CHAPITRE XI
Bohème commerciale
Nous sommes enfin sortis de cet enfer, que le Dante n'avait pas prévu. On se sent tout de suite soulagé par un air plus vif et moins épais.
En nous éloignant de ce grand bazar, nous pourrons examiner tout ce qui gravite autour de lui.
Vous allez voir en action les parasites du pavé parisien, que vous avez déjà rencontrés dans les cabarets illustrés des rues Galande et et des Anglais.
Yoici « Mémèche », la pierreuse de la rue des Trois-Portes. Son séjour à l'hôpital a peu duré; et comme les contrastes sont partout, cette fdle, sans ordre, débauchée, vend des carnets servant à l'inscription des dépenses du ménage, et les quelques sous gagnés par elle iront ce soir grossir la caisse du Père Lunette.
Elle est entourée des marchands de ballons, de papier à lettres, de cure-dents, de passelacets, de cannes et de parapluies. Elle a sa cour.
Un gardien de la paix invite ce groupe à ne pas stationner... Mémèche entr'ouvre ses grosses lèvres lui sourit pour montrer ses dents, c'est sa façon de mordre ou d'être... aimable.
Un peu plus loin voilà les vendeurs de vanille et de pastilles de sérail fabriquées place Haubert. Ils causent avec un des derniers débitants de coco, que les fontaines Wallace n'ont pas encore tués.
Ces parasites ont un nom, ils s'appellent « La Bohème », Bohème commerciale, aux industries variées, non classées, imprévues, souvent baroques, avec ses ressources infinies permettant à ceux qui en font partie de se procurer le pain et le gite quotidiens.
Yotre Police la tolère, par impossibilité de sévir. Mélange de bien et de mal; et si, chez elle tout est léger, l'honnêteté, la bourse et les mœurs, en réalité elle n'est pas dangereuse: on la connait, et le bon marché des porte-monnaie, des petits animaux en chenille, de la chaîne de montre qu'elle vend, ne permet pas de la poursuivre pour tromperie sur la qualité des marchandises vendues.
Mais après elle, on se trouve en présence d'une catégorie d'individus déclassés de toute provenance, épaves des naufrages sociaux.
Ces irréguliers de la vie cherchent des moyens d'existence par un travail susceptible
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de les conduire sur les bancs de la police correctionnelle. Ils servent d'avant- garde à la véritable armée du mal.
Crieurs, colporteurs, distributeurs se sont rendus maîtres aujourd'hui de la voie publique, devenue leur chose, leur propriété. Regardez celuici, sale, déguenillé, les cheveux en broussailles, se frottant le dos contre le bec de gaz pour calmer son incessante démangeaison; il appelle, dans cette position réaliste, l'attention des passants sur les imprimés qu'il débite.
Cet autre, par des litres offensant la pudeur, accompagnés de commentaires immondes, hurle : Le dernier scandale. — La dernière ordure.
Ce troisième annonce : Les œuvres de Piroji illustrées, la fécondation artificielle, et la manière de faire l'amour sans danger.
N'est-ce pas la pornographie mise à la portée de tous par la modicité de son prix ?
Le crieur fabrique les fausses nouvelles, et les plus mauvaises sont les plus productives.
Nos législateurs actuels partisans du laisserfaire et du laisser-dire, sous prétexte d'art et de liberté, ont, sans contrôle, abandonné le soin d'instruire la jeunesse des deux sexes par la criée, l'exhibition et la vente de ces marchandises malsaines.
Aux abords des lycées, collèges, pensions, on colporte des photographies représentant les actrices de Paris en costume d'Eve... avec légende, des gravures destinées soi-disant aux peintres, sculpteurs et surtout aux jeunes gens
désireux de s'instruire. Ces gravures, ces piiotographies n'ont de dessin que le nom, de littérature que l'obscénité
Un commerce qui s'étend de plus en plus, c'est celui des images représentées, soit par des jeux de cartes, soit par des célébrités chorégraphiques prises dans toutes les postures, visibles seulement le soir, chez soi, à la lumière.
Offerts clandestinement aux étrangers , les colporteurs sont tellement sûrs de n'être point tracassés, qu'ils répondent par des injures aux personnes qui les menacent de les faire arrêter.
Si l'obscénité dans les cartes ou images transparentes existait, et leur vente mystérieuse le donnerait à supposer, il y aurait par le fait même de cette vente le délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs applicable à l'acheteur comme au vendeur.
Dans le cas contraire, les gravures proposées comme obscènes ne représentant que des académies, il y a tromperie sur la qualité de la marchandise vendue, et je m'explique difficilement l'attitude du plaignant en présence du Tribunal.
Il y a donc impuissance à poursuivre le vendeur qui exploite habilement cette petite et très immorale industrie, interdite par la loi, mais qui lui échappe par la forme dont elle se revêt.
— Je collectionne, dit M. René, les prospectus qui me sont délivrés depuis une heure; j'en possède une quinzaine.
— Vous en trouverez de curieux sur les maladies chroniques, secrètes, rebelles à tous traitements, ou sur l'annonce des liqueurs que
les femmes enceintes doivent éviter de prendre : car elles pourraient les rendre stériles pendant toute leur existence.
C'est l'avis indiscret donné à celles que la maternité pourrait effrayer.
Yoici une rue provisoirement interdite à la circulation des voitures, et les marchands d'objets hétéroclites se sont empressés de s'en emparer.
Il ne faut pas les confondre tout-à-fait avec les camelots^ car ils possèdent une patente et parcourent selon la saison les banlieues de Paris.
Dans leurs excursions en province, ils ne séjournent jamais plus de vingt-quatre heures,, temps nécessaire pour écouler sans danger des marchandises volées ou de mauvais aloi.
Sur l'un d'eux, celui de droite, se disant courtier en bijouterie, arrêté pour tentative de vol au rendez-moi, j'ai trouvé une lettre-circulaire constatant un dépôt de montres en métal blanc argenté fourni par un horloger connu et breveté s.g.d.g, — H y a trois qualités, expliquait le fabricant. La première, de douze francs, a un mouvement à peu près réglé — La seconde, de huit francs, marche tant bien que mal; elle avance de quatre à cinq heures par jour. Ces deux genres de montres peuvent être livrés à des personnes de connaissance. Quant à la troisième qualité, son prix de six francs la destine aux marchands qui ne passent jamais qu'une fois dans le pays.
Peu importe disait, en terminant la lettre-circulaire, que la montre soit vendue cher ou bon
marché, elle ne fonctionne pas, et l'acheteur, pour le prix, n'a pas le droit d'être exigeant.
Le camelot sérieux quitte rarement Paris. On peut dire qu'il y jouit et profite en souverain de la liberté de la rue. Le trottoir, dont il est amoureux, lui sert de piédestal, et, orgueillleux, il y trace à l'aide de charbon des arabesques fantaisistes où domine le poisson emblème de sa profession, car il est doublé d'un souteneur.
Déballer et détaler, voilà sa devise.
Un compère Je suit ou le précède, selon les circonstances.
A l'arrivée des agents tous deux filent.
— Je le croyais, dit le Préfet, autorisé par les commissaires de police à stationner sur la voie publique, en raison des services qu'il rend à vos agents ?
— C'est une erreur ; le cameloteur est bon à surveiller et à prendre, d'autant plus qu'il pousse l'audace jusqu'à dire aux naïfs flâneurs, en débitant son boniment^ qu'il est autorisé par la Préfecture de Police : c'est sa réclame, qui est aussi fausse que l'objet offert en vente par lui.
A la Sûreté, on le connait comme un récidiviste, toujours sous le coup d'un jugement.
Les passants le confondent, malgré ses allures spéciales, avec l'ouvrier sans travail qu'un chômage trop prolongé oblige, de nos jours, à faire du camelotage pour procurer du pain à sa famille. C'est un dur sacrifice d'amour-propre, mais il n'a pas besoin d'avoir ainsi recours à la mendicité.