mais... quoi?...

— Eh bien I cela n'est pas. Pourtant, il y a quelques années, les agents de la sûreté faisaient de belles captures sur les hippodromes ; mais ils étaient alors en possession de cartes de circulation leur donnant libre accès partout.

Ces cartes, en assez grand nombre, mises pour les exigences du service à la disposition de la Police municipale, sont détournées de leur

véritable but au profit d'amis politiques et le

personnel de la sûreté est placé sous la direction de rOfficier de paix chargé du service des voitures.

Ce fonctionnaire, charmant sous son uniforme, pose plus ou moins majestueusement devant les tribunes. Il assiste à l'arrivée des

gardiens de la paix, en fait l'appel, les passe en revue et leur assigne les points à surveiller.

Ce travail terminé, il daigne s'occuper des agents de la sûreté pour les faire courir après les mendiants, les ouvreurs de portières et les marchands de programmes.

Sous prétexte d'économies, la Police municipale a organisé le transport en commun des gardiens de la paix et du personnel en bourgeois dans les voitures-omnibus de la Compagnie générale, de sorte qu'en route, sur les champs de course, à l'arrivée comme au départ, les agents de la sûreté sont connus par les intéressés avant d'avoir fonctionné.

N'ayant plus droit à aucuns frais de déplacement, ils hésitent à suivre un malfaiteur dans la crainte de manquer l'heure désignée pour le retour.

Les pickpockets connaissent tous ces détails et en profitent pour devenir les maîtres de nos hippodromes, où ils se sont acclimatés et organisés.

L'année dernière, la surveillance ayant fait défaut, dans une même journée dix-sept portefeuilles ont été enlevés aux sportsm.en dans l'enceinte du pesage.

Un cri général s'est élevé contre la mauvaise et routinière organisation de la Police municipale qui consiste à vouloir, quand même, jeter dans le même moule les gardiens de la paix et les inspecteurs en bourgeois.

— Pourquoi votre service, ne serait-il pas , au moins sur les champs de courses, aussi

libre et indépendant que le personnel des jeux?

— Parce que la brigade « dite des jeux » s'intéresse avec zèle, bien plus aux agissements des hommes politiques qu'aux pratiques coupables des gros et des petits bookmakers.

— Je compte examiner en détail l'organisation de tous les services actifs et, comme vous, j'estime qu'il est urgent de débarrasser la société de ce travail particulier des pickpockets.

Voici l'heure de me rendre au Conseil Municipal; ce soir, je ne suis pas libre, demain non plus : mais jeudi, j'ai l'intention de visiter avec vous l'un de nos grands magasins. Vous pouvez, à ce sujet, prendre vos dispositions.

— Il y a justement, répondit le Chef de la sûreté^ dans l'un d'eux, une de ces expositions périodiques de nouveautés bien faites pour satisfaire les goûts féminins, et réunir toutes les séductions.

Je n'oublie pas, monsieur René, que vous avez le plus vif désir d'assister à la confrontation que M. le juge d'instruction doit faire rue de la Pompe. Vous y retrouverez Oiseau-Mouche et Porthos.

UN JOLI MONPE 197

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