‹ Un joli mondeChapitre 12 sur 20 · CHA.PITRE VIII · texte numérisé non relu

CHA.PITRE VIII

Vols dits : « au rendez-moi. »

— Les pickpockets, les voleurs à l'américaine et les voleurs au rendez -moi forment, monsieur le Préfet, trois catégories de filous dont les manières d'agir sont nettement définies.

Pour les connaître, les suivre, les arrêter en flagrant délit, il a fallu comme je vous l'ai déjà dit, dresser des agents spéciaux, et cette éducation policière nécessite un labeur de plusieurs années.

Les voleurs au rendez-moi se divisent en deux classes, ayant des mœurs diamétralement opposées.

■ La première est la moins dangereuse, mais elle puise sa force dans une impunité presque assurée par le genre de vie qu'elle mène. Elle comprend les bohémiens.

La France, comme les autres pays policés,

est parcourue depuis des siècles par des individus absolument rebelles à tout esprit de civilisation et de société, n'aimant que la liberté de la paresse et travaillant à leur aise et à leur fantaisie. Ennemis de la contrainte, ils ont en horreur toute occupation suivie et régulière.

On les reconnaît facilement à leurs traits accentués et à leur teint brun-jaune, presque olivâtre, qui les caractérisent.

N'appartenant à aucune nation, ils les haïssent toutes, et passent leur existence à les exploiter les unes après les autres.

Ce sont eux qui forment ces petites bandes, sortes de tribus nomades, composées de gens sans état civil et ne connaissant les mairies que pour y aller mendier.

Ces gens parlent un baragouin qui n'a rien d'humain, inconnu dans toutes les langues, et dont usent avec intention et succès les pickpockets et les pickpockettes, au moment de leur arrestation et jusqu'à leur sortie de prison.

Les mots sont généralement longs, bizarres, leur consonnance est rude ou douce, selon la circonstance; c'est leur jargon commercial international, sorte de javanais confectionné par eux et pour eux ; aussi se servent-ils mutuellement d'interprètes.

Ils habitent ces voitures appelées caravanes, que l'on voit momentanément installées aux alentours des fortifications, et où la promiscuité la plus complète et la plus répugnante confond les sexes.

Leur vie dans ces maisons roulantes, comme

celle du renard, est faite de proie. Ces bohémiens semblent avoir pris cet animal pour modèle en l'imitant dans ses ruses, ses souplesses et sa fourberie.

Professant un grand mépris pour le travail honnête et sérieux, ils possèdent néanmoins à un assez haut degré l'esprit de prévoyance. Ils sont relativement sobres, avares et conservent des économies qui les dispensent de se livrer d'après leur langage, him métier trojd dangereux.

Cette prévoyance est tellement notoire qu'elle leur permet, en cas d'arrestation, de tromper la religion de jeunes Juges d'instruction peu initiés aux pratiques mystérieuses d'un grand nombre de malfaiteurs.

Moyennant une forte caution, ces magistrats s'empressent de les mettre en liberté provisoire. Ils ne se présentent ni au tribunal ni à la prison pour purger les condamnations encourues, et toutes les recherches pour les dénicher restent sans réussite. Leur capture est toujours difficile.

Ces bohémiens , désignés sous le nom de Ramonittchels^ exercent des professions diverses et d'une nature essentiellement errante ; ils sont à l'occasion, colporteurs, tireurs de bonne aventure , conducteurs d'animaux sauvages , afin de se livrer plus aisément à la mendicité.

Dangereux, surtout la nuit, ils sèmeront l'incendie dans les campagnes, si cela est nécessaire à l'accomplissement de leurs vols ; mais ils ne sont pas assez courageux pour commettre un assassinat.

Les hommes s'occupent de voler les animaux dont le groupe a besoin. La volaille et le cheval sont nourris sur les propriétés d'autrui.

Les enfants mal soignés, mal vêtus, sans bas ni souliers, offrent aux passants sur les routes, aux habitants dans les villages, des paniers fabriqués avec de l'osier soustrait dans les champs.

Quant aux femmes, elles s'adonnent toujours par deux ou trois au vol du rendez-moi , qui consiste comme son nom l'indique, à remettre une pièce de monnaie pour payer un objet insignifiant, et à ramasser adroitement la pièce et la monnaie rendue.

La chose faite, elles disparaissent aussi rapidement qu'elles sont arrivées.

Quelques-unes cherchent, soi-disant pour les revendre, les anciennes pièces de monnaies d'argent et de billon, ce qui leur donne la facilité d'exploiter les personnes confiantes, disposées à montrer, par ostentation, ce qu'elles ont d'économies.

En achetant deux ou trois vieux sous, elles s'emparent avec adresse, sous les yeux des naïfs imprudents, de plusieurs pièces blanches.

D'autres, plus habiles, connaissant par expérience la faiblesse et la crédulité de certaines paysannes, en profitent pour s'emparer de leur esprit. Elles expliquent que possédant le don de double vue, elles aperçoivent dans des sacs, soigneusement cachés, de fausses pièces de monnaie d'or et d'argent mélangées avec d'autres de bon aloi, qu'il y a lieu de les retirer dans la

crainte d'une perquisition et d'une saisie générale.

Les sacs sont vidés, et c'est alors que les voleuses s'emparent des pièces étrangères, en se chargeant de les remplacer plus tard par d'autres d'origine française.

La deuxième classe des voleurs au rendezmoi est la plus redoutable par son nombre et ses agissements.

Le personnel se compose de souteneurs, d'aides-bookmakers, de camelots et de garçons marchands de chevaux.

Si les pickpockets et les voleurs à l'américaine fonctionnent silencieusement, avec ruse, finesse, les voleurs au rendez-moi de cette deuxième catégorie opèrent avec brutalité, audace, effronterie.

Ils se font un jeu de braver tout ce que les autres voleurs ont à cœur de dissimuler ; heureusement pour le public et les commerçants, ces aventuriers mènent une vie désordonnée, crapuleuse, s'abrutissent par des excès de toute nature, et à force de fréquenter les filles prostituées finissent par tomber entre les mains de la police.

Le souteneur-voleur pratique le vol au rendez-moi, lorsque sa « marmite est fêlée », c'est la désignation de la tille dont il vit, et qui se trouve à V ombre ou prisonnière, pendant plusieurs semaines.

Souvent, sa maîtresse, pour se rendre libre ou changer de souteneur, le pousse à voler avec le secret espoir qu'il se laissera prendre.

Le « rendem », comme l'appellent les malfaiteurs, se livre à une exploration continuelle; ses dupes sont nombreuses à Paris et plus encore en province, au cours des fêtes agricoles et communales.

Il a son Bottin, forme ses listes d'adresses, tire des plans, s'oriente et choisit de préférence ses victimes parmi les individus récemment établis et par cela même inexpérimentés. Si l'excursion projetée doit être longue, il s'associe avec un ou deux camarades audacieux et intelligents.

Selon l'envergure du voleur, il opère avec une pièce de deux, cinq, dix ou vingt francs. Une fois la pièce et la monnaie ramassées avant que le commerçant ait pu s'apercevoir du vol, le malfaiteur quitte la boutique, pour recommencer un peu plus loin.

Les voleurs au rendez -moi qui travaillent dans le grand, font usage de billets de cent ou de cinq cents francs.

Ils louent ou sont propriétaires d'une voiture attelée d'un cheval souple, léger, obéissant à la main.

Une fois l'argent enlevé, le voleur monte vivement dans la voiture, le cheval part au galop et disparaît; il dépasse sans la moindre peine les pauvres chevaux traînant les voitures publiques et le commerçant, surpris, ne peut même pas se donner la satisfaction de faire suivre, soit à pied, soit en fiacre, ses filous, car le cocher est le complice indispensable.

C'est en province que les voleurs au rendezmoi ont le plus beau jeu.

Un seul pénètre dans le magasin désigné et choisit un objet. Au moment précisé, et selon les dispositions locales, il se lève sur la pointe des pieds ou se gratte la tête.

Ce sont les signes caractéristiques employés par les voleurs et les voleuses au rendez-moi, pour faire appel à leurs complices.

A ce signal, un premier acolyte se présente, puis un second. Ils demandent séparément des marchandises placées sous des vitrines, dans des montres, pour accaparer l'attention du marchand et faciliter le vol.

Si le commerçant a des doutes et voit la manœuvre, le voleur ne perd pas son sang-froid; il s'excuse et fait passer son acte sur le compte d'une distraction.

L'audace ne leur fait pas défaut. Le vol se commet sous les yeux ébahis, pétrifiés du débitant qui, le plus souvent, par amour-propre, ne porte pas plainte. Si c'est le mari qui est au comptoir, il le cache à sa femme ; la femme le cache au mari, l'enfant n'en parle pas à ses parents; ni le commis à ses patrons.

On tâchera de masquer la somme ainsi détournée en se rattrapant sur autre chose.

Les voleurs au rendez-moi n'ont pas, comme certains malfaiteurs, des bandes organisées, disciplinées, soumises à l'action de chefs.

Chacun est libre et marche à sa fantaisie, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.

Sur ce point, la liberté est absolue.

Quand ils se réunissent, c'est pour un moment. Ils ne sont jamais engagés. Naturelle-

ment les plus intelligents prennent la direction, et leur autorité n'est que temporaire.

Ils forment de petites compagnies volantes, presque toujours insaisissables, par la difficulté de trouver les plaignants et les témoins pouvant les reconnaître.

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