CHAPITRE XII
Malfaiteurs
Après les camelots et autres industriels de la rue, que Ton voit, que l'on entend, desquels on peut se garer, il existe la catégorie des filous dont la majorité échappe aux yeux du public comme à ceux des agents.
Elle forme le bataillon grossissant, progressif de cette armée du mal, qui se propage, se multiplie, s'étend et devient menaçante. Ces membres, sous des formes variées, pratiquent cette maxime de Darwin :
(( La lutte pour la vie. »
Etres mâles et femelles, réfractaires à l'atelier, déserteurs de la famille, indisciplinés aux mœurs, aux lois générales du pays qu'ils habitent, chaque matin ils se demandent quel sera le moyen de pourvoir à leurs plus impérieux besoins.
Sans ressources, ils ont recours à la mendicité, et l'aumône refusée dans la journée amène, la nuit, l'effraction d'une porte ou d'une fenêtre suivie ou précédée de vol.
L'armée du mal est répandue yjartout ; c'est le flot qui monte, monte, et finira par nous envahir ; elle se remue, s'agite et, dans certains cas, tient tête à la police.
Les nombreux malfaiteurs qui la composent sont prêts pour l'attaque, comme pour la défense; ils ne désarment jamais, et pour les combattre sans être trop souvent battus, il faut apprendre et toujours observer.
La première ordonnance parue sur les vagabonds de profession, les mendiants par vocation remonte à plus de deux siècles. On était déjà effrayé de la présence de ces tribus nomades, pillant sur tous les chemins.
Chassé de leur plus fameux repaire, celui de la Cour des Miracles^ de cette cour dont les chroniqueurs disaient en 1684 :
« C'est là que s'étalent les vrais ou faux in- » firmes^ qu'ils montrent leurs plaies feintes » ou réelles, qu'ils mendient, que les voleurs » se livrent à leurs larcins et que la hideuse » prostitution existe en plein jour, au grand )) déshonneur de la capitale d'un grand » royaume. »
Ce t^bleau, sous une autre forme, n'est-il pas encore de nos jours fidèle et vivant?
Les grands magasins ne sont pas les seuls endroits servant de point de ralliement aux malfaiteurs de toutes les catégories. Ils existent
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là, OÙ le public est pressé, mù par des intérêts différents, absorbé par une préoccupation quelconque.
Les abords des établissements financiers font la joie des voleurs à la tire.
La Bourse, ce palais million, source de tant de désastres, où tous les tripotages s'affichent, a, comme le théâtre, ses coulisses, son langage à part ; on y voit fourmiller les honnêtes gens... selon la morale, et les honnêtes gens... selon les lois. Tous ces hommes de bien et d'honneur pratiquent l'art de s'approprier la bourse des autres en côtoyant le Code civil ; nés malins, ils connaissent à fond cet axiome : « Nul n'est censé ignorer la loi. »
Je ne veux pas remuer, en ce moment, la lie des pots-de-vins, aux ventres arrondis; vous seriez étonné d'y voir au fond, écrit en lettres dorées, les noms d'hommes politiques alliés à ceux de financiers véreux.
Prés des théràtres, circule le vendeur de contremarques périmées, l'ouvreur de portières qui vous enlève subitement votre jumelle ou votre éventail.
Vous n'ignorez pas, monsieur le Préfet, les agissements des marchands de billets, exploitant de leur mieux le pubHc, sous les yeux volontairement distraits des gardiens de la paix. C'est un trafic que vos prédécesseurs ont cherché, sans succès, à supprimer.
Le marchand de billets est mdestructible.
En 1875, M. Léon Renault avait donné de sévères instructions rappelant les prescriptions
formelle? des articles 43 et 46 de l'ordonnance de police du 1" juillet 1864, interdisant l'offre et la vente de billets ou contremarques, et le racolage ayant ce trafic pour objet. La chasse aux marchands de billets s'est continuée pendant une dizaine de jours.
Le Dépôt était au complet. Mais si, parmi ces tyrans du trottoir, se trouvaient quelques repris de justice, il y en avait aussi porteurs et propriétaires légitimes de sommes variant de 500 à 1.000 Ir.
Il paraissait difficile au Procureur de la République de les poursuivre sous le délit de vagabondage.
Alors parut, dans les journaux le Figaro^ V Evénement et le Gaulois, une requête qu'il serait peut-être utile de méditer et qui repose dans les archives de votre cabinet (1).
(i) Lettre reproduite par le Figaro, VÉvénement et le Gaulois, les 13 et, 15 juin 1875 :
La requête suivante vient d'être adressée à M. Léon Henaidt :
Monsieur le préfet,
J'ai l'houneiir de vous exposer que, depuis longtemps, la presse signale et demande la répression d'une indigne tromperie qui se pratique journellement aux abords des théâtres, surtout lorsqu'une pièce a du succès.
Chaque théâtre de Paris a presque toujours deux entrepreneurs : l'un, pour la vente des billets de la direction ; l'autre, pour ceux des auteurs, desquels il exige une certaine garantie de probité.
Mais, en dehors de ces entrepreneurs, il y a une foule d'individus tarés et malhonnêtes qui, profitant de la crédulité du public, le trompent en lui vendant une place inférieure au lieu d'une autre, au préjudice de l'acheteur, des entrepreneurs autorisés et des théâtres.
Il est un moyen fort simple de détruire cette espèce d'es-
Il n'est pas jusqu'au vieux et lioimête vendeur de programmes qui s'est retiré, pour faire place à une jeune génération de nouvelles couches, se jetant sur le public, bousculant tout pour vendre ses marchandises, feuilles datées de huit jours, et sur lesquelles ne figure pas le théâtre où vous vous rendez.
Si nous allons à l'Hôtel des Ventes, rendezvous de ce gros public du bric-à-brac, nous trouverons au milieu d'une infinité de mystères, la foule serrée, attentive au bruit que va produire le marteau du commissaire-priseur ; ce moment psychologique, celui du moutonnage, comme disent les marchands, favorise les pick-
croquerie et d'assurer même un léger impôt au profit de l'Etat, pour contribuer à des œuvres de bienfaisance.
C'est de faire comme en Angleterre et en Allemagne, où les marchands de billets autorisés par les théâtres payent une certaine redevance à 1 Etat.
Les marchands autorisés et patentés pourraient avoir des employés ; mais ceux-ci devraient remettre à chaque acheteur, en même temps que son billet, un bulletin numéroté ou portant le nom du marchand, afin que chaque infraction puisse être constatée et punie, comme les cochers, qui doivent remettre les numéros de leurs voitures aux personnes qu'ils conduisent.
L'impôt, la patente d'entrepreneur-chef pourrait être, pour chaque théâtre, de 500 à 1.000 fr. par au, double pour deux théâtres, tiiple pour trois, etc.
Cela pourrait donner à l'Etat 40 ou 50.0 0 fr. par an et ne constituerait pas un monopole, mais un commerce régulier, patenté, les directeurs et entrepreneurs restant libres de leurs choix, traités, conditions, et le public étant garanti de supercherie et de fraude.
Aussi, monsieur le Préfet, ai-je l'honneur d'espérer, de votre bienveillante sollicitude, que vous voudrez bien prendre le présent projet en considération et lui assurer votre appui.
J'ai l'honneur d'être, etc.
E. Havez,
Chef du service au théâtre des Variétés.
pockets, les coupeurs de poches et les aberrés passionnels.
Aux gares de chemins de fer, foisonnent de faux commissionnaires et des voleurs de valises.
La nuit, des cochers porteurs de papiers suspects, conduisant des voitures enlevées aux stations, attendent l'arrivée des trains de grandes lignes, pour racoler les voyageurs étrangers et les conduire dans des endroits isolés pour mieux les dépouiller.
Les gardiens de la paix sont par trop indifférents pour ces conducteurs de véhicules.
Dans les trains spéciaux de la petite et grande banlieue, la crème des bonneteurs, avec leurs cartes préparées, vous soutire agréablement votre argent, au jeu dit « la Consolation » : joli nom coquet, pas brutal, offrant une douce satisfaction à celui qui perd.
Autour de cette église, voyez tous ces mendiants. Leur nombre augmente chaque année dans des proportions inquiétantes; et la misère s'étale sur toutes les voies de Paris.
Pour vous en convaincre, jetez, en passant, un coup d'oeil sous les portes. Vous y verrez des culs-de-jatte, des infirmes exhibant leurs moignons nus, des vieillards aveugles et des femmes entourées d'enfants dressés à prendre toutes les poses de la douleur.
Il y a parmi eux de véritables misères à soulager, mais c'est la minorité.
La majorité se destine au vol; elle se compose d'un ramassis de fainéants, d'ivrognes, de
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faux estropiés, simulateurs de crises épileptiques, prêts à demander de l'argent un couteau à la main.
Ces rôdeurs couchent, l'été, sur les fortifications, sur les berges de la Seine, et, l'hiver, le froid ne les tue pas, car ils se réfugient dans les bâtiments en construction. Pendant le jour, ils mangent aux portes des casernes, élisent domicile dans les squares, sur les bancs de nos promenades ; et ce matin même, à neuf heures, dans le jardin du Louvre, vingt-huit vagabonds et mendiauts ont été ramassés, parmi lesquels figurent deux pensionnaires de Bicétre.
Mendiants de malheur, de profession et de la paresse étaient confondus.
Des personnes ont constitué la charité de précision ; mais les bons de pain et de viande sont vendus à des brocanteurs.
La mendicité est devenue une industrie, et le faux mendiant volera toujours.
Les champs de courses, en dehors des pickpockets leur vermine habituelle , ont leurs agences où le vol s'étale librement. Les scandales ne sont plus à compter; cependant, le public n'ignore pas le négoce de toute cette bohème, qui gravite autour des bookmakers pour le duper, sans aucun risque et à coup sur.
Certains bookmakers forment discrètement entre eux une association ayant pour but l'achat de plusieurs chevaux de courses, qu'ils s'arrangent à faire courir ensemble sur les hippodromes suburbains.
Les recettes sont fructueuses, inévitables,
connaissant à l'avance le cheval qui arrivera premier, et ce n'est pas celui ofTert aux espérances d'un grand nombre de parieurs, car le plus mauvais cheval gagne la course.
En ce moment, une enquête est ouverte pour rechercher les propriétaires d'écuries qui auraient pu prêter leurs noms pour réaliser des bénéfices, dont il est facile de comprendre toute l'importance.
Je suis persuadé que la fin de cette enquête ne sera jamais connue. Il y a, dans le monde des courses, tant de gens intéressés à masquer la vérité !
La Seine a, elle-même, ses dévaliseurs de bateaux.
— La misère, dit le Préfet, doit pousser les malheureux à se livrer au vol pour exister?
— Généralement, la faim y est étrangère. [ 'enfant ne débute pas en dérobant un pain ou lin gâteau. Son premier vol se commet dans un hazar, par un couteau ou un porte-cigare Ltes.
Les vols de comestibles, quotidiens, très nombreux, ne naissent pas non plus de la misère; mais bien de l'inconduite, de la paresse, ot plus encore de la gourmandise.
L'homme volera du vin, des liqueurs ; et la femme, du chocolat, des bonbons, un pâté et des fruits.
Les procès -verbaux, classés dans vos archives, en fournissent la preuve.
— Cependant, avec l'instruction obligatoire, répondit le Préfet, le niveau moral des masses doit s'élever et faire baisser la criminalité.
— Victor Hugo l'a dit, ajouta M. René : « Eclairez les tètes, vous n'aurez plus besoin de les couper. »
— Depuis son roman de Claude Gueux, paru en 1831, répliqua le Chef de la sûreté, les tètes n'ont pas manqué d'éclairage, et notre illustre poète doit être satisfait, on les coupe rarement; mais les crimes, prenant leur source dans la violence, n'ont fait qu'augmenter avec le progrès de l'instruction, et les délits comme les contraventions prennent des proportions incalculables.
L'éducation, comme on la donne aujourd'hui, n'est pas une garantie de moralité. On apprend à bien dire, c'est vrai ; mais ne vaudrait-il pas savoir mieux faire ?
Ce n'est pas avec les manuels civiques, en chassant les Frères et les Sœurs des écoles, en étouffant les croyances religieuses, que l'on trouvera le remords et le repentir.
Toutes les digues sont rompues avec l'abus croissant des libertés.
Les réformateurs du jour pensent-ils que la jeunesse soit assez raisonnable, pour se passer de guide et se créer une morale en s'affranchissant de toute domination ? Non, ne le croyez pas, et lorsqu'elle est aux prises avec la nécessité, ses passions et ses maigres ressources, elle n'a même plus la religion pour secours.
Victor Hugo, que vous citiez à l'instant, monsieur René, a dit aussi :
« L'ignorance vaut encore mieux que la » mauvaise science. Laissez au peuple qui tra-
» vaille et souffre la croyance à un meilleur )) monde. »
La statistique criminelle, établie chaque année par les soins du Ministre de la justice, permet de suivre le mouvement de la moralité publique. Les résultats constatés sont lamentables. Il y est établi que les départements les plus pauvres, les moins instruits, sont dépourvus de malfaiteurs. Les vols y sont rares, les crimes presque inconnus.
Le contraire existe dans les villes où l'instruction se développe.
A Paris, la preuve en est constante, et l'armée du mal a suivi et profité du progrès avec plus de succès que notre police , restée stationnaire.
Les diverses transformations que cette armée du mal a subies l'ont rendue plus vivante encore; elle a quitté les carrières, les souterrains; elle se montre au grand air, où elle pousse avec la rapidité des plantes grimpantes.
Il suffit, pour la voir, de parcourir attentivement nos principales voies.
Il y a seulement vingt ans, tous les voleurs étaient âgés ; ils se cachaient pendant le jour, et n'opéraient que la nuit.
Aujourd'hui, d'une précocité inquiétante, ils volent, à douze ans, dans les poches ; à quinze ans, ils forcent des serrures et, à vingt ans, ils assassinent.
La majorité est mineure, le grand jour ne les épouvante point ; c'est en pleine lumière, en plein Paris, dans les quartiers fréquentés, au
milieu des foules, qu'ils se forment et manœuvrent avec aisance et facilité.
Est-ce là, vraimenc, un progrès dont nous ayons à nous enorgueillir?
Il existe un raffinement dans les assassinats, devenus plus atroces et, pour ainsi dire, quotidiens. Cela tient à une dépravation à laquelle les idées prévalant aujourd'hui ne sont pas étrangères.
Les vols qualifiés sont étudiés avec soin, exécutés avec audace, habileté et sang-froid. Pour les grands projets, des plans sont dressés, tout est prévu, le moindre indice est noté. Le coffre-fort est le point de mire, c'est l'indicateur, et, afin d'y arriver, la pince-monseigneur et les rossignols sont mis en jeu; heureux quand-, dans ces expéditions criminelles, le revolver, la corde savonnée au nœud coulant ou le couteaupoignard ne servent pas d'avant-garde.
— N'as-tu pas, mon oncle, manifesté l'intention de signer, vers six heures, ton rapport ministériel ?
— Le Chef du cabinet est prévenu. En cas d'urgence, il me trouvera, toutes les deux heures, à l'endroit où nous sommes, place de la Bourse.
Je ne vois, du reste, personne de connaissance... Tant mieux, tout va bien, Paris est tranquille, comme le dit avec conviction plusieurs fois par jour mon Chef de la Police municipale. Nous aurons le temps nécessaire de continuer nos études, nos observations, et je m'en rapporte à notre cicérone, pour nous offrir à dîner dans une maison connue de lui.
— Cela est facile; mais Oiseau-Mouche et Portlios^ qui nous suivent, doivent avoir besoin de repos, je vais les congédier et, dans deux heures, ils nous rejoindront ici.