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CHAPITRE X

Frisons -Frisettes

Les grands magasins de Paris, une trentaine tout au plus, servent de lieu de rendez- vous à la haute et basse pègre.

Dans ces immenses bazars, véritables halles d'où l'on sort et entre à son gré, grouillent comme dans des fourmilières, employées, commis et clients.

De fréquentes soustractions s'y commettent soit par le public, soit par le personnel.

Que d'objets volés sont offerts en cadeaux à des parents, à des amis, à des enfants, surtout à l'époque des expositions périodiques, genre de réclames mis en pratique par les propriétaires des magasins de nouveautés pour se mesurer, lutter, se battre et au besoin s'anéantir !

Les femmes, les flâneurs, les amoureux accourent en foule à ces expositions mensuelles,

devenues un centre d'opération pour les agents et les voleurs.

Lorsqu'une femme pénètre dans un de ces établissements, tout conspire contre elle, coquetterie, séductions, modes et facilité de prendre.

Une influence pernicieuse s'empare de tout son être; si elle y séjourne elle se perd. Les économies du ménage et son porte-monnaie ne sont plus seulement en danger il y a en jeu, ceci est plus grave, sa vertu et l'honneur de sa famille.

Très libéral, partisan du progrès sous toutes ses formes,je suis cependant alarmé de l'installation de ces grands bazars internationaux, malgré la merveilleuse organisation que je me plais à leur reconnaître.

Les intéressés, en faisant leur fortune, ont conquis et corrompu les femmes incapables, par curiosité ou défaut d'éducation, de résister au démon tentateur.

Je préfère l'ancien et plus modeste magasin avec des articles spéciaux, à ces foires contemporaines, au cabotinage commercial embouchant toutes les trompettes de la réclame, faisant la parade comme des saltimbanques, et n'ayant, en résumé, pour unique fonds que des stocks de marchandises appropriées à tout le monde et à toutes les saisons.

Le grand bazar, c'est l'immoralité. On ne saura jamais toutes les larmes qu'il a fait verser, tous les suicides dramatiques qu'il a causés.

La dernière et terrible statistique, basée sur une période de cinq années accuse le chiffre

formidable de cent cinquante vols constatés par jour au préjudice des trente principaux magasins de Paris.

Soit une moyenne de cinq pour chacun d'eux.

L'expérience a démontré que les agents de la sûreté et les employés chargés exclusivement des surveillances extérieures et intérieures de ces maisons, n'arrivaient pas à capturer le quart des voleurs et des voleuses.

Pour éviter toute erreur, jamais une arrestation n'est faite qu'après le second vol commis par la même personne. Les agents, d'après les instructions de vos prédécesseurs , n'opèrent qu'aux abords et à l'extérieur des magasins; l'inculpée est tout de suite dirigée sur le commissariat.

A l'intérieur, ce sont généralement d'anciens inspecteurs en retraite qui font le service.

Les vols établis par ces derniers, la personne prise en flagrant délit est déférée au conseil d'administration convoqué instantanément par une sonnerie électrique, bien connue du personnel.

Le conseil statue sur son sort, après l'avoir fait préalablement fouiller. Si elle ne conteste pas, reconnaît le délit, prouve son identité, on compose et, c'est alors qu'elle prend par écrit, l'engagement d'indemniser le grand bazar tout en autorisant, par ce même écrit, l'un de ses délégués à se livrer chez elle, à des recherches sans l'intervention de l'autorité judiciaire.

Dans cette visite domiciliaire, les marchandises neuves sont seules reprises.

Selon son rang, sa position, sa fortune, la femme incriminée verse une somme qui est, dit-on, entièrement consacrée aux pauvres, somme variant de cinq francs à dix mille francs.

Il y a des arrondissements privilégiés, où, plus on vole, moins il y a de pauvres.

Si des contestations surgissent, les membres du conseil maintiennent la délinquante en état d'arrestation, et elle est conduite chez le Commissaire de police.

Ce Magistrat fait aussi son triage.

A la Préfecture et au Parquet du Procureur de la République, le même travail se produit.

En réalité, les poursuites devant les Tribunaux n'existent plus, que pour lespickpockettes ou voleuses de profession rompues à toutes les roueries du métier. A\ec ces femelles, l'honneur n'a rien à voir et toute idée de suicide est écartée.

On ne croirait jamais le nombre de gens qui ont la monomanie du vol. Mettez le chiffre de cent mille pour le département de la Seine, et vous serez encore au-dessous de la vérité. Toutes les classes de la société y sont représentées.

Le vice, la misère et la maladie se confonde fot.

Du côté des hommes, près des plus vulgaires filous, se trouvent des personnalités occupant des carrières libérales, des postes politiques, et ce ne sont pas les moins encombrants.

Voici des noms, monsieur le Préfet

Du côté des femmes, l'impunité leur donn« l'assurance. On rencontre une indigente sur cent voleuses à l'abri réel du besoin. Une ouvrière sur cent mondaines, et cette ouvrière aura soustrait aux fêtes de Pâques, de Noël, ou du jour de Tan un joujou pour son bébé. Il est vrai qu'étant obligée de travailler toute l'année, elle a moins de tentations. Les domestiques sans place commettent de nombreux vols; mais il y en a dix d'arrêtées sur cent institutrices, et celles-ci ne dérobent que des gants. Les gants les attirent plus que l'aimant attire le fer; elles ne résistent pas en présence de ce rayon fascinateur, et ces pauvres diplômées, mourant de faim avec leurs brevets, se font constamment prendre. Cet objet de toilette est indispensable pour se procurer des leçons, et, ne voulant pas l'obtenir par des moyens faciles, elles ont recours au vol.

Youlez-vous connaître toutes ces femmes du monde portant des noms honorables qu'un soupçon n'a jamais, effleurée, qui ont été cependant déshabillées dans les pièces où se trouvent les fouilleiises an Grand Bazar? Elles sont enregistrées ici, comme ailleurs, sur le répertoire des voleuses, parmi les domestiques, les filles galantes et les pickpockettes.

Que de révélations affligeantes contenues dans ces engagements, que certains directeurs rendent aux signataires une fois qu'ils ont été rempHs !

D'autres directeurs, moins délicats, forment un dossier de police dans lequel ils classent par

nuQiéro d'ordre les promesses signées, le résultat de la perquisition faite, les sommes successivement versées et la correspondance échangée.

Si la voleuse appartientau monde delà galanterie, on y annexe sa photographie.

Une cabotine en renom tient la première place dans les archives particulières d'un des principaux bazars parisiens.

Tous ces dossiers, avec chemises indicatrices, sont pour ces messieurs une marchandise pouvant avoir un jour sa valeur Ce sont leurs

petits papiers... politiques.

Le désir d'orner sa boutonnière. . . . même d'un ruban étranger, peut faire naître de coupables pensées à un intéressé, et les directeurs scrupuleux devraient brûler registres et dossiers, de façon à ce que ni la fumée ni les cendres n'en soient jamais répandues au dehors.

Au 31 décembre dernier il y a eu, clans un seul magasin, cent cinq personnes arrêtées; elles étaient nanties de plus de trois mille francs de marchandises. Aucune d'elles n'a été poursuivie.

Chose étonnante, bizarre, dans les perquisitions,l'on trouve des objets volés et collectionnés. Ce sont même ces perquisitions qui permettent de distinguer les voleurs ou voleuses de profession, avec celles que l'occasion pousse à soustraire la chose en vue, souvent des futilités, tels que parfums, savons, rubans, cols, papiers à lettres.

J'ai trouvé chez plusieurs maniaques des collections de casse-noisettes, tire-bouchons, man-

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ches à g'igols, moulins à poivre, à café, et jusqu'à des lampes à esprit-de-vin, dont ils n'avaient fait aucun usage. Ces vols étaient commis par tentation et non par besoin.

L'excuse de la misère est rare, et la femme qui vole est généralement sans ordre et amie du plaisir. Si Famant n'est pas arrivé, il est en bon chemin.

Yous verrez une femme, sur mille, voler un vêtement pour son enfant.

Par orgueil, presque tous les hommes voudraient posséder une décoration; par coquetterie, presque toutes les femmes désirent des dentelles, des soieries, des diamants. Laides, elles veulent être belles; belles, elles veulent être parées, c'est leur plaisir... c'est leur loi. Pauvres ou riches, toutes sont possédées de la même envie... le désir de plaire, et quelquefois la jeune fille ira voler un bout de ruban qu'elle a l'honnêteté de ne pas se faire donner. Jamais personne ne s'est montré sévère pour ce délit de coquetterie.

Les magasins de nouveautés sont le paradis rêvé des femmes ; ces étalages provocants, aux attractions irrésistibles, sont bien créés pour répondre à leurs goûts de parure, à leurs invincibles instincts de luxe ; mais encore ne faudrait-il pas augmenter cela par unperfectionnement dans l'art du vol, aujourd'hui accepté comme une maladie, et prenant un caractère effrayant pour la sécurité générale.

La femme qui vole par calcul, ayant conscience de ce qu'elle fait, n'est pas malade. Les

exemples en sont nombreux et plus observés, avant, pendant et après les fêtes du jour de Fan.

Les confiseurs à la mode, les marchands de gibier , de comestibles , connaissent ce genre spécial de clientes. Ils y ont apporté le remède en plaçant à la porte de sortie de leurs magasins un employé dont le rôle consiste à inviter les acheteuses à réparer un oubli, en passant à la caisse y solder le prix de la boîte de bonbons ou du sac de marrons glacés, consciencieusement emporté.

M"^ de F , que vous connaissez, travaille

solitairement, en amateur ; elle a, il y a huit jours, soustrait un pâté de foie gras d'une valeur de quarante francs dans le magasin d'un marchand de primeurs, où elle venait de payer d'assez gros achats.

Comment soupçonner une pareille femme, qui dîne chez les ministres, et en reçoit à déjeuner quelques-uns, notamment celui de la justice?

Elle a chevaux, voiture; son mari occupe une position honorée et jouit de la considération générale. Elle est riche, à l'abri des séductions de la coquetterie , des exigences de la faim, et peut, sans privations, s'offrir toutes les fantaisies.

Ce n'est pas la première fois qu'elle a été surprise; et les marchands de comestibles connaissent sa distraction habituelle et volontaire.

Pour moi, celte femme est coupable et parfaitement responsable de ses actes.

Aujourd'hui, il est d'usage parmi les avocats de plaider la folie pour tous les crimes et délits. C'est une monomanie comme une autre, et la théorie de la « suggestion », facile à exploiter, est souvent fausse, quand il s'agit d'un fait essentiellement profitable à celui qui le commet. La suggestion n'en a pas moins fait son apparition dans le domaine judiciaire.

On comprend, on admet avec raison que la grossesse peut amener une perturbation générale chez une femme, et faire naître, avant l'enfant, des désirs violents irrésistibles de vols et quelquefois l'envie se continue pendant l'allaitement.

Voici, par exemple, un fait récent : la veuve d'un ingénieur des ponts et chaussées, obligée de vivre en province, devient enceinte deux années après le décès de son mari. Elle n'a plus qu'un but, cacher sa position. La grossesse avance, elle prétexte une maladie et se rend à Paris, chez une sage-femme.

Surprise, dans un magasin de nouveautés, en flagrant délit de vol, elle est arrêtée, et la perquisition amène la saisie d'une vingtaine d'objets sans valeur empilés par elle sans aucune espèce de soin au fond d'une armoire. Celte femme n'était évidemment pas responsable. Elle vient à Paris, pour dissimuler une faute, et elle en commet d'autres moins naturelles, non excusables, et qui, en cas de poursuites judiciaires, obligeaient les magistrats instructeurs à se renseigner près de sa famille sur ses antécédents.

Voleuse et enceinte, elle n'avait plus d'autre issue que le suicide. Mais j'ai vu acquitter une pickpockette âgée de soixante-sept ans, au casier judiciaire respectable, sous prétexte qu'à certaines époques , lorsqu'elle était enceinte, la monomanie insurmontable du vol s'emparait d'elle. Il est vrai que sa situation pécuniaire lui avait permis d'offrir 3,000 francs d'honoraires à son avocat, un nom connu parmi les mieux connus. Cet avocat a fait sourire le tribunal, en racontant les nombreux voyages à C} thère de sa vieille et bien singulière cliente. Il paraît que, médicalement, elle se trouvait dans des conditions spéciales de santé physique. C'est une façon d'assaisonner l'hystérie à toutes les sauces. Grande ou petite, cette maladie est mise en avant, elle devient une excuse. On se sert d'elle, pour anéantir sans mesure tous les écarts de l'imagination.

Les médecins aliénistes appellent cette façon particulière de voler la « clopémanie ».

Dans tous les cas, cette infirmité s'étend et prend tout autant d'extension que les grands magasins. Elle devient contagieuse surtout et, depuis la suppression des poursuites, l'irresponsabilité supprime la distinction entre le bien et le mal; si cela continue, il faudra songer à la création d'une maison hospitalière spéciale , pour y conduire, soigQer, guérir les « clopémanes », ce nouveau produit des grands bazars.

Il était nécessaire de vous donner ces détails avant de pénétrer plus avant dans ce magasin.

De cette galerie, appuyés sur ce balcon qui do-

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mine, nous pouvons voir, observer cette marée humaine dont les têtes forment les vagues.

Les hommes y sont en faible minorité.

Suivons celui-ci , à la tenue négligée avec

sa cravate à pois blancs. Il est seul Que

vient-il chercher à cette exposition, où tout respire la femme? Est-ce un individu que ses

intérêts seuls attirent? Un curieux venu

sans affaires précises? Un observateur en

quête d'un plaisir dans les jeux changeants de ces mille physionomies, ou dans les petits incidents que la foule amène avec elle? Il est entraîné dans le flux et le reflux^ au milieu du bruissement de cette masse envahissante. Un obstacle barre son chemin. Un moment d'arrêt se produit Cet homme semble faire de prodigieux efforts pour se mettre à l'écart. Il le peut... Un groupe de promeneurs se déplace...

Le voilà libre Non, ce n'est pas sa liberté

qu'il cherche Aja lieu d'en profiter, il se remet dans la foule Il s'y plonge Il est

heureux dans ce mouvement onduleux, produit par cette réunion considérable de femmes d'où se dégagent des émanations, des odeurs qui excitent ses sens. C'est un affolé, un aberré passionnel, se grisant des parfums naturels et artificiels des femmes. Il se fait volontairement porter par la foule qui le presse, l'enserre et le fait avancer de trois pas, pour reculer de cinq. Il vit et respire dans cet élément féminin, avec autant d'aisance que le poisson dans l'eau.

Quel est l'homme, se trouvant par hasard en contact avec une jeune et jolie femme, qui n'a

pas senti un désir le mordre celui si naturel

de la posséder?

Eh bien ! ce contiact, qui agit sur des hommes raisonnables, a une tout autre action sur ceux chez lesquels, depuis longtemps, les passions ont rompu leurs digues et déplacé l'équilibre du cerveau.

Cette impression, qui pour beaucoup est fugitive , bientôt oubliée , prend chez eux des proportions plus fortes en raison de leur état maladif. Ils suivront cette femme, et elle deviendra pour eux le point de départ d'une manie criminelle, incurable.

Ces malheureux finissent par entrer dans la catégorie de ceux qui se livrent à des manœuvres répugnantes sur le beau sexe. Ils sont menés par leur passion et s'avilissent parfois jusqu'au point de s'oublier sous les yeux des passants.

Je crois vous avoir déjà parlé d'eux au sujet de l'arrestation de M. X.

Ces hommes sont aussi nombreux que les pickpockets, dont ils possèdent les manières. Les agents brisés au métier s'y trompent assez souvent et reconnaissent, après quelques minutes de surveillance, qu'ils ont perdu leur temps à suivre un homme vicieux. Ils s'y trompent d'autant plus, que ces tristes individus, vulgairement appelés par eux « cochons )), prennent pour rendez-vous les mêmes endroits que les voleurs « à la tire ».

Les uns préfèrent le Jardin des Plantes, les musées; d'autres, les grands magasins, les

églises, notamment pendant la semaine sainte, où les piliers servent à dissimuler lem's manœuvres impures .

D'ailleurs, chacun a sa manière propre, ou plutôt malpropre, de satisfaire sa manie. Il est plus ou moins avancé dans cette décomposition morale, qui a ses variétés comme les immondices.

Ce sujet n'est pas facile à traiter. Les médecins tournent la difficulté, en exposant les faits dans un langage scientifique qui n'est pas à la portée de tous. Je vais donc tâcher, monsieur le Préfet, de me faire comprendre sans trop appuyer çur les habitudes de ces dépravés.

Au premier degré on trouve les « peloteurs». Ils sont encore peu corrompus. C'est irrégulier, accidentel. Ils se faufilent dans les foules comme celle-ci, s'organisent de façon à passer leurs mains sur la poitrine et la rotondité des belles filles, et s'ils les trouvent à leur convenance et qu'elles y consentent, ils les emmènent avec eux. Ce sont les gens qui tâtent et examinent leur marchandise, pour ne pas être volés au décapitonnage.

— C'est naturel, dit M. René, surtout dans un magasin.

Le Chef de la sûreté reprit :

— Au second degré, nous avons les « frotteurs » ; on les reconnaît à leur regard plongeant de haut en bas, et qu'ils dirigent vers l'échancrure des robes pour voir la gorge des femmes. Leur choix fait dans un but obscène, ils frôlent la femme, l'obsèdent des heures

entières, allument, entretiennent leurs désirs, en chiffonnant sa robe.

Dans cette variation de « frotteurs », quelques-uns plus hardis, plus effrontés, toujours à la faveur des foules, se livrent à des attouchements clandestins et s'en vont rassasiés, laissant souillé le vêtement féminin.

Une jeune fille se plaignait à sa mère d'être littéralement assiégée par un individu dont les yeux convulsés roulaientdans l'orbite. « Sortons, dit-elle, de ce magasin, j'étouffe, et l'homme que voilà me fait peur. C'est un fou ; il vient, comme tu le vois, de cracher sur moi. »

Ce cas n'est malheureusement pas isolé.

Au troisième degré, est une catégorie curieuse d'individus. Pour les masquer, je vais emprunter une image :

A qui comparer ces hommes?

Aux éperviers qui, ayant longtemps tournoyé dans les airs, fondent tout à coup sur leur proie, et s'envolent ensuite au plus haut de l'espace.

En effet, ces aberrés passionnels vont d'une cohue à Fautre, hésitent et tournent longuement avant de s'arrêter; puis, leur choix fait, on les voit s'élancer, sur la femme visée, et lui embrasser follement les cheveux qui frisent sur la nuque... Puis, ils s'esquivent comme par enchantement, en faisant claquer leur langue d'une façon sonore, se léchant les lèvres pour savourer le parfum que les petites frisettes à la couleur préférée viennent d'y laisser.

Frisons d'or... frisons d'ébène... frisons d'ar-

gent... Il y a des amateurs, beaucoup d'amateurs pour ces friandises. Ils préfèrent les cheveux relevés, ceux dégageant bien la nuque, pour faire valoir le cou et laisser en liberté les petites mèches mignonnes et agaçantes.

Il est une chose digne de remarque, c'est que ceux qui se livrent à ce manège l'accomplissent avec audace et rapidité. Ce sont cependant des gens d'un certain âge (40 à 50 ans), parmi lesquels on reconnaît à des signes spéciaux des personnes ayant appartenu à une classe assez élevée au point de vue du bien-être et de la culture intellectuelle.

Ils portent des vêtements sombres, râpés par un long usage, sont coiffés d'un chapeau à haute forme dont les soies sont roussâtres, rebroussées et apportent une réserve jusque dans la passion, ce sont les moins exigeants de leur catégorie, ils représentent les idéalistes du vice. Ils ne se compromettent pas, n'abusent point d'eux-mêmes et se contentent d'un rapide et furtif baiser.

Mais voici une classe de spécialistes, la plus singulière de toutes. Nous désignons ceux qui en font partie sous le nom de « destructeurs ».

Ces maniaques coupent, à l'aide de ciseaux, les robes, les manteaux des femmes et les morceaux qu'ils enlèvent sont précieusement entassés dans des tiroirs. Sur l'étiquette indicatrice, on lit avec la date, le nom du magasin, le signalement de la femme, la satisfaction du... charme éprouvé.

La personne, qui a le malheur de faire leur

caprice, est certaine d'avoir ses vêtements à remplacer.

On se figure sans peine le dommage que ces misérables peuvent causer.

Ils choisissent de préférence les endroits fréquentés par les jolies élégantes.

Après les destructeurs de robes, viennent les « coupeurs de cheveux ».

Dans cette catégorie sentimentale de moissonneurs de souvenirs, j'ai interrogé un individu qui s'approchait des jeunes filles de dix à douze ans , dont les cheveux tombaient en nappe ou en natte sur leurs épaules. Muni de ciseaux, il mutilait les soyeuses chevelures en les raccourcissant de moitié.

Ses réponses ont été celles-ci : « C'est une » passion... Pour moi, l'enfant n'existe pas, ce » sont ses beaux et fins cheveux qui m'attirent. » Je pourrais souventles prendre tout de suite... » je préfère suivre la fillette, 'gagner du temps... » c'est ma satisfaction... mon plaisir... Enfin, » je me décide, je coupe l'extrémité des mèches » frisées... et je suis heureux. »

En m'expliquant cela, il avait les yeux hagards et regardait avec méfiance, à droite, à gauche , comme s'il avait peur d'une surprise.

Pour terminer cette triste série, il reste les collectionneurs de mouchoirs; ceux-là, au moins, ont un but marqué, un but fort ^eu avouable... difficile à raconter... but caché, il est vrai, jusqu'au moment de leur arrestation ; on trouve cet article, le plus indispensable de

notre toilette, enroulé autour d'une partie de leur corps.

Le voleur à la tire de profession préfère le porte-monnaie au mouchoir; l'amateur, et c'est le cas de M. X, recherche le mouchoir en dédaignant le porte-monnaie. Mais il y a ceux qui, amoureux du mouchoir, conservent aussi le porte-monnaie.

Le vol du mouchoir à de jeunes femmes est particulièrement connu. A la dernière exposition universelle, un tailleur du boulevard de Sébastopol, après trois arrestations successives, s'est enfia entendu condamner à six mois de prison. Ses deux premières détentions ne l'avaient pas corrigé. Dans sa chambre se trouvaient plus de trois cents mouchoirs brodés à diverses initiales, sous lesquelles il avait pris soin de marquer son prénom avec du coton rose.

Quand un de ces individus vient de prendre un mouchoir, il le passe sur ses lèvres avec un mouvement de passion, il en aspire le parfum et se retire en titubant comme un homme ivre.

Les nombreux amoureux du mouchoir ne sont plus maîtres de leur volonté, ils la subissent, cela devient une possession, comme celle de l'absinthe, du tabac, et, pour tout au monde, ils ne sauraient y renoncer.

Toutes ces manœuvres tombent sous l'application de la loi, seulement, comme dans la pratique la preuve est presqu'impossible à établir, surtout pour certaines variétés, les agents s'abstiennent d'opérer. Les coupables peuvent-ils

être regardés comme absolument responsables de leurs actes?

Gela touche tellement à la folie, que les Juges d'instruction, désorientés, concluent à l'irresponsabilité.

Les coupeurs de robes, qui causent de grands dommages sont tous renvoyés en non-lieu, ou acquittés par le Tribunal.

Les voleurs de mouchoirs bénéficient moins de cette exception d'irresponsabilité ; on IcjS condamne quelquefois, et cela tient au voisinage du porte-monnaie avec le mouchoir.

— Permettez-moi, dit M. René, de vous demander l'attitude des femmes au moment où «lies sont victimes de la manigance de ces hommes vicieux. La femme est toujours un sujet agréable et intéressant à connaître, surtout à mon âge.

— Elles ne se plaignent jamais, et cela tient à diverses causes.

Dans la plupart des circonstances , elles ne sont que regardées, et cela ne peut donner lieu à aucune observation.

Quand elles subissent des attouchements , elles se trouvent au milieu de la foule, pressées de tous côtés, assez absorbées pour n'y pas faire attention, surtout si c'est pratiqué discrètement.

Lorsqu'elles s'en aperçoivent, et cela se produit, elles rougissent sans protester, restent muettes, redoutant le scandale et les regards curieux des assistants. C'est le cas de la majorité. En ce qui concerne la minorité, pour une raison triste à dire, mais absolument véridique,

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elle est agréablement excitée par ces manœuvres clandestines et y trouve un plaisir silencieux.

L'oisiveté , l'abus de la morphine prédisposent quelques femmes à un état moral correspondant à celui des aberrés passionnels, et certaines formes de l'hystérie produisent des hallucinations bizarres.

Dans la circulation ordinaire de la rue, elles sont plus difficilement remarquées ; mais dans la cohue des grands magasins, où plusieurs conditions les cachent et les protègent, on reconnaît celles qui recherchent des satisfactions passagères.

— Je n'aperçois plus le propriétaire de la cravate noire à pois blancs? dit M. René.

— Le voici au pied de cet escalier, il paraît attendre, répondit le Chef de la sûreté. Oiseau- Mouche et Porthos se trouvent à quelques pas de lui, ils doivent connaître ce particulier; je vais les faire venir, à l'aide de ce double mouvement de mon chapeau. Je le retire en ayant soin de l'élever un peu au-dessus de ma tête.. . Les agents s'orientent pour se diriger vers nous, et comme je désire leur parler, je place mon chapeau devant moi, comme ceci.

Dans les foules ils ont ordre, en m'abordant, de rester couverts et de ne jamais prononcer ma qualité.

Oîseàu-Mouche et Porthos s'approchèrent, et attendirent sans saluer ni prononcer une parole.

— • Connaissez-vous cet homme faisant face à la caisse?

— Le porteur de la cravate noire à pois blancs dit Oiseau-Mouche.

— Oui.

— C'est le tourmenté, nom qui lui a été donné par les surveillants des grands magasins dont il est le client habituel.

Il fait partie de la famille des agités ; sa passion est étrange, inexplicable. Toujours à la recherche de sensations, il possède la tyrannie du grain de beauté qui le pousse à commettre des actes frisant la folie... Il profite de la foule qu'il recherche pour fourrager son nez dans les cheveux rebelles qui s'égarent capricieusement derrière le cou des femmes. Comme il le dit, ce sont : ses bouclettes.

Sa taille élevée lui permet, avant d'embrasser, de voir les frisons-frisettes, oii il croit découvrir le grain de beauté rêvé par lui.

Peintre de portraits d'un assez beau talent, il a fait celui d'une fille Manille, reçu à l'Exposition, et qu'elle a fait placer dans son boudoir galant, tendu de velours noir encadré de lames d'argent.

— Yous connaissez la bile Manille ? demanda le Préfet au Chef de la sûreté.

— Cette femme d'origine étrangère, si dangereuse pour la jeunesse et dont les aventures nombreuses et variées ont réjoui la plupart des Cours européennes, je la connais comme une récidiviste faisant l'objet de plusieurs arrêtés d'expulsion, toujours suspensifs par la recommandation de personnalités politiques influentes, et bien connues pour leur amour de la matérialité.

La sonnette électrique vient de se faire entendre.

— J'en devine le motif, dit Oiseau-Mouche à son chef. La comtesse de B . . . était au rayon des articles de Paris ; elle a dû, selon son habitude, se faire pincer en flagrant délit de vol, et chaque fois que cela lui arrive elle est appelée au conseil et verse, sans la moindre récrimination^ 500 francs pour les pauvres.

— Quel âge a cette. . . clopémane ? demanda le Préfet.

— Une soixantaine d'années, sa situation de fortune est belle et cependant l'avarice la porte à voler, d'où je conclus que toutes les passions, sans en excepter les politiques, ont été, sont et resteront toujours aveugles. Le genre humain, pour les satisfaire, est capable d'accomplir toutes les infamies; et pour répondre de soi-même, il faudrait pouvoir connaître son avenir.

Ces magasins monstres à la mode, dont vous voyez un spécimen, forment de réels et tristes sujets d'études; mais les annonces, les réclames par la voie de la presse, les rendent inattaquables.

S'il fallait vous raconter tout ce qui se passe dans leur fonctionnement intime, vous en seriez d'autant plus alarmé, qu'il est impossible à l'autorité d'y apporter le moindre remède.

A côté de ce luxe étalé au grand jour, il y a souvent la misère cachée sous les vêtements des commis et les robes noires des vendeuses.

Cette couleur d'étoffe est bien choisie pour les courageuses filles.

Regardez-les circuler. Jeunes, si elles ne sont pas jolies, la plupart ont le courage de rester honnêtes. Elles doivent, pour cela, non seulement se défendre contre les avances des jeunes gens avec lesquels le contact est obligatoire, mais avoir la force de lutter avec les Directeurs, les Intéressés et les principaux employés. Il leur faut encore endurer les caprices, les fantaisies des premièi^es et des secondes; personnages féminins, généralement rebelles aux idées de mariage et de maternité. Aussi, les jeunes filles les moins réservées sont-elles les mieux appréciées.

J'ai connu ici une employée orpheline, intelligente, travailleuse, digne d'intérêt, n'ayant pas voulu céder à une de ces unions sans amour ■et sans lendemain; elle a dû, après trois années de séjour, quitter Ja maison et demander un refuge au Couvent où elle avait été élevée. Les amendes finissaient par absorber ses appointements.

Il est défendu à ces jeunes filles de s'asseoir ; -et, à certaines époques, on les voit épuisées de fatigue, chancelantes et prêtes à tomber.

La situation qui leur est faite, le sort qui les attend ne leur permet pas toujours de résister. Les sens agissent facilement dans cette atmosphère spéciale, corrompue par l'ensemble de tous ces êtres vivants. Les tentations les guettent, et l'on comprend qu'elles puissent subir l'esprit d'imitation et se laisser entraîner par la contagion du vice.

— Je n'y ai heureusement gagné, dit le Préfet, qu'une légère névralgie.

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