CHAPITRE VII
Vols dits à l'Américaine
— Oui, monsieur le Préfet, Paramour s'est évadé.
— Comment ce fait a-t-il pu se produire?
— A l'aide d'un ordre d'extraction sur lequel des faussaires ont imité la signature du Juge d'instruction, et contrefait à la plume, le timbre humide du Parquet.
Les révélations de cet inconnu à la justice, avaient pour but de gagner du temps afm de mettre ses complices à même d'agir.
— A-t-on conservé le souvenir des deux individus nantis de cette fausse pièce?
— Souvenir bien vague... Ah! c'était une véritable organisation de malfaiteurs où les plus mauvais éléments se trouvaient réunis. Faussaires, voleurs et ce qui est plus grave , des chloroformistes.
Je suis convaincu que ce sont les membres de celte bande qui ont fabriqué le faux chèque de 45.000 francs, payé il y a trois jours, chez le changeur de la rue Saint-Honoré.
— La surveillance existe toujours rue Boulainvilliers ?
— Oui, monsieur le Préfet ; elle est sérieusement établie, puisque la fille Gloria a pris pension chez le concierge.
Je crois cette affaire, pour le moment bien malade, mais j'ai l'espoir de retrouver dans une de mes visites du lundi, à Mazas, ce voleur de Par amour.
— Il est entendu que nous visitons aujourd'hui, et cette nuit, le Paris vicieux; je me suis arrangé en conséquence, et dès maintenant je vous appartiens. J'attends René, qui doit m'app or ter une réponse de la Présidence, et à son arrivée notre excursion pourra commencer.
J'ai lu avec intérêt votre étude sur les pickpockets, et je serai désireux de m'instruire sur les différentes façons de procéder de ces intelligents malfaiteurs qui pratiquent les vols dits :
A r américaine.
Au rendez-moi.
Et au chloroforme.
— C'est d'autant plus facile^ qu'avec mes collègues de Londres et de Bruxelles, je m'occupe de rechercher la meilleure voie à suivre pour nous en débarrasser.
Je vais d'abord vous entretenir du vol à l'américaine, que la presse de tous les pays, par son immense publicité a constamment dévoilé. Mal-
gré Sel forme grossière, rien n'y fait, on le croit impossible; elles « moutonniers », c'est ainsi qu'on les appelle, se laissent touj Durs prendre.
Les reporters parisiens font tous leurs efforts pour mettre les gens naïfs à l'abri de ces voleurs ; et c'est avec raison qu'ils ajoutent aux bas de leurs articles, pour ainsi dire quotidiens, que la crédulité humaine est sans borne et que le nombre des gobeurs s'augmente autant que celui des filous.
Le vrai vol à l'américaine n'est pas aussi facile à opérer qu'on semblerait le croire.
Involontairement, on le confond avec ceux faits au « charriage » et à « l'enfouissement », vols faciles, bétes, s'opérant à l'aide d'appâts grossiers, assaisonnés de boniments n'ayant ni queue ni tête et où l'intérêt plus ou moins calculé, tient la première place.
Les vols (( au charriage » ou plutôt « à la mystification », presque tous commis au préjudice des émigrants en passage à Paris, nécessitent le concours de trois compères.
Le premier remplit le rôle de a leveur », de « jardinier », c'est le « charrieur ». Sa mission consiste à trouver le « pigeon » pourvu d'argent et qu'il croit bon à dévaliser. Il le lève et le jardine.
Le second joue le personnage d'un voyageur étranger, il est, selon la circonstance, Américain, Espagnol, Allemand. Il doit avoir l'air prévenant, les manières engageantes et son costume de voyage est complété d'une sacoche et d'une lorgnette pendues en bandoullière.
Le troisième ne parle pas et agit. C'est Vutilité.
L'étranger commence par suivre le « charrieur » , jusqu'au moment où celui-ci est en possession de son « pigeon ».
Lorsque tous les deux sont bien à point, il les devance, se retourne, vient à leur rencontre et s'adressant, après un salut poli « au charrieur », il lui demande l'emplacement d'une église assez éloignée de l'endroit où ils s'abordent, en cherchant à expliquer qu'un de ses amis l'a prié de remettre une lettre et une forte somme d'argent au curé de cette église, pour une œuvre charitable.
Le « charrieur w indique avec volubilité les différents quartiers qu'il faut traverser, pour s'y rendre.
Le faux voyageur semble ne pas comprendre, et sortant de la poche de son gilet une pièce de monnaie d'or étrangère, il l'offre au « charrieur » , pour lui montrer le chemin.
Ce dernier, après avoir hésité, finit par accepter; il engage le a pigeon » avenir avec eux, en lui faisant remarquer que c'est une bonne aubaine, puisqu'après la course terminée ils s'en partageront le prix et que, tout en guidant le nouveau venu, il lui fera voir, en passant, les belles voies publiques et les monuments remarquables.
On se met en route, et pendant le trajet le complice du « charrieur » raconte qu'il vient d'arriver, et qu'il possède dans sa sacoche plusieurs rouleaux d'or anglais, sur lesquels il
Jésire, au change, perdre le moins possible. lia peur d'être exploité par les changeurs qui ne sont pas toujours consciencieux avec les étrangers.
Leur concours n'est pas utile , répond le « charrieur » ; mon compagnon se rend sous peu à New-York : pourquoi ne pas le faire profiter du bénéfice du change ? d'autant plus que luimême sera obligé de subir une perte sensible sur la valeur des billets de banque dont il est porteur.
Il incite chaleureusement le « pigeon » à conclure l'affaire très avantageuse pour tous les deux.
Voulant inspirer confiance, le faux étranger retire de sa sacoche cinq ou six rouleaux; il en découvre les extrémités laissant voir des pièces d'or.
L'échange a lieu dans un café ; puis, sous un prétexte spécieux, on abandonne le volé à la porte d'une maison à double issue, et lorsque des soupçons naissent dans son esprit, il développe entièrement les rouleaux, il ne voit que les deux pièces d'or placées sur les côtés, le restant est comblé par des rondelles de plomb et de cuivre.
Cet échange de monnaies d'or contre des billets, forme le fond principal des voleurs au « charriage ».
Le moyen est ancien et reste moderne, puisqu'il réussit toujours.
La variation n'existe que dans la façon de l'employer. Ainsi, un charrieur peut inviter nos
complice et le «pigeon » à visiter unemaison de tolérance située non loin des tortilications ; avant d"y pénétrer, il croit devoir lui faire observer que, porter des valeurs sur soi est imprudent, et que la sagesse commande de les cacher dans un des fossés attenant aux bureaux de l'octroi.
Le conseil est suivi, le trou creusé, on procède à l'enfouissement de la sacoche de Fétranger, du portefeuille du « pigeon » sans oublier le porte-monnaie du « charrieur ». Au moment de payer les consommations servies dans la maison de filles, le faux voyageur s'aperçoit qu'il est dépourvu d'argent. Il se désole, et finit par remettre au pigeon une petite clé, en le priant de se rendre au fossé des fortifications pour retirer de sa sacoche un des rouleaux d'or.
Heureux de cette marque de confiance, il part joyeux, se rend à la cachette, voit le trou, se baisse, et constate qu'il est vide.
Le troisième compère, le muet de la bande, l'invisible, Y utilité avait rempli son office, en s'emparant des objets enterrés.
La victime accourt pour prévenir ses compagnons, mais ceux-ci ont disparu. Il ne lui reste plus qu'à porter plainte, et, comme dernière ressource, elle se rend au consulat pour se faire rapatrier.
On le voit, la patience est la vertu maîtresse des « charrieurs ». Ils se promènent souvent des journées entières sans pouvoir réussir le coup prémédité, et les Inspecteurs de la sûreté en surveillance dans les gares, ont vu de nom-
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breux racolages restés sans succès. Les voleurs étaient une semaine sans rencontrer l'oiseau disposé à se laisser plumer. C'est alors qu'ils s'attaquent aux garçons de banque ou à des commis en recettes.
Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur la nature de ce vol d'une exploitation spéciale ; à force d'avoir été décrit, cela deviendrait fastidieux.
— Mais, les gens dupés, que l'on se plaît à reconnaître confiants et naïfs, sont-ils bien à plaindre ?
— Je ne le crois pas; l'appât du gain les conduit, les perd, et dans leur déclaration de vol, ils n'ont pas l'habitude d'expliquer la facilité avec laquelle presque tous se prêtent aux avances des fripons en acceptant de l'argent et des repas copieux arrosés de bons vins.
J'arrive, monsieur le Préfet, au véritable vol à « l'américaine», qui, je le répète, n'est pas aussi simple qu'on le suppose.
Son fonctionnement mérite d'être connu; on ne se figure pas ce qu'il est.
La direction en est confiée à l'aristocratie de la haute pègre.
C'est un bouquet de malfaiteurs dans lequel toutes les aationalités sont représentées, même le vide-gousset anglais, qui ne travaille d'ordinaire qu'avec ses compatriotes.
L'association est vaste, parfaitement organisée, et les résultats sont plus importants que ceux obtenus par la fleur des pickpockets.
Les voleurs à « l'américaine » de profession
se tiennent à l'afrùt aux abords des grandes gares^ où arrivent les étrangers qui se disposent à rentrer dans leur pays natal pour s'y établir avec leurs économies gagnées à force de travail etde privations. Les victimes sont en général des gens ignorants, des manœuvres, des paysans, satisfaits de revenir après bien des années d'absence.
L'organisation corporative de ces grands malfaiteurs est telle, que ses principaux membres ne font que les voyages des deux Amériques en Europe : cela leur permet d'entrer en connaissance avec les passagers et le personnel des bateaux; c'est ainsi qu'ils parviennent à se renseigner exactement sur les personnes qui peuvent être volées avec facilité.
Le plus souvent, ils n'effectuent pas le trajet en entier; à l'aide des renseignements qu'ils ont obtenus, une dépêche cliilirée est envoyée à leurs associés, elle contient le signalement de la future victime et toutes les données nécessaires pour la dépouiller.
Les indications sont si précises, que le vol se pratique quelquefois par l'emploi de deux sacoches pareilles dont l'une, avec une dextérité remarquable, est substituée à l'autre ; et le volé arrivé à destination découvre, à la place de son argent, des cailloux et des rouleaux d'étain.
Quand la personne signalée, par dépêche, débarque du bateau ou descend de chemin de fer, elle voit s'avancer, selon sa nationalité, un Italien, un Anglais, un Allemand ou un Français, qui se charge de gagner sa confiance. Il
porte le costume du voyageur attendu, et se présente comme un compatriote : c'est ce qui explique que, dans le vol à l'américaine, les malfaiteurs de tous les pays sont alliés, mêlés, pour opérer son exploitation sur une grande échelle.
Le principe de ce vol est la confiance : tout repose sur elle. Il faut que le guide qui s'offre au voyageur ne néglige rien pour l'obtenir. Il se fait habituellement passer pour un homme riche, bienfaisant, désireux de le protéger; il lui parle dans sa langue nationale du pays, du village, de la famille et l'émeut en faisant vibrer les cordes sensibles que lui ont fait connaître ses complices d'outre-mer.
La future victime, contente de rencontrer une providence inespérée, est convaincue par le langage, par la tenue, qu'elle a trouvé un compatriote, presque un frère, ou tout au moins un homme doué des meilleures qualités ; elle devient comme les enfants du peuple, expansive, elle raconte son passé, ses projets d'avenir qui doivent en se réalisant lui procurer le repos, le bonheur et la tranquillité.
A ce moment, un agent de la sûreté serait mal reçu en voulant avertir le malheureux du piège dans lequel il va tomber, tellement le bandeau, qui lui couvre les yeux, devient impénétrable aux rayons de la vérité.
Pour justifier leur présence à Paris, ou dans les ports de mer, les voleurs, qui tous ont soidisant fait leur fortune dans le commerce, l'in dustrie, la banque, déclarent y être venus pour
recueillir un héritage. Les inventaires sont longs et les formalités à remplir n'en finissent pas. C'est ainsi qu'ils endorment petit à petit leur homme.
A l'hôtel, oiiil a été chaudement recommandé, ses dépenses sont payées comme le sera le prix du dernier transport qui doit le ramener au milieu de ses parents.
La future victime ensorcelée par tant de bons offices commence à se laisser entraîner.
Le faux bienfaiteur en profite et pousse la sollicitude jusqu'à lui dire : « Prenez garde aux » voleurs, Paris en foisonne, on vous surveille, » des malfaiteurs peuvent se jeter sur vous et » prendre votre argent. Ils sont rarement arrê- » tés et vous n'avez plus qu'à dire adieu à vos )) économies, car si la Police retrouve quelque- » fois les voleurs, soyez persuadé qu'ils n'ont » plus rien sur eux. Agissez donc comme bon » vous semblera, vous êtes averti; je vous parle » en compatriote, en ami. Croyez-moi, vous » ferez bien de me confier votre argent, vous M n'en avez pas besoin, puisque je solde vos )) dépenses et que je ne vous quitte pas. »
Le voleur touche presque à son but, il se voit déjà le maître de la sacoche si longuement convoitée ; il a, par persuasion, semé l'inquiétude dans l'âme de sa victime ; il va frapper le coup décisif en continuant à l'émouvoir par des histoires de vols exécutés avec une audace exceptionnelle.
(( Moi, dit-il, en voyant le bonhomme terrifié, » on ne m'en remontre pas ; grâce aux précau-
» tiens que je prends, j'ai su éviter dans mes )) nombreux voyages la visite des escrocs et des » filous. »
Emu, troublé par une variété de sentiments difFérents, les valeurs sortent enfin des mains de son légitime propriétaire et passent doucement, sans secousses, dans celles de l'habile voleur. Celui-ci n'a plus qu'un mobile : terminer par la fuite ; c'est alors qu'il remet vingt francs à sa dupe en la priant, pour gagner du temps, de choisir des cigares, de bons londrès, noirs, secs, tachetés de blanc, puis il monte dans la première voiture et disparait.
Ces vols à l'américaine sont si étranges, que le public les attribue à l'imagination féconde des journalistes.
L'Italien, comme dans beaucoup d'autres manières de voler, occupe le premier rang. Il l'emporte en finesse et en stratagème; c'est avec une adresse qui lui est toute personnelle, qu'il dirige ce vol, sans se départir une seule minute de l'imperturbable sérieux qui le caractérise, même dans les farces les plus drôles. Il possède la verve, je dis le mot, la blague nécessaire pour mener à bonne fin une pareille entreprise. L'Italien a toujours eu le génie de l'intrigue joint aune souplesse presqu'orientale.
Quand il tient le sujet bon à dévaliser, il faut le suivre et le voir manœuvrer avec ses complices.
Leur tactique est admirable. Us commencent par s'échelonner le long des rues, et guettent en même temps la police et le pilote abouché avec le pigeon.
Le moindre geste convenu d'avance, est com pris et transmis rapidement; aussi le meneur en chef prépare son plan, ne fait aucun signal sans connaître le parti pris par le voyageur qui, souvent, ne quitte une gare, que pour en reprendre une autre le jour môme.
Les auteurs des vols à l'américaine, constamment en route, échappent presque toujours à l'action de la justice- Une police internationale bien comprise pourrait seule paralyser leurs nombreux méfaits ; elle suivrait aussi de près les opérations des pickpockets et finirait par connaître à fond le mystérieux travail des chloroform.istes.