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CHAPITRE IX

Les Ghloroformistes

— Avant de vous développer les artifices employés par les chloroformistes, permettez-moi, monsieur le Préfet, de commencer par une anecdote concernant une ancienne individualité financière.

Au lieu de vous éloigner du sujet que vous désirez connaître, elle y conduit.

Ce manieur d'argent d'origine allemande, possesseur d'une fortune de Bourse scandaleuse, était, phénomène assez rare, détenu à Mazas.

Il comptait, malgré sa nationalité, beaucoup d'amis politiques ne tenant pas à voir figurer leurs noms dans un procès criminel, que l'on savait émaillé d'abus de confiance, à l'aide de faux fort habilement dissimulés.

Dans la crainte de scandales pouvant amoin-

drir leur prestige, tous firent de nombreuses démarches à l'effet d'obtenir la liberté provisoire du banquier-faussaire.

Le Procureur de la République resta sourd à toutes les supplications, et le Juge d'instruction refusa les offres de cautionnements fantastiques.

On tenait sous la main de la justice un escompteur de contrebande, à la boutonnière enrubanée, facile en affaires, aux mœurs plus faciles encore, ayant son coupé, sa maison de ville et sa propriété à la campagne.

L'occasion se présentait pour frapper sur un de ces modernes Robert-Macaire.

Il fallait un exemple ; mais l'homme qui devait en servir disparut, après un mois de prévention.

Il est resté depuis introuvable.

Certains Ministres eurent un soupir de soulagement; leurs amis et ceux du financier en rupture de cellule ne cachèrent pas leur contentement.

Les scandales prévus, sans être positivement écartés, se trouvaient tout au moins ajournés.

Seules les victimes faisaient entendre leurs récriminations, et le Parquet, voulant dégager sa responsabilité, ordonna une enquête qui eut cette fois pour résultat la révocation des deux agents chargés chaque matin , à dix heures, d'extraire le prisonnier afin de l'amener chez l'expert en écritures.

L'apurement des comptes, examiné avec soin, nécessitait de longues et laborieuses séances.

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L'autorité judiciaire, désireuse de mener rapidement l'instruction d'un homme aussi peu recomaiandable, mais tant recommandé, avait, pour éviter une perte de temps, permis à l'inculpé de déjeuner à ses frais dans les bureaux de l'expert.

Un domestique apportait quotidiennement, vers midi, un panier de provisions, en si grande abondance, qu'elles auraient pu servir à rassasier quatre personnes.

En présence des agents, le détenu absorbait successivement, et de bon appétit, homard, poulet, pâté de foie gras, fromage et fruits, le tout bien arrosé par du vin blanc.

Ses gardiens se contentaient, pour toute nourriture, d'un morceau de pain accompagné de quelques figues ou d'une tablette de chocolat.

« Prenez cette tranche de pâté, acceptez ce » pilon de volaille , disait le banquier aux » agents ; cela ne vous engage à rien, et vos » estomacs vous en seront bien plus reconnais- )) sauts, qu'un bourgeois auquel vous auriez » sauvé la bourse et la vie. »

Avec raison, le Préfet de police interdit à son personnel d'accepter de qui que ce soit, et encore moins d'un prévenu, la plus légère rétribution, soit en argent, soit en nature, aussi l'argument réaliste ne toucha- t-il pas les deux braves serviteurs, respectueux de la consigne.

Ils étaient incorruptibles.

Tous les soirs, de sept à huit heures, l'inculpé était réintégré dans la maison d'arrêt, et, par

ordre, le trajet ne devait s'effectuer qu'en voiture et par les mêmes agents.

Le malfaiteur en profita pour s'évader, et voici comment :

Il ne fumait que des cigares de premier choix, venant de la Havane, munis d'un léger cartouche à filets d'or, contenant ces trois mots : (( Non-plus-ultra. »

Il en offrit quelques-uns aux agents, et ceuxci, en fumeurs endurcis, les trouvèrent excellents. Ils n'étaient pas pour cela de bien grands coupables.

Un soir, devant la porte d'entrée de la maison d'arrêt de Mazas, une voiture aux stores fermés s'arrêta; le cocher, ne voyant personne bouger, descendit de son siège, ouvrit la portière et resta ébahi en ne trouvant plus que deux voyageurs sur trois montés dans son fiacre rue de Rivoli.

Il secoua avec vigueur les deux hommes qui dormaient profondément ; n'en pouvant rien tirer, il requit alors un gardien de la paix. Celui-ci prit place près du cocher et fit conduire les deux dormeurs au commissariat de police du quartier.

A leur réveil, ils se rappelèrent que, sur la place de la Bastille , ils avaient éprouvé un malaise bientôt suivi d'engourdissement, d'insensibilité et d'anéantissement général.

Il était évident qu'on avait introduit un narcotique dans les cigares fumés par eux.

Je reçus l'ordre de ne pas rechercher les complices de l'évadé aux cigares intoxiqués;

mais j'en profitai pour adresser des notes détaillées à mes chefs, sur l'art d'enlever sans douleur argent et bijoux à son prochain, par l'emploi des narcotiques, et notamment du chloroforme. Le Chef de la Police municipale, en lisant ces notes, a daigné sourire. Il n'avait jamais entendu parler de chloroformistes , et encore moins de leur présence à Paris.

— Mes agents secrets, dit-il à son employé préféré, seraient donc pris en défaut ; cependant ils coûtent assez cher, et j'ai le droit d'être honnêtement servi.

— Les voleurs au narcotique sont-ils nombreux ?

— Pas précisément, mais il y a lieu de ne pas les confondre avec les chloroformistes. C'est le jour et la nuit.

Les vols, dits au narcotique, sont l'œuvre d'individus connus sous le nom « d'anesthésieurs )>\ ils se mettent en quête de personnes disposées à boire avec le premier venu, et dans les grands centres ces sujets-là foisonnent.

Après s'être assuré que le buveur choisi possède de l'argent, on l'endort en lui faisant fumer du tabac mélangé avec de l'opium, ou bien en lui versant dans son verre un liquide dont l'effet procure un assoupissement assez long permettant de le dévaliser en toute sécurité.

Souvent les Anesthésieurs s'adressent à des garçons de banque, à des commis en recettes assez imprudents pour aller prendre leurs repas dans certains débits de boissons situés aux environs des gares.

Ces sortes d'établissements servent de lieu de rendez-vous à des gens disposés à profiter de toutes les circonstances pouvant les mettre à même de faire une bonne opération, et les cas de cette nature ne sont pas rares.

Ces malfaiteurs attendent en jouant aux dominos et en fumant, Tarrivée de Tinconnu, et celui-ci se présente.

La conversation s'engage, une partie de cartes est proposée et l'on joue à qui paiera le café et les autres consommations.

Le futur volé est heureux, il gagne constamment : c'est dans Tordre des choses.

Peu à peu sa joie se modère, ses nerfs moteurs fonctionnent avec difficulté, une perturbation générale s'empare de tout son être, il ne peut définir ce qu'il éprouve ; en quelques minutes, il est privé de sentiment, les cartes lui tombent des mains, il s'endort, et àson réveil il s'aperçoit de la disparition de son argent, de ses bijoux, et se trouve en présence du marchand de vins qui lui réclame le montant des dépenses.

Les endormis volés, sont momentanément malades, mais ce n'est jamais mortel; je n'en dirai pas de même pour les personnes soumises, dans le sommeil, à l'inhalation du chloroforme, car les médecins ne sont point d'accord sur ce mode d'empoisonnement.

Les uns déclarent qu'il est difficile d'administrer ce liquide à]quelqu'un qui serait endormi.

D'autres ont affirmé que rien n'était plus aisé.

Les chloroformistes pourraient sur ce point, mettre ces messieurs d'accord. Ils existent et

usent avec habileté, soit à l'aide d'une éponge, soit à l'aide d'un mouchoir de cette substancevénéneuse, de cet agent anesthésique, puissant, tenace, toujours dangereux et qui peut, mal administré, avoir de funestes effets.

Les chloroformistes sont lins, adroits, entendus; on les rencontre en chemin de fer, sur les paquebots, dans les hôtels. Essentiellement cosmopolites, les voyages forment la plus grande partie de leur existence. Ils parlent comme un guide et connaissent les villes d'eaux, les bains de mer oii l'aristocratie et la finance se réunissent.

Ce sont de véritables indicateurs ambulants, qui ont la qualité de savoir vous endormir de toutes les façons, pour mieux vous dévaliser.

Le voleur au chloroforme est généralement un fruit sec, ayant fréquenté les Ecoles de médecine, où il a connu l'emploi et Tefficacité des narcotiques.

Homme du monde, intelligent, aimable convive, sa conversation est entraînante; il parle plusieurs langues et se délivre des titres de noblesse.

Au physique il est agréable.

Prévenant avec les femmes, il est toujours en quête de filles à marier. Il devient l'intime, le privilégié des mamans, surtout des riches bourgeoises. Excellent danseur, un peu musicien, il se fait accepter des filles.

En chemin de fer, voici comment il procède. Il n'a pas besoin de déployer toutes ses qualités. Les premières lui suffisent.

Il cherche son portefeuille. L'homme est devenu pour lui un portefeuille. Il Tattend dans un bureau de chemin de fer, Paris-Lyon-Méditerranée. C'est un long parcours. Il a vu des portefeuilles s'ouvrir et il choisit le mieux garni.

Il prend le même billet, et emporte dans son sac de voyage, une réserve de victuailles, du bon vin, des cigares extra, des cartes à jouer et tout ce qu'il faut à un voyageur aussi expérimenté que lui.

Il monte en wagon avec le i:) or te feuille, et engage adroitement la conversation. Au tiers du trajet, il fait ressortir les inconvénients d'un buffet de chemin de fer, la cohue, l'ennui, l'attente pour se faire servir et le peu de temps laissé aux voyageurs.

D'une manière engageante, il offre à son compagnon de voyage, de partager son menu. Il devait se rendre en Suisse, avec un ami. C'est au dernier moment qu'il a reçu de lui une dépêche, annonçant son regret de ne pouvoir l'accompagner. Au besoin il montre la dépêche, voilà pourquoi il est en possession des deux timbales en argent et de toutes ces provisions.

En cas de refus, son repas terminé, il présente sans affectation des cigares préparés comme l'était son vin.

On cause, le temps s'écoule et le bruit monotone que fait le train joint à la fumée du cigare plonge le malheureux dans une torpeur qu'il ne peut vaincre. Il finit par s'assoupir.

Le chloroformiste ouvre sa fiole et la place, pendant quelques secondes, sous les narines du

dormeur. En même temps, il applique doucement une feuille de parchemin très fin sur la bouche, pour éviter les aspirations de Tair extérieur. Ce parchemin s'appelle « Etouffoir » ; il a la forme du bas d'un masque de Carnaval.

L'homme dort complètement, c'est presque un cadavre. Les vapeurs du chloroforme l'ont anéanti.

En toute sécurité, le voleur se livre à son opération. Il prend, ouvre le portefeuille et s'empare de l'argent, en ayant soin de laisser un ou deux billets de banque. Il replace le portefeuille dans la poche et ne touche ni au porte-monnaie ni à son contenu, il respecte également les bijoux.

A la première station ou au premier embranchement, il descend de wagon; ses bagages ne l'occupent pas, il en a fort peu, et les effets qui s'y trouvent ne sont jamais marqués.

— Pourquoi, demanda le Préfet, cette générosité du voleur, qui peut sans danger tout soustraire. Les bijoux, cela s'explique, on peut les reconnaître ; mais abandonner volontairement de l'argent, pour un voleur c'est original.

— En voici l'explication : Le chloroformiste a pour habitude de ne jamais laisser sa victime dans l'embarras, et l'argent abandonné a deux raisons.

Si le voyageur, à son réveil, n'ouvre pas le portefeuille et s'aperçoit du vol tardivement, il mettra la cause du départ de son voisin sur le compte d'un incident.

Si, au contraire, il constate la disparition de

ses valeurs, il peut croire à une perte, à une erreur.

Un individu qui n'est pas dépourvu d'argent est moins pressé d'aller porter plainte.

Le voleur gagne du temps en s'éloignant.

Yoilà cette première raison ; la seconde est plus grave.

Dans le cas où il y aurait crime involontaire, les autorités appelées à établir les causes du décès ne pourront l'attribuer qu'à une mort subite.

Le voyageur ne présentant aucune lésion extérieure, il est de plus en possession de ses papiers, de son argent et de ses bijoux. On avertit la famille et l'inhumation est autorisée.

Par une curieuse coïncidence, sur une grande ligne, presque à la même heure, au mêaie endroit, trois personnes ont été trouvées mortes, dont deux occupaient le même compartiment.

Sur les paquebots, le chloroformiste use de tous ses artifices.

La vie est monotone à bord, il faut tuer ces longues heures de navigation ; on se lasse, on se fatigue d'admirer les vagues, les calmes plats, la voie lactée ou les rayons d'un soleil tropical.

Une conversation agréable plaît souvent davantage.

Les paquebots transportent plus de commerçants que de poètes.

Le chloroformiste prend souvent la qualité de médecin. Les femmes ne détestent pas cette profession.

En mer, elle a encore plus de succès. Il choisit son monde, et prépare complaisamment un jaune d'œuf battu dans du madère pour combattre les nausées de la maman ou de la fille. Le mal de mer fait tant souffrir.

Le père couve du regard ce bon jeune homme qui va rendre la santé à toute la famille.

Pour lui, cette famille sert d'appât, elle le pose, le fait connaître ; après son jaune d'œuf au madère, il peut faire prendre n'importe quel poison au riche planteur ou commerçant américain dont il veut faire sa future proie.

On débarque à Marseille. Le soi-disant docteur quitte la famille qu'il n'a cessé de fréquenter pendant toute la traversée.

C'est tout ce qu'il exigeait d'elle.

Alors il s'attache à son planteur, il se cramponne lui et devient son ami.

Il sait oii se trouve le portefeuille, mais il faut s'en emparer.

La scène se passe ordinairement dans un cabinet particulier. Tous ont le même défaut : petits, étroits, bas de plafonds, sans air. Pour y respirer, il est nécessaire que la fenêtre reste ouverte, et quelle fenêtre?

Le chloroformiste exploite cette situation.

Le repas terminé, pendant que le garçon enlève le dessert, change la nappe, et prépare le café et les liqueurs, il se lève, invite son ami à fumer un cigare à la fenêtre.

Le café bien chaud est servi, il attend dans les tasses. Le voleur attire l'attention de son convive sur une fille qui passe au bras d'un

amant, et s'efface légèrement, sans cesser la conversation. Par prudence et pour le maintenir dans cette position, il a le soin de laisser sa main gauche reposer sur l'épaule de sa victime, puis il étend l'autre bras, et la main libre verse le pernicieux liquide dans la tasse qu'il lui destine.

Le poison ne tarde pas à produire son effet.

Rien de plus naturel qu'un homme s'endormant après un bon repas.

Le portefeuille est alors soulagé de la plus grande partie de son contenu.

Je vais vous raconter un fait curieux qui vous édifiera sur la façon d'opérer des chloroformistes dans les maisons meublées.

Mon cousin, secrétaire-trésorier d'une société industrielle et commerciale, réside à Bordeaux.

Il vient plusieurs fois par an à Paris. En locataire fidèle, il se fait conduire dans le même hôtel, un des plus grands et des mieux réputés.

A son dernier séjour, remontant à trois mois, il a touché dans une banque, pour un armateur, la somme de cinquante mille francs. Obligé de repartir le lendemain à la première heure, il n'a pas cru devoir, selon son habitude, faire le dépôt de cette somme dans la caisse de Fhôtel, dépôt d'autant plus facile qu'il est gratuit.

A neuf heures du soir, il se mit au lit. 11 avait disposé ses vêtements sur un fauteuil et s'était assuré de la présence dans la poche gauche de sa redingote d'une enveloppe cachetée par les soins du banquier, enveloppe renfermant les cinquante billets de mille francs.

Mon cou&in pouvait dormir tranquille, certain de se réveiller, selon sa coutume, à quatre heures du matin. C'était absolu et sans exception, et cela depuis plus de vingt années.

A neuf heures, il dormait encore.

Il ouvrit enfin les yeux comme un homme inconscient, ayant vu et entendu, pendant son sommeil, des choses anormales.

Sa première pensée fut celle-ci : « Je suis volé ! »

Un regard jeté dans sa chambre lui confirma cette idée.

Le tiroir de la table de nuit, au lieu d'être à sa place, se trouvait à l'extrémité de la pièce, sur un fauteuil.

Il y voit ses clés, sa montre et son portemonnaie contenant une certaine somme en or.

La clé de la porte d'entrée de sa chambre est bien sur la tablette de la cheminée où il l'avait posée.

Il se précipite sur sa redingote pour tâter la poche. L'enveloppe était présente, mais avec les cachets brisés, et le voleur avait remplacé les cinquante mille francs par un supplément littéraire du journal le Figaro.

Sa déclaration faite au commissaire de police, Tenquête commença.

Le propriétaire de l'hôtel s'est multiplié pour faciliter les recherches de l'autorité.

Son personnel paraissait être à Tabri de toute suspicion.

Malheureusement, on constata que plusieurs clés, prises au hasard sur les portes voisines,

ouvraient la chambre de mon cousin. Le voleur connaissait cette particularité, mais le volé avait été bien imprudent.

Chaque serrure est pourvue d'un petit verrou fixé à sa partie inférieure ; c'est la sécurité de tous les voyageurs, qui peuvent ainsi s'enfermer.

Mon cousin reconnaît qu'il avait retiré la clé après avoir essayé de donner le double tour à la serrure, mais celle-ci était obturée.

Quant au verrou, jamais il ne s'en servait, ne voulant pas empêcher, dans la crainte d'une indisposition, les secours d'arriver.

Mon parent avait-il été indiqué et suivi?... On n'ignorait pas à Bordeaux le but de son voyage à Paris.

Le voleur était-il présent au moment de l'encaissement des 50.000 frimes?... C'est ce qu'il a été difficile de prouver.

Le personnel de l'hôtel ne pouvait être soupçonné que sur un point.

Mon cousin n'oubliait jamais de déposer son argent à la caisse ; ce soir-là et par exception, il l'avait conservé.

Pour s'assurer si réellement il était en possession de valeurs, il a fallu se procurer une clé, et savoir que le locataire n'avait pas l'habitude de pousser, en se couchant, le verrou de sûreté.

— Le mouvement des voyageurs a-t-il été nombreux pendant la journée et la nuit de ce vol, demanda le Préfet ?

— On y a relevé vingt-cinq entrées et soixantedouze sorties.

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Il est inutile de parler des inscriptions, chaque voyageur prend et donne le nom à sa convenance, et les malfaiteurs n'éprouvent pas le besoin d'établir leur présence par un écrit pouvant servir de pièce à conviction.

Mon parent m'a expliqué qu'à son réveil il avait ressenti une vive douleur aux articulations de la mâchoire supérieure et un picotement dans l'intérieur du nez. Son regard était vague, incertain, sa tête lourde ne pouvait rester droite et avait une tendance à se pencher en avant.

Ce genre de malaise lui était inconnu.

Pendant la journée qui a suivi le vol, il a constamment lutté contre le sommeil, et malgré tous ses efforts de volonté, il s'est endormi plusieurs fois en voiture.

Ce vol était l'œuvre d'un chloroformiste, cela m'a été confirmé par ceci :

Au cours de l'enquête, M. Williamson, le chef de la Police de sûreté de Londres, est venu à Paris, pour y rechercher un dangereux sujet hollandais, surpris par une visite inattendue, en flagrant délit de vol dans un appartement meublé, d'un hôtel situé non loin de la gare de Charing -Cross.

En voyant la victime couchée, pâle, sans mouvement, on la crut morte... Elle n'était qu'endormie.

Le voleur, en sautant par une fenêtre, a pu s'échapper sans avoir le temps de prendre son chapeau resté sur un guendon, et dans l'intérieur duquel se trouvait fixé, à l'aide d'une

ganse légère, un petit flacon en verre noir, ayant contenu du chloroforme.

Entre le lit et la table de nuit, M. Williamson avait ramassé une éponge en forme de champignon et sa partie concave était encore imprégnée d'une odeur éthérée spéciale , rappelant celle de la pomme de reinette.

On connaissait le voleur, dont la sœur avait été employée primitivement dans l'hôtel anglais et ensuite dans celui dont mon cousin était le client habituel.

Les recherches faites, pour retrouver cette femme et son frère, sont restées sans succès et comme M. Williamson et moi faisions observer au propriétaire de l'hôtel, que son personnel des deux sexes, n'était composé en partie que d'étrangers, il nous répondit: « Je constate avec » regret , qu'ils, font de meilleurs employés )) que les Français. Les voyageurs se plaignant » constamment du ton, des manières et de » l'impolitesse de ces derniers. »

— C'est fâcheux, lui ai-je répondu, car la plupart de a-os employés aux manières si douces sortent des établissements de jeux où les chloroformistes et autres malfaiteurs de cette espèce ont leurs petites et grandes entrées.

J'ai eu l'occasion de causer à l'infirmerie de la prison de la Santé , avec un faussaire qui avait connu plusieurs chloroformistes.

Sa première question a été celle-ci : « A-t-on laissé à votre parent ses bijoux et un peu d'argent? )) Sur ma réponse affirmative, il reprit en disant: « Alors, n'en doutez pas, c'est une de

leurs conditions de travail;^) et il ajouta philosophiquement : « Les habitudes sont des sottises » pour les malfaiteurs ; cela les perd et j'en sais » quelque chose ».

Les chloroformistes sont des artistes, je les ai vus à l'œuvre ; et depuis une quinzaine d'années ils ont formé des élèves, et pas un jusqu'ici ne s'est fait ^jmcer ; ils sont ingénieux, adroits et tiennent le haut du pavé.

— Vous exagérez, lui dis-je ?

— Non pas, et puisque vous êtes bon pour moi, avant de sortir de ma cellule pour être jeté dans la fosse commune, je veux que ce dernier entretien vous soit utile.

Vous le savez , rien ne m'est inconnu . . . hors le bien; puis, essuyant ses yeux, comme un enfant, avec le revers de sa main, il reprit :

« Croyez à l'expérience d'un vieux voleur, dont la mort prochaine débarrassera la société qu'il a exploitée, pendant plus d'un demi-siècle, pour finir... ici. »

Pendant mon séjour à Chicago, il était question dans cette ville de l'organisation d'une société de malfaiteurs dits « chloroformistes », dont les membres avaient l'intention de prendre chaque année un signe de ralliement, de reconnaissance afin de se mettre en rapport avec les complices, indicateurs et pilotes. Le signe de reconnaissance devait être un bijou, une bague, une épingle, une poignée de canne ou de parapluie, enfin un objet en évidence et facile à voir. La correspondance devait avoir lieu sous trois

initiales et un numéro de deux chiffres comme ceci : B. K. V. — 19, 22.

Si, par hasard, un défaut de mémoire venait à faire oublier les trois lettres, le numéro y suppléait.

Les clîloroformistes cachent avec un soin extrême tout ce qui peut les faire reconnaître, surtout le petit flacon qu'ils portent sur eux, dans une poche dissimulée sous la doublure du gilet ou dans l'intérieur du chapeau. Arrêtés en flagrant délit de vol, leur première préoccupation, je dirai même la seule, sera celle de se débarrasser de la petite fiole, et ils y parviennent presque toujours.

— Les chloroformistes ne doivent pas faire à Paris de brillantes affaires? demanda le Préfet.

— Quelquefois, mais leur séjour ordinaire est principalement dans les maisons de jeu, les ports commerçants tels que le Havre, Dunkerque, Rouen, Bordeaux, Marseille.

— Croyez-vous qu'il existe beaucoup de chloroformistes parmi les malfaiteurs français?

— Très peu ; cependant cette manière de voler paraît vouloir s'acclimater à Paris et les femmes galantes commencent à l'utiliser.

On vient, ces jours-ci, d'écrouer à la maison d'arrêt de Saint-Lazare deux filles arrêtées en flagrant délit de vol au Splendide-Hôtel. Sur elles se trouvaient de petits flacons de couleur noire, remplis de chloroforme.

Elles se font passer pour sœurs arrivées depuis la veille à Paris, où elles n'auraient pas encore résidé.

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Les fioles en verre noir saisies indiquent assez leurs relations eivec des individus ayant des connaissances spéciales en médecine ou en pharmacie ; car les femmes ne sont point obligées de savoir que l'air et la lumière forment les causes principales de l'altération du chloroforme.

J'ai souvent constaté avec regret que la justice et la police n'insistaient pas assez sur la présence de petits ilacons vides dans les poches des malfaiteurs arrêtés.

L'emploi des poisons-narcotiques ou stupéfiants est chose funeste pour l'instruction judiciaire. En effet, le volé ignore si son sommeil naturel a été prolongé. L'idée ne se présente même pas à son esprit, et faute d'être interrogé par des Magistrats expérimentés et compétents, le fait primordial passe toujours inaperçu.

Pour les cas de morts violentes, subites, ou qui ne semblent pas naturelles, les Parquets exigent une enquête minutieuse ^ Les Auxihaires du Procureur de la République établissent avec soin la position du cadavre, l'état des vêtements, la situation des instruments, armes, objets et papiers trouvés sur lui ou près de lui.

Le médecin constate les signes de violences extérieures et déclare, souvent bien à la légère, la cause de la mort.

Si le décès a lieu dans un hôtel, cela est désagréable à tout le monde, et encore plus au propriétaire qui n'a qu'un désir, celui bien naturel de se débarrasser avec rapidité de ce gênant locataire.

L'autopsie n'est jamais pratiquée, peut-être amènerait-elle de puissantes et curieuses révélations.

Les morts subites, soit en chemin de fer, soit sur les paquebots, soit enfin dans les restaurants, les hôtels et les maisons de filles prennent des proportions inquiétantes, et vous estimerez, comme moi, monsieur le Préfet, qu'il y a lieu d'appeler l'attention des Ministres de la Justice, de Tlntérieur et des Affaires i^tran gères sur ces voleurs chloroforinistes-opiumistes^ d'autant plus dangereux et insaisissables, qu'ils sont toujours en route.

La famille des voleurs et des assassins ne diminue pas ; elle poursuit au contraire sa marche ascendante, en multipliant ses moyens de perfectionnement.

Le vol brutal, l'effraction vulgaire disparaîtront et, comme chaque époque offre de nouvel] es variations de malfaiteurs ayant des caractères différents, je ne crois pas devoir trop m'avancer en vous annonçant que d'ici à quelques années, vous entendrez parler sérieusement des exploits des Endormeurs.

Ils prendront une place considérable dans les fastes criminels.

On peut en douter; mais à ceux-là je leur citerai, comme un exemple vivant et triste, les assassinats commis dans les chemins de fer en cours de marche.

Ils étaient rares autrefois.

Etre volé, tué en voyage, cela paraissait extraordinaire, difficile, romanesque : il y avait

là-dessous, disait le public, des mystères de famille et la justice a grand intérêt à ne pas faire la lumière.

De nos jours, ce genre de crime est devenu vulgaire, facile ; jamais les voyageurs n'ont été moins en sûreté et le bouton d'alarme manque absolument son but et n'est plus une garantie pour personne. Mais voici monsieur René, nous avons encore le temps de nous rendre dans le Grand-Bazar, pour le voir en leine activité.

C'est toute une étude de la vie parisienne; on y trouve mélangés les femmes, les demoiselles, les filles, les commis, les flâneurs^ les voleurs et les hystériques.

Ces deux dernières spécialités intéressent l'administration.

Vous connaissez, monsieur le Préfet, la façon de manœuvrer des pickpockets et des pickpockettes ; il faut les voir confondus avec les aberrés passionnels.

La mixture entre eux est telle, que vous comprendrez pourquoi M. X. a été arrêté comm« un vulgaire filou.

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